‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 23 sur 155 · LIVRE PREMIER. i.'i · texte numérisé non relu

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nom (le son éponso), et promit de croire en lui, s'il était vainqueur : il le lut et tint sa parole.

L'exemple du chef, les présents de Chlothilde, des motifs de conscience et l'attrait de la nouveauté, amenèrent la conversion d'un nombre de guerriers franks que les historiens portent à trois mille. La cérémonie eut lieu à Reims; et tout ce (|ue les arts des Romains, qui hienlôl devaient périr en Gaule après avoir été usés par les barbares, fournissaient encore de brillant, fut déployé avec profusion pour orner ce triomphe de la foi catholique. Le parvis de l'église était décoré de tapissei'ies et de guirlan(les;'des voiles de diverses couleurs affaiblissaient l'éclat du jour ; les parfums les plus exquis brûlaient en abondance dans des vases d'or et d'argent. L'évêque de Reims marcha au l)aptistère en habits pontificaux, tenant par la main le roi frank qui allait èlre son fils spirituel : «Patron, lui disait celui-ci, émerveillé de tant de pompe, « n'est-ce pas là ce royaume du ciel où tu as promis de me conduire? »

Des courriers portèrent rapidement à Rome la nouvelle du baptême du roi des Franks, et Anastasc, élu évêque de la ville qui se donnait le nom d'éternelle, s'empressa d'écrire à ce roi une lettre de félicitation, l'appelant son glorieux fds et l'invitant à être pour l'Église une colonne de fer. Du moment que le roi Chlodowig fut déclaré l'appui et le soldat de l'Église catholique, sa conquête s'agrandit en Gaule, presque sans effusion de sang. Toutes les villes du nord-ouest et du centre, jusqu'à la Loire, limite du royaume des Visigoths, et jusqu'au territoire des émigrés bretons, ouvrirent leurs portes à ses soldats. Les corps de troupe qui stationnaient dans ces villes passèrent au service du roi germain, et gardèrent, au milieu de ses guerriers vêtus de peaux, les armes et les enseignes romaines. Bientôt, poussé par l'esprit de conquête joint à la haine religieuse, le nouveau converti se mit en marche avec une nombreuse armôe vers le territoire des Burgondes.

Les Burgondes étaient ariens, c'est-à-dire qu'ils ne croyaient pas que la seconde personne de la Trinité fût de même substance que la première, hérésie légère en apparence, mais qui logiquement conduisait à nier les fondements du christianisme, l'incarnation, la rédemption et le péché originel. Sauf quelques actes rares et isolés de fanatisme populaire, la nation et ses chefs laissaient en pleine liberté de doctrine et de culte les évoques, les prêtres et les habitants des villes soumises à leur puissance. Mais les évêques romains, peu satisfaits d'une simple tolérance, et absolus dans le dogme de l'unité de foi et d'église, appelaient de leurs vœux l'invasion des Franks, ou se prévalaient de la terreur de cette invasion pour persuader au roi des Burgondes d'embrasser la croyance orthodoxe. Ce roi, nommé Gondebald, quoique barbare et maitre, leur résistait avec une grande douceur. 11 opposait à leurs arguments de haute théologie l'expression naïve et inculle d'une sorte de ra-

lionalisme : «Est-ce que je ne professe pas la loi de Dieu? leur disait-il; » parce que je ne veux pas trois dieux, vous dites que je ne professe pas « la loi de Dieu. » Et quand ils insistaient, en prouvant par le texte des livres saints la vérité de la foi catholique, il répondait : o Si votre foi <• est la vraie, pourquoi vos évêquesn'eujpôchent-ils pas le roi des Franks, « qui m'a déclaré la guerre, de s'allier à mes ennemis pour me défi truire ? »

L'entrée des Franks sur les terres des Burgondcs suivit de près cette question qui ne pouvait avoir de réponse : ils signalèrent leur passage par le meurtre et l'incendie; ils arrachèrent les vignes et les arbres à fruits, pillèrent les couvents, enlevèrent les vases sacrés et portèrent la dévastation dans les villes de la Saône et du Rhône. Après une bataille sanglante, où les Burgondes furent défaits, le roi Gondebald, réduit àrexlrémité, se soumit aux vainqueurs, quilui imposèrent le tribut et retournèrent au nord delà Loire avec un immense butin. Six ans après cette expédition commença la guerre contre les Yisigoths, qui eut de même le double caractère d'invasion barbare et de guerre de religion.

