‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 69 sur 155 · LIVRE V. 19T · texte numérisé non relu

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fort, Flamand de naissance, le seul parmi les étrangers, évèque avant la rcnquèle, qui se soit montre fidèle à la cause de sa patrie adoptive. Le nom du jeune roi Edgar fut prononce de nouveau; il circula des chants populaires où on l'appelait le beau, le brave, tenfant chéri de l' Angleterre. Les deux frères Edwin et Morkar quittèrent pour la seconde fois la cour du Normand. La ville de Londres, jusque-là paisible et résignée à la domination étrangère, commença à se montrer turbulente, et, comme disent les vieux historiens dans un langage malheureusement trop vague, à résister en face au roi finillaume.

Pour conjurer ce nouveau péiil, Guillaume prit le parli ipii lui avait déjà réussi plus d'une fois, celui de promettre et de mentir. Frithrik et les autres chefs des insurgés, invités par ses messages à se rendre à Berkhamsted, pour traiter de la paix, vinrent à ce lieu de mauvais augure, où pour la première fois des mains saxonnes avaient touché, en signe de sujétion, la main armée du conquérant. Ils y trouvèrent le roi et le primat Lanfranc, son conseiller le plus intime. Tous deux affectèrent ù leur égard un air de douceur et de bonne foi ; et il y eut, sur les intérêts réciproques, une longue discussion qui se termina par un accord. Toutes les reliques de l'église de Saint-Albr.n avaient été portées au lieu des conférences; un missel fut ouvert sur ces reliques, à la page de l'Évangile; et le roi Guillaume, se plaçant dans la situation où lui-même autrefois avait placé Harold, jura, parles saints ossements et par les sacrés Évangiles, d'observer inviolablcment les bonnes et anciennes lois que les saints et pieux rois d'Angleterre, et surtout le roi Eilward, avaient établies ci-devant. L'abbé Frithrik et les autres Anglais, satisfaits de cette concession, répondirent au serment de Guillaume par le serment de fidélilé qu'on prêtait aux anciens rois, et se séparèrent ensuite, rompant la grande association qu'ils avaient formée pour la délivrance du pays. L'évêque Wulfslan fut député vers l'ouest, dans la province de Chester, pour y calmer les esprits, et faire une visite pastorale dont aucun prélat normand n'osait encore se charger.

Ces bonnes et antiques lois, ces lois d'Edward dont la promesse avait le pouvoir d'apaiser les insurrections, n'étaient point un code particulier, un système de dispositions écrites, et l'on entendait simplement par ces mots l'administration douce et populaire qui avait existé en Angleterre au temps des rois nationaux. Durant la domination danoise, le peuple anglais, dans ses prières adressées au vainqueur, demandait, sous le nom de lois d'Ethelred, l'anéantissement du régime odieux de la conquête; demander les lois d'Edward, sous la domination normande, c'était former le même souhait, mais un souhait inutile, et ([ue, on dépit de ses promesses, le nouveau conquéiant ne pouvait remplir. 0»;"iil 'i>^'» môme il eût maintenu, de bonne foi, toutes les pratiques légales de l'ancien temps, quand même il les eût fait observer à la lettre par ses juges

étrangers, elles n'auraient point porté leurs anciens fruits. Il y avait erreur de langage dans les demandes de la nation anglaise ; car ce n'était pas le défaut d'observance de ses vieilles lois criminelles ou civiles qui rendait sa situation si désastreuse, mais la ruine de son indépendance et de son existence comme nation. Ni Guillaume ni ses successeurs ne montrèrent jamais une grande haine pour la législation saxonne, soit civile, soit criminelle; ils la laissèrent observer en beaucoup de points, et les Saxons ne s'en trouvèrent pas mieux. Ils laissèrent le taux des amendes pour le vol et le meurtre commis contre des Anglais, varier comme avant la conquête, suivant la division des grandes provinces; ils laissèrent le Saxon accusé de meurtre et de brigandage se justifier, selon l'antique usage, par le fer rouge et l'eau bouillante, tandis que le Français, accusé par un Saxon, se défendait par le duel ou simplement par le serment, selon la loi de Normandie. Cette différence de procédure, toute au détriment de la population vaincue, ne disparut qu'après un siècle et demi, quand les décrets de l'Eglise romaine eurent interdit partout les jugements du feu et de l'eau.

