‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 37 sur 155 · LIVRE H · texte numérisé non relu

LIVRE H

« homme, répli(iiia L'If d'un Ion insinuant, si tu voulais me montrer le « chemin jusqu'il nos vaisseaux, je t'en saurais beaucoup de gré. — Tu <( as pris Ion chemin à rebours, dit le jeune Godwin, et tu t'es avancé '( bien loin dans les terres. Vous autres soldats de Knut, vous n'ôtes pas «en faveur auprès des gens du pays, et c'est justice; la nouvelle du « coml)at d'hier a parcouru les campagnes; il n'y a pas de sûreté pour « toi si quelque paysan te rencontre, et il y a danger pour celui qui te «prêterait secours. » Le chef danois tira de son doigt un anneau d'or, et, le présentant au jeime homme : u Je te donnerai cela, dit-il, si lu « veux me servir de guide. » Godwin le regarda en face quelque temps sans rien dire, puis il répondit : « Je ne veux pas prendre cet anneau, « et pourtant j'essaierai de te conduire auprès des tiens ; si je parviens <( àfaiicque tu sois sauvé, j'aime mieux que la récompense te regarde «alors, et si mon secoin\sne t'est bon h rien, je ne mériterai aucun sa- « laire. »

Le jeune berger conduisit le chef danois à la ferme de son père, et, entrant avec lui dans la salle basse où se prenaient les repas de la maison, il lui lit servir à boire et à manger. Parcourant des yeux cette maison rustique, Ulf observa qu'elle était mieux bâtie et plus ornée que les habitations du même genre; et en etfet il ne se trouvait pas chez un paysan ordinaire. Le père de Godwin, nommé Wulfnoth, avait éprouvé dans sa vie des fortunes bien diverses. Né dans la classe des cultivateurs libres, qu'on appelait Keorls en langue saxonne, il était sorti de son état par la protection d'un de ses oncles, Edrik Strconc, aventurier plein d'habileté et d'astuce que la faveur du roi Ethelrcd avait élevé au plus haut rang. Wulfnoth, entré sous ce roi dans la milice du palais, honoré de la chevalerie anglo-saxonne et d'un commandement naval, se trouvait élevé par son mérite au rang de la noblesse, lorsqu'il fut accusé de trahison, destitué et condamné à l'exil. Au lieu d'obéir à ce jugement, il s'empara des vaisseaux qu'il commandait, pilla les côtes d'Angleterre, et dans sa résistance fit éprouver de grandes pertes à la marine royale. Puis il mena en mer la vie de pirate, jusqu'au temps de la conquête danoise, sous laquelle, amnistié de fait, il revint en Angleterre ; après la restauration d'EtheIred, il y resta obscur et oublié. Retombé de sa noblesse passagère i\ l'état de ses ancêtres, il reprit la vie de fermier anglo-saxon, avec d'autres habitudes, des souvenirs d'ancienne opulence et des regrets d'ambition, sinon pour lui-même, du moius poui- son fils en âge de s'élever, comm:; autrefois il lavait fait, par la profession des armes.

Pendant que le chef danois prenait son repas, le maître et la maîtresse du logis entrèrent pour sahier l'étranger et remplir envers lui les devoirs de l'hospitalité. Olui-ci observa quils étaient di-^lingués tous les deux par la beauté de Icui- figiu-e et par une mise élégante. II fui Iraih'

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durant un jour avec toutes sortes d'égards, et, quand vint le soir, on amena deux chevaux de belle apparence et bien harnachés: « Yoici le t( moment de partir, dit Wulfnuth à son hôte ; adieu. Je remets entre « tes mains mon lils unique ; si tu arrives auprès de ton roi, et si tu as « quelque pouvoir, fais en sorte, je te prie, qu'il soit reçu à son ser- « vice. Car il ne pourra plus désormais habiter avec moi, si les gens du « pays apprennent que tu t'es sauve par son aide. Quant à ce qui me (( regarde, ajouta-t-il d'un ton de fierté qui rappelait son ancienne « existence, je trouverai le moyen d'écarter le péril qui ne menacerait « que moi seul. » Le chef danois, sans déclarer qui il était, promit de solliciter pour Godwin l'admission dans la garde du roi Knut. Le jeune homme et lui montèrent à cheval, et, protégés dans leur route par l'obscurité de la nuit, ils arrivèrent au matin près de la station des vaisseaux et du campement de l'armée danoise. Dès que les soldats reconnurent leur chef qu'ils croyaient mort et qui était le beau-frère du roi, ils l'entourèrent et le saluèrent des plus vives acclamations. Godwin apprit alors pour la première fois quel était le haut rang de l'homme auquel il avait servi de guide.

Ulf, ne donnant pas de mesure à sa dette de reconnaissance, mena le jeune Saxon à sa tente et l'y fit asseoir sur un siège aussi haut que le sien, le traitant, dit la narration Scandinave, comme lui-même ou son propre fils. Godwin fit, dans la troupe d'élite qui servait de garde au roi Knut, son apprentissage militaire, et de là, porté à la fois par la faveur et par son mérite, il gagna rapidement les postes supérieurs de l'armée. Il se signala en Danemark et en Norwége contre les rois ennemis de Knut, et lorsque l'Angleterre fut de nouveau soumise à la royauté danoise, il y parvint au rang de gouverneur de province. Cet homme qui, de l'état de fils de fermier gardant les troupeaux de sa famille, s'éleva, grâce à la protection des étrangers, aux premières dignités de son pays, devait, par une destinée bizarre, contribuer plus qu'aucun autre à la ruine de la domination étrangère. Son nom va bientôt figurer parmi les grands noms de cette histoire, et peut-être alors y aura-t-il quelque plaisir à se rappeler l'origine et la singularité de sa fortune.

Les victoires des Anglo-Saxons sur les Danois amenèrent un armistice et une trêve qui fut jurée solennellement, en présence des deux armées, parles rois Edmund et Knut. Ils se donnèrent mutuellement le nom de frère, et, d'un commun accord, fixèrent à la Tamise la limite de leurs royaumes respectifs. A la mort d'Edmund, le roi danois franchit cette limite, qui devait être inviolable ; il avait gagné sous main quelques chefs intéressés ou ambitieux, et la terreur produite par son invasion fit réussir leurs intrigues : après une courte résistance, les Anglo-Saxons des provinces du sud et de l'ouest se soumirent, et reconnurent le fils de Swen pour roi de toute l'Angleterre. Knut jura en

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