‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 75 sur 155 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

(comme on dibiiil iihjis) se divisèrent sur l'arrèl à porter contre le chel' saxon. Lus uns votaient la mort, comme pour un Anglais révolté; les autres la prison pcrpétuello, comme pour un officier du roi. Ces débats se prolongèrent presque une année, pendant la(juclle Waltheof fut enfermé dans le fort royal de Winchester. A la fin, ses ennemis prévalul'cnt, et, dans l'une des cours quise tenaient trois fois l'an, l'arrêt de mort fut prononcé. Les contemporains anglais accusent Judith, la nièce du roi, mariée à Waltheof contre son gré, d'avoir souhaité et pressé la sentence qui devait la rendi-e veuve et libre. En outre, beaucoup de Normands ambitionnaient les trois comtés que possédait le chef saxon; et Ives Taille-Bois, dont les terres touchaient aux siennes, et qui désirait s'arrondir, fut un des plus acharnés à sa perte. Enfin le roi, à qui Waltheof ne pouvait plus ôlre utile, fui joyeux de trouver un prétexte pour se défaire de lui; déjà, depuis longtemps, il avait conçu ce piojet, si l'on en croit les anciens narrateurs.

De grand matin, pendant que le peuple de Winchester dormait encore, les Normands conduisirent le chef saxon hors des murs de la ville. Waltheof marcha au supplice revêtu de ses habits de comte, et les distribua à des clercs et à des pauvres qui l'avaient suivi, et que les Normands laissèrent approchera cause de leur petit nombre et de leur aspect tout pacifique. Arrivés sur une colline, à peu de distance des murs, les soldats s'arrêtèrent, et le Saxon, se prosternant la face contre terre, pria à voix basse durant quehjues minutes; mais les Normands, craignant que le moindre retard ne fît répandre dans la ville la nouvelle de l'exécution, et qu'il n'y eût un soulèvement pour sauver Waltheof, lui dirent avec impatience : a Lève-toi, afin que nous accomplissions nos ordres.» Il leur demanda pour dernière grâce d'attendre encore qu'il eût récité pour lui et pour eux l'Oraison dominicale. Ils le permirent, et Waltheof se relevant de terre, mais restant agenouillé, se mit à dire à haute voix : «Notre Père, qui es dans les cieux...;» mais aux premiers mots du verset: «Et ne nous induis pas en tentation. .., » le bourreau, qui aperçut peut-être quelque rayon du jour naissant, ne voulut plus tarder davantage, et, tirant subitement sa large épéc, il abattit d'un seul coup la tête du condamné. Son cadavre fut jeté dans une fosse creusée à la jonction de deux chemins, et recouvert de terre fi la hâte.

N'ayant pu sauver Waltheof, les Saxons portèrent le deuil de sa mort, et l'honorèrent du nom de martyr, ([u'ils venaient de décerner, au môme titre, ;\ l'évoque Eghelwin, mort de faim dans l'un des donjons normands. «On a voulu, dit un contemporain, effacer sa mémoire de ce « monde; mais on n'y a pas réussi; car nous croyons fei-memenl qu'il « est au ciel avec les bienheureux. » Le bruit courut parmi les serfs et les bourgeois de l'Angleterre qu'après quinze jours le corps du dernier chef de race anglaise, enlevé par les moines de Croyland. avait paru in-

tact et arrosé de sang frais. D'autres miracles, propagés de même par la superstition patriotique, s'opérèrent, dit-on, près du tombeau de Waltheof, dressé, avec la permission du roi, dans le chapitre de l'abbaye dont il avait été le bienfaiteur. La nouvelle de ces prodiges effraya l'épouse normande du chef décapité. Pour apaiser l'âme de celui qu'elle avait trahi, et dont elle avait causé la mort, elle se rendit à Groyland, au tombeau de Waltheof, et offrit un drap de soie qu'elle posa sur la pierre du sépulcre. Les chroniques du temps racontent qu'un bras invisible repoussa son offrande, qu'on vit la pièce d'étoffe soulevée et jetée au loin, comme par un violent coup de vent.

L'abbé de Groyland, Wullketel, Anglais de race, se hâta de publier ces faits miraculeux, et les prêcha en langue saxonne aux visiteurs de son couvent. Maisl'autorité normande ne le laissa pas longtemps faire en paix ses prédications, et il fut accusé d'idolâtrie, devant un concile tenu à Londres. Les évoques et les comtes assemblés le dégradèrent de sa dignité ecclésiastique, et l'envoyèrent, comme simple reclus, au couvent de Glastonbury, gouverné par un Normand appelé Toustain, renommé, entre tous les abbés de la conquête, pour son naturel dur et féroce. Ge châtiment ne découragea point la superstition populaire: fondée sur des regrets nationaux, elle ne s'éteignit qu'avec ces regrets, quand les fils des Saxons eurent oublié la vieille cause pour laquelle avaient souffert leurs aïeux. Mais ce temps ne vint pas aussi vite que l'eussent désiré les conquérants; et quarante années après la mort de Waltheof, lorsque le gouvernement du monastère de Groyland avait déjà passé, par une succession d'abbés étrangers, sous l'autorité d'un certain Geoffroy, venu de la ville d'Orléans, les miracles recommencèrent à s'opérer sur le tombeau du dernier chef saxon. Les Anglais de race venaient en foule visiter sa sépulture ; et les moines d'origine normande qui se trouvaient dans l'abbaye tournaient cet empressement en ridicule, et injuriaient les pèlerins, ainsi que Tobjet de leur culte, disant que c'était un méchant traître justement puni de mort.

La veuve de Waltheof hérita de tous ses biens, et même on enleva pour elle au monastère de Groyland des terres que son mari avait données en possession pleine et entière. Judith espérait partager ce vaste héritage avec un époux de son choix ; mais elle se trompa, et la même puissance qui avait disposé de sa main pour faire déserter un Saxon voulut l'employer cette fois à payer les services d'un Français. Sans consulter sa nièce plus qu'il n'avait fait précédemment, le roi Guillaume la donna, avec les biens de Waltheof, à un certain Simon, venu de la ville de Senlis, brave chevalier, mais boiteux et mal fait. Judith témoigna pour cet homme un dédain qui courrouça le conquérant; peu disposé à faire plier sa politique devant l'intérêt d'une femme, il adjugea à Simon de Senlis le comté de Northampton et tout l'héritage de

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