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et les empocher de piller et dincendicr les deux rives de la Seine.
Le bruit de leurs dévastations parvint bientôt à Rouen et y jeta la terreur. Les habitants n'attendaient aucun secours et désespéraient de pouvoir dclendrc leurs miu-ailles ruinées dans les invasions précédentes. Au milieu de ce découragement général, l'archevêque de Rouen, homme prudent et ferme, prit sur lui de sauver la ville, en capitulant avec l'ennemi avant la première attaque. Sans s'inquiéter de la haine souvent cruelle que les païens du Nord témoignaient pour le clergé chrétien, l'archevêque se rendit au camp près de Jumicgcs, et parla au chef normand avec le secours d'un interprète. Il dit et fit si bien, dit un vieux chroniqueur, tant promit et tant donna, qu'il conclut une trêve avec Rolfet ses compagnons, leur garantissant l'entrée dans la ville, et recevant d'eux, en retour, l'assurance de n'y faire aucun mal. Ce fut près de l'église de Sainf-MoriU;, h l'un des ports de la Seine, que les Norvégiens abordèrent d'une façon toute pacifique. Ayant amarré leur> vaisseaux, tous les chefs parcoururent la ville en différents sens; ils en examinèrent avec attention les remparts, les quais, les fontaines, et, la trouvant ;\ leur gré, ils réso'iui'ent d'en faire leur place d'armes et le chef-lieu de leur nouvel établissement.
Après cette prise de possession, les chefs normands, avec leur principal corps de troupes, continuèrent de remonter là Seine. A l'endroit où ce fleuve reçoit la rivière d'Eure, ils établirent un camp fortifié pour attendre l'arrivée d'une armée française qui se dirigeait alors contre eux. Le roi Karl, ou Charles, comme on disait en langue romane, se voyant un moment seul maître du royaume, voulait tenter un grand effort et repousser la nouvelle invasion ; les troupes, conduites par un certain Raghenold, ou Regnauld, qui avait le titre de duc de France, prirent position sur la rive droite de l'Eure, à quelque dislance du camp des Normands. Parm.i les comtes qui avaient levé bannière pour obéir aux ordres du roi et combattre les païens, se trouvait un païen converti, le fameux roi de mer Ilasting. Vingt ans auparavant, las de courir les aventures, il avait fait sa paix avec le royaume de France, en acceptant le comté de Chartres. Dans le conseil que tinrent les Français pour savoir ce que l'on devait faire, Ilasting, consulté à son tour, fut d'avis de parlementer avec l'ennemi, avant de risquer une bataille; quoique cet avis fût suspect à plusieurs des chefs de l'armée, il prévalut; et Ilasting partit avec deux persoimes qui savaient la langue danoise, pour aller pailer aux Normands.
Les trois envoyés suivirent le cours de l'Eure jusqu'en face deTendroil où les confédérés avaient élevé leurs retranchements. Li'i, s'arrêtant et élevant la voix de manière î\ être entendu sur l'aulre bord : « Holà. « cria le comte de Chartres, braves guerriers, quel est le nom de votre «seigneur? — Nous n'avons point de seigneur, répondirent les Nor-
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« mands ; nous sommes tous égaux. — Mais pourquoi êtes-vous venus « dans ce pays, et qu'y voulez-vous faire? — En chasser les habitants « ou les soumettre ;"\ notre puissance, et nous faire une patrie. Mais qui « es-tu, toi qui parles si bien notre langue? » Le comte reprit : « N'a- '( vez-vous pas entendu parler de Hasting, le fameux pirate, qui courut « les mers avec tant de vaisseaux et fit tant de mal à ce royaume? — Sans « doute, répliquèrent les Normands. Hasting a bien commencé; mais « il a fait une mauvaise fin. — N'avez-vous donc pas envie de vous sou- II mettre au roi Charles, qui vous offre des fiefs et des honneurs, sous (( condition de foi et de service? — Nullement, nullement; nous ne nous « soumettrons à personne, et tout ce que nous pourrons conquérir nous a appartiendra sans réserve. Va le dire au roi, si tu veux. »
De retour au camp, Hasting apporta cette réponse, et, dans la délibération qui suivit, il conseilla de ne point s'aventurer à forcer les retranchements des païens. «Voilà un conseil de traître, » s'écria un seigneur nommé Rolland; et plusieurs autres répétèrent le même cri. Le vieux roi de mer, soit par indignation, soit quil ne fût pas tout à fait sans reproche, quitta aussitôt l'armée, et abandonna même son comté de Chartres, sans qu'on sût où il était allé. Mais ses prédictions se vérifièrent : à l'attaque du camp retranché, les troupes furent entièrement défaites, et le duc de France périt de la main d'un pêcheur de Rouen, qui servait dans l'armée norwégienne.
