LIVRE III
<( d'attendre sa requête. Si vous lui manquez et qu'il arrive à ses fins, « de par Dieu, il s'en souviendra ; montrez donc que vous l'aimez, et « agissez de bonne grâce. — Nul doute, s'écrièrent les opposants, qu'il « ne soit notre seigneur; mais n'est-ce pas assez pour nous de lui payer « ses rentes? Nous ne lui devons point d'aide pour aller outre-mer : il « nous a déjà trop grevés par ses guerres; qu'il manque sa nouvelle <( entreprise, et notre pays est ruiné. » Après beaucoup de discours et de répliques en différents sens, l'on décida que le fils d'Osbern, qui connaissait les facultés de chacun, porterait la parole pour excuser l'assemblée de la modicité de ses olfres.
Les notables normands retournèrent vers le duc, et le fils d'Osbern parla ainsi : a Je ne crois pas qu'il y ail au monde des gens plus zélés « que ceux-ci ; vous savez les aides qu'ils vous ont fournies, les services « onéreux qu'ils vous ont faits; eh bien, sire, ils veulent faire davantage ; « ils se proposent de vous servir au delà de la mer comme en deçà. « Allez donc en avant, et ne les épargnez en rien; tel qui jusqu'à présent « ne vous a fourni que deux bons combattants à cheval, va faire la défi pense du double...! — Eh ! non ! eh ! non, s'écrièrent à la fois les « assistants, nous ne vous avons point chargé d'une telle réponse ; nous « n'avons point dit cela, cela ne sera pas ! Qu'il ait affaire dans son pays, « et nous le servirons comme il lui est dû; mais nous ne sommes point « tenus de l'aider à conquérir le pays d'autrui. D'ailleurs, si nous lui « faisions une seule fois double service et si nous le suivions outre-mer, « il s'en ferait un droit et une coutume pour l'avenir; il en grèverait « nos enfants; cela ne sera pas, cela ne sera pas!!! » Les groupes de dix, de vingt, de trente personnes, recommencèrent à se former: le tumulte fut général, et l'assemblée se sépara.
Le duc Guillaume, surpris et courroucé au delà de toute mesure, dissimula cependant sa colère, et eut recours à un artifice, qui presque jamais n'a manqué son effet quand des souverains habiles ont voulu vaincre les résistances populaires. Il fit appeler séparément auprès de lui les mômes hommes que d'abord il avait convoqués en masse ; commençant par les plus riches et les plus influents, il les pria de venir à son aide de pure grâce et par don gratuit, affirmant qu'il n'avait nul dessein de leur faire tort à l'avenir, ni d'abuser contre eux de leur propre libéralité, offrant môme de leur donner acte de sa parole à cet égard, par des lettres scellées de son grand sceau. Aucun n'eut le courage de prononcer isolément son refus à la face du chef du pays, dans un entretien seul à seul. Ce qu'ils accordèrent fut enregistré aussitôt ; et l'exemple des premiers venus décida ceux qui vinrent ensuite. L'un souscrivit pour des vaisseaux, l'autre pour des hommes ai-més en guerre, d'autres promirent de marcher en personne ; les clercs xlonnèrent leur ai'gent, les marchands leurs étoffes, et les paysans leurs denrées.
1?6 CONQUÊTE Di: LA.NGLLTEU RE.
Bientôt arrivèrent de Rome la bannière consacrée et la bulle qui autorisait l'agression contre l'Angleterre. A cette nouvelle, Tempressemont redoubla ; cbacun apportait ce qu'il pouvait ; les mères envoyaient leurs fds s'enrôler pour le salut de leurs âmes. Guillaume fit publier son ban de guerre dans les contrées voisines ; il offrit une forte solde et le pillage de l'Angleterre à tout homme robuste qui voudrait le servir de la lance, de l'épée ou de l'arbalète. Il en vint une multitude, par toutes les routes, de loin et de près, du nord et du midi. Il en vint du Maine et de l'Anjou, du Poitou et de la Bretagne, de la France et de la Flandre, de l'Aquitaine et de la Bourgogne, des Alpes et des bords du Rhin. Tous les aventuriers de profession, tous les enfants perdus de l'Europe occidentale accoururent à grandes journées ; les uns étaient chevaliers et chefs de guerre, les autres simples piétons et sergents d'armes, comme on s'exprimait alors ; les uns offraient de servir pour une solde en argent, les autres ne demandaient que le passage et tout le butin qu'ils pourraient faire. Plusieurs voulaient de la terre chez les Anglais, un domaine, un château, une ville ; d'autres enfin souhaitaient seulement quelque riche Saxonne en mariage. Tous les vœux, toutes les prétentions de Tavarice humaine se présentèrent : Guillaume ne rebuta personne, dit la chronique normande, et fit plaisir à chacun, selon son pouvoir. Il donna d'avance à un moine de Fescamp un évêché en Angleterre.
