LIVRE V
(( gens, dispersait les animaux domestiques à travers les marécages, les '( noyait dans les lacs, ou les mutilait de diverses manières, et les rcn- <c dait incapables de servir en leur brisant les membres ou le dos. »
Une partie des moines anglais de l'abbaye de Croyland habitaient près de Spalding, dans une succursale que le monastère possédait à la porte môme du manoir de ce redoutable Angevin. Il leur fit éprouver encore plus violemment qu'au reste du voisinage les cdets de sa manie destructive contre tout ce qui était Saxon, ou appartenait à des Saxons. Il estropiait leurs chevaux et leurs bœufs, tuait leurs moutons et leurs oiseaux de basse-cour, accablait leurs fermiers d'exactions, et faisait assaillir leurs serviteurs sur les routes à coups de bâton ou d'épée. Les moines essayèrent auprès de lui les supplications et les offres; ils donnèrent des présents à ses valets; « ils tentèrent tout et souffrirent tout, <c dit l'histoire contemporaine; puis, voyant que leurs efforts étaient <c superflus et que la malice du tyran et des siens ne faisait que s'ac- « croître, ils prirent avec eux les vases sacrés, leurs lits et leurs livres, « et, laissant leur habitation en la main de Dieu tout-puissant, secouant (t la poussière de leurs pieds contre les fils du feu éternel, ils retour- « nèrent à Croyland. »
Ives Taille-Bois, joyeux de leur retraite, fit partir promptement un message pour Angers, sa ville natale, demandant qu'on lui envoyât des moines, auxquels il offrait, disait-il, une maison honnête et suffisante pour un prieur et cinq religieux, toute bâtie, toute meublée, bien pourvue de terres et de fermages. Les moines français passèrent le détroit et s'emparèrent de la succursale de Croyland. L'abbé du lieu, qui, par hasard, était encore un Anglais, eut la hardiesse d'adresser quelques plaintes au conseil du roi contre le chef angevin ; mais Ives Taille-Bois fut absous et félicité môme de tout ce qu'il avait commis en vexations, en pillages et en meurtres. « Ces étrangers se soutenaient mutuellement, « dit l'ancien narrateur; ils formaient une ligue étroite, serrés les uns « contre les autres, comme sur le corps du dragon l'écaillé est jointe à « l'écaillé. »
Il y avait dans ce temps, en Flandre, un Saxon nommé Herevvard, anciennement établi dans ce pays, et â qui des émigrés anglais, fuyant leur patrie après y avoir tout perdu, annoncèrent que son père était mort, que son héritage paternel était la propriété d'un Normand, et que sa vieille mère avait subi et subissait encore une foule d'affiictions et d'insultes. A cette nouvelle, Ilereward se mit en route pour l'Angleterre, et arriva, sans être soupçonné, au lieu habité autrefois par sa famille; il se fit reconnaître de ceux de ses parents et de ses amis qui avaient siuvécu â l'invasion, les détermina à se réunir en troupe armée, et, à leur tète, attaqua le Normand qui avait insulté sa mère et occupait son héritage. Ilereward l'en cliassa et prit sa place ; mais contraint,
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pour sa propre sûreté, de ne point s'en tenir à ce seul exploit, il continua la guerre de partisan aux environs de sa demeure, et soutint, contre les gouverneurs des forteresses et des villes voisines, de nombreux combats, où il se signala par sa bravoure, son adresse et sa force extraordinaires. Le bruil de ses actions d'éclat se répandit par toute rAngleterre, et les regards des vaincus se tournèrent vers cet homme avec un sentiment d'espérance ; on fît sur ses aventures et à sa louange des vers populaires qui maintenant ont péri, et qui furent chantés dans les rues aux oreilles des conquérants, grâce à leur ignorance de l'idiorne du peuple anglais.
L'héritage reconquis sur les Normands par le Saxon Hereward était situé à Brunn, aujourd'hui Bourn, au sud de la province de Lincoln, près de l'abbaye de Croyland, non loin de celle de Peterborough et des îles d'Ély et de Thorneye : les insurgés de ces cantons ne tardèrent pas à pratiquer des intelligences avec les bandes que commandait le brave chef de partisans. Frappés de sa renommée et de son habileté, ils l'invitèrent à se rendre auprès d'eux, pour être leur capitaine, et Hereward, cédant à leur prière, passa au Camp du refuge avec tous ses compagnons. Avant de prendre le commandement d'hommes dont plusieurs étaient membres de la haute milice saxonne, espèce de confrérie qu de corporation autorisée par les anciennes lois du pays, il voulut s'y faire agréger lui-même, et devenir, suivant l'expression des auteurs contemporains, un homme de guerre légitime. L'institution d'une classe supérieure parmi ceux qui se vouaient aux armes, et de cérémonies sans lesquelles nul ne pouvait être admis dans cet ordre militaire, avait été apportée et propagée dans tout l'occident de l'Europe par les peuples germaniques qui démembrèrent l'empire romain. Cette coutume existait en Gaule, et, dans la langue romane de ce pays, un membre de la haute milice se nommait cavalier ou chevalier, parce que les guerriers à cheval étaient alors, dans toute la Gaule, et en général sur le continent, la principale force des armées. Il n'en était point de même en Angleterre; la perfection de la science équestre n'entrait pour rien dans l'idée qu'on s'y formait de l'homme de guerre accompli; les deux seuls éléments de cette idée étaient la jeunesse et la force, et, en langue saxonne, on appelait knit, c'est-à-direyeune homme, celui que les Français, les Normands, les Gaulois méridionaux et môme les Allemands, appelaient homme de cheval.
Malgré cette différence, les cérémonies par lesquelles un guerrier était agrégé à la haute milice nationale, en Angleterre et sur tout le continent, étaient exactement les mêmes : l'aspirant devait se confesser un soir, veiller dans l'église toute la nuit, et le matin, à l'heure de la messe, placer son épée sur l'autel, la recevoir des mains de l'officiant, et communier après l'avoir reçue. Tout combattant qui s'était soumis à