‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 78 sur 155 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

l'année 1070; et c'est cette seconde dévastation qui, ajoutée à la première, imprima aux contrées du nord de l'Angleterre l'aspect de désolation et de tristesse qu'elles présentaient encore plus d'un siècle après. (( Ainsi, dit un historien postérieur de soixante-dix années, furent tran- (( chés les nerfs de cette province jadis si florissante. Ces villes autre- « fois renommées, ces hautes tours qui menaçaient le ciel, ces campa- « gnes riantes de pâturages et arrosées d'eaux vives, l'étranger qui les « voit gémit de pitié, l'ancien habitant ne les reconnaît plus. »

Dans ce pays, tout ruiné qu'il était, la population, demi-saxonne, demidanoise, garda longtemps son ancien esprit d'indépendance et de fierté un peu sauvage. Les rois normands successeurs du bâtard habitaient en pleine sûreté les provinces méridionales ; mais ce n'était guère sans appréhension qu'ils voyageaient au delà de l'IIumber, et un historien de la fin du XII' siècle assure qu'ils ne visitaient jamais cette partie de leur royaume sans conduire avec eux une armée de soldats aguerris. C'est dans le nord que se conserva le plus longtemps le penchant à la rébellion contre Tordre social établi par la conquête ; c'est là que se recrutèrent encore pendant plus de deux siècles ces bandes d'outlcnvs, successeurs politiques des réfugiés du camp d'Ély et des compagnons de Ilereward. L'histoire ne les a point compris ; elle les passe sous silence, ou bien, suivant le langage des actes légaux du temps, elle les flétrit d'un nom qui écarte d'eux tout intérêt, du nom de séditieux, de voleurs et de bandits. Mais que ces titres, odieux en apparence, ne nous en imposent point ; dans tout pays subjugué par l'étranger, ils furent ceux des braves qui, en petit nombre, se réfugièrent sur les montagnes et dans les forêts, laissant l'habitation des villes à qui supportait l'esclavage. Si le peuple anglosaxon n'eut pas le courage de suivre cet exemple, il aima du moins ceux qui le lui donnaient et il les accompagna de ses vœux. Pendant que des ordonnances, rédigées en langue française, prescrivaient à touthabitanf des villes et des bourgs d'Angleterre de traquer l'homme mis hors la loi, ïhomme des forêts, comme un loup, de le poursuivre, de canton en canton, par la huée et par le cri, il circulait des chansons anglaises en l'honneur de cet ennemi du pouvoir étranger, qui avait, disait-on, pour trésor la bourse des comtes et pour troupeaux les daims du roi. Les poètes populaires célébraient ses victoires, ses combats, ses stratagèmes contre les agents de l'autorité. On chantait comment il avait lassé à la course les gens et les chevaux du vicomte, comment il avait pris l'évoque, l'avait rançonné à mille marcs, et forcé d'exécuter un pas de danse dans ses habits pontificaux.

L'évéque normand Eudes de Baveux, après son expédition dans le Northumberland, devint fameux parmi les siens, comme l'un des plus grands dompteurs d'Anglais ; il était chef des juges, ou grand justicier de toute l'Angleterre, comte de Kent et de llereford, depuis l'empri-