Chlodowig assembla ses guerriers dans un vaste champ, et leur dit: i< Il me déplaît (jue ces Goths, qui sont ariens, occupent la meilleure « partie des Gaules ; allons sur eux avec l'aide de Dieu, et chassons-les ; « soumettons leur terre à notre pouvoir : nous ferons bien, car elle est (( très-bonne. » La proposition plut aux Franks, qui l'approuvèrent et, pleins de joie, se mirent en marche vers la bonne terre du Midi. Il y avait déjà longtemps que, dans les provinces gauloises qui formaient le royaume des Yisigoths, le haut clergé s'était rendu suspect de connivence avec l'ambition des tribus frankes. Dans l'année même du baptême de Chlûdowig, Yolusianus, évèque de Tours, et six ans après, son successeur Yerus, compromis tous les deux par des intrigues en faveur de cette cause, avaient été privés de leurs sièges et envoyés en exil. Quand la guerre commença, l'évèque de Rhodez, Quintanius, venait d'être convaincu dépareilles manœuvres; et, menacé de mort dans sa ville épiscopale, il s'était sauvé par la fuite. Ces faits, plus nombreux sans doute qu'on ne les trouve dans les historiens de l'époque, montrent quelle ardente sympathie jointe à un concours actif, attendait l'armée d'invasion dans sa marche au delà de la Loire, sur Poitiers, Toulouse et Bordeaux.

A dix milles de Poitiers, sur les bords du Glain, se livra une bataille décisive où les Goths furent vaincus et où leur roi Alarik fut tué. Peu de villes résistèrent à l'invasion; la plupart étaient livrées par leurs habitants; ceux dont la domination arienne avait blessé ou inquiété i a conscience, travaillaient à sa Fuine avec une sorte de fanatisme, tout entiers à la passion de changer de maîtres. Sans chefs et désunis après la perte de leur roi, les Goths ne purent tenir la campagne: ils abandonnèrent leurs provinces du nord et de l'ouest, et, se cantonnant sur les

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bords de la Méditerranée, ils gardèrent la Scptimanie anncxéeà lEspagne désormais le corps de leur royaume. Les bandes victorieuses marchèrent jusqu'à l'Audcet jusqu'au pied des Pyrénées, pillant les villes, dévastant les campagnes, cl emmenant les habitants en esclavage à la suite de leurs chariots. Si des consignes, données par le roi Chlodowig, préservèrent de tout ravage quelques églises et quelques monastères fameux, les autres ne furent pas épargnés. Il y eut de saints personnages menacés ou frappés de l'épée, et des prôtres emmenés en servitude. Le clergé, qui avait souhaité la venue des Franks, éprouva ce qu'était leur christianisme ; le peuple, ce qu'ils avaient de sens moral, de culture et d'humanité. De cette épreuve continuée après la conquête sous les formes d'un gouvernement nouveau, sortit plus tard la grande réaction, qui, séparant la Gaule en deux parts diverses d'esprit et de mœurs, souleva dans le Midi, encore imbu de civilisation romaine, une lutte nationale contre la barbarie du Nord.

Telle était la domination redoutable qui, s'étendant du Rhin aux Pyrénées, parvint à cerner de toutes parts le coin de terre occidental où s'étaient réfugiés les Bretons. Des gouverneurs franks s'établirent dans les villes de Nantes et de Rennes. Ces villes payèrent le tribut au roi des Franks ; mais les Bretons refusèrent de le payer, et seuls ils osèrent tenter de sotislraii^ leur petite contrée au destin de la Gaule entière. Dans cette entreprise pleine de hasards, ils réussirent à force de courage et de volonté. Ils soutinrent une lutte constante et acharnée contre les successeurs de Ghlodowig et contre la puissance encore plus grande des rois dont la dynastie remplaça la race mérovingienne. Tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, ils maintinrent durant quatre siècles leur existence nationale, sinon leur indépendance pleine et entière; et après ces quatre siècles, devenus conquérants eux-mêmes à l'égard des Franks, ils passèrent leurs anciennes limites, et, ajoutant à la Bretagne primitive les pays de Rennes et de Nantes, ils formèrent le vaste territoire qui jusqu'à nos jours a porté ce nom.

Les Bretons, dont le christianisme remontait jusqu'à une époque voisine du temps des apôtres, étaient venus en Gaule accompagnés de prêtres et de moines qui devinrent des missionnaires pour la contrée maritime où ils fixèrent leur demeure. Ces hommes pieux et instruits épurèrent la foi, encore imparfaite, des anciens habitants du pays, ils portèrent même leurs prédications sur les territoires voisins ; et, comme ils étaient doués dun grand zèle et d'une parole sympathique, ils lurent partout bien accueillis. Les citoyens de Rennes choisirent pour évêque un émigré breton, et les Bretons, se créant une église modelée sur celle de leurs ancêtres, instituèrent des sièges épiscopaux dans plusieurs villes de leur nouvelle patrie où il n'y en avait jamais eu. Ils firent cet établissement religieux, comme ils avaient constitué leur gouvernement

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civil, sans demander permission ni conseil à aucun pouvoir étranger.

