‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 17 sur 155 · NOTICE. V · texte numérisé non relu

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vainqueurs et que par suite la noblesse avait repris son droit d'exister eu corps. Cette insolente théorie n'était pas nouvelle. Cent ans auparavant, une savante discussion avait eu lieu entre le comte de Boulainvilliers et l'abbé Dubos, le premier affirmant la conquête, le second niant absolument ce fait. Mais, de la part de Dubos, simple abbé appartenant au Tiers-État, une discussion historique contre le comte de Boulainvilliers n'avait été qu'humble et timorée. M. de Montlosier, rencontra un adversaire beaucoup moins facile — ce fut Augustin Thierry.

Avec l'entraînement de la jeunesse, le nouvel adversaire se jota tout d'abord dans la plus ardente polémique. Sans examinerjusqu'où pouvait s'étendre cette théorie de la Conquête, lui aussi, il l'admit comme un fait existant encore dans le présent. Mais, loin de rougir de ses ancêtres, il s'en glorifia hautement r « Quel est celui de nous, s'écriait-il, qui n'a pas entendu parler d'une classe d'hommes qui, dans le temps où les barbares inondaient l'Europe, conservaient pour l'humanité les arts et les mœurs de l'indépendance?... Ces sauveurs de nos arts, c'étaient nos pères : nous sommes les lils de ces serfs, de ces tributaires, de ces bourgeois que des conquérants dévoraient à merci : nous leur devons ce que nous sommes... Voilà notre patrimoine d'honneurnalional, voilà ce

que nos enfants devraient lire sous nos yeux u Plein de son idée, et

n'osant, à cause des lois sur la presse, appliquer immédiatement sa théorie et ses conséquences à l'histoire de France, il fit paraître dans le Censeur, au commencement de 1818, une Vue sur les révolutions (T Angleterre, où l'allusion aux problèmes politiques qui s'agitaient alors était à peine dissimulée. « Ce morceau extrêmement sommaire, nous dit-il lui-même, conduisait le lecteur depuis l'invasion normande jusqu'à la mort de Charles I". La révolution de IGiO s'y présentait sous l'aspect dune grande réaction nationale contre l'ordre de choses établi, six siècles auparavant, par la conquête étrangère. J'aurais dû m'arrôterlà; il y avait assez de hardiesse, ou pour mieux dire de témérité : mais mon ardeur en politique et mon inexpérience en histoire me tirent aller plus loin, et avec les mômes formules : Conquête et asservissement, maîtres et sujets, je poursuivis, en détaillant davantage, le récit des événements politiques jusqu'à la fin du règne de Charles II. Je voyais dans l'élévation deCromwell et le Iriomplie du parti militaire sur tous les autres partis de la révolution, une nouvelle conquête traîtreusement opérée à l'ombre du drapeau national. La restauration des Stuarts par l'armée de Monk me semblait un pacte d'alliance à profits communs entre les anciens et les nouveaux coiupiérants. » Aiu^i rien ne manquait à celte

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transparente allusion, ni 1789, ni l'établissement de l'Empire, ni le retour des Bourbons : l'auteur laissait au lecteur à deviner la conclusion forcée, qui devait être la révolution de 1688.

Du jour où, se jetant dans la polémique, l'auteur s'était hardiment placé sur le terrain de la conquête, une idée l'avait constamment travaillé. Pourquoi, descendants des vaincus, n'avions-nous jamais éciit que riiistoire des tîls des vainqueurs? pourquoi ne faire dater nos libertés publiques que de 1789, et passer sous un dédaigneux silence ces révolutions communales, première explosion de l'esprit d'indépendance qui devait après six siècles de luttes se terminer par un éclatant triomphe? La roture aussi bien que la noblesse de France n'avait-elle pas droit à son livre et à ses ancêtres ? «On nous parle toujours d'imiler nos aïeux, disait-il encore; que ne suivons-nous donc ce conseil? Nos aïeux, c'étaient ces artisans qui fondèrent les Communes et imaginèrent la

liberté moderne Il ne tint pas à ces hommes énergiques que toute

l'Europe ne devint franke, il y a six siècles ; si ce qu'ils voulaient ne se fit point, ce fut la faute des temps et non leur faute... Si nos pères n'eurent pas la fortune, le courage et la vertu ne leur manquèrent

point Pour nous, esclaves affranchis d'hier, notre mémoire ne nous

a rappelé longtemps que les familles et les actions de nos maîtres. Il n'y a pas trente ans que nous nous avisâmes que nos pères étaient la nation. Nous avons tout appris, tout admiré, hors ce qu'ils ont été, ce, qu'ils ont fait. Nous sommes patriotes, et nous laissons dans l'oubli ceux qui, durant quatorze siècles, ont cultivé le sol de la patrie souvent dévasté par d'autres mains : les Gaules étaient avant la France. »