sonncmcnt de Roger, fils de Guillaume fils d'Osbern. Le renom dont il jouissait l'enorgueillit, et le pouvoir qu'il exerçait en Angleterre et en Normandie excita en lui l'ambition de la plus grande puissance qu'il y eût alors, de la puissance papale. Des devins italiens avaient prédit qu'un pape nonmié Eudes succéderait à Grégoire VII; l'évèque de Baveux, s'appuyant sur cette prédiction, commença des intrigues à Rome, y acheta un palais, envoya de riches présents à ceux que les gens de l'autre côté des Alpes appelaient encore sénateurs, et chargea de lettres et de dépêches les pèlerins de Normandie et d'Angleterre ; il engagea des barons et des chevaliers normands, entre autres Hugues le Loup, comte de Chester, à le suivre en Italie,, pour lui faire une brillante escorte. Le roi Guillaume, encore en Normandie, fut aveiti de ces préparatifs, et ils lui déplurent, on ne sait pour quelle raison. Ne se souciant pas que son frère devînt pape, il s'embarqua et le surprit en mer, à la hauteur de File de Wight. Le roi assembla aussitôt les chefs normands dans cette île, et accusa devant eux l'évèque d'avoir abusé de son pouvoir de juge et de comte ; d'avoir maltraité les Saxons outre mesure, au grand danger de la cause commune ; d'avoir spolié les églises, et enfin d'avoir tenté de séduire et d'emmener hors de l'Angleterre les guerriers sur la foi desquels reposait le salut des conquérants, (c Considérez ces griefs, dit le roi à l'assemblée, et apprenez-moi com- « ment je dois agir envers un tel frère. » Personne n'osa répondre. « Qu'on l'arrête donc, reprit Guillaume, et qu'on l'enferme sous bonne « garde. » Aucun des assistants n'osa mettre la main sur l'évèque. Alors le roi s'avança, et le saisit par ses vêtements. <( Je suis clerc, s'écria «Eudes, je suis ministre du Seigneur :1e pape seul adroit de méjuger. » Mais Guillaume, sans lâcher prise, répondit : « Ce n'est point un clerc <( que je juge; c'est mon comte et mon vassal que j'arrête. » Le frère du vainqueur des Anglais fut conduit en Normandie et emprisonné dans une forteresse, peut-être dans celle où languissait encore Ulfnoth, le frère du roi Harold, dont le sort était maintenant pareil au sien, après quinze ans d'une fortune si différente.

Les reproches du roi à l'évoque sur sa conduite dans le nord de l'Angleterre, s'ils ne sont pas une invention de l'ancien historien, semblent déceler quelques craintes d'un nouveau soulèvement de ceux qui avaient tué Robert Gomine, repris la ville d'York, massacré l'évèque Yaulcher, et qui couraient avec joie à la rencontre de tout ennemi des Normands qui venait descendre sur leurs côtes. Cette crainte n'était pas entièrement vaine ; car plus d'une révolte éclata dans le voisinage de Durham, sous l'épiscopat de Guillaume, successeur du Lorrain. Dans le reste de l'Angleterre, les vaincus montraient moins d'énergie et plus de résignation à leurs souffrances. Peu de faits positifs sur la nature de ces souffrances sont parvenus jusqu'à nous, et encore se rapportent-ils.

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pour la plupart, aux misères des gens d'Eglise, la seule classe des opprimés de la vieille Angleterre qui ait trouve des historiens. Toutefois ce qu'on osait contre cette classe privilégiée peut faire conjecturer, par induction, ce qu'avaient h subir les autres classes d'hommes que le scrupule religieux ne protégeait point; et uq trait du régime intérieur d'un monastère anglais, sous le pouvoir d'un abbé normand, dans la seizième année de la conquête, aidera peut-être à deviner le régime des villes et des provinces, sous l'autorité des comtes, des vicomtes et des baillis du roi étranger.

Le couvent de Glastonbury, dans la province de Somerset, après la déposition d'Eghelnolh, son abbé de race saxonne, avait été donné à Toustain, moine de Caen. Toustain, suivant la coutume des autres Normands devenus abbés en Angleterre, avait commencé par diminuer la portion de nourriture de ses religieux, pour les rendre plus maniables; m'hais la famine ne fit que les irriter davantage contre le pouvoir de celui qu'ils qualifiaient hautement d'intrus. L'abbé, par esprit national, ou par fantaisie de despotisme, voulait que ces moines saxons apprissent à chanter les offices d'après la méthode d'un musicien fameux dans la ville de Fécamp, et les Saxons, autant par haine de la musique normande que par habitude, tenaient au chant grégorien. Ils reçurent plusieurs fois l'injonction d"y renoncer, ainsi qu';\ d'autres anciens usages ; mis ils résistèrent jusqu'au point de déclarer un jour, en plein chapitre, leur ferme résolution de ne pas changer. Le Normand se leva furieux, sortit, et revint aussitôt î\ la tête d'une compagnie de gens armés de toutes pièces.

