‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 18 sur 155 · X NOTICE · texte numérisé non relu

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l'histoire des pays sur lesquels s'était abattue la race conquérante. Mais là ne se bornait pas son projet. Lui qui, dans ses Lettres du Coi/mV;', venait d'attaquer avec tant de vivacité les anciens auteurs de l'histoire de France, il allait chercher à réaliser la réforme qu'il sollicitait. Laisser de côté et les formules conventionnelles et les imitations de l'antiquilé, s'efforcer de trouver le beau au cœur môme de la barbarie du moyen âge, faire jaillir l'intéiôt dramatique du contraste des mœurs et du choc des caractères, en un mot, créer un art nouveau ; tel était le problème qu'il venait de s'imposer. Il nous a laissé lui-même un attachant et poétique récit des difficultés qu'il eut à vaincre et de l'enthousiasme qui l'animait alors. «Le catalogue des livres que je devais lire et extraire était énorme; et comme je ne pouvais en avoir à ma disposition qu'un très-petit nombre, il me fallait aller chercher le reste dans les bibliothèques publiques. Au plus fort de l'hiver, je faisais de longues séances dans les galeries glaciales de la rue de Richelieu, et plus tard, sous le soleil d'été, je courais dans un même jour de Sainte-Geneviève à l'Arsenal, et de l'Arsenal à l'Institut. Les semaines et les mois s'écoulaient rapidement pour moi, au milieu de ces recherches préparatoires, où ne se rencontrent ni les épines, ni les découragements de la rédaction; où l'esprit, planant en liberté au-dessus des matériaux qu'il rassemble, compose et recompose à sa guise et construit d'un souffle le modèle idéal de l'édifice que plus tard il faudra bâtir pièce à pièce, lentement et laborieusement. En promenant ma pensée à travers ces milliers de faits épars dans des centaines de volumes et qui me présentaient pour ainsi dire à nu les temps et les hommes que je voulais peindre, je ressentais quelque chose de 1 émotion qu'éprouve un voyageur passionné, à l'aspect du pays qu'il a longtemps souhaité de voir et que souvent lui ont montré ses rêves.

" A force de dévorer les longues pages in folio, pour en extraire une phrase et quelquefois un mot entre mille, mes yeux acquirent une faculté qui m'étonne et dont il m'est impossible de me rendre compte, celle de lire en quelque sorte par intuition et de rencontrer presque immédiatement le passage qui devait m'intéresser. La force vitale semblait se porter tout entière vers un seul point. Dans l'espèce d'extase qui mabsorbait intérieurement, pendant que ma main feuilletait le volume ou prenait des notes, je n'avais aucune conscience de ce qui se passait autour de moi. La table où j'étais assis se garnissait et se dégarnissait de travailleurs : les employés de la Bibliothèque ou les curieux allaient et venaient par la salle ; je n'entendais rien, je ne voyais rien ; je ne voyais que les apparitions évoquées en moi par ma lecture. Ce souvenir m'est

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encore présent ; et, depuis cette époque de premier travail, il ne m'arrive jamais d'avoir une perception aussi vive des personnages de mon drame, de ces hommes de race, de mœurs, de physionomie et de destinées si diverses, qui successivement se présentaient à mon esprit, les uns chantant sur la harpe antique l'éternelle attente du retour d'Arthur, les autres naviguant dans la tempête avec aussi peu de souci d'euxmêmes que le cygne qui se joue sur un lac ; d autres, dans l'ivresse de la victoire, amoncelant les dépouilles des vaincus, mesurant la terre au cordeau pour en faire le partage, comptant et recomptant par tètes les familles comme le bétail ; d'autres enfin privés par une seule défaite de tout ce qui fait que la vie vaut quelque chose, se résignant à voir l'étranger assis en maître à leur propre fojer, ou fjénéliques de désespoir, courant à la forêt pour y vivre comme vivent les loups, de rapine, de meurtre et d'indépendance, »

Enfin, après quatre années de travail, le livre rêvé si longtemps parut an printemps de 1825. La littérature française venait d'être dotée d'un nouveau chef-d'œuvre : l Histoire delà conquête de l'Angleterre par les Normands.