Lorsque la domination franke eut atteint ses limites dans la Gaule occidentale, Téglise bretonne, déjà distincte des églises voisines par sa discipline particulière, s'en sépara plus que jamais; ses évoques ne se rendirent point aux conciles des Gaules, convoqués par les rescrits des rois i'ranks. Ils maintinrent pour leur pays l'indépendance religieuse qui devait être l'une des garanties de son indépendance politique. En même temps, le métropolitain de Tours, chef spirituel de tout le territoire que les Romains avaient appelé troisième province lyonnaise, sommait le clergé de la Petite-Bretagne, comme établi sur son diocèse, de reconnaître sa suprématie et de recevoir ses commandements. Les Bretons ne crurent point que la circonscription impériale des territoires gaulois leur imposât aucune obligation de soumettre à l'autorité d'un étranger leur église nationale, par eux transplantée d'outre-mer. Suivant leurs idées et leur esprit de patriotisme exclusif, la prétention de l'archevêque de Tours étant pour eux sans nulle valeur, ils n'en tinrent pas le moindre compte. Le prélat gaulois, dans son synode, les déclara excommuniés, et ils ne s'émurent pas davantage. Ils continuèrent de régler sans lui toute l'administration de leur église, d'établir des évêchés, de faire des évêqucs et de donnera l'un d'entre eux le pouvoir et le titre d'archevêque.

C'est ainsi que le siège métropolitain de Bol fut érigé en opposition à la métropole de Tours, et que, dans l'intérêt de sa nationalité, la Bretagne armoricaine soutint contre l'Église des Gaules une lutte d'indépendance qui ne fut, pour ainsi dire, qu'une des faces de la grande lutte soutenue par elle contre les souverains de ce pays. Un double caractère de personnalité nationale, de répugnance au joug étranger, civile d'une part et religieuse de l'autre, est le trait saillant de son histoire. Sous ce rapport, la destinée que se firent les Bretons réfugiés en Gaule eut quelque chose de conforme à l'énergie de résistance patriotique déployée durant des siècles par les Bretons demeurés dans l'île, au milieu de toutes les angoisses d'une nation vaincue défendant pied à pied les restes de son territoire envahi.

Les conquérants de l'île de Bretagne joignaient aux fureurs de la barbarie germanique celles d'un paganisme jaloux. A mesure que leur domination s'étendit en avançant de l'est à l'ouest, ses progrès furent marqués par la ruine de tout ce qu'avaient fondé autrefois la civilisation romaine et, après elle, le culte chrétien. Les villes étaient dévastées, les églises détruites, les évoques et les prêtres mis à mort, pendant que les populations subissaient le joug de l'ennemi païen et qu'un reste de braves se retirait vers les montagnes du pays de Galles. Des trois métropoles de provinces qui, sous les Romains, étaient en même temps les trois sièges archiépiscopaux de la Bretagne, deux, Londres et York,

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tombèrent «tu pouvoir des Anglo-Saxons ; la troisième seule, Kaerléon sur l'Use, resta bretonne. Cette ville, où une légion, la Seconde Auguste, séjournait en permanence, avait été ornée par les empereurs d'édifices considérables. Soustraite à l'invasion sa.xonne avec le territoire cambrien, chef-lieu d'une province devenue pour les Bretons toute la patrie, elle fut désormais leur capitale vénérée par eux et qu'ils nommaient avec orgueil ; c'est là que leurs traditions romanesques ont placé les grandeurs et les magnificences de la cour du roi Arthur. Historiquement, Kaerléon, la ville des légions, devint, au vi* siècle, le séjour (lu gouvernement indigène et le centre d une nouvelle église de Bretagne, formée ou accrue des débris que l'ancienne avait laissés dans sa chute. Pour les Bretons restés libres, le siège épiscopal de cette ville, le dernier subsistant des trois sièges métropolitains, fut la suprême autorité religieuse, et l'idée de son indépendance se lia dès lors à l'idée même de leur nationalité.