Libres de naviguer sur la Seine, Rolf et ses compagnons la remontèrent jusqu'à Paris, et firent le siège de cette ville, sans pouvoir s'en emparer. Un des principaux chefs ayant été pris par les assiégés, pour le racheter ils conclurent avec le roi Charles une trêve d'un an, durant laquelle ils allèrent ravager les provinces du Nord, qui avaient cessé d'être françaises. A l'expiration de la trêve, ils retournèrent en hâte vers Rouen, et, partant de cette Nille, allèrent surprendre Baveux, qu'ils enlevèrent d'assaut et dont ils tuèrent le comte avec une partie des haliitanls. Ce comte, nommé Béranger, avait une fille d'une grande beauté, qui, dans le partage du butin, échut à Rolf, et que le Scandinave prit pour femme, suivant les rites de sa religion et la loi de son pays.
Évrcux et plusieurs autres villes voisines tombèrent ensuite au pouvoir des Normands, qui étendirent ain>i leur domination sur la plus grande partie du territoire auquel on donnait le vieux nom de Neustrie. Guidés par un certain bon sens politique, ils cessaient de se montrer cruels lorsqu'ils ne trouvaient plus de résistance, et se contentaient d'un tribut levé régulièrement sur les villes et sur les campagnes. Le môme bon sens les détermina à créer un chef suprême, investi d'une autorité permanente ; le choix des confédérés tomba sur Rolf, « dont ils firent leur roi », dit un ancien chroniqueur; mais ce titre, qu'on lui donnait peut-être dans la langue du Nord, ne tarda pas à être remp'acé par les
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litres français de duc ou de comte. Tout païen qu'il clait, le nouveau duc se rendit populaire auprès des habitants indigènes. Après l'avoir maudit comme un pirate, ils l'aimèrent comme un protecteur, dont le pouvoir les garantissait à la fois de nouvelles attaques par mer et des maux que la guerre civile causait dans le reste de la France.
Devenus puissance territoiialc, les Normands firent aux Français une guerre mieux soutenue, et, pour ainsi dire, plus méthodique. Ils se liguèrent avec d'autres Scandinaves, probablement Danois d'origine, qui occupaient l'embouchure de la Loire, et convinrent de piller simultanément tout le territoire compris entre ce fieuve et la Seine. La dévastation s'étendit jusqu'en Bourgogne et en Auvergne. Paris, attaqué pour la seconde ibis, résista, ainsi que Chartres, Dijon et d'autres lieux forts; mais une foule de villes ouvertes furent détruites ou saccagées. Enfin, en l'année 912, seize ans après l'occupation de Rouen, les Français de tout état, harassés de ces continuelles ho'-tilités, commencèrent à se plaindre et à demander que la guerre finit î\ quelque prix que ce fût; les évoques, les comtes et les barons faisaient au roi des remontrances; les bourgeois et les paysans criaient merci sur son passage.
Un vieil auteur nous a conservé l'expression des murmures populaires : « Que voit-on en tout lieu? Des églises brûlées, des gens tués ; « par la faute du roi et sa faiblesse, les Normands font ce qu'ils veulent « dans le royaume ; de Blois à Senlis, pas un arpent de blé, et nul nose (I labourer, ni en prés, ni en vignes. A moins que cette guerre ne finisse, « nous aurons disette et cherté. » Le roi Charles, qu'on surnommait le Simple ou le Sot, et à qui l'histoire a conservé le premier de ces noms, eut assez de bon sens dans cette occasion pour écouter la voix du peuple ; peut-être aussi, en y cédant, crut-il faire un coup de politique, et s'assurer, par l'alliance des Normands, un appui contre les intrigues puissantes qui tendaient à le détrôner. Il convoqua en grande assemblée ses barons et ses évoques, et leur demanda aide et conseil, suivant la formule du temps. Tous furent d'avis de conclure une trêve et de négocier pour la paix.