Le succès du livre fut immense et dépassa même les espérances de l'auteur. Peu d'ouvrages furent salués à notre époque par une admiration aussi générale (1). Quatre éditions tirées en moins de trois années en furent un témoignage non douteux. 'L'Histoire de la conquête de l'Angleterre faisait d'ailleurs époque dans les annales de la littérature française : elle créait un genre nouveau, VHistoire pittoresque; elle donnait naissance à toute une école, Y Ecole narrative. Jusqu'alors on n'avait ou que de malencontreuses imitations de l'antiquité ou de froides dissertations en style philosophique : désormais, tils des hommes du moyen âge, il nous était donné de partager les douleurs ou les joies de ces pères oubliées depuis sept cents ans; sous nos yeux nous allions voir s'agiter leur vie, L'Histoire venait de retrouver le grand art perdu depuis dixhuit siècles : le rêve de l'auteur était accompli : il avait écrit son épopée.

Si général pourtant qu'ait été le succès de VHistoire de la conquête, elle eut le sort de toutes les grandes œuvres de l'esprit humain. Des critiques passionnées cherchaient à refroidir l'enthousiasme public. On reprocha à l'écrivain entraîné par ses sympathies ]jour les races vaincues^ d'avoir nié la grandeur de la conquête normande ; mais les attaques les plus vives furent dirigées surtout contre la partie religieuse

(I) De 1825 à 18GG, 17//*/c<iVe de lu C<>tH/u<'leife l'Aufjleterre n'a pas ou moins do vingt éditions.

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et théologique de l'ouvrage. Des volumes entiers de pieuses injui-es vinrent assaillir celui qui déniait à la papauté du Moyen-Age le droit d'avoir pu disposer des peuples par bulles ou décrétales, l'historien qui avait osé faire de Thomas Becket un grand citoyen plutôt qu'un dévot personnage. Plus tard cependant Tauleur, avec une bonne foi pleine de grandeur, sans rien modifier au fond et à la forme de son livre, s'elTorça d'adoucir certaines expressions dues surtout à la verve et à l'ardeur de la jeunesse.

Augustin Thierry était au milieu de l'ivresse de ce grand triomphe, (juand un cruel malheur vint fondre sur lui. Un jour, après une de ces longues et fatigantes séances de correction d'épreuves, — le jeune auteur (il comptait à peine trente ans) s'aperçut qu'il venait de perdre un de ses yeux. Usée par une surexcitation physique et morale et par un excès de travail de plus de cinq années, sa vue allait s'éteindre à jamais.

Justement effrayé, Thierry écouta enfin les conseils de ses amis ; il se résigna à prendre du repos, et partit pour la Provence. Il était accompagné de M. Fauriel, avec qui il s'était lié depuis 1821, et qu'il appelait (( son sûr et fidèle conseiller. » Pour Fauriel, ce voyage était exclusivement scientifique, car il préparait alors son Histoire de la Gaule méridionale; pour Aug. Thierry, c'était celui d'un malade qui allait demander au soleil duMidile retour d'une santé, qu'hélas il ne pouvait pas lui rendre. « Condamné à l'oisiveté, dit-il lui-mèmo, je suivais de ville en ville mon laborieux compagnon de voyage, et je le regardais, non sans envie, scruter toutes les reliques du passé, fouiller les archives et les bibliothèques... Hors d'état moi-même de lire, non pas un manuscrit, mais la plus belle inscription gravée sur la pierre, je tâchais de tirer encore quelque profit de mes courses en étudiant sur les monuments l'histoire de l'architecture du moyen âge. J'avais tout juste assez de vue pour me conduire ; mais, en présence des édifices ou des ruines dont il s'agissait de reconnaître l'époque et de déterminer le style, je ne sais quel sens intérieur vint au secours de mes yeux. Animé par ce que j'appellerai volontiers la passion historique, je voyais plus loin et plus nettement. Aucune des lignes principales, aucun trait caractéristique ne m'échappait, et la promptitude de mon coup d'œil, si incertain dans les circonstances ordinaires, était une cause de surprise pour les personnes qui m'accompagnaient. Telles sont les dernières notions que m'ait procurées le sens de la vue ; un an après, cette jouissance, si bornée et pourtant si vive encore pour moi, ne m'était plus permise : tout reste de vision avait disparu. »