A cette vue, les moines s'enfuirent vers l'église, et se réfugièrent dans le chœur, dont ils eurent le temps de fermer la porte. Les soldats qui les poursuivaient, se trouvant arrêtés, essayèrent de la forcer. Pendant ce temps, quelques-uns d'entre eux escaladèrent les piliers, et, se plaçant sur les solives qui couronnaient la clôture du chœur, commencèrent l'attaque de loin et à coups de flèches. Les moines, réfugiés près du maître-autel, se glissaient dessous ou se tapissaient derrière les châsses et les reliquaires, qui, leur servant de rempart, reçurent les flèches lancées contre eux; le grand crucifix de l'autel en fut hérissé de toutes parts. Bientôt la porte du chœur céda aux efforts de ceux qui l'él)ranlaient, et les Saxons, forcés dans leur retraite, furent chargés de près à coups d'épécs et de lances ; ils se défendirent le mieux qu'ils purent avec les bancs de bois et les candélabres de métal; ils blessèrent môme (lueUpies soldats ; mais les armes étaient trop inégales : dix-hnil d'entre eux furent tués ou blessés mortellement, et leur sang, dit la chronique contemporaine, ruissela sur les degrés de l'autel. Un autre historien annonce (prit pourrait mentionner beaucoup d'aventures .seml)lables;\ celle-ci, mais qu'il aime mieux les passer sous silence connue également pénibles i\ raconter et à entendre.

Dans lanncc 1083 mourut Mathilde, épouse du roi Guillaume. Un ancien récit dit que les conseils de cette femme adoucirent plus d'une l'ois l'âme du conquérant; qu'elle le disposa souvent à la clémence envers les Anglais, mais qu'après sa mort, Guillaume s'abandonna sans réserve à son humeur tyrannique. Les faits manquent pour constater cet accroissement d'oppression et de misère pour le peuple vaincu, et l'imagination ne peut guère y suppléer, car il est difficile d'ajouter un seul degré de plus au malheur des années précédentes. La seule différence qu'on puisse remarquer entre l'époque de la conquête qui suivit la mort de Mathilde et celles que le lecteur a déjà parcourues, c"est que le roi Guillaume, n'ayant plus rien à gagner en pouvoir sur les indigènes, commença dès lors à se créer une domination personnelle sur ses compagnons de victoire. La nécessité eut probablement à cette entreprise autant de part que l'ambition ; et, comme il ne restait plus rien à enlever aux Anglais, le roi se vit obligé de lever sur les Normands euxmêmes des contributions pour le maintien delà propriété commune. Dans cette année 1083, il exigea six sous d'argent pour chaque hyde ou charruée de terre, dans tout le royaume, sans distinction de possesseur. Le guerrier normand, usé par vingt ans de combats, se vit contraint de payer, sur les revenus du domaine qu'il avait conquis dans ses jours de force et de jeunesse, la solde d'une nouvelle armée.

De cette époque date l'origine d'un esprit de défiance mutuelle et d'hostilité sourde entre le roi et ses vieux amis. Ils s'accusaient réciproquement d'avarice et d'égoïsme. Guillaume reprochait aux chefs normands de tenir plus à leur bien-être personnel qu'à la sûreté commune, de songer plutôt à bâtir des fermes, à élever des troupeaux, à former des haras, qu'à se tenir prêts contre l'ennemi indigène ou étranger. A leur tour, les chefs reprochaient au roi d'être avide de gain au delà de toute mesure, et de vouloir s'approprier, sous de faux prétextes d'utilité générale, les richesses acquises par le travail de tous. Afin d'asseoir sur une base fixe ses demandes de contributions ou de services d'argent, pour parler le langage du siècle, Guillaume fit faire une grande enquête territoriale, et dresser un registre universel de toutes les mutations de propriété opérées en Angleterre parla conquête; il voulut savoir en quelles mains, dans toute l'étendue du pays, avaient passé les domaines des Saxons, et combien d'entre eux gardaient encore leurs héritages par suite de traités particuliers conclus avec lui-môme ou avec ses barons ; combien, dans chaque domaine rural, il y avait d'arpents de terre; quel nombre d'arpents pouvait suffire à l'entretien d'un homme d'armes, et quel était le nombre de ces derniers dans chaque province ou comté de l'Angleterre; à quelle somme montait en gros le produit des cités, des villes, des bourgades, des hameaux; quelle était exactement la propriété de chaque comte, baron, chevalier, sergent d'armes; combien chacun

La reine M.itliilde.

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