LIVRE III. 13o
« Le duc de Normandie a donne nos terres à ses barons, à ses chevaliers, (( à tous ses gens; et la plus grande partie lui en ont déjà fait hommage; « ils voudront tous avoir leur don, si le duc devient notre roi; et lui- « môme sera tenu de leur livrer nos biens, nos femmes et nos filles; car « tout leur est promis d'avance. Ils ne viennent pas seulement pour « nous ruiner, mais pour ruiner aussi nos descendants, pour nous enlc- « ver le pays de nos ancêtres; et que ferons-nous, où irons-nous, quand a nous n'aurons plus de pays? » Les Anglais promirent d'un serment unanime, de ne faire ni paix, ni trôve, ni traité avec l'envahisseur, et de mourir ou de chasser les Normands.
Tout un jour fut employé à ces messages inutiles; c'était le dix-huilième depuis le combat livré aux Norwégiens près d'York. La marche précipitée de Harold n'avait encore permis à aucun nouveau corps de troupes de le rejoindre à son camp. Edwin et Morkar, les deux grands chefs du nord, étaient à Londres, ou en chemin vers Londres; il ne venait que des volontaires, un ;\ un ou par petites bandes, des bourgeois armés à la hâte, des religieux qui abandonnaient leurs cloîtres pour se rendre à l'appel du pays. Parmi ces derniers on vit arriver Leofrik. abbé du grand monastère de Peterborough, près d'Ély, et l'abbé de Ilida, près de Winchester, qui amenait douze moines de sa maison et vingt hommes d'armes levés à ses frais.
L'heure du combat paraissait prochaine ; les deux frères de Harold, Gurth et Leofwin, avaient pris leur poste auprès de lui ; le premier tenta de lui persuader de ne point assister à l'action, mais d'aller vers Londres chercher de nouveaux renforts, pendant que ses amis soutiendraient l'attaque des Normands. « Harold, disait-il, tu ne peux nier que, «. soit de force, soit de bon gré, tu n'aies fait au duc Guillaume un ser- « ment sur les corps des saints; pourquoi te hasarder au combat avec (( un parjure contre toi? Nous qui n'avons rien juré, la guerre est pour « nous de toute justice; car nous défendons notre pays. Laisse-nous donc (i seuls livrer bataille ; tu nous aideras si nous plions, et si nous mouce rons, tu nous vengeras. » A ces paroles touchantes dans la bouche d'un frère, Harold répondit que son devoir lui défendait de se tenir à l'écart pendant que les autres risquaient leur vie ; trop plein de confiance dans son courage et dans la bonté de sa cause, il disposa les troupes pour le combat.
Sur le terrain qui porta depuis, et qui aujourd'hui porte encore le nom de lieu de la bataille, les lignes des Anglo-Saxons occupaii^u.l une longue chaîne de collines forliliées par un rempart de pieux et de claies d'osier. Dans la nuit du 13 octobre, Guillaume fit annoncer aux Normands que le lendemain serait jour de combat. Des prêtres et des religieux qui avaient suivi, en grand nombre, l'armée d'invasion, se réunirent pour prier et chanter des litanies, pendant cfue les gens de guerre
préparaient leurs armes. Ceux-ci, après ce premier soin, employèrent le temps qui leur restait à faire la confession de leurs péchés, soit à un homme d'église s'ils en trouvaient quelqu'un, soit entre compagnons sous la tente. Dans l'autre armée^ la nuit se passa d'une manière bien différente; tout entiers à l'exaltation patriotique et pleins d'une confiance en eux-mômes que l'événement devait démentir, les Saxons se divertissaient avec grand bruit et chantaient de vieux chants nationaux, en vidant, autour de leurs feux, des cornes remplies de bière et de vin. Au matin, dans le camp normand, l'évèquc de Bayeux, fils delà mère du duc Guillaume, célébra la messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet ; puis il monta un grand coursier blanc, prit un bâton de commandement et fit ranger la cavalerie. L'armée