‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 40 sur 155 · I.IVHi: II · texte numérisé non relu

I.IVHi: II

Ce fut sons le règne de Knnt, cl à la laveur des longues guerres qu'il fit pour réunir au Danemark les autres royaumes Scandinaves, que Go(hvin, ce paysan saxon dont on a vu la singulière aventure, s'éleva par ses exploits militaires aux plus hautes dignités. Après une grande victoire remportée sur les Xcjrvvégiens, il obtint l'office d'Eorl, ou chef politique de l'ancien royaume de West-sex, réduit alors à l'état de province. Beaucoup d'autres Anglais servirent avec zèle le roi danois dans ses conquêtes en Norvvége et sur les rives de la Balti(jue. Knut employa la marine saxonne à détruire celle des petits rois du Nord, et les ayant dépossédés un à un, il prit le titre nouveau d'empereur de tout le septentrion, par la grâce du Christ roi des rois. Malgré cet enivrement de gloire militaire, l'antipathie nationale contre la domination danoise ne cessa point d'exister, et à la mort du grand roi, comme l'appelaient ses contemporains, les choses reprirent leur cours. Il ne resta rien de celte apparente fusion des deux races sous les mêmes drapeaux; et cet empire, élevé pour un moment au-dessus de tous les royaumes du nord, fut dissous de la môme manière que le vaste empire de Charlemagne. Les populations Scandinaves expulsèrent leurs conquérants danois, et se choisirent des chefs nationaux. Plus anciennement conquis, les Anglo- Saxons ne purent s'affranchir tout d'un coup d'une manière aussi complète; maisils attaquèrentsourdementla puissance des étrangers, etcommencèrenl par les intrigues une révolution que la force devait lerminei'.

Le roi danois mourut en l'année 1035, et laissa trois fils, dont un seul, nommé Hardeknut, c'est-à-dire Knut le fort ou le brave, était né d'Emma la Normande : les autres étaient enfants d'une première épouse. Knut avait désiré, en mourant, que le fils d'Emma devint son successeur : une pareille désignation était d'ordinaire toute-puissante sur l'esprit de ceux à qui les coutumes germaniques donnaient le droit de choisir les rois. Mais Hardeknut se trouvait alors en Danemark; cl les Danois d'Angleterre, pressés d'avoir un chef, pour être unis et forts contre les Saxons mécontents, firent roi un autre fils de Knut, appelé Harald. Cette élection, vœu delà majorité, trouva quelques opposants, auxquels les Anglais s'empressèrent de se joindre pour nouirir et envenimer la querelle domestique de leurs maîtres. Les provinces du sudouest, qui, pendant toute la durée de la conquête, avaient toujours été les premières à sinsurger et les dernières î\ sesonmcltre, proclamèrent roi Harbeknut, pendant que les soldats et les matelots danois installaient Harald dans Londres. Ce schisme polili(iue divisa de nouveau l'Angleterre en deux zones, séparées par la Tamise; le nord fut pour Harald, le midi pour le fils d'Emma. Mais la lutte engagée sous ces deux noms de princes était en réalité le combat de deux intérêts nationaux, celui des vainqueurs tout-puissants au nord de la Tamise, et celui des vaincus moins faibles au midi de ce fieuvc.

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Gothvin, fils de Wulfnoth. était alors chef de la vaste province de West-sex ou Wessex, et l'un des hommes les plus puissants de l'Angleterre. Soit qu'il eût déjà conçu le projet de Inirc servir à la délivrance de sa nation le pouvoir qu'il tenait des étrangers, soit qu'il ressentit quelque affection personnelle pour le tils puîné de Knut, il favorisa le prétendant absent, et appela dans l'ouest la veuve du dernier roi. Elle vint, accompagnée de quelques troupes danoises, et apportant avec elle une partie du trésor de son mari. Godvvin prit Temploi de généralissime et de protecteur du royaume au nom et en l'absence du (ils d'Emma; il reçut, pour Hardeknut, les serments de fidélité de toute la population du sud. Cette insurrection d'une nature ambiguë, et qui, sous un aspect, se présentait comme la lutte de deux prétendants à la royauté, sous l'autre, comme une guerre de peuple à peuple, ne s'étendit point au nord de la Tamise. Au nord, la masse des habitants saxons jura, comme les Danois, fidélité au roi Harald; il n'y eut que des résistances individuelles, comme le refus d'Ethelnoth, archevêque de Canterbury, de consacrer roi l'élu des étrangers et de lui remettre, an nom de l'autorité divine, le sceptre et la couronne des rois anglo-saxons. Harald, selon quelques historiens, se couronna de sa propre main, sans aucune cérémonie religieuse; et, ranimant au fond de son cœur le vieil esprit de ses aïeux, il prit en haine le christianisme. C'était à l'heure des ofQces, et quand le peuple se rendait à l'église, qu'il avait coutume de demander ses chiens de chasse ou qu'il faisait dresser sa table.