L'homme le plus capable de mener i\ bien cette négociation était l'archevêque de Uouen, qui, malgré la dillérence de religion, exerçait sur Kolf le môme genre d'induencc (jue les évoques du y* siècle avaient obtenue sur les conquérants de l'empire romain. Ses relations avec les autres évêques et avec les seigneurs de France n'avaient point été interrompues; peut-être même assista-t-il i\ leurs délibérations; mais, présent ou absent, il se chargea volontiers de porter et de fnire valoir leurs offres de paix. L'archevêque alla donc trouver le fils de Uognvald, et lui dit : « Le roi Charles vous offre sa fille en mariage, avec la sei- « gneurie héréditaire de tout le pays situé entre la rivière d'Epte et la
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« Bretacne, si vous consentez fi devenir chrétien et à vivre en paix avec (( le royaume. »
■ Le Normand ne répondit point, cette fois : « Nous ne voulons obéir « à personne ; » d'autres idées, une autre ambition que celle d'un coureur d'aventures, lui étaient venues, depuis qu'il gouvernait, non plus une bande de pirates, mais un vaste territoire. Le christianisme, sans lequel il ne pouvait marcher l'égal des grands seigneurs de France, avait cessé de lui répuguer, et l'habitude de vivre au milieu des chrétiens avait éteint le fanatisme du plus grand nombre de ses compagnons. Quant au mariage, il se croyait libre d'en contracter un nouveau, et, devenant chrétien, de renvoyer la femme qu'il avait épousée avec des cérémonies païennes. «Les paroles du roi sont bonnes, dit-il à l'archevêque, " mais la terre qu'il m'offre ne me suffit pas; elle est inculte et appau- « vrie; mes gens n'y auraient pas de quoi vivre en paix. » L'archevêque retourna vers le roi, qui le chargea d'offrir en son nom la Flandre, quoiqu'il n'eût réellement sur ce pays d'autres droits qu'une prétention contestée; mais Rolf n'accepta point cette nouvelle proposition, disant que la Flandre était un mauvais pays, boueux et plein de marécages. Alors, ne sachant plus que donner, Charles le Simple fit dire au chef normand que, s'il voulait, il aurait en fief la Bretagne, conjointement avec la Neuslrie. C'était une offre du même genre que la précédente; car la Bretagne était un État libre; la suzeraineté des rois de France ne s'y étendait guère que sur les comtés de Nantes et de Rennes, enlevés aux Français par les princes bretons un demi-siècle auparavant. Mais Rolf y fit peu d'attention; il ne s'aperçut pas qu'on ne lui donnait encore autre chose qu'une vieille querelle à débattre, et l'arrangement fut accepté.
Afin de ratifier le traité de la manière la plus solennelle, le roi de France et le chef des Normands se rendirent, chacun de son côté, au village de Saint-Clair-sur-l'Epte. Tous les deux étaient accompagnés d'une suite nombreuse; les Français plantèrent leurs tentes sur l'un des bords de la rivière, et les Normands sur l'autre. A l'heure fixée pour l'entrevue, Rolf s'approcha du roi, et, demeurant debout, mit ses deux mains entre les siennes, en prononçant la formule : « Dorénavant je suis votre 0 féal et votre homme, et je jure de conserver fidèlement votre vie, vos « membres et votre honneur royal. » Ensuite le roi et les barons donnèrent au chef normand le titre de comte, et jurèrent de lui conserver sa vie, ses membres, son honneur, et tout le territoire désigné dans le traité de paix.
La cérémonie semblait terminée, et le nouveau comte allait se retirer, lorsque les Français lui dirent : « 11 est convenable que celui qui (( reçoit un pareil don s'agenouille devant le roi et lui baise le pied, n Mais le Normand répondit : » Jamais je ne plierai le genou devant aucun
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« homme, ni ne baiserai le pied d'aucun homme. » Les seigneurs insistèrent sur celte l'ormaiité, qui était un dernier reste de réliquetle observée jadis à la cour des empereurs franks ; et Hoir, avec une simplicité malicieuse, fit signe à l'un de ses gens de venir et de baiser pour lui le pied du roi. Le soldat norwégien, se courbant sans plier le genou, prit le pied du roi, et le leva si hautpoiu' le porter à sa bouche que le roi tomba à la renverse. Peu habitués aux convenances du cérémonial, les pirates firent de grands éclats de rire, et il y eut un moment de tumulte; mais ce bizarre incident ne produisit rien de i'àcheux.