Depuis le temps où la Bretagne, séparée de l'empire et attaquée par les Piclcs et les Scots, reçut des Romains un dernier secom^s, surtout depuis l'invasion saxonne, les Bretons assiégés dans leur île avaient I-i-rdu riiabitudc et en grande partie les moyens de communiquer au dehors ; leurs relations avec le continent devinrent de plus en plus rares, et ils cessèrent bientôt d'en avoir avec Rome, soit pour des intérêts politiques, soit pour les choses de la religion. La barbarie païenne, qui s'emparait graduellement de leurs côtes à l'est et au midi, élevait une barrière impénétrable pour les étrangers non moins que pour eux. Dans cet isolement, refoulés sur eux-mêmes et absorbés dans leur lutte à mort contre les envahisseurs du pays, ils s'attachèrent plus étroitement que jamais aux mœurs de leurs ancêtres et à leurs coutumes héréditaires, comme au principe de leur vie nationale, comme h la force qui un jour devait leur donner la victoire et leur rendre la liberté.

Ce qu'ils tenaient du caractère et de l'esprit des races celtiques se raviva chez eux aux dépens de ce qu'ils avaient reçu, pour leur part, de cet esprit général, de cette conformité d'usages que l'unité romaine tendait à introduire non-seulement dans l'ordre civil, mais encore dans l'ordre ecclésiastique. Ils embrassèrent avec prédilection, d'un côté le \ioux fonds indigène de leurs habitudes sociales, de l'autre ce qu'il y a\ait de particulier dans la discipline de leur Église. Leur christianisme, entouré do formes locales provenant d'usages nationaux, se mêlait d'une manière intime ;\ leur vie de passion, de lutte et d'espérance politiques, vl la haine de religion était pour eux un mobile de patriotisme.

Il semble en elfet que, décidés à n'avoir aucune paix avec les ennemis de leur race et les conquérants de leur sol natal, les Bretons aient aimé que ces conquérants fussent païens pour les détester davantage, et pouvoir être, dans le mal qu'ils leur feraient, sans scrupule et sans remords.

20 CONQL ETE DE LANGLETERHE.

L'idée de travailler à convertir les Anglo-Saxons au christianisme, impliquant celle d'absoudre leur conquête et de reconnaître leur droit de possession sur la meilleure part du sol, né" pouvait s'offrir et ne s'offrit pas aux indigènes dépossédés. Leur patriotisme sauvage et nourri d'amertume autant que de résolution leur faisait sentir par instinct qu'ils agiraient contre eux-mêmes en touchant à la barrière d'aversion mortelle qui les séparait de leurs ennemis. Ce ne fut pas du sein de la Bretagne subjuguée, ce fut d'ailleurs que sortit, vers la fin du vi' siècle, le noble projet de faire entrer dans la société chrétienne les Germains dominateurs du pays.

Dans ce temps, la ville de Rome, grande par les souvenirs de sa puissance et parce qu'elle se nommait le siège de saint Pierre, avait pour évèquo un homme de race sénatoriale, en qui la tendresse d'âme et le zèle de la foi chrétienne se mêlaient à l'esprit d'action et à l'habileté politique du vieux patriciat romain, Grégoire, fils de Gordien, de la riche et illustre famille des Anicius, renonça jeune à son immense fortune et aux plus hautes dignités pour embrasser l'état monastique. Il paraît que dans cette nouvelle vie, l'instinct de sa nature active le portait en imagination vers des pèlerinages lointains et des entreprises périlleuses, telles que la conversion des tribus encore païennes dont la présence, au delà des Franks ou parmi eux, à l'extrémité du territoire enlevé à l'empire, avait rendu plus étroites les limites du monde chrétien. Sa pensée, qui peut-être aimait à errer au nord de la Gaule et aux confms occidentaux de la Germanie, fut, par un incident fortuit, attirée sur la Bretagne anglo-saxonne et s'y fixa de manière à ne pouvoir plus s'en détacher.

Un jour que le moine patricien traversait le marché de Rome, il vit parmi les choses exposées en vente de jeunes esclaves étrangers, dont les cheveux blonds de la nuance la plus claire, la blancheur et la beauté le frappèrent vivement. Touché d'admiration et d'intérêt, il demanda au marchand d'esclaves de quel pays ces enfants a^•aient été amenés. « C'est, répondit celui-ci, de l'île de Bretagne, où les hommes ont le tt teint aussi blanc et les cheveux de la même couleur. — Sont-ils chré- (( tiens, reprit Grégoire, ou encore enveloppés dans les erreurs du pa- « ganisme? » A la réponse du marchand : «Ils sont païens, » Grégoire s'écria : « Quel malheur que de si charmants visages soient sous la main « du prince des ténèbres, que de si beaux fronts couvrent une âme enci core vide de la grâce de Dieu! » S'adressant une troisième fois à son interlocuteur, il le pria de nommer la nation à laquelle les jeunes esclaves appartenaient. Le marchand répondit : c Ils sont de la nation des (( Angles. 1) Et Grégoire, jouant sur ce nom, répliqua : « Des anges, très- '( bien dit, car puisqu'ils ont une tlgure angélique, c'est chose conve- (( nable qu'ils puissent devenir un jour concitoyens des anges dans le