Une guerre acharnée entre le sud et le nord de l'Angleterre, entre la population saxonne et la population danoise, paraissait inévitable. Cette attente produisit une sorte de terreur parmi les habitants anglo-saxons de la rive gauche de la Tamise; car, malgré leur fidélité apparente au roi reconnu par les Danois, eux-mêmes craignaient d'être traités en rebelles. Une grand nombre de familles quittèrent leurs maisons pour se mettre en sûreté dans les forêts. Des troupes d'hommes, de femmes et d'enfants, emmenant leur bétail et portant leurs meubles, gagnèrent les terrains marécageux qui se prolongeaient, dans un espace de plus de cent milles, sur les quatre provinces de Cambridge, de Huntingdon, de Northampton et de Lincoln. Ce pays, qui avait l'apparence d'un vaste lac parsemé d'Iles, n'était habité que par des religieux, qui devaient à la munificence des anciens rois de vastes maisons construites au milieu des eaux, sur des pilotis et de la terre apportée de loin. Les pauvres fugitifs se cantonnèrent dans les bois de .saules qui couvraient ces terres basses et fangeuses. Comme ils manquaient de beaucoup de choses nécessaires à la vie, et que tout le long du jour ils étaient oisifs, ils assaillirent de sollicitations, ou de visites de simple curiosité, les religieux de Croyland, de Peterborough et des autres abbayes voisines. Ils allaient et venaient sans cesse pour demander des secours, des conseils

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ou des priôres; ils s"aUacli;iient aux pas des uioincs ou des serviteurs du couvent pour lesajjitoyersur leur sort. Afin d'accorder l'observanee de leur règle avec le devoir de l'hospilalité, les moines se tenaient renfermés dans leurs cellules, et désertaient le cloître et l'église parce que la foule s'y rassemblait. Un ermite, qui vivait entièrement seul dans les marais de Pegheland, fut si effrayé de se retrouver tout à coup au milieu des hommes et du bruit, qu'il abandonna sa cabane, et qu'il s'enfuit pour chercher ailleursquelque lieu désert.

La guerre si désirée d'un côté de la Tamise, et si redoutée de l'autre, noutpas lieu, parce que, l'absence de llardeknut se prolongeant, ses partisans danois fléchirent, et que les Anglais du sud, restés seuls, ne voulurent pas lever leur drapeau national pour la cause d'un prétendant danois. Celle que les passions de reine et de mère devaient pousser à entreprendre et h soutenir une lutte armée, Emma fît sa paix la preniière, et livra le trésor de Knut au rival de son propre fils. Godwin et les autres chefs saxons de l'ouest, forcés, par sa défection, de reconnaître Harald pour roi, lui jurèrent obéissance, et Hardeknut fut oublié. 11 arriva dans le môme temps un événement tragique dont le récit ne nous est parvenu qu'enveloppé de beaucoup d'obscurités. Une lettre d'Emma, qui vivait à Londres en bonne intelligence avec le roi Harald, fut envoyée, à ce qu'il paraît, aux deux fils d'Ethelred en Normandie; leur mère les informait par cette lettre que le peuple anglo-saxon semblait disposé à faire roi l'un d'entre eux et à secouer le joug du Danois; elle les invitait à se rendre secrètement en Angleterre, afin de s'entendre avec elle et avec leurs amis. Soit que la lettre fût vraie ou qu'elle lût supposée, les fils d'Ethelred la reçurent avec joie, et le plus jeune des deux, nommé Alfreil, s'embarqua, du consentement de son frère, avec une troupe de soldats normands et boulonnais. Ce dernier point était contraire aux instructions données par Emma, si toutefois l'invitation qui parut venir d'elle n'était pas une fourberie du roi Harald et un piège tendu de sa main.

