‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 52 sur 155 · IA\ HK III · texte numérisé non relu

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voici la tradition à hifois touchante et don toiisc(|nioxistai ta ce tôyard. On disait que deux chanoines de Waltham, Osgod et Ailrik, députas par leur chapitre pour voir l'issue de la bataille, obtinrent du vainqueur adouci par eux la grâce d'emporter dans leur église les restes de leur bienfaiteur. Ils allèrent à l'amas des corps dépouillés d'armes et de vêtements, les examinèrent avec soin l'un après l'autre, et ne reconnurent point celui qu'ils cherchaient, tant ses blessures l'avaient défiguré. Tristes et désespérant de réussir seuls dans cette recherche, ils s'adressèrent à une femme que Ilarold, avant d'être roi, avait entretenue comme maîtresse, et la prièrent de se joindre à eux. Elle s'appelait Edith, et on la surnommait la Belle au cou de cygne. Elle consentit à suivre les deux prêtres, et fut plus habile qu'eux à découvrir le cadavre de celui qu'elle avait aimé.

Tous ces événements sont racontés par les chroniqueurs de race anglaise avec un ton d'abattement qu'il est difficile de reproduire. Ils nomment le jour de la bataille un jour amer, un jour de mort, un jour souillé du sang des nobles et des braves, a Angleterre, que dirai-je de « toi, s'écrie l'historien de l'église d'Ély, que raconterai-je à nos des- (( cendants ? que tu as perdu ton roi national et que tu es tombée au « pouvoir de l'étranger; que tes fils ont péri misérablement; que tes « conseillers et tes chefs sont vaincus, morts ou déshérités. » Bien longtemps après le jour de ce fatal combat, la superstition patriotique crut voir encore des taches de sang sur le terrain où il avait eu lieu ; elles se montraient, disait -on, sur les hauteurs au nord-ouest de Hastings, quand la pluie avait humecté le sol.

Aussitôt après sa victoire, Guillaume fit vœu de bâtir en cet endroit un couvent sous l'invocation de la sainte Trinité et de saint Martin, le patron des guerriers delà Gaule. Ce vœu ne tarda pas à être accompli, et le grand autel du nouveau monastère fut élevé au lieu même où l'étendard du roi Harold avait été planté et abattu. L'enceinte des murs extérieurs fut tracée autour de la colline que les plus braves des Anglais avaient couverte de leurs corps, et toute la lieue de terre circonvoisinc, où s'étaient passées les diverses scènes du combat, devint la propriété de cette abbaye, qu'on appela, en langue normande, V Abbcnje de In Bataille. Des moines du grand couvent de Marmoutiers près de Tours vinrent y établir leur domicile, et prièrent pom* les Ames de ceux qui étaient morts dans cotte journée. On dit que, dans le temps où furent posées les premières pierres de l'édifice,' les architectes découvrirent (pie certainement l'eau y mantiuerait; ils allèrent, tout déconcertés, porterai Guillaume cette nouvelle désagréable : « Travaillez, travaillez toujours, a répliqua le conquérant d'un ton jovial ; car si Dieu me prête vie, il y ». aura plus de vin chez les religieux de la Bataille, (ju'il n'y a d'eau ^ claire dans le meilleur couvent de la chrétienté. »

Depuis la bataille de Hastings jusqu'à la prise de Chester, dernière ville conquise par les Normands.

ENDANT que l'armée du roi des Anglo-Saxons et l'armée de l'envahisseur étaient en présence, quelques nouveaux vaisseaux, partis de Normandie, avaient traversé le détroit pour venir rejoindre la grande flotte mouillée dans la rade de Hastings. Ceux qui les commandaient abordèrent, par erreur, à plusieurs milles de distance vers le nord, dans un lieu qui portait le nom de Rumeney, aujourd'hui Romney. Les habitants de la côte accueillirent les Normands comme des ennemis, et il y eut un combat où les étrangers furent vaincus, Guillaume apprit leur défaite peu de jours après sa victoire, et, pour épargner un semblable malheur aux recrues qu'il attendait encore d'outre-mer, il résolut de s'assurer, avant tout, la possession des rivages du sud-est. Au lieu de s'avancer vers Londres, il rétrograda vers Hastings, et y demeura quelque temps, pour essayer si sa seule présence ne déterminerait pas la population de la contrée voisine à se soumettre volontairement. Mais personne ne venant pour demander la paix, le vainqueur se remit en route avecles restes de son armée et des troupes fraîches qui, dans l'intervalle, lui étaient arrivées de Normandie.