Mais si les yeux du corps étaient à jamais éteints, l'âme veillait ton-

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jours, pleine d'idées hardies et de projets grandioses. A peine de retour à Paris, au commencement de 1820, Augustin Thierry conçut le vaste projet de donner à la France une histoire toute nationale, rédigée sur les textes originaux et composée d'après la méthode dont il venait d'être le créateur. Celte idée, nourrie depuis longtemps, était le complément de celle qui l'avait porté à écrire l'histoire delà conquête d'Angleterre. Mais il comprit hienlùt que pour une cnircprise aussi immense, ses forces épuisées lui rendaient indispensable une collaboration active; il s'adjoignit donc un de ses amis, M. Mignet déjà illustré par de remarquables travaux, et son plus jeune frère, M. Amédéc Thierry, ilont la plume encore novice ne s'était jusqu'alors essayée que dans les journaux et les revues périodiques. Mis en rapport, les trois auteurs se répartirent ainsi le travail commun : M. Amédée Thierry se chargea de tous les prolégomènes de l'histoire de France et entreprit l'histoire des migration. Celtiques et de la domination Romaine dans les Gaules ; Augustin Thierry se réserva les périodes Mérovingienne ctCarloviiigienne, de plus l'histoire des XI" et xii" siècles; à M. Mignet devait échoir la tâche de raconter Ihisloire de la période qui s'étend du xiii*^ au xvii* siècle. On se mit à l'œuvre avec ardeur. Malheureusement des ditficultés imprévues surgirent bientôt, et après plusieurs mois de travail, l'association fut dissoute et cette noble entreprise abandonnée. Seul M. Amédée Thierry poursuivit sa tâche, et le, résultat de ses travaux fut sa belle Histoire des Gaulois {l). Cependant le projet d'Augustin Thierry n'était point resté stérile pour lui-même : il avait repris ses Prcmiht's Lettres sur l histoire de France cl louravait donné une forme nouvelle. Mûri par la rcllcxion, il retrancha de ses premiers travaux des inexpériences ou des taches, résidtat inévitable de la jeunesse et de l'ignorance du temps, et donna à son œuvre plus d'ampleur et de relief. Mais une cause de succès qui rappela pour le nouveau livre celui obtenu par son aîné, ce fut la seconde partie entièrement ajoutée au volume publié en 1821. Chacun s'intéressa à ces héroïques bourgeois de Laon et de A'ézelay, dont l'auteur retraçait l'histoire « comme s'il eût rempli un devoir de piété filiale» ; avec lui on pleura sur ces proscrits du xi'^ siècle, noms autrefois obscurs et qui désormais allaient traverser les âges. Peu de récits, on peut le dire, présentent un intérêt aussi dramatique que ces quatre dernières lettres qui sont peut-être, au point de vue de fart, le chef-dœuvre d'Augustin Thierry. Deux éditions successives, tirées en moins dune année (1827), prouvèrent à l'auteur que le public avait compris son œuvre.

{i)V Histoire lies Gauluii pa.ni\ pour la première fuis cii 1828. Aujourd'lnii l'oiivrage est arrivé à sa scptièoïc édition.

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Depuis six mois, Augustin Thierry avait complètement perdu les yeux: bientôt des souffrances aiguës annoncèrent une maladie nerveuse des plus graves. Une seconde fois cette nature énergique qui, en dépit delà cécité croissante, venait de composer un nouveau chef-d'œuvre, fut obligée d'interrompre son travail, et, guidé par son frère, il partit pour la Provence. Ce fut là, à Carqueiranne, près d'Hyères, que, plein de sombres pressentiments, il demeura toute l'année 1829. Et pourtant, ce qu'il appelait le repos était encore un travail pénible et absorbant. I! entreprit alors une révision complète de son Histoire de la conqvê'e de l'Angleterre et en donna une édition qu'il croyait devoir être définitive. De retour à Paris, au commencement de l'année 1830, Augustin Thierry était élu membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, le 7 mai 1830.

La Révolution de Juillet causa une joie profonde à Augustin Thierry.

