LIVRE VI
Depuis la querelle du roi Guillaume avec son fils aîné, Robert, jusqu'au dernier passage de Guillaume sur le continent.
NE des phases nécessaires de toute conquête, grande ou petite, c'est que les conquérants se querellent entre eux pour la possession et le partage du bien des vaincus. Les Normands n'échappèrent point à cette fatalité. Quand il n'y eut plus de rebelles à soumettre, l'Angleterre devint pour ses maîtres une cause de guerres intestines; et même ce fut dans la nouvelle famille royale, entre le père et son fils aîné, que la dispute éclata d'abord. Ce fils appelé Robert, et que les Normands surnommaient, dans leur langue, Gamberon ou Covrte-Heuse^ à cause du peu de longueur de ses jambes, avait été, avant la bataille de Hastings, désigné par le duc Guillaume héritier de ses terres et de son titre. Cette désignation s'était faite, selon Tusage, avec le consentement formel des barons de Normandie, qui tous avaient prêté serment au jeune Robert, comme à leur seigneur futur. Lorsque Guillaume fut devenu roi, le jeune homme, dont l'ambition s'était éveillée à la vue des succès de son père, le requit d'abdiquer au moins, en sa faveur, le gouvernement de la Normandie; mais le roi refusa, voulant garder ensemble son ancien duché et son nouveau royaume. 11 s'ensuivit une querelle violente, où les deux plus jeunes frères, Guillaume le Roux et Henri, prirent parti contre leur aîné, sous couleur dadection filiale, mais réellement pour le supplanter, s'ils le pouvaient, dans la succession que leur père lui avait assurée.
Un jour que le roi était à Laigle avec ses fils, Gnillaiime et Henri vinrent au logement de Robert dans la maison d "un certain Roger Chaussiègue, et, montant à l'étage supérieur, ils se mirent d'abord à jouer aux dés, à la façon des gens de guerre du temps; puis ils firent grand bruit et versèrent de l'eiiu sur Robert cl sur ses amis qui étaient au-des-
sous. Iriilc (le cet affront, Robert courut, l'épée à la main, sur ses deux frères : il v eut un grand tumulte que le roi calma, non sans peine; et, dès la nuit suivante, le jeune homme, suivi de tous ses compagnons, sortit de la ville et gagna Rouen, dont il essaya de surprendre la citadelle. Il n'y réussit point; plusieurs de ses amis furent arrêtés; lui-même échappa avec quelques autres, et, passant la frontière de Normandie, il se réfugia dans le Perche, où Hugues, neveu d'Aubert le Ribaud, Taccueillil dans ses châteaux de Sorel et de Reymalard.
Il y eut ensuite entre le père et le fils une réconciliation qui ne fut pas de longue durée; car les jeunes gens qui entouraient ce dernier recommencèrent bientôt à stimuler son ambition par leurs conseils et leurs plaisanteries, a Noble fils de roi, lui disaient-ils, il faut que les <( gens de ton père gardent bien son trésor, puisque tu n'as pas un de- « nier pour donner à ceux qui te suivent. Comment souffres-tu de dece meurer si pauvre, lorsque ton père est si riche? Dem.ande-lui donc (( une partie de son Angleterre, ou tout au moins le duché de Normandie « qu'il t'a promis devant tous ses barons. » Robert, excité par ces propos et d'autres semblables, alla renouveler son ancienne requête ; mais le roi refusa encore une fois, et l'exhorta, d'un ton paternel, à rentrer dans le devoir, et surtout à faire choix de meilleurs conseillers, de personnes d'un âge mûr, graves et sages, telles que l'archevêque Lanfranc. « Seigneur roi, répliqua brusquement Robert, je suis venu ici u pour réclamer mon droit, et non pour écouter des sermons; j'en ai « entendu assez, et d'assez ennuyeux, lorsque j'apprenais la grammaire. a Réponds-moi donc positivement, afin que je voie ce que j'aurai à faire ; <( car je suis fermement résolu à ne plus vivre du pain d'aulrui, et à (1 n'être aux gages de personne. »