Il côtoya la mer, du sud au nord, dévastant tout sur son passage; à Piomney, il vengea, par le sac de la ville, la déroute de ses soldats ; de là il marcha vers Douvres, la place la plus forte de toute la côte, celle dont il avait tenté autrefois de devenir maître, sans péril et sans combat, par le serment qu'il surprit à Harold. Le fort de Douvres, récemment achevé par le fils de Godwin dans de meilleures espérances, était situé sur un rocher baigné par la mer, naturellement escarpé, et qu'on avait encore taille de toutes parts, avec beaucoup de travail, pour le rendre uni comme un mur. Les Normands n'eurent pas besoin d'en

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faire lo siège; rapproche du vainqueur de Haslings, avec toute son armée, intimida tellement ceux qui le regardaient, qu'ils demandèrent à capituler. Mais pendant que les pourparlers avaient lieu à l'une des portes de la ville, les écuyers de l'armée normande s'y précipitèrent et y mirent le feu pour la piller; beaucoup de maisons furent détruites ot les habitants reçurent l'ordre d'évacuer celles qui restaient debout. Guillaume passa huit jours à Douvres pour y conslruirede nouveaux ouvrages de défense, puis, changeant de direction dans >a route, il cessa de longer la côte, et marcha sur la ville capitale.

L'armée normande s'avançait par la grande voie romaine que les Anglais nommaient Wetlinga-strect, la mOme qui avait figuré tant de lois comme limite commune dans les partages de territoire entre les Saxons et les Danois. Ce chemin conduisait de Douvres à Londres par le milieu de la province de Kent; les envahisseurs, maîtres de la ville forte, qui était la clef du pays, ne rencontrèrent personne qui leur disputât le passage. En avant de Canterbury, les habitants de cette métropole et de tous ceux des bourgs voisins vinrent d'eux-mêmes demander la paix et offrir des otages. Ils jurèrent fidélité au duc Guillaume, sous la condition de rester après la conquête aussi libres qu'ils l'étaient auparavant, et le duc, qui voulait assurer sa route vers Londres, leur promit par serment tout ce qu'ils demandaient. Mais en traitant ainsi pour eux seuls et en séparant leur destinée de celle de la nation, les hommes de Kent firent une chose plus nuisible à la cause commune qu'avantageuse pour eux-mêmes, et ils ne tardèrent pas à l'éprouver. La ville de Canterbury, on ignore à quel moment, fut incendiée comme celle de Douvres, et sa cathédrale, atteinte par le feu, demeura longtemps en ruines. Pourtant, la capitulation du pays de Kent, transformée plus tard en victoire par l'imagination du peuple, donna lie\i à une de ces légendes qui sont, après les grandes défaites nationales, la consolation et comme la revanche des vaincus. On raconta que Guillaume, surpris dans une embuscade, avait traité, pour sauver sa vie, avec la population en armes sous la conduite de l'archevêque Stigand et de l'abbé du principal monastère de Canterbury, et, dans le récit populaire, on joignit î\ cette fiction celle d'une forêt mouvante, renouvelée des vieilles traditions du Nord.

Stigand, l'ami de Godwin et de Harold, le seul survivant de ceux qui avaient joué un grand rôle politique dans la dernière crise delà nationalité anglo-saxonne, ne se trouvait pas alors dans la province où l'on l'Osait les armes, mais à Londres, où personne encore ne songeait à se soumettre. Les habitants de cette grande ville et les chefs qui s'y étaient réunis avaient résolu de livrer une seconde bataille, qui, bien préparée et bien conduite, devait, selon toute apparence, être plus heureuse que la première. Mais il fallait un chef suprême, sous le commandcmont

(liKjncl toutes les forces et toutes les volontés fussent ralliées; et le conseil national, qui devait nommer ce chef, tardait t\ rendre sa décision, agité et divisé qu'il était par des intrigues et des prétentions diverses. Aucun des frères du dernier roi, hommes capables de tenir dignement sa place, n'était revenu du combat de Hastings; lîarold laissait des fils encore très-jeunes et trop peu connus du peuple : il ne paraît point qu'on les ait alors proposés comme candidats à la royauté. Les candidats les plus puissants en renommée et en crédit étaient Edwin et Morkar, fils d'Alfgar, beaux-frères de Harold, chefs de la Northumbrie et de la Mercie. Ils avaient pour eux le suffrage de tous les hommes du nord de l'Angleterre; mais les citoyens de Londres, les habitants du sud, et le parti mécontent du dernier règne, leur opposaient le jeune Edgar, neveu du roi Edward, qu'on surnommait Etheling, l'illustre, parce qu'il était de l'ancienne race royale.