se divisa en trois colonnes d'attaque : à la première étaient les gens d'armes venus des comtés de Boulogne et de Ponthieu, avec la plupart des aventuriers engagés individuellement pour une solde; à la seconde se trouvaient les auxiliaires bretons, manceaux et poitevins; Guillaume en personne commandait la troisième, formée de la chevalerie normande. En tête et sur les flancs de chaque corps de bataille, marchaient plusieurs rangs de fantassins armés à la légère, vêtus de casaques matelassées, et portant de longs arcs de bois ou des arbalètes d'acier. Le duc montait un cheval d'Espagne, qu'un riche Normand lui avait amené d'un pèlerinage à Saint-Jacques en Galice. Il tenait suspendues à son cou les plus révérées d'entre les reliques sur lesquelles Harold avait juré, et l'étendard bénit par le pape était porté à côté de lui par un jeune homme appelé Toustain le Blanc. Au moment où les troupes allaient se mettre en marche, le duc, élevant la voix, leur parla eu ces termes :
« Mes vrais et loyaux amis, vous avez passé la mer pour l'amour de « moi et vous êtes mis en aventure de mort, ce dont je me tiens gran- « dément obligé envers vous. Or, sachez que c'est pour une bonne que- « relie que nous allons combattre, et que ce n'est pas seulement pour « conquérir ce royaume que je suis venu ici d'outre-mer. Les gens de « ce pays, vous ne l'ignorez pas, sont faux et doubles, parjures et traî- « très. Ils ont tué sans cause les Danois, hommes, femmes et enfants, (( dans la nuit de la Saint-Brice; ils ont décimé les compagnons d'Al- 0 fred, frère d'Edouard mon parent, et l'ont aveuglé et mis à mort. Ils « ont fait encore d'autres cruautés et trahisons contre les Normands ; '; vous vengerez aujourd'hui ces méfaits, s'il plaît à Dieu. Pensez à c( bien combattre et mettez tout à mort, car si nous pouvons les vaincre, <; nous serons tous riches. Ce que je gagnerai, vous le gagnerez; si je (I conquiers, vous conquerrez ; si je prends la terre, vous l'aurez. Pensez « aussi au grand honneur que vous aurez aujourd'hui, si la victoire est « à nous, et songez bien que, si vous êtes vaincus, vous êtes morts sans (i remède, car vous n'avez aucune voie de retraite. Vous trouverez de-
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G vant vous, d'un côté des armes et un pays inconnu, de l'autre, la niti a et des armes. Qui fuira sera mort, qui se battra bien sera sauvé. Pour « Dieu ! que cbacun fasse bien son devoir, et la journée sera pour nous. »
L'armée se trouva bientôt en vue du camp saxon, au nord-ouest de llastings. Les prêtres et les moines qui raccompagnaient se délacbèrcnt, et montèrent sur une hauteur voisine, pour prier et regarder le combat. Un Normand, appelé Taillcfer, poussa son cheval en avant du fiont de bataille, et entonna le chant, Tameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En chantant, il jouait de son épée, la lançait en l'air avec force, et la recevait dans sa main druile ; les Normands répétaient ses refrains ou criaient : Dieu aide ! Dieu aide !
A portée de trait, les archers commencèrent à lancer leurs flèches, cl les arbalétriers leurs carreaux ; mais la plupart des coups furent amortis par le haut parapet des redoutes saxonnes. Les fantassins armés de lances et la cavalerie s'avancèrent jusqu'aux portes des retranchements, et tentèrent de les forcer. Les Anglo-Saxons, tous à pied autour de leur étendard planté en terre, et formant derrière leurs palissades une masse compacte et solide, reçurent les assaillants à grands coups de hache, qui, d'un revers, brisaient les lances et coupaient les armures de mailles. Les Normands, ne pouvant pénétrer dans les redoutes ni en arracher les pieux, se replièrent, fatigués d'une attaque inutile, vers la division que commandait Guillaume.