Ce fut au milieu d'une méditation profonde et d'études fiévreusement commencées que s'écoulèrent pour Aug. Thierry les années 1818 et 1819. Cependant il continuait à prendre une part active à la rédaction du Censeur Evropéen. Économie politique, législation, beaux-arts, théâtre, tous les sujets lui paraissaient familiers. Dans les années 1817 et 1818 il ne donna pas moins de II grands articles; en 1819 le nombre s'en éleva à 30; dans les trois premiers mois de l'année 1820, à 19. De ces écrits pleins de verve, d'imagination et souvent d'éloquence, plusieurs méritent d'être cités ; tels sont les articles sur : la Correspondance inédile de Benjamin Franklin (1817), les Commentaires de Tracy sur L'Esprit des lois de Montesquieu (1818), V Histoire deCromicellde M. Villemain, le Cours d'histoire de M. Daunou, la publication des Classiques latins de M. Lemaire, le Cours de Philosophie d»; M. Cousin, le Roman de Jocopo Ortis, la Comparaison entre le Barbier de Bossini et celui de Paësiello, l'Allemagne et la Révolution de Genève, le Livre de la Royauté (1819), siir Mira-

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beau, sur la poésie de Moore, sur les Romans de Ualfer Scotf, sur le Lirredes Etats-Unis de W'nrden (1820), en outre un très-grand nombre de morceaux politiques relatifs à la situation du moment.

Cependant la nature de son esprit ramenait invinciblement le jeune publiciste vers des sujets où l'histoire était spécialement en cause. La grande question de la conquête, et le rôle de la bourgeoisie au moyen âge, captivaient de plus en plus son attention. Deux articles, publiés en 1820 dans \c Censeur, furent particulièrement remarqués et témoignaient déjà d'un rare talent d'écrivain. Le premier, iuWlulé :de T Anti/iaf/riede race qui dirise la nation française (avril 1820), était une énergique réponse à M. de Montlosier et aux partisans de son système ; le second, donné un mois plus tard, racontait V Histoire véritable de Jacques 5ow- /iowmé". On lut curieusement ces pages 011 l'auteur racontait avec une amère ironie les fautes et les rtiisères de ce pauvre peuple français, Jacques Bonhomme, si inconséquent et pourtant si digne de pitié. «Il semble, que du jour où pour la première fois la servitude, fille de l'invasion armée, a mis le pied sur la terre qui porte aujourd'hui le nom de France, il ait été écrit là-haut que cette servitude n'en devait plus sortir; que bannie sous une forme, elle devait reparaître sous une autre, et changeant d'aspect sans changer de nature, se tenir debout à son ancien poste en dépit du temps et des hommes... Il y a vingt ans que les pas de la conquête se sont empreints sur notre sol ; les traces n'en ont pas disparu ; les générations les ont foulées sans les détruire; le sang des hommes les a lavées sans les effacer jamais. Est-ce donc pour un destin scml)lablc que la nature forma ce beau pays que tant de verdure colore, que tant de moissons enrichissent et qu'enveloppe un ciel si doux ! »

Plein de l'idée, qu'il fallait donneraupeuplcunehistoire "qui pûtémou- (' voir la fibre populaire, » Aug. Thierry poursuivait depuis deux ans ses études sur l'origine des sociétés européennes. Il s'était mis avec ardeur à étudier les langues des peuples issus du rameau germanique ou Scandinave, sans négliger les nombreux travaux entrepris en Angleterre sur la i)<)ésiect les mœurs de l'ancienne nation galloise. Remontant le cours des Ages, il s'aperçut bientôt combien était général le fait de la conquête. 11 la retrouvait partout ; et paitout elle semblait avoii" frappé de sa inarcpie le sol des divers peuples de l'Europe. .Vlorsco qui, jusqu'à ce jour, n'avait été pour le publiciste (juime arme de polémique journalière, lui apparut comme un fait invariable dominant toute l'histoire. Mais quel ne fut pas son étonnement quand, se reportant de la lecture des textes originaux à la mise en œuvre des écrivains miMlernos, il put