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(( ciel. » Celle impression de \ive sympathie et les idées d'apostolat chrétien qui en avaient été la suite accompagnèrent le descendant des Anicins h son retour au monastère qu'il avait fondé sur le mrml Avcntin, dans le palais même de ses ancêtres. Usant de tout son ci'édit auprès du pape Benoît I", Grégoire l'invita instamment à envoyer des missionnaires chargés de prêcher FKvangile aux païens de l'île de Bretagne, cl il demanda pour lui-même la grâce de faire partie de cette mission. Benoît I" y consentit et le départ eut lieu. Mais les citoyens de Rome regrettaient l'absence de Grégoire qu'ils vénéraient et que déjà peut-être ils deslinaienl à la dignité pontificale ; peu de jours après, le |)euple en troupe fit sur le passage du pape des démonstrations de mécontenlement, et le pape effrayé rappela Grégoire dont le retour mit fin au projet de mission en Bretagne.

Devenu chef de l'Église romaine, Grégoire songea de nouveau à l'entreprise qui avait été le plus cher de ses rêves. Il confia la tâche d'aller outre-mer évangéliser les Anglo Saxons à quarante religieux de son monastère du mont Avenlin, et il mit à leur tête, avec des pouvoirs spéciaux, Augustin, prieur de ce monastère. Le chef de la mission était désigné d'avance comme évêque de l'Angleterre et autorisé à se faire consacrer sous ce titre, s'il était reçu dans le pays. Ses compagnons le suivirent au delà des Alpes, jusqu'à la ville d'Aix en Provence; mais, arrivés à ce point, ils s'effrayèrent des périls et des dilficultés de l'œuvre dont on les chargeait et voulurent retourner sur leurs pas. Augustin repartit seul, pour aller demander, au nom de tous, au pape Grégoire, la grâce d'être exemptés de ce voyage dangereux, dont l'issue, disait-il, n'était rien moins que certaine, chez un peuple d'une langue inconnue. Mais le pape n'y consentit pas. « Il est trop tard pour reculer, répondit- « il ; vous devez accomplir votre entreprise sans écouter les propos des « médisants; moi-même je voudrais de tout mon cœur travailler avec (( vous à celle bonne œuvre. »

Le commandement ainsi renouvelé avec une fermeté douce ranima le zèle des missionnaires. Fondateur du couvent où ils étaient nourris, Grégoire avait été leur abbé avant d'être pour eux Tévêque de Rome ; ils lui devaient à plus d'un titre l'obéissance filiale, ils obéirent donc et reprirent leur chemin vers le nord. Ils allèrent d'abord à Chàluns, où résidait Theoderik, fils de Hildebert, roi d'une moitié de la portion orientale du pays conquis par les Franks. Ensuite ils se rendiient à Metz, où régnait, sur l'autre moitié, Thcodebcit, aussi fils de Hildebert. Ils présentèrent à ces deux rois des lettres du pape Grégoire, faites pour exciter leur bienveillance d'une part en intéressant leur foi religieuse, et de l'autre en fiattant leur vanité. Grégoire savait que les Franks étaient en guerre avec les Saxons de la Germanie, leurs voisins du côté du nord, et, parlant de ce fait, il n'hésitait pas à qualifier du

nom de sujets des Franksles Ariglo-Saxons d'outre-mer que ces moines allaient convertir, a J'ai présumé, écrivait-il aux deux fils de Hildebert, (( que vous deviez souhaiter avec ardeur la conversion de vos sujets à la a foi dans laquelle vous êtes, vous, leurs seigneurs et leurs rois, et j'ai ft fait partir Augustin, le porteur des présentes, avec d'autres serviteurs « de Dieu, pour y travailler sous la protection de votre puissance. »

La mission remit aussi une lettre à la reine Brunehilde, aïeule des deux jeunes rois, femme d'une grande ambition et d'une rare habileté, qui, sous le nom de ses deux petits-fds, gouvernait la moitié de la Gaule. Elle appartenait par sa naissance à la famille des rois visigoths que l'invasion franke avait repoussés au delà des Pyrénées. A son mariage, d'arienne qu'elle était, elle devint catholique, reçut l'onction du saintchrème, et témoigna dès lors un grand zèle pour sa nouvelle croyance ; les évêques louaient à l'envi la pureté de sa foi, et, en faveur de ses œu-' vres pieuses, négligeaient de jeter un regard sur ses mœurs déréglées, ses fourberies et ses crimes politiques. « Vous qui avez le mérite des (I bonnes œuvres et dont l'âme est affermie dans la crainte du Dieu « tout- puissant, écrivait le pape Grégoire à cette reine, nous vous prions <( de nous aider dans une grande chose. Il nous est parvenu que la na- « tion des Angles voulait devenir chrétienne, et nous avons député vers « elle pour connaître sa volonté par nous-même et répondre efficace- (( ment à son désir. » Les rois des Franks orientaux et leur aïeule n'avaient point à mesurer l'exactitude de cette assertion peu conciliable avec la répugnance et les craintes des missionnaires; ils firent à la mission un accueil plein de respectueuse bienveillance, et la défrayèrent dans sa route vers la mer. Le roi des Franks occidentaux, quoique en guerre avec ses parents de l'est, reçut les Romains non moins gracieusement qu'eux ; on leur permit d'emmener des hommes de nation franke comme interprètes auprès des Anglo-Saxons, qui parlaient presque la même langue.