Il voyait dans l'œuvre de 1830 le triomphe de la cause pour laquelle il combattait depuis quinze années ; l'avènement de ce Tiers-État dont il s'était fait l'historien passionné et éloquent. Grâce à elle, plus de ces fureurs fratricides armant une seule des classes de la nation contre les deux autres, comme en 1793 ; plus de compromis aux dépens de la liberté entre ces classes brisées par la lutte, comme en 1804; plus de réaction violente des deux autres classes contre la troisième comme en 1815. (( La révolution de 1830, s'écriait-il plein d'enthousiasme, est vraiment une révolution nationale, puisque toutes les classes de la nation, hors une seule, y ont concouru. Le peuple s'est sauvé lui-même, il a combattu pour sa propre cause, et toute la puissance de la royauté nouvelle dérive de la victoire populaire! d Touchant idéal politique qu'au lendemain de 1830, de nobles et grands esprits pouvaient croire à jamais réalisé ! dix-huit années d'épreuves et deux révolutions devaient, hélas ! montrer que ce n'était qu'un rêve destiné à s'évanouir sans lendemain !

Mais quant à Aug. Thierry qui, « aveugle et souffrant sans espoir et presquesans relâche,... avait donné à son pays tout ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille, » il ne pouvait plus qu'applaudir. A ses amis, à ses camarades d'enfance, il devait désormais laisser l'action et le gouvernement. Retiré àYesoul chez son rrère,M. AmédécThierry, alors préfet delà Haute-Saône, il s'occupait de la révision de ses premiers écrits, qu'il fit paraître bientôt ^ous le titre de : Dix ans d'études historiques. Ce volume comprenait un choix d'articles publiés de 1817 à 1820 dans le Censeur Européen et dans le Courrier Français. Ce qui donna- surtout du prix à la publication nouvelle, ce fut l'admirable introduction où

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l'auteur, racontant ses travaux, ses épreuves et ses souffrances, apprenait auxgénérations futures comment «on use noblement sa vie». Déjà en effet Aug. Thierry s'apercevait que les générations de 1830 n'étaient plus celles de 18:20; le travail leur répugnait; le feu sacré commençait à s'éteindre. Tl le constatait avec amertume. «Quelle que soit la destinée de mes travaux, s'écriail-il avec un légitime orgueil, cet exemple, je l'espère, ne sera pas perdu. Je voudrais qu'il servit à comballre l'espèce d'affaissement moral qui est la maladie de la génération nouvelle ; qu'il put ramener dans le droit chemin de la vie quelqu'une de ces âmes énervées qui se plaignent de manquer de foi, qui ne savent où se prendre et vont cherchant partout, sans le rencontrer nulle part, un objet de culte et de dévouement. Pourquoi se dire que dans le monde constitué comme il est, il n'y a pas d'air pour toutes les poitrines, pas d'emploi pour toutes les intelligences? L'étude sérieuse et calme n'cst-elle pas là, et n'y a-t-il pas en elle un refuge, une espérance, une carrière à la portée de chacun de nous? Avec elle, on traverse les mauvais jours sans en sentir le poids, on se fait à soi-même sa destinée; on use noblement sa vie. «

Ce fut à cette époque qu'Augustin Thierry se lia avec Chateaubriand. Fuyant devant les persécutions qu'il s'était attirées par ses constantes attaques contre le gouvernement nouveau, l'illustre auteur des Martyrs, avant de gagner Genève, s'arrêta à Vesoul. Il désirait connaître celui qu'entourait déjà la double auréole de la gloire et de la souffrance : l'entrevue eut lieu en 1831. L'auteur des Mémoires d' Outra- Tombe en a laissé un récit aussi exact que charmant. « Désormais , s'écria Chateaubriand, l'histoire n'aura plus rien à envier à la poésie : elle a trouvé son Homère. » La môme année apporta un notable changement dans la vie d'Augustin Thierry. Il rencontra aux eaux de Luxeuil une jeune personne qui bientôt le séduisit doublement par son esprit cultivé et par la noblesse de ses manières et de ses sentiments. C'était mademoiselle de Qucrangal, fille d'un contre-amiral do la marine royale, préfet maritime de Lorient, et dont le nom s'était fait honorablement connaître dans les guerres de l'Empire. Un mariage s'en suivit.