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constater que nul de ceux-ci n'avait compris les temps dont ils s'étaient faits les narrateurs. La superposition de races sur un môme sol, n'avait été entrevue que par bien peu d'entre eux, et tous, de parti pris, avaient travesti les faits et dénaturé les caractères. Chez l'un, grand admirateur des pompes de Versailles, on voyait Clovis le Grand, un des plus illustres souverains de la maison Mérovingienne, s'exprimer comme l'eût fait Louis XIY lui-même, et !a reine Clotilde, dévote et illuminée, agir comme si elle eût eu tabouret dans le salon de madame de Maintenon. Chez l'autre, lecteur assidu de Thucydide et de Tite-Live, Charlemagne ou Hugues Capet devenaient des Périclès ou des Ilomulus, faisant force discours dans le genre sublime, avant de commettre force exploits. En un mot, nulle vérité, nulle couleur locale, dans ces plates compilations qui servaient encore à propager partout les plus absurdes bévues. « Dès lors, dit M. Guigniaud, avant M. de Sismondi, avant M. Guizot, Thierry voulut, suivant son expression, planter pour la France du dix-neuvième siècle le drapeau de la réforme historique : » « réforme dans les études, réforme dans la manière d'écrire l'histoire : guerre aux écrivains sans érudition qui n'ont pas su voir, et aux historiens sans imagination qui n'ont pas su peindre : guerre àMézeray, à Yelly, à leurs continuateurs, à leurs disciples, guerre enfin aux historiens les plus vantés de l'école philosophique à cause de leur sécheresse calculée et de leur dédaigneuse ignorance des origines nationales : tel fut, ajoute Aug. Thierry, le programme de ma nouvelle tentative. » Malheureusement l'auteur comptait sans la censure. Cette institution venait d'être rétablie depuis quelques mois : un de ses premiers actes fut d'amener la suppression du Censeur Européen. Le réformateur se trouva ainsi sans tribune, le publiciste sans journal. Augustin Thierry ne se découragea pas, et s'adressant au Courrier Français, il lui proposa une série de Lettres sur V histoire de France. Son nom commençait à être connu dans le journalisme; le directeur du Courrier, M. de Kératry accepta avec empressement cette nouvelle collaboration. La première lettre parut le 12 juillet 1820. Pour l'auteur, la croisade ainsi entreprise avait un double caractère. Elle était scientifique, elle était également politique : scientifique, car lécrivain prétendait éclairer les faits dupasse de leur véritable jour, et donner aux hommes des vieux âges leurs caractères, leurs costumes, leur langage ; politique, car il poursuivait une réhabilitation de ces classes moyennes, de ces vaincus qui n'avaient eu dans le passé que silence et dédain et opposait leur histoire à l'histoire trop vantée des nobles et des conquérants. « Né roturier, dit-il, je demandais qu'on rendit à la

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roture sa part de gloire dans nos annales, qu'on recueillît avec un soin respectueux les souvenirs d'honneur plébéien, d'énergie et de liberté bourgeoise. »

A l'apparition de la première Lettre, toute la presse antilibérale s'émut. Dans sa violence, elle fit appel à la rigueur des lois. ^ C'était là, disaient tous les défenseurs du droit divin, une des plus coupables tentatives de l'esprit d'opposition ; c'était porter atteinte à la dignité sacrée du trône en lui retranchant cinq siècles d'existence; c'était prêcher la guerre civile et chercher à armer les classes les unes contre les autres. Pour des faits bien moins graves, Fréret, cent ans auparavant, avait été mis à la Bastille; que ne s'inspirait-onde ces salutaires rigueurs?» Ainsi provoquée h sévir, la censure ne (arda pas à s'éuKjuvoir, et suppression totale ou coupures partielles ne cessèrent d'atteindre six mois durant l'œuvre de l'audacieux publiciste.

Malheureusement la direction du Courî-ier Français n'égalait pas en courage celle du Censeur Européen. Loin de soutenir Thieriy dans la lutte qu'il venait d'engager, M. de Kératry s'effraya. Il était alors sous la dépendance absolue de M. de Jouy, homme d'esprit, mais intelligence de peu d'étendue, et qui grâce au facile Succès de (pielques romans s'était posé dans le parti libéral comme un important personnage.

On fit donc observera l'auteur des Ze^/z-w qu'il était pénible pour le journal d'être en lutte ouverte avec la Direction de la Presse à l'occasion d'articles « purement scientifiques ; » on le pria de rendre un peu plus ar/Mf/s ses sujets d'histoire. Irrité de ces inintelligentes critiques et de l'abandon où le laissait, en présence de ces attaques répétées, la rédaction du journal, Aug. Thierry rompit brusquement avec le Courrier Français, en janvier 1821. Prenant alors une énergiciue résolution, il se décida à quitter à jamais cette carrière de publiciste où il venait de consumer, en généreux mais stériles efforts, sept années de son existence. Puisque l'étude de l'hisloire l'attirait invinciblement, il allait se donner à elle tout entier, — il allait tenter « d'écrire son épopée. » — L'auteur n'avait pas encore vingt-six ans.

L'idée qui, germée dans sa tête en 1817, avait été se développant sans cesse, le ramena au sujet de ses premières tentatives. Désireux de mettre en lumière cotte théorie de la conquête, qui lui paraissait aujourd hui dominer les temps modernes, il résolut d'écrire l'histoire de la plus récente des conc[uèles, la conciuète normande du xi* siècle. Il la faisait précéder du récit des invasions antérieurement subies par la Bretagne, et, autour de ces faits principaux, se proposait de grouper

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