Le roi répondit, en colère, qu'il ne se dessaisirait point de la Normandie, où il était né, et ne partagerait avec qui que ce fût l'Angleterre, le prix de ses fatigues. «Eh bien ! dit Robert, je m'en irai, j'irai servir « les étrangers, et peut-être obtiendrai-je chez eux ce qu'on me refuse « dans mon pays. » Il partit en effet et parcourut la Flandre, la Lorraine, l'Allemagne, puis la France ell'Aquitaine, visitant, dit l'ancien historien, des ducs, des comtes et de riches seigneurs châtelains, leur contant ses griefs, et leur demandant des secours; mais tout ce qu'il recevait pour le soutien de sa cause, il le donnait à des jongleurs, à des parasites ou à des femmes débauchées, et se trouvait bientôt obligé de mendier de nouveau, ou d'emprunter à grosse usure. Mathilde, sa mère, lui envoyait quelquefois de l'argent à l'insu du roi. Guillaume l'apprit, et le lui défendit; elle recommença, et le roi irrité lui reprocha, en termes amers, « de distribuer à ses ennemis le trésor qu'il lui donnait en « garde; » puis il fit arrêter le porteur des présents de Mathilde, avec ordre de lui crever les yeux. C'était un Bas-Breton d'origine, appelé
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Samson; il prit la fuite et devint moine, dit la vieille chronique, pour le salut de son âme et de son corps.
Après beaucoup de voyages, le jeune Robert se rendit sous les auspices de Philippe, roi de France, au château de Gcrl)eroy, situé dans le Beauvaisis, sur les confins de la Normandie. Il y fut bien accueilli par Élie, vicomte du château, et par son collègue; car, dit l'ancien narrateur, c'était la coutume de Gcrberoy qu'il y eût deux seigneurs égaux en pouvoir, et qu'on y reçût les fugitifs de tous pays. Là, le (ils du conquérant réunit des chevaliers à gages ; il lui en vint de France et de Normandie ; plusieurs hommes d'armes de la maison du roi Guillaume, plusieurs de ceux qui le flattaient chaque jour et vivaient ;\ sa table, quittèrent leurs offices pour se rendre à Gerberoy ; et lui-môme alors, passant la mer, vint en personne assiéger le château où son fils s'était renfermé.
Dans une sortie que fit Robert, il engagea le combat, seul h seul, avec un cavalier couvert de son armure, le blessa au bras et le renversa de son cheval ; la voix du blessé lui fît reconnaître son père, et aussitôt il mit pied à ferre, l'aida ;\ se relever et à se mettre en selle, et le laissa repartir librement. Les chefs et les cvèques normands s'employèrent à réconcilier de nouveau le père avec le fils. Mais Guillaume résista d'abord jï leurs instances : « Pourquoi, leur disait-il, me sollicilez-vous en « faveur d'un traître qui a séduit contre moi mes gens de guerre, ceux <( que j'avais nourris de mon pain, et â qui j'avais donné leurs armes ? » Il céda pourtant fi la fin ; mais le bon accord entre le père et le fils ne fut pas de longue durée ; Robert s'éloigna pour la troisième fois, alla en pays étranger, et ne revint plus du "vivant de son père. Le roi le maudit h son départ; et les historiens du siècle attribuent à cette malédiction les infortunes qui remplirent toute la vie du fils aîné de Guillaume le Bâtard, infortunes dont la conquête de l'Angleterre fut, comme on voit, la première cause.