De retour à Paris, Augustin Thierry commença dans la Reçue des LknxMondes une série de récils sous le titre de Nouvelles^ L':(tres sur l'Histoire de France. Si, en 1827, dans ses secondes L'offres, il s'était efforcé de peindre, avec l'existence des Communes, la lutte naissante des classes moyennes contre le pouvoir féodal et le premier réveil d'indépendance du vainnu, aujourd'hui l'auteur, mettant en scène les

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hommes des temps Mérovingiens, allait montrer les origines mêmes de la conquête barbare et l'agonie dernière de ce monde gallo-romain près de s'endormir d'un sommeil de six siècles. Dans sa pensée, ces nouveaux récits se liaient intimement avec ceux qu'il avait publiés cinq ans auparavant; ceux-là marquaient la fin d'un vieux monde, ceux-ci le commencement d'un monde nouveau.

La première de ces Nouvelles Lettj-es parut en 1833; les autres suivirent successivement jusqu'en -1837. Plus tard, en 1841, l'historien en forma deux volumes qu'il intitula Récits des temps Mérovingiens. De tous les ouvrages d'Augustin Thierry, nul, on peut le dire, n'est plus populaire, nul ne s'est plus rapidement conquis un renom incontesté. Les amours du jeune Mérowig et de Brunehilde, la lutte de Frédégonde et de l'évêque Prpetextatus, l'histoire étrange du comte Leudaste, la bizarre figure du roi Hilperick, théologien, poëte et grammairien, forment une série de tableaux, composés dans un style merveilleux, où l'intérêt du roman le plus accidenté se trouve uni à une peinture aussi exacte" qu'achevée des mœurs et de la vie du vi^ siècle.

Un notable changement s'était opéré dans les idées d'Augustin Thierry : cette lumineuse intelligence s'était encore élevée. L'ardent polémiste de 1821, l'éloquent historien de 1825 et 1827 avait fait place à un écrivain philosophe qui désormais allait envisager l'histoire sans passion. Ou'avait-il besoin en effet de lutter encore pour cette bourgeoisie si longtemps opprimée, aiijourd'hui qu'elle était triomphante? Pourquoi plaider exclusivement la cause de vaincus devenus à présent les vainqueurs? On put remarquer ces mouvements d'une haute pensée dans les Considérations sur l'Histoire de France, livre profond et trop peu lu qu'Augustin Thierry fit paraître en môme temps que les Récits des temps Mérovingiens (1841). L'auteur reprenait ses anciennes études pour les compléter et les amender tour à tour. Exposant les systèmes historiques qui depuis trois siècles avaient régné dans le 'domaine de la science, tantôt blâmant, tantôt approuvant, l'écrivain faisait la part de ses propres erreurs. Il signalait à l'ardeur et au travail des jeunes générations savantes certains points restés obscurs de notre histoire nationale; il traçait l'édifice projeté d'une vaste histoire de France, et léguait à l'avenir l'exécution de cette idée. Dans cette société européenne si bouleversée, où, tous les jours, projets et théories politiques se succèdent sans relâche, il lui semble que l'histoire devrait être le grand enseignement des gouvernants. «La politique de la raison, dit-il, est sans doute la plus haute et la plus digne d'être obéie ; mais on peut aisé-

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menl s'y méprendre et suivre à sa place l'entraînement des passions ou l'entêtement des pr(^jugés : la politique de l'histoire est moins absolue, moins tranchante, mais plus sûre. Depuis un demi-si^cle nous nous laissons ballotter sans relâche par le vent des idées : le temps serait venu d'asseoir nos convictions sur une base non-seulement logique, mais historique, de ne plus nous en tenir, hommes de théorie, à la raison pure de l'Assemblée constituante, ou hommes de pratique, à l'expérience d'hier. »