Durant le printemps et l'été, dans tous les ports de la Normandie, des ouvriers de toute espèce furent employés à construire et à équiper des vaisseaux ; les forgerons et les armuriers fabriquaient des lances, des épées et des cottes de mailles, et des portefaix allaient et venaient sans cesse pour transporter les armes des ateliers sur les navires. Pendant que ces préparatifs se poursuivaient, Guillaume alla en France trouver le roi Philippe P"' à son domaine de Saint-Gerraer, près de Beauvais, et, le saluant dune formule de déférence que ses aïeux avaient souvent omise : « Vous êtes mon seigneur, lui dit-il ; s'il vous plaît de (( m'aider, et que Dieu me fasse la grâce d'obtenir mon di'oit sur l'An- (( gleterre, je promets de vous en faire hommage, comme si je la tenais (( de vous. »
Le roi Philippe assembla son conseil de barons, sans lequel il ne pouvait décider aucune affaire importante, et les barons furent d'avis qu'il ne fallait en aucune façon aider Guillaume dans sa conquête. « Tous « savez, dirent-ils au roi, combien peu les Normands vous obéissent (( aujourd'hui ; ce sera bien autre chose quand ils posséderont l'Angle- « gleterre. D'ailleurs, secourir le duc coûterait beaucoup à notre pays, «et s'il venait à faillir dans son entreprise, nous aurions la nation an- « glaise pour ennemie à tout jamais. » Le duc Guillaume se retira mécontent du roi de France, et il adressa par cltres une pareille demande
LIVHK III. 127
au conile de Flandre, son bcau-pèie, qui, sans se joindre personnellement à l'expédition projciéo, la favorisa de tout son pouvoir. Portant plus loin ses tentatives diplomatifpios, Guillaume conclut avec l'empereur d'Allemagne, Henri IV, un traite qui lui garantissait au besoin des secours pour la défense de la Normandie, et il obtint de Swen, roi de D mcmark, le plus grand ami de la cause anglo-saxonne, des assurances d'amitié que les faits démentirent plus lard.
Malgré l'inimitié nationale des Normands et des Bretons, il existait entre les ducs de Normandie et les comtes de Bretagne, des alliances de parenté qui compliquaient les relations des deux Ktats sans les rendre moins hostiles. Au temps où le duc IJobert, iicrc de Guillaume, s'était mis en roule poui' son pèlerinage, il n'avait point de plus proche parent que le comte breton AUan ou Alain, issu de Uoll parles femmes, et ce fut à lui qu'il remit en partant la garde de son duché et la tutelle de son fds. Le comte Alain n'avait pas tardé à déclarer douteuse du côté paternel la naissance de son pupille, et à favoriser le parti qui voulait le priver de la succession ; mais après la défaite de ce parti au Yal-des-Dunes, il mourut empoisonné, selon toute apparence, par les amis du jeune bâtard. Son fils, nommé Conan, lui succéda, et il régnait encore en Bretagne h l'époque du grand armement de Guillaume pour la conquête de l'Angleterre. C'était un homme audacieux, redouté de ses voisins, et dont la principale ambition était de nuire au duc de Normandie, qu'il regardait comme un usurpateur et comme le meurtiier de son père. Le voyant engagé dans une entreprise difficile, Conan crut le moment favorable pour lui déclarer la guerre, et il lui fit porter, par Tun de ses chamberlains, le message suivant :
"J'apprends que lu es prôt à passer la mer, afin de conquérir le (( royaume d'Angleterre. Or, le duc Robert, dont tu feins de te croire (I le fils, parlant pour Jérusalem, remit tout son héritage au comte <( Allan, mon père, qui était son cousin. Mais toi et tes complices vous « avez empoisonné mon père ; tu t'es approprié sa seigneurie et tu l'as « retenue jusqu'à ce jour, contre toute justice, attendu que tu es bâtard. (( Rends-moi donc le duché do Normandie qui m'appartient, ou je te fe- « rai la guerre à outrance, avec tout ce que j'ai de forces. )>