Deux clauses du traité restaient à remplir, la conversion du nouveau comte ou duc de Normandie, et son mariage avec la fille du roi; il fut convenu que cette double cérémonie aurait lieu à Rouen, et plusieurs des hauts barons de France s'y rendirent pour accompagner la fiancée. Après une courte instruction, le fils de Rognvald reçut le baptême des mains de l'archevôque, dont il écouta les conseils avec une grande docilité. Au sortir des fonts baptismaux, le néophyte s'enquit du nom des églises les plus célèbres et des saints les plus révérés dans son nouveau pays. L'archevêque lui nomma six églises et trois saints, Ifi Vierge, saint Michel et saint Pierre. — « Et dans le voisinage, reprit le duc, quel est vc le plus puissant protecteur? — C'est saint Denis, répondit l'archevô- « que. — Eh bien ! avant de partager ma terre entre mes compagnons, «j'en veux donner une part à Dieu, à sainte Marie et aux autres saints (( que vous venez de me nommer. » En effet, durant sept jours qu'il porta l'habit bl.anc des nouveaux baptisés, chaque jour il fit présent dune terre à l'une des sept églises qu'on lui avait désignées. Ayant repris ses vêtements ordinaires, il s'occupa d'affaires politiques et du grand partage delà Normandie entre les émigrés norwégiens.
Le pays fut divisé au cordeau, disent les anciens chroniqueurs : c'était la manière d'arpenter usitée en Scandinavie. Toutes les terres désertes ou cultivées, à l'exception de celles des églises, furent partagées de nouveau, sans égard aux droits des indigènes. Les compagnons de Rolf, chefs ou soldats, devinrent, selon leur grade, seigneurs des villes et des campagnes, propriétaires souverains de domaines grands ou petits. Les anciens propriétaires étaient contraints de s'accommoder à la volonté des nouveaux venus, de leur céder la place s'ils l'exigeaient, ou de tenir d'eux leur propre domaine à ferme ou en vasselage. Ainsi les serfs du pays changèrent de maîtres, et beaucoup d'hommes libres tombèrent dans la servitude de la glèbe. De nouvelles dénominations géographiques résultèrent de cette répaitition de la propriété territoriale, et l'usage attacha dès lors à un grand nombre de domaines les noms propres des guerriers Scandinaves qui les avaient reçus en lot. Quoique l'état des gens de métiers et des paysans différât peu en Normandie de ce qu'il était en France, l'espoir d'une plus complète sécurité, elle mouvement de
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vie sociale qui accompagne d'ordinaire une domination naissante, engagèrent beaucoup d'artisans et de laboureurs à émigrer pour aller s'établir sous le gouvernement du duc Rolf. Son nom que les indigènes de la Neustrie et les Français leurs voisins prononçaient Rou, devint populaire au loin; il passait pour le plus grand ennemi des voleurs et le plus grand justicier de son temps.
Bien que la plupart des Norwégiens, à l'exemple de leur chef, eussent accepté le baptême avec empressement, il paraît qu'un certain nombre d'entre eux s'y refusèrent et résolurent de conserver les usages de leurs ancêtres. Les dissidents se réunirent pour former une sorte de colonie à part, et se fixèrent aux environs de Bayeux. Peut-être furent-ils attirés de ce côté par les mœurs et le langage des habitants de Bayeux, qui, Saxons d'origine, parlaient encore au x'' siècle un dialecte germanique. Dans ce canton de la Normandie, l'idiome norwégien, différant peu du langage populaire, se confondit avec lui et l'épura, en quelque sorte, de manière à le rendre intelligible pour les Danois et les autres Scandinaves. Lorsque, après quelques générations, la répugnance des barons normands du Bessin et du Cotenlin pour le christianisme eut cédé à l'entraînement de l'exemple, l'empreinte du caractère Scandinave se retrouvait encore chez eux d'une manière prononcée. Ils se faisaient remarquer, entre les autres seigneurs et chevaliers de la Normandie, par leur extrême turbulence, et par une hostilité presque permanente contre le gouvernement des ducs; quelques-uns môme affectèrent longtemps de porter sur leurs armes des devises païennes, et d'opposer le vieux cri de guerre des Scandinaves : Thor aide! à celui de Dieu aide! qui était le cri de Normandie.