La publication des Récits des temps Mérovingiens et des Considérntinns sur r Histoire f/e /"ronce fut pour Augustin Thierry l'objet d'une distinction aussi flatteuse que méritée. M. le baron Gobert venait par son testament de léguer h. deux sections de l'Institut, l'Académie Française et l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, un prix de 10,000 fr. à décerner à l'ouvrage le plus éloquent sur l'Histoire de France. Ce prix fut unanimement offert à Augustin Thierry, et pendant quinze années il lui fut maintenu jusqu'au jour de sa mort : distinction unique dans l'histoire des lettres françaises et que M. Villemain, l'éminent secrétaire perpétuel de l'Académie, a spirituellement caractérisé d'un seul mot : « Ce prix est le fief littéraire d'Augustin Thierry. <)

Cependant, h peine délivré de la publication de ses derniers ouvrages, l'héroïque aveugle s'était remis au travail avec un redoublement d'ardeur. En 1835 M. Gnizot avait eu Theureuse inspiration de lui confier un travail national destiné à retracer l'histoire de la formation et des progrès du Tiers-État, et Augustin Thierry avait accepté avec enthousiasme. Une pareille œuvre devait être, dans sa pensée, le couronnement de sa carrière d'historien. A lui, qui, le premier en 1817, avait avec tant d'énergie réclamé une histoire où il fût enfin question de la roture et de ses aïeux, à lui qui venait de consacrer vingt ans de sa vie à raconter deux épisodes de la grande lutte de douze siècles engagée entre les vainqueurs et les vaincus, il allait être donné, au nom d'un gouvernement issu de la bourgeoisie, de retracer l'histoire philosophique de ce Tiers-Etat objet de ses plus chères études. Le plan conçu par Augustin Thierry était simple et grand. « L'histoire du Tiers-Etat, dit-il, commence bien avant l'époque où le nom de Tiers-État apparaît dans l'histoire du pays; son point de départ est le bouleversement produit en Gaule par la chute du régime romain et la conquête germanique. C'est 1;\ (pio d'abord il faut chercher les ancêtres ou les représentants de cette masse d'hommes de conditions et de professions diverses que la langue sociale des temps féodaux baptisa d'un nom commun, la roture. Du vi' siècle au \\\\ elle suit la destinée de ces

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hommes, en déclin d'une part, en progrès de l'aulre, sous les transformations générales de la société ; puis elle rencontre un champ plus large, une place qui lui est propre dans la grande période de la renaissance des municipalités libres et de la reconstitution du pouvoir royal. De là, elle continue sa marche, devenue simple et régulière, à travers la période de la monarchie des Etats et celle de la monarchie pure jusqu'aux États-généraux de 1789. Elle finit à la réunion des trois ordres en une seule et même assemblée, quand cessa le schisme qui séparait du Tiers-Etat la majorité de la noblesse et la minorité du clergé, quand l'illustre et malheureux Bailly, présidant ce premier congrès de la souveraineté nationale, put dire : a La famille est complète; » mot touchant, qui semblait de bon augure pour nos nouvelles destinées, mais qui fut trop vite démenti. »

Ce démenti, Augustin Thierry le trouvait autant dans la réaction imprimée par la Convention nationale et par le régime de l'Empire aux traditions de la vieille France que dans la haine qui avait animé la monarchie de 1814 contre les institutions delà France nouvelle. Pour lui, le régime constitutionnel de 1830 était venu resserrer lachaîne des temps, et la monarchie bourgeoise de Juillet était à ses yeux « la fin providentielle du travail des siècles écoulés depuis lex^^ » « Portant mon regard en arrière, dit-il encore, et le ramenant autour de moi, j'apercevais une suite régulière de progrès civils et politiques, et aux deux bouts de la route parcourue une même nation et une même monarchie liées l'une à l'autre, modifiées ensemble et dont le dernier changement paraissait consacré par un nouveau pacte d'union. Considérée de ce point, l'histoire de France était belle d'unité et de simplicité... »