Les historiens normands avouent que Guillaume fut effrayé de ce message, car la plus faible diversion pouvait déjouer ses projets de conquête; mais il liouva moyen de se délivrer, sans beaucoup de peine, de l'ennemi qui se déclarait avec tant de hardiesse et d'imprudence. Le Chamberlain du comte de Bretagne, gagné sans doute i\ prix d'argent, frotta de poison l'intérieur du cor dont son maître se servait ;\ la chasse, et pour surcroit de précaution il empoisonna de môme ses gants et les rênes de son cheval. Conan mourut peu de jours après le retour de son messager. Le comte Eudes, qui lui succéda, se garda bien de liiiiitcr
et d'alarmer Guillaume le Bâtard sur la validité de ses droits : au contraire, se liant avec lui d'une amilié toute nouvelle entre les Bretons et les Normands, il lui envoya ses deux fds pour le servir contre les Anglais. Ces deux jeunes gens, appelés Brian et Allan, vinrent au rendezvous des troupes normandes accompagnés d'un corps de chevaliers de leur pays qui leur donnaient le titre de Mactierns, tandis que les Normands les appelaient comtes. D'autres riches Bretons, qui n'étaient point de pure race celtique et portaient des noms à tournure française, comme Robert de Vitré, Bertrand de Dinand, Raoul de Fougères et Raoul de Gaël, se rendirent pareillement auprès du duc de Normandie, pour lui offrir leurs services.
Le rendez-vous des navires et des gens de guerre était à l'embouchure de la Dive, rivière qui se jette dans l'Océan, entre la Seine et l'Orne. Durant un mois, les vents furent contraires et retinrent la flotte normande au port. Ensuite une brise du sud la poussa jusqu'à l'embouchure de la Somme au mouillage de Saint-Valery. Là, les mauvais temps recommencèrent, et il fallut attendre plusieurs jours La flotte mit à l'ancre et les troupes campèrent sur le rivage, fort incommodées par la pluie qui ne cessait de tomber à flots. Pendant ce retard, quelques-uns des vaisseaux, fracassés par une tempête violente, périrent avec leurs équipages ; cet accident causa une grande rumeur parmi les troupes, fatiguées d'un long campement.
Dans l'oisiveté de leurs journées, les soldats passaient des heures à converser sous la tente, à se communiquer leurs réflexions sur les périls du voyage et les difficultés de l'entreprise. Il n'y avait point encore eu de combat, disait-on, et déjà beaucoup d'hommes étaient morts ; l'on calculait et l'on exagérait le nombre des cadavres que la mer avait rejetés sur le sable. Ces bruits abattaient l'ardeur des aventuriers d'abord si pleins de zèle ; quelques-uns même rompirent leur engagement et se retirèrent. Pour arrêter cette disposition funeste à ses projets, le duc Guillaume faisait enterrer secrètement les morts, et augmentait les rations de vivres et de liqueurs fortes. Mais le défaut d'activité ramenait toujours les mômes pensées de tristesse et de découragement. « Bien (( fou, disaient les soldats en murmurant, bien fou est l'homme qui pré- « tend s'emparer de la terre d'autrui ; Dieu s'olfense de pareils des- « seins, et il le montre en nous refusant le bon vent. »
Guillaume, en dépit de sa force d'âme et de sa présence d'esprit habituelle, était en proie à de vives inquiétudes qu'il avait peine à dissimuler. On le voyait fréquemment se rendre à l'église de Saint-Valery, patron du lieu, y rester longtemps en prières, et chaque fois qu'il en sortait, regarder au coq qui surmontait le clocher quelle était la direction du vent. S'il paraissait tourner au sud, le duc se montrait joyeux ; mais s'il soufflait du nord ou de l'ouest, son visage et sa contenance re-