‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 150 sur 155 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

des arrangements capables de terminer la guerre. Le roi Philippe se montrait le plus difficile à persuader et le plus exigeant dans ses demandes; il voulait se battre, h moins que Richard ne lui fit serment de vasselage pour la Normandie, la Guienne et le Poitou. Ce fut son dernier mot, et dès qu'il l'eut prononcé, Richard monta à cheval, mit le heaume en tète, fit avancer ses gens, sonner les trompettes et dt'ployer sa bannière pour passer leou. « Or, toute cette confiance lui venait, dit (( un vieux récit en langue provençale, de ce que les Champenois lui «avaient promis secrètement de ne point venir à rencontre des siens, (( à cause de la grande quantité d'esferlings qu'il avaitsemés parmi eux. »

De leur côté, le roi Philippe et tous ses gens montèrent à cheval et prirent leurs armes, à l'exception des Champenois, qui ne mirent point le heaume en tête. C'était le signe de leur défection, et le roi de France, qui ne s'y attendait pas, en fut effrayé. Cet effroi changea toutes ses dispositions; et, faisant mander aussitôt les évoques et les gens de religion qui Tavaient auparavant sollicité en vain, il les pria d'aller auprès de Richard lui dire qu'il le déclarerait quitte de tout vasselage, s'il voulait conclure la paix. Le roi d'Angleterre était déjà en pleine marche, quand les prélats et les moines vinrent à sa rencontre, portant des croix entre leurs bras, pleurant, et le conjurant d'avoir pitié de tant de braves gens qui, des deux côtés, devaient périr s'il y avait bataille. Ils promirent de lui faire tout accorder par le roi de France, et d'obtenir que ce dernier se retirât immédiatement sur son propre territoire. La paix fut faite ; les deux rois se jurèrent une trêve de dix ans et donnèrent congé à leurs troupes, ne voulant plus s'occuper d'armes, dit le vieux récit, mais seulement de chasse, de jeux, et de faire tort à leurs hommes.

Le tort que le roi Philippe pouvait faire à ses Français était peu de chose en comparaison de celui que Richard fît alors aux Aquitains, et surtout à ceux qui s'étaient révoltés contre lui. « Cette paix les affligea « beaucoup, dit le même narrateur, et surtout Bertrand de Born, qui (( en fut plus chagrin qu'aucun autre, car il ne se plaisait en rien plus « qu'en guerre , et surtout en la guerre des deux rois. » Il eut de nouveau recours à ses moyens ordinaires, à des satires mordantes contre le plus irritable des deux rivaux. Il fit circuler des pièces de vers où il disait que les Français et les Bourguignons avaient échangé honneur contre bassesse, et que le roi Philippe voulait bien la guerre avant de s'être armé, mais que, sitôt qu'il avait pris ses armes, il perdait tout courage. De leur côté, les autres barons du Poitou et du Limousin, les mêmes qui avaient fait avec si peu do fruit la guerre au roi Richard, l'excitaient à rentrer en campagne contre le roi de France, promettant tous de l'aider. Richard les crut, et, recommençant brusquement les hostilités, il se mit ;\ ravager les provinces de France qui avoisinaient les siennes.

Le roi Philippe, qui aurait peut-être commencé le premier la guerre s'il avait été le premier prêt, se plaignit de cette violation de la trêve jurée, et s'adressa aux évêques sous les auspices et la garantie desquels elle avait été conclue. Ces derniers s'entremirent de nouveau, et obtinrent du roi d'Angleterre qu'il y aurait une conférence diplomatique sur les frontières du Berri et de la Touraine. Mais les deux rois, ne pouvant s'accorder sur rien, se prirent de mauvaises paroles^ et celui d'Angleterre donna à l'autre un démenti en face et l'appela vil renégat. « Ce (I dont Bertrand de Born fut fort joyeux, dit son ancien biographe, et « fit un sirventes dans lequel il pique fort le roi de France de commen- « cer la guerre à feu et à sang, et lui reproche d'aimer la paix plus « qu'un moine. Mais pour choses que dît Bertrand de Born en sirventes « et en couplets au roi Philippe, lui rappelant les torts et le honniment « qui lui était fait, il ne voulut guerroyer contre le roi Richard ; mais H Richard saillit en guerre contre lui, pilla, prit et brûla ses bourgs et a ses villes : ce dont tous les barons, à qui déplaisait la paix, furent fort (( joyeux, et Bertrand de Born fit un autre sirvente pour affermir le roi H Richard dans son propos. »

Cette destinée de l'Aquitaine d'être sans cesse ballottée entre deux puissaneés.étrangères également ennemies de son indépendance, et cependant tour à tour ses alliées, au gré de l'hostilité qui les divisait ; cette destinée qui, plus tard,, fut celle de l'Italie, pesait alors sur tout le midi de la Gaule, y compris le pays montagneux qu'on nommait Alvernhe dans la langue romane du sud, et Auvergne dans celle du nord. Ce pays, après avoir énergiquement résisté à l'invasion des Franks, vaincu par eux, comme le reste des terres gauloises, s'était trouvé momentanément englobé dans leur conquête; puis il avait recouvré sa franchise nationale sous les rois fainéants, successeurs de Chlodowig ; puis dévasté et repris de nouveau par les fils de Karl-Martel, il était devenu une province du vaste empire qu'ils fondèrent. Enfin, le démembrement et la ruine totale de cet empire l'avaient affranchi une seconde fois ; de sorte qu'au xu* siècle le peuple d'Auvergne était gouverné, aussi librement que le comportait la civilisation de l'époque, par des seigneurs de sa race et de son langage, qui prenaient le titre de comtes, et qu'on appelait aussi dauphins, parce qu'ils portaient dans leurs armoiries la figure de ce poisson.

Le dauphin d'Auvergne reconnaissait pour suzerains les ducs d'Aquitaine, peut-être par un reste de souvenir du gouvernement des Romains et de la subordination des magistrats locaux de l'empire aux magistrats provinciaux. Comme duc d'Aquitaine, le roi d'Angleterre avait reçu son serment de vasselage, suivant l'ancienne coutume, et le dauphin ne montrait aucune répugnance à rendre ce devoir de soumission purement nominale. Mais il arriva qu'après avoir, sans beaucoup de

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