D'ailleurs, parmi les anciennes lois saxonnes, il s'en rencontrait quelques-unes qui devaient être spécialement favorables à la conquête, comme celle qui rendait les habitants de chaque district responsables de tout délit commis dans le district, et dont l'auteur serait inconnu ; loi commode entre les mains de l'étranger pour mettre la terreur dans le pays. Quant à ces sortes de lois, il était de l'intérêt du conquérant de les maintenir; et, quant aux autres, relatives à des intérêts particuliers, leur confirmation lui était à peu près indifférente. Aussi exécuta-t-il en ce sens la promesse qu'il avait faite aux conjurés saxons, sans s'inquiéter si eux-mêmes comprenaient autrement cette promesse. Il fil venir auprès de lui, à Londres, douze hommes de chaque province, qui déclarèrent, sous le serment, les anciennes coutumes du pays; ce qu'ils dirent fut rédigé en une espèce de code dans l'idiome français du temps, seul langage légal reconnu par le gouvernement de la conquête. Ensuite, les hérauts normands allèrent criantàson de cor, dans les villes et dans les bourgades, « les lois que le roi Guillaume octroyait à tout le peuple « d'Angleterre, les mêmes que le roi Edward, son cousin, avait tenues « avant lui. »

Les lois d'Edward furent publiées, mais le temps d'Edward ne revint pas pour l'Angleterre, et les chefs du mouvement patriotique éprouvèrent les premiers le peu de valeur de cette concession. Du moment que leur ligue fut dissoute, ils se virent persécutés à outrance par le pouvoir qu'ils avaient contraint de capituler avec eux. L'évêque Walter s'enfuit dans le pays de Galles; les soldats normands eurent ordre de le poursuivre jusque dans ce pays, sur lequel ne s'étendait point la domination <lu roi Guillaume; mais il leur échappa, à la faveur des forêts et des

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montagnes. Le roi Edyar, s'apercevant qu'on lui dressait des pièges, prit de nouveau la fuite vers l'Ecosse. Quanta l'évêque Wulfstan, homme faible d'esprit et de caractère, il donna toutes les sûretés qu'on exigeait <le lui, et de cette manière il trouva giàcc auprès du conquérant : il offrit h l'abbé de Saint-Alban d'obtenir au môme prix son pardon ; mais Frithrik fut plus fier. Il assembla tous ses moines dans la salle du chapitre, et, prenant congé d'eux avec émotion : « Mes frères, mes amis, « leur dit-il, voici le moment où, selon les paroles de l'Écriture sainte, « il nous faut fuir de ville en ville devant la face de nos persécuteurs, n Emportant avec lui quelques provisions et des livres, il gagna secrètement l'île d'Ëly et le Camp du refuge, où il mourut peu de temps après. Le roi Guillaume, irrité de cette fuite d'un homme qu'il croyait dangereux, tourna toute sa fureur contre le monastère de Saint-Alban. Il en saisit les domaines, en fit arracher les forêts, et résolut de le détruire de fond en comble. Mais le primat Lanfranc lui en fit des reproches, et, à force d'instances, obtint de lui la conservation du couvent et la permission d'y mettre un abbé de son choix. Lanfranc avait amené en Angleterre un jeune homme appelé Paul, qui passait pour être son fils ; c'est à lui qu'il conféra l'abbaye vacante. Le premier acte administratif du nouvel abbé fut de démolir les tombeaux de tous ses prédécesseurs, (|u'il qualifiait de brutes et d'idiots parce qu'ils étaient de race anglaise. I>aul fit venir de Normandie ses parents, et leur distribua les offices et une partie des biens de son église : c Ils étaient tous, dit l'ancien histoc( rien, sans la moindre culture littéraire, et de mœurs ignobles à tel <( point qu'on ne saurait l'écrire. »

