‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 151 sur 155 · LIVRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE XI

fruit, ravagé les domaines du roi de France, Richard, lassé de la guerre, et voulant faire une trôve plus durable que la précédente, proposa à son rival d'échanger avec lui la suzeraineté de l'Auvergne contre d'autres avantages politiques. Cette proposition fut acceptée, et le roi d'Angleterre s'engagea envers l'autre roi h garantir la cession qu'il lui faisait, c'est-à-dire à lui prêter main-forte contre le mécontentement des hommes du pays. Ce mécontentement ne tarda pas à se faire sentir; car les Auvergnats ne voulaient point du roi de France pour suzerain, d'abord parce qu'ils n'avaient jamais eu de pareilles relations avec lui, ensuite, dit un ancien récit, parce qu'il était avare, de mauvaise seigneurie, et leur trop proche voisin. Dès qu'il eut envoyé ses officiers recevoir l'hommage du comte d'Auvergne, qui n'osa le refuser d'abord, son premier soin fut d'acheter dans le pays un des plus forts châteaux pour y mettre garnison ; et peu après, sous de légers prétextes, il enleva au comte la ville d'Issoire, préparant ainsi les voies pour la conquête de tout le pays, conquête qu'il espérait achever sans guerre.

Richard s'aperçut des projets du roi de France, mais il ne fit rien pour les arrêter, prévoyant que l'Auvergne se lasserait tm jour, et comptant sur la haine nationale que le nouveau seigneur accumulait, non-seulement pour y reprendre la seigneurie, mais pour en tirer des secours dans la première guerre qu'il entreprendrait contre son rival d'ambition. En effet, dès qu'il jugea à propos de rompre la trôve, il envoya dire au dauphin : « Je sais les grands torts que vous fait le roi de u France, à vous et à vos terres ; et si vous voulez, en vous révoltant, « me prêter secours, je vous soutiendrai, et vous donnerai des cheva- (1 liers, des arbalétriers et de l'argent à souhait. » Le comte d'Auvergne, croyant à ces promesses, proclama dans son pays le ban de l'insurrection nationale, et commença la guerre contre le roi Philippe. Mais, dès que Richard vit la lutte engagée, il fit aux Auvergnats ce que Louis, père de Philippe, avait fait aux Poitevins, il prit de nouveau trôve avec le roi de France, et passa en Angleterre, sans s'inquiéter nullement de ce qui adviendrait du dauphin et du pays d'Auvergne. L'armée de France entra dans ce pays, et, comme s'exprime l'ancienne chronique, mit tout à feu et à flamme, s'emparant des villes fortes et des meilleurs châteaux. Incapable de résister seul à un ennemi si puissant, le dauphin conclut une suspension d'armes, durant laquelle il envoya son cousin, le comte Gui, et dix de ses chevaliers en Angleterre, afin de rappeler au roi Richard les promesses qu'il avait faites. Richard accueillit mal le comte et ses compagnons, et les laissa repartir sans leur avoir donné ni hommes, ni armes, ni argent.

Honteux et tristes de s'être laissé tromper et contraints de céder à leur mauvais sort, les Auvergnats firent la paix avec le roi de France, en avouant sa suzeraineté sur eux et lui prêtant de nouveau le serment

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d'hommage. Peu de temps après expira la trêve des deux rois ; et Philippe recommença aussitôt la guerre à feu et à sang contre les habitants des terres de son rival. A celte nouvelle, Richard passa la mer, et, dès qu'il fut descendu en Normandie, il envoya un message au dauphin d'Auvergne et au comte Gui, pour leur dire que, puisque la trêve était rompue entre lui et le roi de France, ils devaient, comme de loyaux amis, venir à son aide et guerroyer pour lui. Mais ils ne se laissèrent point tromper une seconde fois, et restèrent en paix avec le roi Philippe. Alors Richard, pour se venger, composa, en langue provençale, des couplets satiriques, où il disait qu'après lui avoir juré féauté, le dauphin l'abandonnait dans le péril. Le dauphin ne resta pas en arrière, et répondit aux vers du roi par d'autres où se trouvaient plus de franchise et de dignité. «Roi, disait-il^ puisque vous chantez de moi, vous avez trouvé (( un chanteur... Si jamais je vous fis quelque serment, ce fut folie de (( ma part. Je ne suis point roi couronné, ni homme de si grande ri- « chesse que vous ; mais, grâce à Dieu, je puis tenir ferme avec les « miens entre le Puy et Aubusson, et je ne suis ni serf ni juif. »

Ce dernier trait épigrammatique semble faire allusion au massacre et à la spoliation des juifs qui avait eu lieu en Angleterre au commencement du règne de Richard, et peut-être aussi à la misérable situation des indigènes de ce pays. Quelque imparfait que fût l'état de la société au xir siècle, dans les provinces méridionales de la Gaule, il y avait une énorme distance entre ce régime et celui de l'Angleterre gouvernée par des étrangers. La différence des langues s'ajoutant à celle des conditions, l'orgueil du noble d'autant plus grand qu'il avait moins de moyens d'entrer en relation morale avec ses inférieurs, cette insolence normande qui, selon d'anciens vers, croissait avec les années, et l'inimitié de race encore vive dans le cœur des Anglais, tout cela donnait au pays un aspect à peu près semblable à celui delà Grèce sous la domination des Turks. On voyait des familles saxonnes qui, par un vœu perpétuel, s'étaient obligées, de père en fils, à porter leur barbe longue, comme un souvenir de l'ancienne patrie et un signe de dédain pour les usages introduits par la conquête. Mais ces familles ne pouvaient rien; et les fils des vainqueurs, ne les craignant pas, leur permettaient d'étaler en paix la marque de leur descendance et l'inutile orgueil d'un temps qui ne pouvait plus revenir.

En l'année H96, lorsque le roi Richard était occupé à guerroyercontre le roi de France et que ses officiers levaient de l'argent pour les frais de ses campagnes et pour le paiement du reste de sa rançon, la ville de Londres fut requise de payer un taillage extraordinaire. Le chancelier du roi en adressa la demande aux chefs de la bourgeoisie, que, par une bizarre association des deux langues parlées en Angleterre, on appelait mah^e et a.lderman. Ceux-ci convoquèrent dans la salle du conseil, ou le

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