Par un hasard favorable, il se trouva que le plus puissant des chefs saxons, Elhelbert, roi du pays de Kent, venait d'épouser une femme d'origine franke et professant la religion catholique. Cette nouvelle releva le courage des compagnons d'Augustin, et ils abordèrent avec confiance à cette même pointe de Thanet, déjà fameuse par le débarquement des anciens Romains, et des deux frères qui avaient ouvert aux Saxons le chemin de la Bretagne. Les interprètes franks se rendirent auprès d'Ethelbert : ils lui annoncèrent des hommes qui venaient de bien loin lui apporter une heureuse nouvelle et la promesse d'un règne sans fin, s'il voulait croire à leurs paroles. Le roi saxon ne fit d'abord aucune réponse positive, et ordonna que les étrangers s'arrêtassent dans l'île de Thanet, jusqu'au moment où il aurait délibéré sur le parti à prendre à leur égard. Il est permis de croire que l'épouse chrétienne

Prédication du moine Augustin.

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du roi païen ne resta pas inactive dans cette f;rande circonslance et que toutes les effusions de la tendresse domestique furent employées à rendre Ethelbert favorable aux missionnaires. 11 consentit à entrer en conférence avec eux ; mais, par un reste de défiance, il ne put se résoudre à les recevoir dans sa maison ni dans sa cité royale, et vint les trouver dans leur île, où il voulut encore que l'entrevue eût lieu en plein air. pour prévenir l'effet de tout maléfice, dans le cas où ces étrangers en useraient contre lui. Les moines romains marchèrent au rendez-vous avec un appareil de cérémonie, rangés en files, précédés d'une grande' croix d'argent et d'un tableau où était peinte la figure du Christ ; ils exposèrent l'objet de leur voyage et firent leurs prédications.

(( Voilii de belles paroles et de belles promesses, leur répondit le roi (( païen ; mais comme cela est pour moi tout nouveau, je ne puis sur- '( le-champ y ajouter foi. et abandonner la croyance que je professe « avec toute ma nation. Cependant, puisque vous êtes venus de loin « pour nous communiquer ce que vous-mêmes, à ce qu'il me semble, '( jugez utile et vrai, je ne vous maltraiterai point ; je vous fournirai des « provisions et des logements, et vous laisserai libres de publier votre « doctrine et de persuader qui vous pourrez. »

Les moines se rendirent à la ville cai)itale, qu'on appelait la cite des hommes de Kent, en langue saxonne Kentwara-Byrig ; ils y entrèrent en procession, portant leur croix et leur tableau, et chantant des litanies. Ils eurent bientôt des auditeurs et des prosélytes ; une église b;\tic du temps des Romains et abandonnée depuis la conquête saxonne, leur servit pour célébrer la messe et administrer le baptême. Beaucoup d'hommes venaient à eux, attirés par la douceur de leur doctrine et la simplicité de leur vie. Ils frappèrent les imaginations par de grandes austérités ; ils passèrent même pour avoir le don des miracles, et le bruit des prodiges qu'ils opéraient, parvenant au roi Ethelbert, enleva de son esprit les derniers doutes qui retardaient sa conversion. Quand le chef du pays de Kent eut embrassé le christianisme, la nouvelle religion devint auprès de lui le plus sûr moyen de faveur, et le nombre de ceux qui demandaient i\ être baptisés se multiplia rapidement, quoique le roi Ethelbert, dit un vieil historien, ne voulût contraindre personne. Il fonda pour ses docteurs et ses pères spirituels, dans la ville de Canterbui y, un établissement qui, pour les Saxons convertis, fut le siège de ri\i;iise nationale, et il le dota largement de possessions en terres et en meubles.