De ces dissensions, qui troublaient le repos du chef des conquérants, le peuple vaincu ne retirait aucun profit; et si, dans l'absence de Guillaume, la main royale, comme on disait alors, ne pesait plus sur ce peuple, d'autres mains, celles des comtes, vicomtes, juges, prélats et abbés, de race étrangère, lui faisaient sentir leur poids. Parmi les plus impitoyables de ces ministres de la conquête figurait le Lorrain Yaulcher, évoque de Durham, qui, depuis l'exécution de "Waltheof, cumulait avec son office ecclésiastique le gouvernement de tout le pays situé entre la Tweed cl la Tyne. Les amis du comte-évèque vantaient beaucoup son administration, et le louaient d'être aussi habile à réprimer parle francnant de l'épéelcs rébellions des Anglais, qu'fi réformer leurs nirt'urspar la puissance de ses discours. Ce qu'il y avait de réel, c'est que Yaulcher tourmentait sa province par des exactions insupportables, qu'il ptM-met-
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tait à ses officiers de lever, après lui, des tributs pour leur propre compte, et qu'il laissait ses gens d'armes piller et tuer impunément. Parmi ceux qu'ils firent périr sans aucun jugement se trouvait un certain Liulf, homme chéri de toute la contrée, qui s'était retiré à Durham après avoir été dépouillé, par les Normands, de tous les biens qu'il possédait au sud de l'Angleterre. Ce meurtre, exécuté avec des circonstances atroces, mit le comble à la haine populaire contre l'évêque lorrain et ses agents. L'ancien esprit du Northumberland se réveilla, et les habitants de cette terre fatale aux étrangers se réunirent, comme au temps de Robert Comine.
Ils tinrent de nuit des conférences, et délibérèrent unanimement de venir avec des armes cachées à l'assemblée de justice que tenait de temps en temps l'évêque, à la cour du comt^. comme on disait en langue normande. Cette course tenait sur les bords de la Tyne, près du château neuf; bâti par les conquérants sur la grande route d'Ecosse, dans un lieu appelé en saxon Gotes-Heavd, ou Tête-de-Chèvre. Les Northumbriens s'y rendirent en grand nombre, comme pour adresser à leur seigneur d'humbles et pacifiques requêtes. Ils demandèrent réparation des torts qui leur avaient été faits : « Je ne ferai droit, répondit l'évêque, « à aucune de ces plaintes, à moins qu'auparavant vous ne me comptiez « quatre cents livres d'argent en bonne monnaie. » Celui des Saxons qui, sachant le français, parlait au nom de tous les autres, demanda permission de s'entendre avec eux, et tous s'éloignèrent un moment, comme pour consulter ensemble sur le payement de la somme demandée ; mais tout à coup l'orateur, qui était le chef du complot, s'écria en langue anglaise : «Courtes paroles, bonnes paroles; tuez l'évêque.» A ce signal, ils tirèrent leurs armes, se jetèrent sur le Lorrain, le tuèrent, et avec lui une centaine d'hommes de race normande ou flamande. Deux serviteurs, Anglais de nation, furent seuls épargnés par les conjurés. Le soulèvement populaire s'étendit jusqu'à Durham ; la forteresse qu'y avaient bâtie les Normands fut attaquée ; mais la garnison, nombreuse et bien pourvue de munitions, résista aux Northumbriens, qui se dispersèrent, découragés, après un siège de quatre jours,
A ce nouveau signe de vie donné par la population du nord, Eudes, évêque de Baveux, frère du roi et l'un de ses lieutenants en son absence, marcha promptement vers Durham, avec une nombreuse armée. Sans prendre le temps ni la peine de faire une enquête sur le soulèvement, il se saisit au hasard d'hommes qui étaient restés dans leurs maisons, et les fit décapiter ou mutiler. D'autres ne rachetèrent leur vie qu'en abandonnant tout ce qu'ils possédaient. L'évêque Eudes pilla l'église de Durham, et enleva ce qui restait des ornements sacrés qu'Eghelwin avait sauvés en les transportant dans Tile de Lindisfarn. Il renouvela dans tout le Northumberland les ravages que son fi ère y avait faits en