Il était dans toute l'ardeur de ce grand travail, quand « la catastrophe n du 24 février 1848 le surprit. Étonné, il prêta l'oreille et entendit se formuler autour de lui les théories les plus étranges et les plus inconnues de l'histoire. Le Tiers-État se divisait : les plus nombreux et les plus pauvres de ses enfants, se constituant en une classe à part, s'intitulaient \e peuple : ils se posaient en adversaires des autres membres plus riches qu'ils réprouvaient sous le nom de bourgeoisie. Au lieu de cette fraternité, de cette union homogène de toute la nation rêvée par l'auteur et qu'il croyait accomplie, il voyait le peuple français se diviser non plus en trois ordres comme jadis , mais en deux classes mortellement ennemies, le riche et le prolétaire. Plein de découragement, Aug. Thierry interrompit l'œuvre qu'il avait entreprise depuis cinq ans, et plusieurs fois on l'entendit s'écrier avec amertume qu'il ne comprenait plus rien à l'histoire. Cependant les sollicitations répétées de

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ses amis le déterminèrent en 1850 à publier un volume de documents qu'il avait préparés (1), et qui allait former la première partie de la collection des Monuments inédits sur l'/iisfoire du Tiers-État. Enfin en 1853, au mois de mars, il fît paraître son « Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du Tiers-Etat. »

Le moment était mal choisi pour l'apparition d'un ouvrage de cette importance. On était à peine remis des émotions causées par les changements politiques de 1851 ; fatiguée de l'action, la France n'avait pas encore repris le calme nécessaire pour lire et pour méditer. Et puis, il faut le dire, le public de 1853 n'était plus celui de 1825, si plein de jeunesse et d'enthousiasme. La génération nouvelle s'intéresse peu aux théories, elle qui n'a su jamais que subir les faits. Qu'importe à ces hommes qui se croient nés d'hier les luttes, les souffrances, la victoire d'aïeux dont ils ne connaissent môme pas le nom? L'histoire du Tiers-État fut donc loin d'avoir le succès d'cnlhousiasme qui avait constamment accueilli ses aînées depuis 1825. Sévère dans sa forme doctrinale, elle effraya la masse énorme du public futile qui ne cherche aujourd'hui dans la lecture qu'un amusement passager. Et pourtant l'histoire du Tiers-État est un admirable livre que des juges compétents n'ont pas hésité à mettre ùcôté d'un des grands ouvrages du siècle, V Histoire de la civilisation en France. Si le succès n'a pas été à la hauteur de l'œuvre, la faute certes n'en est pas au livre, mais au temps.

L'Essai sur Ihisloire du Tiers-Etat fut le dernier ouvrage dû à la plume d'Augustin Thierry. Les souffrances de ce martyr de la science étaient devenues plus fortes que les forces mêmes de sa volonté, et une paralysie chaque jour croissante enchaînait maintenant le côté droit de son corps. Il prévoyait que sa fin était proche. Plein de cette idée, il voulut consacrer ce qui pouvait lui rester de vie à une dernière révision du livre qu'il considérait comme son chef-d'œuvre : Y Histoire (If la Conquête de V Angleterre. Ce fut au milieu de ce travail, que rendaient souvent pénible des douleurs aiguës, qu'il ressentit la première atteinte du mal qui devait achever de briser ce corps débile. Le 10 mai 185G, à 4 heures du matin, Augustin Thierry éveillait son fidèle serviteur et lui dictait ;\ la hâte une correction qui pesait à sa conscience d'historien. A peine avait-il achevé, que sa langue s'embarrassa et qu'il perdit connaissance. Il venait d'ôtie frappé comme le soldat sur le champ de bataille. 11 y eut deux jours d'agonie horrible. Enfin, le 21 mai au matin, celte Ame si grande par le génie et par la

(1) De savants professeurs do l'ocole dos Chartes lui avaient prêté une collaboration assidue.

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douleur rompit les liens où la retenait prisonnière un corps brisé par tant d'infirmités et s'affranchit à jamais de la douleur. Augustin Thierry venait d'accomplir sa soixante et unième année.

L'auteur des Récits Mérovingiens repose au cimetière Montmartre, à côté de son ami Ary-Schefîer. Celui qui, poussé par la curiosité et le respect, voudra se rendre en pèlerinage à cette tombe illustre, pourra se rappeler cette phrase simple et touchante où se résume la vie d'Augustin Thierry : « Si j'avais à recommencer ma route, je prendrais celle qui m'a conduit où je suis. Aveugle et souffrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage qui de ma part ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé eUe-raême, c'est le dévouement à la science. »

Guerrier saxon. — Pirate danois.

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