‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 15 sur 155 · SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE · texte numérisé non relu

SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE

IVL AUGUSTIN TIlIERRl

Jacqiics-Nicolas-Augnslin Thierry naquit à Blois, le 10 mai 17U5 (21 floréal au III). Son père, M. Jacques Thierry, était employé au district et devint plus tard conservateur de la Bibliothèque de la ville. C'était un homme probe, rigide observateur de ses devoirs, et que la culture de son esprit élevait bien au-dessus de son modeste emploi. Catholique fervent, quoique sans fanatisme, il avait tenu ;\ ce que, en dépit des lois de la Révolution, l'enfant nouveau-né reçût le baptême des mains d'un prêtre non assermenté.

A l'âge de dix ans, le jeune Augustin entra au collège de Blois en qualité de boursier commimal. Alors, sous la forte impulsion de l'empereur Napoléon, Tinstruction publique renaissait en France; et quelques lycées s'ouvraient à Paris. Cependant, dans un grand nombre de villes de province, le délabrement intellectuel restait encore au-dessous de toute expression. Le collège de Blois était certes un des plus mal partagés sous le rapport des professeurs ramassés un peu partout, cl dont plusieurs eussent été plus propres à maintenir la discipline dans une caserne qu'à diriger l'esprit des jeunes gens. De bonne heure, Aug. Thierry montra une grande richesse d'imagination et une mémoire prodigieuse. Il étaitrapidement devenu le premier dans tous les exercices scolaires: les vers latins cl \ii composition française claicnl pour lui une cause de succès non interrompus. Là, d'ailleurs, se bornait tout l'enseignement des maîtres, toute l'étude des élèves. D'histoire ou de philosophie, il n'était

(1) Celle iKilico csl l'alnT;;!' ilo l;i Vie df M. Aufjuslin Thierrij, publiée p;ir M. riilliert Thierry, en tète tle la iionvelle édition des ceuvres eoniplctes de l'anteur de la Conquête de rAiijîleterre. (F. J. éditeurs.)

ij NOTICE.

point alors qucslion dans réducation publique : une aussi grave lacune existait dans tout l'enseignement de la France. L'Abrégé de t histoire de France à l'usage des élèves de l'école royale militaire , méchante compilation faite en 1788, était le seul livre connu etleseul enseigné. « Toute mon archéologie du moyen âge, a raconté lui-même Âug. Thierry, consistait dans quelques phrases apprises par cœur. Français, trône, monarchie, étaient pour moi le commencement et la fin, le fond et la forme de notre histoire nationale. » L'élève achevait sa rhétorique quand il se passa un fait que lui-même a déclaré plus tard avoir été décisif dans sa vie. Il l'a raconté dans un passage souvent cité :

«En 1810, j'achevais mes classes au collège deBlois, lorsqu'un exemplaire des Martyrs, apporté du dehors, circula dans le collège. Ce fut un grand événement pour ceux d'entre nous qui ressentaient déjà le goût du beau et l'admiration de la gloire. Nous nous disputions le livre; il fut convenu que chacun l'aurait à son tour, et le mien vint un jour de congé, à l'heure de la promenade. Ce jour-là, je feignis de m'être fait mal au pied, et je restai seul à la maison. Je lisais, ou plutôt je dévorais les pages, assis devant mon pupitre, dans une salle voûtée qui était notre salle d'études, et dont l'aspect me semblait alors grandiose et imposant. J'éprouvai d'abord un charme vague et comme un éblouissement d'imagination; mais quand vint le récit d'Eudore, cette histoire vivante de l'empire à son déclin, je ne sais quel intérêt plus actif et plus mêlé de réfiexion m'attacha au tableau de la ville éternelle, de la cour d'un empereur romain, de la marche d'une armée romaine dans les fanges delà Batavie, et de sa rencontre avec une armée de Franks.

«Rien ne m'avait donné l'idée de ces terribles Franks de M. de Chateaubriand, parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers, de ce camp retranché avec des bateaux du cuir et des chariots attelés de grands bœufs, de cette armée rangée en triangle où Von ne distinguait quunc ftjret de framées, des peaux de bêtes et des corps deminus. A mesure que se déroulait à mes yeux le contraste si dramatique du guerrier sauvage et du soldat civilisé, j'étais saisi de plus en plus vivement ; l'impression que fit sur moi le chant de guerre des Franks eut quelque chose d'électrique. Je quittai la place où j'étais assis, et, marchant d'un bout à l'aiitre de la s;ille, je répétai à haute voix et en faisant sonner mes pas sur le pavé :

« Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l'épée. »

« Aujourd'hui, si je me fais lire la page qui m'a tant frappé,

je retrouve mes émotions d'il y a trente ans. »

NOTICE. iij

A dix-sept ans, Augustin Thierry entra à l'École normale (1812). Il devait cette faveur à une vivacité d'esprit qui devançait son âge et à une instruction déjà grande. M. Ambroise Rendu, alors conseiller de l'Université, avait été à môme dans une de ses tournées d'inspection générale, d'interroger le jeune homme et d'apprécier sa valeur.

Transplanté au milieu de condisciples plus âgés et mieux formés que lui, le nouveau venu ne se pressa pas de donner sa mesure. Cependant, après un silence un peu prolongé, il prit à la fin de sa première année, une éclatante revanche dans une pièce de vers latins qui fut jugée digne de l'impression. Son discours français pour l'examen de licence causa aussi une certaine émotion au sein de la petite communauté savante. Lecteur assidu de J. J. Rousseau et grand admirateur de son style, le candidat s'était permis de combattre les théories du philosophe genevois avec ses propres armes, et de proclamer « l'industrie et les arts bien préférables au courage civique. » La même année (1813), Aug. Thierry se faisait recevoir bachelier es sciences : il était assez rare à cette époque de voir ce cumul de diplômes dans une même main.

Au mois de novembre 1813, l'élève de l'École normale, devenuprofesseur, fut envoyé pour diriger la chaire de cinquième au collège de Compiègne: humble début et qui pourtant fut le même pour toute cette génération d'hommes éminents destinés à devenir bientôt la gloire de la France et l'honneur de leur siècle. Mais à peine arrivé à son poste, il se vit obligé de le quitter. Les instructions générales du ministère de l'Intérieur et l'invasion des alliés le ramenèrent à Paris en janvier 1814.

Ce fut quelques mois après ce retour que le hasard mit Augustin Thierry en rapport avec Henri de Saint-Simon. Le futur rénovateur religieux bornait alors ses visées à une réforme sociale fondée sur l'économie politique. Ses théories, souvent avcnttu'euses, séduisirent l'imagination du jeune professeur, et une association intime ne tarda pas à réunir deux hommes aussi dilférents d'âge que d'esprit. Un premier ouvrage, fruit d'une collaboration commune, parut en octobre 181i; il avait pour titre : De la réorganisation de la Société européenne, ou de la nécessite de rassembler les peuples de l' Europe en un seul corps politique en consercani à chacun son indépendance nationale, par M . le comte de Saint-Simon, et par A. Thierry, son élève. Les auteurs proposaient au Congrès, alors réuni à Vienne, d'organiser une vaste confédération européenne, système qui, croyaient-ils, devait asseoir une paix solide.

Le débarquement de lile d'Elbe et le retour de Napoléon à Paris vinrent interrompre l'œuvre du congrès de Tienne, et amenèrent sur la

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