Ce jeune homme, d'un caractère faible, et sans réputation acquise, n'avait pu balancer, un an auparavant, la popularité de Harold, il balança celle des fils d'Alfgar, et fut soutenu contre eux par Stigand luimême, et par l'archevêque d'York, Eldred. Parmi les autres évoques, plusieurs ne voulaient pour roi ni Edgar, ni les compétiteurs d'Edgar, et demandaient qu'on se soumît à l'homme qui venait avec une bulle du pape et un étendard de l'Église. Leur avis, tout sacerdotal, n'eut aucun poids; faisant acte de volonté patriotique, le grand conseil arrêta son choix sur un Saxon, mais sur celui qui était le moins propre à commander dans les circonstances difficiles, sur le jeune neveu d'Edward. Il fut proclamé roi, après beaucoup d'hésitations, durant lesquelles un temps précieux fut perdu en disputes inutiles. Son avènement ne rallia point les esprits divisés; Edwin etMorkar, qui avaient promis de se mettre à la tête des troupes rassemblées à Londres, rétractèrent cette promesse et se retirèrent dans leurs gouvernements du nord, emmenant avec eux les soldats de ces contrées, sur lesquels ils avaient tout crédit. Ils espéraient follement pouvoir défendre les provinces septentrionales, séparément du reste de l'Angleterre. Leur départ affaiblit et découragea ceux qui restèrent à Londres auprès du nouveau roi; l'abattement, fruit des discordes civiles, succéda au premier élan de patriotisme excité par l'invasion étrangère.

Pendant ce temps, les troupes normandes approchaient de plus en plus, et parcouraient en divers sens les provinces de Surrey, de Hauts, de Hertford et de Middlesex, pillant partout, brûlant les villages et massacrant les hommes en armes ou sans armes. Cinq cents cavaliers s'avancèrent jusqu'au faubourg méridional de Londres, engagèrent le combat avec un corps de bourgeois qui se présenta devapt eux, et incendièrent, dans leur retraite, les bâtiments situés sur la rive droite de la Tamise. Jugeant, par cette épreuve, que la grande ville saxonne était

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flisposce à se défendre, Guillaume, au lieu de s'en approcher et d'en l'aire le siège, se porta vers l'ouest et alla passer la Tamise au gué de Wallingford, dans la province de Berks. Il établit dans ce lieu un camp retranché, et y laissa des troupes pour intercepter les secours qui pourlaient venir des provinces occidentales ; puis, se dirigeant vers le nordest, il alla camper lui-même à Bcrkhamsted, dans la province de Herti'ord, pour interrompre également toute commimication entre Londres et la contrée du nord, et prévenir le retour des fils d'AlIgar, s'ils se repentaient de leur inaction. Par cette manœuvre, la capitale se trouva cernée; de nombreux corps d'éclaireurs en ravageaient les environs et en arrêtaient les approvisionnements, sans livrer aucun combat décisif. Plus d'une fois, les habitants de Londres en vinrent aux mains avec les Normands; mais, par degrés, ils se fatiguèrent, et furent vaincus, moins par la force de l'ennemi que par la crainte de la famine et par la pensée décourageante qu'ils étaient isolés de tout secours.

Il y avait dans la ville deux pouvoirs dont l'accord était nécessaire et difficile à maintenir, la cour du roi et la ghilde ou confrérie municipale des bourgeois. La municipalité, pleinement libre, était régie par ses magistrats électifs, la cour avait pour chef l'officier du palais qu'on nommait staller, intendant. Ce poste, à la fois civil et militaire, venait d'être rendu à l'homme qui l'avait exercé sous l'avant-dernier règne; c'était un vieux guerrier, nommé Ansgar, que ses fatigues et ses blessures avaient paralysé des jambes, et qui se faisait porter en litière partout où son devoir l'appelait. Guillaume l'avait rencontré, en 105 1, à la cour du roi Edward ; il crut possible de le gagner à sa cause, et lui fit porter par un émissaire secret ses propositions et ses offres qui n'étaient rien moins, en cas de succès, que la licutenance du royaume.