La paix ne fut pas de longue durée entre les Français et les Normands, et ces derniers profitèrent avec habileté des circonstances pour s'agrandir vers l'est, presque jusqu'au lieu où la rivière d'Oise se réunit à la Seine ; au nord, leur territoire avait pour limite la petite rivière de Bresle, et au sud-ouest celle de Coësnon. Les habitants de ce pays étaient tous appelés Normands par les Français et par les étrangers, à l'exception des Danois et des Norwégiens, qui ne donnaient ce nom, honorable pour eux, qu'à la partie de la population qui était véritablement de race et de langues normandes. Cette portion, la moins nombreuse, jouait à l'égard de la masse, soit indigène, soit émigrée des autres parties de la Gaule, le même rôle que les fils des Franks à l'égard des fils des Gaulois. En Normandie, la simple qualification de Normand fut d'abord un titre de noblesse; c'était le signe de la liberté et de la puissance, du droit de lever des impôts sur les bourgeois et les serfs du pays.
Tous les Normands de nom et de race étaient égaux en droits civils, bien qu'inégaux en grades militaires et en dignités politiques. Nul
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d'entre eux n'était taxé que de ^on propre consentement; nul n'était assujetti au péage pour le charroi de ses denrées on pour la navigation sur les fleuves ; tous enlln jouissaient du privilège de chasse et de pêche, à l'exclusion des vilains et des paysans, termes qui comprenaient en fait la masse de la population indigène. Quoique la cour des ducs de Normannie fut organisée à peu près sur le modèle de celle des rois de France, le haut clergé n'en fit point partie dans les premiers temps, à cause de son origine française ; plus lard, quand un grand nombre d'hommes de race norwégienne ou danoise eurent pris l'habit ecclésiastique, une certaine distinction de rang et de privilège continua d'exister, môme dans les monastères, entre eux et le reste des clercs.
Cette distinction, pleine de charges accablantes dans l'ordre politique et civil, ne tarda guère à soulever contre elle l'ancienne population du pays. Moins d'un siècle après l'établissement du nouvel État dont elle était la partie opprimée, cette population eut la pensée de détruiie l'inégalité des races, de manière que le pays de Normandie ne renfermât qu'un seul peuple, comme il ne portait qu'un seul nom. Ce fut sous le règne de Piikhart ou Richard II, troisième successeur de Rolf, que ce grand projet se manifesta. Dans tous les cantons de la Normandie, les habitants des bourgs et des hameaux, le soir, après l'heure du travail, commencèrent à se réunir et à parler ensemble des misères de leur condition. Ces groupes de causeurs politiques étaient de vingt, de trente, de cent personnes, et souvent l'assemblée se rangeait en cercle, pour écouter (juelque orateur qui l'animait par des discours violents contre les seigneurs du pays, comtes, vicomtes, barons et chevaliers. D'anciennes chroniques en vers présentent, dune manière vive et forte, sinon authentique, la substance de ces harangues :
« Les seigneurs ne nous font (jue du mal ; nous ne pouvons avoir « d'eux raison ni justice ; ils ont tout, prennent tout, mangent tout, et « nous i'onl vivre en pauvreté et en souiFrance. Chaque jour est pour Il nous jour de peines ; nous n'avons nul gain de nos labeurs, tant il y a « de services de redevances et de corvées. Pourquoi nous laisser traiter (I ainsi? Mettons-nous hors de leur pouvoir ; nous sommes des hommes (i comme eux, nous avons les mêmes membres, la même taille, la môme <i force pour souffrir, et nous sommes cent contre un. Jurons de nous (( défendre l'un l'autre ; tenons-nous tous ensemble, et nul homme (i n'aura seignein-ie sur nous ; et nous serons libres de péages ; et nous .; pourrons couper des arbres, prendre le gibier et le poisson, faire en u tout notre volonté, aux bois, dans les prés et sui' l'eau, n
Ces appels au droit naturel et à la force du plus grand nombre ne manquèrent point leur effet, et beaucoup de gens des bourgades se firent l'un ù l'autre le serment de tenir ensemble et de s'aider contre qui que ce fût. Une grande association de défense mutuelle s'étendit
sur toutes les campagnes, et réunit, sinon la masse entière, du moins la classe agricole de la population indigène. Les associés étaient partages en ditférents cercles, que l'historien original désigne par le nom de conventicides ; il y en avait au moins un par comté, et chacune de ces réunions choisissait plusieurs de ses membres pour composer le cercle supérieur ou l'assemblée centrale. Cette assemblée devait préparer et organiser dans tout le pays les moyens de résistance ou de soulèvement ; elle envoyait de canton en canton, et de village en village, des gens éloquents et persuasifs, pour gagner de nouveaux associés, enregistrer leurs noms et recevoir leurs serments.