Le jeune Alfred prit terre à Douvres, et s'avança au sud de la Tamise, pays où il devait rencontrer le moins de dangers et d'obstacles, parce que les Danois n'y habitaient pas en grand nombre. Godwin alla à sa rencontre, peut-être pour éprouver ce dont il était capable et pour concerter en commun avec lui quelque plan de délivrance nationale. 11 le vit entouré d'étrangers, venus ;\sa suite pour partager la haute fortune qu'il espérait trouver chez les Anglais, et cette vue changea subitement en malveillance poui- Alfred les bonnes dispositions du chef saxon. Un ancien historien fait tenir à Godwin, dans cette circonstance, devant les autres chefs ras^emblés, un discours où il leur représente (pi'Alfred est venu escorté de trop de Normands, qu'il a promis à ces Normands des possessions en Angleterre, et qu'on ne doit point laisser

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s'imp.itroniscr dans le pays celte race d'étrangers connue dans le monde par ses ruses et son audace. Quoi qu'il en ait été de cette harangue, Alfred lut abandonné, sinon trahi, par Godwin et par les Saxons, qui, h la vérité, ne l'avaient point appelé d'outre-mcr, ni attiré d'avance dans le péril où ils le laissaient. Les officiers du roi Harald, avertis de son débarquement, le surprirent avec ses compagnons, dans la ville de Guildford, pendant qu'ils étaient désarmés et dispersés dans plusieurs maisons, lis lurent tous saisis et garrottés, sans que personne essayât de les défendre.

Plus de six cents étrangers avaient suivi le jeune Alfred ; on les sépara de lui et ils furent traités de la façon la plus barbare; neuf sur dix périrent dans d'horribles tortures ; le dixième seul obtint grâce de la vie. Le iils d'Ethclred, transféré dans l'île d'Ely, fut traduit devant des juges qui le condamnèrent à perdre les yeux comme violateur de la paix publique. Emma, sa mère, ne fit aucune démarche pour le sauver de ce supplice, dont il mourut ; elle délaissa l'orphelin, dit un vieux chroniqueur; et d'autres historiens lui reprochent d'avoir été le complice de sa mort. Cette dernière assertion est inadmissible ; mais une circonstance singulière, c'est qu'Emma exilée peu de temps après d'Angleterre par le roi Harald, ne se rendit point en Normandie, auprès de ses propres parents et du second des fils d'Ethelred. Elle alla en Flandre quêter un asile étranger, et s'adressa au second fils deKnut, en Danemark, pour l'inviter à venger son frère maternel, le fils d'Ethelred, assassiné, disait-elle, par Harald et trahi par Godwin.

La trahison de Godwin fut le cri des Normands, qui, par un ressentiment aveugle, accusèrent plutôt les Saxons que les Danois du massacre de leurs compatriotes victimes d'une entreprise trop hasardeuse. Il y a d'ailleurs une foule de versions de cette aventure, et aucune ne l'emporte sur les autres par le nombre ou la valeur des témoignages. L'un des historiens les plus dignes de foi commence son récit par ces paroles : (f Je vais dire ce que les conteurs de nouvelles rapportent de la mort « d'Alfred ; » et, à la fin de sa narration, il ajoute : « Voilà ce que race conte la tradition populaire, mais comme les chroniques se taisent (( là-dessus, je m'abstiens d'affirmer. » Le fait certain, c'est le supplice du fils d'Ethelred et de plusieurs centaines d'hommes venus avec lui de Normandie et de France pour faire insurger les Saxons; l'entrevue de Godwin avec ce jeune homme, et surtout la trahison préméditée dont beaucoup de narrateurs l'accusent, sont des circonstances douteuses jointes par le bruit public à un fond vrai. Mais quelque inexactes qu'aient pu être ces rumeurs, elles ont une grande importance historique, à cause du crédit qu'elles obtinrent dans les pays d'outre-mer, et de la haine nationale qu'elles firent naître chez les Normands contre le peuple anglais.

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