On ne peut dire si Ansgar fut ébranlé par ces promesses, mais il les reçut avec réserve, et, gardant sur elles un secret absolu, il prit un parti qui devait le décharger du péril d'avoir avec l'ennemi des intelligences personnelles. De son chef ou d'accord avec les conseillers du roi, il réunit les principaux bourgeois de Londres, et, s'adressant à eux, par le nom que se donnaient mutuellement les membres de la corporation municipale: «Honorables frères, dit-il, nos ressources s'épuisent, la « ville est menacée d'un assaut, et aucune armée ne vient à son secours. (( Voilà notre situation ; mais quand la force est à bout, quand le cou- « rage ne peut plus rien, il reste l'adresse et la ruse; je vous conseille « d'y recourir. L'ennemi ne sait pas encore toutes nos souffrances; profi- « tons-en, et, si vous m'en croyez, envoyez-lui de bonnes paroles par « un homme qui sache le tromper, (jui feigne d'apporter votre souci mission, et qui, en signe de paix, donne la main si on l'exige, n

Ce conseil, dont il est difficile de juger l'ù-propos et le mérite, plut aux chefs de la bourgeoisie comme venant d'un politique habile et d'un

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homme de guerre expérimenté. Ils se flattaient, h ce qu'il semble, d'obr tenir une suspension d'hostilités, et de traîner les négociations en longueur jusqu'à l'arrivée dun secours ; mais la chose tourna tout autrement. Le parlementaire envoyé pourjouer de ruses avecle duc Guillaume revint de son camp dupé par lui, chargé de présents e't dévoué à sa cause. Lorsqu'il parut devant les magistrats et les notables de la ville pour leur rendre compte de son message, une foule émue d'anxiété l'escortait et se pressait derrière lui. Son discours étrangement audacieux fut un éloge sans mesure du prétendant armé, où toutes les vertus royales lui étaient prêtées, et qui promettait en son nom paix, justice et obéissance aux vœux delà nation anglaise. Ces paroles, si dilférentes des bruits répandus alors sur la dureté implacable du vainqueur de llastings, loin de provoquer le cri de trahison, furent accueillies par la foule, sinon parles magistrats eux-mêmes, avec joie et confiance. Il y eut pour le parti de la paix et du duc de Normandie un de ces entraînements populaires auxquels rien ne résiste et que le repentir suit trop tard. Peuple et magistrats furent d'accord et résolurent par acclamation qu'on devait, sans attendre rien de plus, porter au duc Guillaume les clefs de la ville.

La cour du jeune roi Edgard, sans armée, sans libre communication au dehors, était incapable de maîtriser les dispositions de la bourgeoisie, et de la forcer à courir les hasards d'une résistance désespérée. Ce gouvernement, né au milieu du désordre, et qui, malgré sa popularité, manquait des ressources les plus ordinaires, se vit contraint de déclarer qu'il n'existait plus. Le roi lui-même, accompagné des archevêques Stigand et Eldred, et de Wulstan, évèque de Worcester, plusieurs chefs de haut rang et les premiers d'entre les bourgeois de Londres, vinrent au camp de Berkhamsted et y firent leur soumission. Ils livrèrent des otages au duc de Normandie, lui prêtèrent le serment de fidélité ; et, en retour, le duc leurpromit, sur sa foi, d'êlre pour eux un bon seigneur. Alors il marcha vers Londres, et, malgré ses promesses, laissa tout dévaster dans son chemin.

Sur la route de Berkhamsted à Londres, se trouvait un riche monastère, appelé l'abbaye de Saint-Alban, C9nstrui^près des ruines d'une ancienne ville municipale romaine. En approchant des terres de ce couvent, Guillaume remarqua avec surprise de grands abatis d'arbres disposés pour intercepter le passage ou pour le rendre difficile. Il fit venir devant lui l'abbé de Saint-Alban, Frithrik, l'un des hommes que le roi Harold avait le plus aimés. « Pourquoi, lui demanda le conquérant, as- « tu fait couper ainsi tes bois ? — J ai fait mon devoir, répondit le moine « saxon ; et si tous ceux de mon ordre eussent agi de même, comme ils « le pouvaient et le devaient, peut-être n'aurais-tu pas pénétré aussi «avant dans notre pays. » Guillaume n'alla point jusqu'à Londres;

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