Les choses en étaient à ce point, et aucune rébellion ouverte n'avait encore éclaté, lorsqu'à la cour de Normandie vint la nouvelle, que, par tout le pays, les villains tenaient des conciliabules et se formaient en association jurée. L'alarme fut grande parmi les seigneurs, menacés de perdre d'un seul coup leurs droits et les revenus de leurs domaines. Le duc Richard, qui était encore trop jeune pour prendre conseil de lui-même, lit venir son oncle, Raoul, comte d'Évreux, en qui il avait toute conûance. ci Sire, dit le comte, demeurez en paix, et laissez-moi « ces paysans ; ne bougez pas, mais envoyez-moi tout ce que vous avez '( de chevaliers et d'autres gens d'armes. »
Afin de surprendre les chefs de l'association, le comte Raoul dépêcha de plusieurs côtés des espions adroits, qu'il chargea de découvrir le lieu et l'heure où se tenait l'assemblée centrale ; sur leurs rapports, il fit marcher ses troupes, et arrêta en un seul jour tous les députés des cercles inférieurs, les uns pendant qu'ils tenaient séance, les autres pendant qu'ils recevaient dans les villages le serment des affiliés. Soit par passion, soit par calcul, le comte traita ses prisonniers avec une extrême cruauté. Sans jugement et sans la moindre enquête, il leur infligea des mutilations ou des tortures atroces. Aux uns il fit crever les yeux, à d'autres couper les pieds ou les mains ; d'autres eurent les iarrets brûlés, d'autres furent empalés vifs ou arrosés de plomb fondu. On renvoya dans leurs familles les malheureux qui survécurent, et on les promena parles villages, pour y répandre la terreur. En effet, la crainte prévalut sur l'amour de la liberté dans le cœur des paysans de Normandie ; la grande association fut rompue ; il n'y eut plus d'assemblées secrètes, et une triste résignation succéda pour des siècles à l'enthousiasme d'un moment.
Quand eut lieu cette mémorable tentative, la différence de langage, qui d'abord avait séparé les grands et le peuple de la Normandie, n'existait déjà presque plus : c'était par sa généalogie que l'homme d'origine Scandinave se distinguait du Gallo-Frank. A Rouen même, et dans le palais des successeurs de Rolf, on ne parlait d'autre langue, au commencement du xi" siècle, que la langue romane ou française. La seule
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ville de Bayeux luisait encore exception, et son dialecte, mélangé de saxon et de norvégien, était facilement compris des habitants de la Scandinavie. Aussi, quand de nouveaux émigrés venaient du Nord visiter leurs parents de Normandie et leur demander quelque portion de terre, c'était du côté de Bayeux qu'ils s'établissaient de préférence. Pareillement c'était là que les ducs de Normandie, si l'on en croit un vieux chroniqueur, envoyaient leurs enfants pour apprendre à parler danois. Les Danois et les Norwégicns entretinrent avec la Normandie des relations d'alliance et d'affection, tant qu'ils trouvèrent dans la ressemblance de langage le signe d'une ancienne fraternité nationale. Plusieurs fois, durant les querelles que les premiers ducs eurent à soutenir contre les Français, de puissants secours leur vinrent de laNorwége et (lu Danemark, et, tout chrétiens qu'ils étaient, ils furent aidés par des rois encore païens. Mais, dès que l'usage de la langue romane devint universel en Normandie, les Scandinaves cessèrent de regarder les Normands comme des alliés naturels ; ils cessèrent même de leur donner le nom de Normands, et les appelèrent Français ou Velskes, comme le reste des habitants de la Gaule.
Ces liens de parenté et d'amitié se trouvaient déjà fort relâchés dans les premières années du xi* siècle, lorsque le roi d'Angleterre Ethelred épousa la sœur de ce môme Richard, quatrième duc de Normandie, dont il a été fait mention plus haut. Il est probable en effet que, si la branche de population Scandinave établie dans la Gaule n'eût commencé alors à se détacher de sa tige septentrionale, le roi saxon n'aurait point conçu l'espérance d'être soutenu par le petit-fils de Rolf contre la puissance des rois du Nord. Le peu d'empressement du Normand Richard à secourir son beau-frère ne provint d'aucun scrupule ni d'aucune répugnance morale, mais de ce que Richard ne vit dans cette intervention rien de favorable i\ son intérêt propre, qu'il était habile à démêler et ardent à poursuivre, selon le caractère qui distinguait déjà les habitants de la Normandie.