Il faut que le lecteur se reporte maintenant vers l'île d'Ély, vers cette terre marécageuse et plantée de roseaux, comme s'expriment les chroniques du temps, qui était le dernier asile de l'indépendance anglosaxonne. L'archevêque Stigand et l'évcque Eghehvin quittèrent l'Ecosse pour s'y rendre. Edwin et Morkar, après avoir quelque temps erré par les forêts et les campagnes, y arrivèrent aussi avec d'autres chefs. Le roi, qui venait de réussir, par sa seule ruse, à dissoudre la conjuration des prêtres patriotes, essaya de même la tromperie, avant d'employer la force contre les Saxons du camp d'Ély. Morkar fut, pour la troisième fois, dupe (le ses fausses paroles : il se laissa persuader d'abandonner le Camp du refuge et de retourner à la cour; mais fi peine eut-il mis le pied hors des retranchements élevés par ses compagnons, ipril fut saisi, et mis aux fers dans une forteresse dont le gardien était Uogcr, fondateur et propriétaire du château de Ueaumont en Normandie. Ed\vin quitta aussitôt l'île d'Ely, non pour se soumettre comme son frère, mais pour travailler i\ le délivrer. Durant six mois il chercha du secours et rassembla des amis en Angleterre, en Ecosse et dans le pays de Galles; mais, au moment où il se trouvait assez fort pour exécuter son entre-

prise, deux traîtres le vendirent aux Normands qui l'attaquèrent à l'improviste. Il se défendit longtemps avec vingt cavaliers, contre des forces supérieures. Ce combat eut lieu près des côtes de la mer du Nord, vers laquelle le chef saxon faisait retraite, espérant trouver quelque moyen de s'y embarquer ; mais il fut arrêté par im ruisseau que la marée montante avait grossi. Accablé par le nombre, il succomba, et sa tête fut portée au conquérant, qui, selon le récit de quelques historiens, pleura sur le sort d'un homme qu'il aimait et qu'il aurait voulu attacher à sa fortune.

Tel fut le destin d'Edwin et de Morkar, fils d'Alfgar, beaux-frères du roi Harold, tous deux victimes de la cause qu'ils avaient plusieurs fois abandonnée. Leur sœur, nommée Lucie, éprouva le sort de toutes les femmes anglaises demeurées sans protecteur. Elle fut livrée en mariage à Ives Taille-Bois chef d'auxiliaires angevins, qui reçut, avec elle, tous les anciens domaines de la famille d'Alfgar, La plus grande partie de ces terres était située aux environs de Spalding, vers les confins des provinces de Cambridge et de Lincoln, dans la contrée marécageuse qu'on appelait HoUand, c'est-à-dire le pays bas, près du camp des réfugiés d'Ély. Ives Taille-Bois s'établit dans ce lieu; il devint, pour les fermiers de l'ancien domaine, ce que, dans la langue saxonne, on appelait le hlaford^ et, par contraction, le lord de la terre. Ce nom signifiait originairement distributeur du pain, et c'est ainsi que dans la vieille Angleterre on désignait le chef d'une grande maison, celui dont la table nourrissait beauconp d'hommes. Mais à cette signification inotfensive se substituèrent d'autres idées, des idées de domination et de servitude, lorsque les hommes de la conquête reçurent des indigènes le nom de lords. Le lord étranger fut un maître; les habitants du domaine tremblèrent en sa présence, et n'approchèrent qu'avec terreur de son manoir ou de sa halle ^ comme parlaient les Saxons, demeure autrefois hospitalière, dont la porte était toujours ouverte et le foyer toujours allumé, maintenant fortifiée, murée, crénelée, garnie d'armes et de soldats, à la fois citadelle pour le maître et prison pour le voisinage.

« Aussi, dit un contemporain, tous les gens du pays bas avaient grand « soin de paraître humbles devant Ives Taille-Bois, et de ne lui adresser ce la parole qu'un genou en terre ; mais, quoiqu'ils s'empressassent de « lui rendre tous les honneurs possibles, et de payer tout ce qu'ils lui (( devaient, et au delà, en redevances et en services, de son côté il n'avait « pour eux ni affabilité ni bienveillance. Au contraire, il les vexait, les « tourmentait, les torturait, les emprisonnait, les accablait de corvées, « et, par ses cruautés journalières, contraignait la plupart d'entre eux « de vendre le peu qu'ils possédaient encore, et de s'en aller en d'autres (' pays. Par im instinct diabolique, il se plaisait à mal faire pour le mal « seul : souvent il lançait ses chiens à la poursuite du bétail des pauvres

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