Augustin, le chef de la mission, devenu chef de celte nouvelle Église, se rendit en Gaule, et, conformément aux instructions du pape Grégoire, il se fit consacrer, par les évêques de ce pays, archevêque de la nation anglo-saxonne. A son retour, il reprit avec une plus grande autorité ses travaux apostoliques sur le teriitoire de Kent ; il les étendit même hors

24 CONOILTE DE I.ANGLETERRK.

de ce royautne, el des prêtres envoyés par lui obtinrent quel'^ue succès chez les Saxons orientaux, dont le chef, appelé Sighebert, était neveu du roi Ethelbert. Le pape Grégoire apprit avec une joie extrême l'issue de la prédication, qui venait de rendre chrétiens et catholiques une partie des conquérants de l'île de Bretagne. « La moisson est grande, lui u mandait Augustin, et les travailleurs n'y suffisent plus, » A cette nouvelle, une seconde députation de missionnaires partit de Rome avec des lettres pontificales adressées aux rois des Franks, aux évoques delà Gaule et à Augustin, que le pape qualifiait du titre de très-saint frère et coévêque. Un supplément d'instructions pour lui fut expédié plus tard à l'adresse des chefs de la nouvelle mission, Mellitus et Laurentius, qui déjà s'étaient mis en route. Cette espèce de note diplomatique était conçue dans les termes suivants :

« Vous lui direz qu'après de mûres et graves réflexions sur l'aflaire du « peuple anglais, j'ai arrêté dans mon esprit plusieurs points importants : <( en prem'er lieu, il faut se garder de détruire les temples des idoles; (( il ne faut que détruire les idoles, puis faire de l'eau bénite, en arro- '< ser les temples, y construire des autels et y placer des reliques. Si ces n temples sont bien bâtis^ c'e^t une chose bonne et utile qu'ils passent '( du culte des démons au service du vrai Dieu ; car tant que la nation « verra subsister ses anciens lieux de prière, elle sera plus disposée à « s'y rendre, par un penchant d'habitude, pour adorer le vrai Uicu.

« Secondement, on dit que les hommes de cette nation ont coutume (I d'immoler des bœufs en sacrifice ; il faut que cet usage soit tourné « pour eux en solennité chrétienne, et que, le jour de la dédicace des « temples changés en églises, ainsi qu'aux fêtes des saints dont les reli- « ques y seront placées, on leur laisse construire, comme par le passé, « des cabanes de feuillage autour de ces mêmes églises, qu'ils s'y rasce semblent, qu'ils y amènent leurs animaux, qui alors seront tués par « eux, non plus comme offrandes au diable, mais pour des banquets (( chrétiens, au nom et en l'honneur de Dieu, à qui ils rendront grâces « après s'être rassasiés. C'est en réservant à ces hommes quelque chose « pour la joie extérieure, que vous les conduirez plus aisément à goûter « les joies intérieures. »

Mellitus et Laurentius remirent à Augustin, avec ces instructions, l'ornement du p'illium, qui, selon un cérémonial que l'Église romaine semble avoir emprunté de Tempire romain, était le signe officiel du droit de commamler à des évêques. Ils apportaient en même temps un plan de constitution ecclésiastique dressé à Rome, pour être appliqué au territoire anglo-saxon, à mesure que s'y agrandirait le domaine de la conquête spirituelle. Selon ce projet, Augustin devait ordonner douze évêques, et fixer dans la ville de Londres, quand cette ville deviendrait chrétienne, le siège métropolitain duquel relèveraient les douze autres

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sièges. Pareillemenl, dès que la grande cité de l'Angleterre septentrionale, que les Saxons nommaient Everwic, aujourd'hui York, aurait reçu le christianisme, Augustin devait y instituer un évcujue qui, recevant à son tour le pallium, deviendrait le métropolitain de douze évèchés nouveaux. L'archevôque d'York, bien que soumis à la juridiction d'Augustin, comme son inloricur durant sa vie, sous les successeurs d'Augustin ne devait relever que de Home seule, et alors, entre les deux métropolitains de l'Angleterre, la primatie devait appartenir à celui qui aurait été ordonné le premier.

A ne considérer que du côté matériel ces arrangements pris davance avec une décision remarquable, on croit voir se renouveler, sous d'autres formes, les plans d'occupation de provinces conquises ou à conquérir, qui, dans les siècles antérieurs, émanaient de l'inlelligence politiciue et de la puissante volonté du sénat romain. Toutefois les desseins du pape Grégoire sur la ville de Londres, ancienne métropole de la Bretagne méridionale, ne s'exécutèrent pas. Lorsque le pays des Saxons orientaux, dont cette ville était la capitale, eut été converti au christianisme par la prédication de Mellitus et par l'influence du roi Ethelbcrt, elle ne devint point métropole ecclésiastique, et le siège du premier archevêque des Anglais n'y fut point transféré. Soit pour complaire au roi nouveau chrétien du pays de Kent, soit pour l'observer de plus près et se trouver mieux à portée de combattre en lui des retours possibles, Augustin fixa sa demeure, et par suite celle de ses successeurs, dans la ville de Gantcrbury. Il établit à Londres Mellitus comme simple évoque; et Rofeskesler, aujourd'hui Rochester, entre Londres et Canterbury, fut le siège d'un autre évêché dont il donna le titre à Justus, l'un des membres les plus éminents de la seconde mission romaine.