Pendant qu'Ethelred dans l'exil recevait l'hospitalité chez son beaufrère, les Anglais, sujets de l'étranger, regrettaient, comme au temps de la fuite d'Alfred et de la première conquête danoise, le règne de leur prince naturel, abandonné par eux à cause de son mauvais gouvernement. Swen, à qui ils avaient laissé prendre, en l'année 1014, le titre de roi d'Angleterre, mourut, dans cette même année, d'une mort subite et mystérieuse. Les soldats danois, cantonnés dans les villes, ou en station sur leurs vaisseaux à l'embouchure des rivières, choisirent, pour succéder à leur chef, son fils Knut, alors en mission dans le pays voisin de l'Humber pour y déposer les tributs et les otages des Anglais du sud. Ceux-ci, encourages par son absence, délibérèrent d'envoyer un messager à l'exilé de Normandie, lui dire, au nom de la nation an-
glaise, quello le reprendrait pour roi s'il promeltait de mieux gouverner. Pour répondre il ce message, Elhelred fit partir son fils Edward, le chargeant de saluer en son nom tout le peuple anglais, cl de jurer publiquement qu'à l'avenir il remplirait ses devoirs de seigneur avec fidélité, amenderait ce qui ne plaisait point et oublierait tout ce qu'on avait pu taire ou dire contre sa personne. L'amitié jurée entre la nation et le roi fut confirmée de part et d'autre par des gages mutuellement donnés, et l'assemblée des sages anglo-saxons prononça contre tout Danois qui s'intitulerait roi d'Angleterre une sentence perpétuelle de mise hors la loi.
Ethelred reprit ses marques d'honneur. On ne peut savoir exactement sur quelle étendue de territoire il régnait, car les garnisons danoises, chassées alors de quelques villes, en conservèrent beaucoup d'autres, et même la cité de Londres demeura en leur pouvoir. Peut-être le grand chemin appelé Westlinga-street servait-il, pour la seconde fois, de ligne de démarcation entre les provinces libres et les provinces soumises à la domination étrangère. Le roi Knut, fils de Swen, mécontent du partage que les Anglo-Saxons le contraignaient d'accepter, revint du Nord; et, ayant débarqué près de Sandwich, il fit, dans un mouvement de colère, torturer et mutiler sur le rivage de la mer tous les otages que son père avait reçus. Cette cruauté inutile fut le signal d'une nouvelle guerre qu'Ethelred, désormais fidèle à ses promesses, soutint courageusement avec des chances diverses de succès et de revers. A sa mort, les Anglais choisirent pour roi, non l'un de ses enfants légitimes, demeurés en Normandie, mais son fils naturel Edmund, qu'on surnommait Côte de Fer, ironside, et qui avait donné de grandes preuves de courage et d'habileté. Par sa conduite énergique Edmund releva un moment la fortune du peuple anglais; il reprit Londres sur les Danois et leur livra cinq grandes batailles.
Dans un de ces combats qui fut donné à trente milles de Londres, et où les Anglais, d'abord mis en déroute, eurent finalement l'avantage, un chef danois du plus haut rang, nommé Ulf, séparé des siens par les accidents de la bataille, s'enfonça dans une forêt épaisse dont il ignorait les détours. Cherchant à se diriger vers la Tamise, où stationnait la flotte du roi Knut avec la réserve de l'armée, Ulf marcha inutilement toute la nuit, et, au point du jour, il rencontra un jeune homme conduisant un troupeau de moutons ; il le salua et lui demanda son nom. «Je m'appelle Godwin, dit le jeune homme; et toi, n'es-tu pas quel- « qu'un de l'armée de Knut? — Je suis, reprit le chef, un des marins de « sa flotte. Peux-tu me dire quelle distance il y a d'ici à nos vaisseaux? » Le jeune berger, dont la physionomie exprimait un mélange de finesse et de résolution, répondit : « Je ne vois pas pourquoi vous. Danois, vous «attendez de nojs du secours, ayant mérité toute autre chose. — Jeune