‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 68 sur 155 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

pape, en signe d'obéissance, leur anneau cl leur bâlon pastoral. Lanfranc plaida leur cause, en prouvant qu'ils étaient utiles et môme nécessaires au nouveau roi, pour les nouveaux arrangements du royaume; et le pape lui répondit : « Décide l'affaire comme tu l'entendras, toi « qui es le père de ce pays ; je remets à ta disposition les deux verges (( pastorales. » Lanfranc les prit et les rendit h licmi et à Thomas ; puis, ayant lui-mOme reçu de Grégoire Yll la confirmation de son titre de primat de toute l'Angleterre, il repartit avec ses compagnons.

Ainsi les églises des Anglais continuèrent d'être livrées, sans obstacle, et avecl'aveu de l'Église romaine, à des clercs venus de tous pays. Le prélat de race étrangère prononçait devant un auditoire saxon ses homélies en langue française, et quand elles étaient écoutées patiemment, ou par surprise ou par terreur, l'homme d'outre-mer s'enorgueillissait de la puissance de ses discours, qui, disait-il, s'insinuaient, par miracle, dans l'oreille des barbares. Une sorte de pudeur et l'envie d'offrir au monde chrétien autre chose que ce ridicule spectacle firent rechercher par le roi Guillaume quelqu'un des hommes que l'opinion du temps préconisait au loin, à cause de l'austérité de leur vie religieuse. Tel était Guimond, moine du couvent de la Croix-Saint-Leufroi;, en Normandie ; le roi lui envoya l'invitation de passer la mer, et il obéit sans délai aux ordres de son seigneur temporel. Quand il fut arrivé en Angleterre, le conquérant lui dit qu'il avait dessein de l'y retenir, et de l'élever à une haute dignité ecclésiastique : voici ce que répondit le moine, si Ion en croit un historien postérieur de peu d'années :

« Beaucoup de motifs m'engagent à fuir les dignités et le pouvoir <( ecclésiastique; je ne les énoncerai point tous. Je dirai seulement que « je ne conçois pas de quelle manière il me serait possible d'être digne- « ment le chef religieux d'hommes dont je ne connais ni les mœurs ni (( la langue, et dont les pères, les frères, les amis, sont morts sous votre (( épée, ou sont déshérités, bannis, emprisonnés, durement asservis par te vous. Parcourez les saintes Écritures, voyez si quelque loi y tolère « que le pasteur du troupeau de Dieu lui soit imposé violemment par « le choix dun ennemi. Ce que vous avez ravi par la guerre, au prix <( du sang de tant d'hommes, pourriez-vous sans péché le partager avec « moi, avec ceux qui, comme moi, ont juré mépris au monde, et, pour « l'amour du Christ, se sont dépouillés de leurs propres biens? C'est « la loi de tous les religieux que de s'abstenir de rapines, et de n'aco repter aucune part de butin, môme comme offrande à l'autel, car, « ainsi que le disent les Écritures, celui qui offre en sacrifice le bien « dos pauvres fait comme s'il immolait le lils en présence de son père. « (Juand je me rappelle ces préceptes divins, je me sens troublé de <( frayeur ; votre Angleterre me semble une vaste proie ; et je crains de <( !a toucher, elle et ses trésors, à l'égal d'un brasier ardent... »

196 CONQLÊTE DE L'ANGLETERRE.

Le moine de Saint-Leufrov repassa la mer, el retourna au fond de son cloître; mais le bruit se répandit bientôt qu'il avait exalté la pauvreté des religieux au-dessus de la richesse des prélats, et nommé rapine, à la face du roi et de ses barons, l'acquisition de l'Angleterre; qu'enfin il avait traité de ravisseurs et d'intrus tous les évêques et les abbés installés dans ce pays contre la volonté des Anglais. Ses paroles déplurent à beaucoup de gens qui, ne se souciant pas de l'imiter, le calomnièrent et firent tant par leurs intrigues, qu'ils le contraignirent à quitter le pays. Guimond se rendit à Rome, et de là en Apulie, dans l'une des villes conquises et possédées par les Normands.

La haine que le clergé de la conquête portait aux indigènes de l'Angleterre s'étendit jusque sur les saints de race anglaise, et dans plus d'un lieu leurs tombeaux furent ouverts et leurs ossements dispersés. Tout ce qui avait été anciennement un objet de vénération dans le pays fut regardé, par les nouveaux venus, comme vil et méprisable. Mais l'aversion violente qu'inspiraient aux Normands les saints anglais tenait à des raisons politiques autres que leur dédain commun pour tout ce qu'honoraient les vaincus. Souvent la vénération religieuse n'avait été pour les Anglo-Saxons qu'un reflet du patriotisme, et parmi les saints qu'on invoquait alors en Angleterre, plusieurs l'étaient devenus en mourant de la main de l'ennemi, au temps des invasions danoises, comme Elfeg, archevêque de Canterbury, et Edmund, roi de l'Est- Anglie. De pareils saints devaient porter ombrage aux nouveaux envahisseurs, car leur culte alimentait l'esprit de révolte, et consacrait de vieux souvenirs de courage et d'indépendance. Aussi les prélats étrangers, etàleur têtel'archevêqueLanfranc, ne tardèrent-ils pasà proclamer que les saints saxons n'étaient pas de vrais saints, les martyrs saxons de vrais martyrs. Guérin de Lire attaqua saint Adhelm ; Lanfranc entreprit de dégrader saint Elfeg, en rabaissant les mérites de sa mort si belle et si patriotique : « Ce qui fait le martyr, disait le primat, c'est la cause « et non le supplice; je ne vois là qu'un homme tué par des païens « faute d'une rançon qu'il ne pouvait payer et qu'il ne voulut pas mettre « à la charge d'autrui. »

Des violences faites à la conviction populaire, soit raisonnable, soit superstitieuse, excitent souvent le courage des opprimés plus que la perte même de la liberté et du bien-être. Les insultes prodiguées aux objets d'une ancienne dévotion, les souffrances des évêques, une sorte de haine fanatique contre les innovations religieuses de la conquête, agitèrent fortement les esprits, et devinrent le mobile d'une grande conspiration, qui s'étendit sur toute l'Angleterre. Beaucoup de prêtres s'y engagèrent, et trois prélats en furent les chefs : c'étaient Frithrik, abbé de Saint-Alban, Wulfslan, évêque de Worcester, le seul homme de race anglaise qui eût encore un évêché, et Waltcr, évêque de Hère-

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