L'histoire nous a conservé les instructions que le pape Grégoire fil parvenir à Augustin comme une sorte de code pour l'organisation de la nouvelle Église anglo-saxonne (^t pour la réforme morale des nouveaux chrétiens de cette église. Elles sont admirables de sagesse pratique, de haute prudence et de mesure. Mais sur un autre point Grégoire fut moins heureux, faute de connaître les difficultés presque insurmontables que son fondé de pouvoir allait rencontrer. Parmi les questions adressées à Rome par Augustin consacré archevêque, se trouvait cette double demande : <( Comment dois-je me comporter envers les évoques « des Gaules et envers ceux de la Bretagne? » — a Pour les évèques des (' Gaules, répondit le pape Grégoire, je ne te donne aucune autorité sur « eux ; depuis le temps de mes anciens prédécesseurs, ré\éque d'Arles (( a reçu le pallium, et je ne dois point le priver de l'autorité qu'il pos- (( sède. Mais quant aux évèques de la Bretagne, je les confie tous fi la « fraternité, pour que tu enseignes les ignorants, que tu ratrermissesles c( faibles et que tu corriges les mauvais. » Ce mandat sans restrictions ni

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réserves s'appliquail, aune église depuis longtemps privée de relations avec l'Église romaine, décimée par la conquête et réfugiée dans un coin du pays qu'elle avait couvert autrefois. En imposant au clergé breton, comme réformateur délégué par le siège apostolique, l'évêque des Anglo-Saxons, il mettait en présence, d'une part les droits de la hiérarchie catholique, de l'autre l'esprit d'indépendance nationale exalté par le malheur. Un pareil rapprochement, opéré d'une manière brusque et impérieuse, loin de rétablir l'union interrompue et la discipline aflaiblie, ne pouvait qu'aliéner les affections de l'Église bretonne et faire succéder pour elle à un isolement de fait un schisme volontaire et déclaré.

Le pape Grégoire ne soupçonnait pas cette dangereuse complication. Il savait que des trois anciennes provinces de la Bretagne deux étaient possédées par une nation païenne, mais, quant aux circonstances particulières et aux suites de cet événement, il ne s'en rendait pas un compte exact. Il ignorait ce qu'avait de profond et d'amer le ressentiment patriotique des Bretons et que, pour cette nation dépossédée, tout ami des Saxons, quel qu'il fût, était suspect de connivence avec eux. Eùt-il été présent lui-même, l'esprit de ménagement et de tolérance qu'il mêlait à ses maximes romaines d'unité et de forte discipline n'aurait peut-être pas suffi pour calmer les cœurs et surmonter les défiances. Mais Augustin n'avait rien de ces heureuses qualités d'intelligence et de caractère; sa pensée était, fi ce qu'il semble, étroite et absolue, et son zèle accompagné d'orgueil. A l'ambition de succès pour son œuvre comme prédicateur du christianisme, il joignait une ambition personnelle, et aspirait à se voir non plus seulement archevêque de la nation anglo-saxonne, mais archevêque universel de la Bretagne.

Ce fut par une entremise politique, par des envoyés du roi Ethelbert, le plus redouté des rois saxons, qu'Augustin fit savoir aux Bretons de la Cambrie qu'à litre de légat du siège apostolique, il voulait conférer avec eux sur l'état et les affaires de leur Église. Séparés de l'empire depuis près de deux siècles, les Bretons n'avaient point reçu, comme la Gaule et les autres provinces romaines, des décrets impériaux sanctionnant la suprême juridiction du pape de la ville éternelle, et, dans leur isolement du reste du monde chrétien, ils n'avaient pas môme pu recevoir les actes des conciles généraux. De là, pour les débris de cette nation qui se maintenaient dans le pays de Galles, plusieurs sortes de dissidences avec l'Église de Rome ou avec l'Église universelle;, les unes provenant d'usages nationaux antérieurs à la conquête saxonne, les autres de pratiques et de coutumes introduites peu à peu depuis les premiers temps de celte conquête.

La forme de la tonsure cléricale et celle de l'habit monastique n'étaient point les mômes chez eux qu'en Italie et dans la Gaule. Quoique rigides.

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