Le duc alors fit avancer de nouveau tous ses archers, et leur ordonna de ne plus tirer droit devant eux, mais de lancer leurs traits en haut, pour qu'ils tombassent par-dessus le rempart du camp ennemi. Beaucoup d'Anglais furent blessés, la plupart au visage, par suite de cette m;mœuvre ; Harold lui-même eut l'œil crevé d'une flèche, mais il n'en continua pas moins de commander et de combattre. L'attaque des gens de pied et de cheval recommença de près, aux cris de Notre- Dame ! Dieu aide ! Dieu aide ! Mais les Normands furent repoussés, à lune des portes du camp, jusqu'à un grand ravin recouvert de broussailles et d'herbes, où leurs chevaux trébuchèrent et où ils tombèrent pc'le-niôle, et périrent eu grand nombre. Il y eut un moment de terreur dans l'armée d'outre-mer. Le biuit courut que le duc avait été tué, et, à cette nouvelle, la fuite commença. Guillaume se jeta lui-même audevant des fuyards et leur barra le passage, les menaçant et les frappant de sa lance, puis, se découvrant la tête : a Me voilà, leur cria-l-il, <( regardez-moi, je vis encore, et je vaincrai avec l'aide de Dieu. »
Les cavaliers retournèrent aux redoutes ; mais ils ne purent davantage en forcer les portes ni faire brèche : alors le duc s'avisa d'un stratagème, pour faire quitter aux Anglais leur position et leurs rangs ; il donna l'ordre à mille cavaliers de s'avancer et île fuir aussitôt. La vue de cette déroute simulée fil perdre aux Saxons leur sang-froid ; ils cou-
riircnt tous :\ la poursuite, la hache suspendue au cou. A une certaine distance, un corps posté à dessein joignit les fuyards, qui tournèrent bride ; et les Anglais, surpris dans leur désordre, furent assaillis de tous côtés à coups de lances et d'épées dont ils ne pouvaient se garantir, ayant les deux mains occupées à manier leurs grandes haches. Quand ils eurent perdu leurs rangs, les clôtures des redoutes furent enfoncées ; cavaliers et fantassins y pénétrèrent ; mais le combat fut encore vif, pêle-mêle et corps à corps. Guillaume eut son cheval tué sous lui ; le roi Harold et ses deux frères tombèrent morts, au pied de leur étendard, qui fut arraché et remplacé par la bannière envoyée de Rome. Les débris de l'armée anglaise, sans chef et sans drapeau, prolongèrent la lutte jusqu'à la fin du jour, tellement que les combattants des deux partis ne se reconnaissaient plus qu'au langage.
Alors finit cette résistance désespérée ; les compagnons de Harold se dispersèrent, et beaucoup moururent, sur les chemins, de leurs blessures et de la fatigue du combat. Les cavaliers normands les poursuivaient sans relâche, ne faisant quartier à personne. Ils passèrent la nuit sur le champ de bataille, et le lendemain, au point du jour, le duc Guillaume rangea ses troupes et fit faire Tappel de tous les hommes qui avaient passé la mer à sa suite, d'après le rôle qu'on en avait dressé avant le départ, au port de Saint-Valery. Un grand nombre d'entre eux, morts ou mourants, gisaient à côté des vaincus. Les heureux qui survivaient eurent, pour premier gain de leur victoire, la dépouille des ennemis morts. En retournant les cadavres, on en trouva treize revêtus d'un habit de moine sous leurs armes : c'étaient l'abbé de Hida et ses douze compagnons. Le nom de leur monastère fut inscrit le premier sur le livre noir des conquérants.
Les mères et les femmes de ceux qui étaient venus de la contrée voisine combattre et mourir avec leur roi se réunirent pour rechercher ensemble et ensevelir les corps de leurs proches. Celui du roi Harold demeura quelque temps sur le champ de bataille, sans que personne osât le réclamer. Enfin la veuve de Godwin, appelée Ghitha, surmontant sa douleur, envoya un message au duc Guillaume, pour lui demander la permission de rendre à son fils les derniers honneurs. Elle offrait, disent les historiens normands, de donner en or le poids du corps de son fils. Le duc refusa durement, et dit que l'homme qui avait menti à sa foi et à sa religion n'aurait d'autre tombeau qu'un tas de pierres sur le sable du rivage. H donna commission à l'un de ses capitaines, appelé Guillaume Malet, de faire que le vaincu de Hastings fût ainsi enterré comme un ignoble malfaiteur.
Mais, par une cause qu'on ignore, cet ordre ne s'exécuta point ; le corps du dernier roi anglo-saxon reçut une sépulture honorable dans l'égUse collégiale de Waltham que Harold lui-même avait fondée, et