LIVRE VI
gers. Leur chef s'en servit habilement pour opérer à son profit de nombreuses mulationsdc propriété, et léiiitimcrscs prétentions personnelles sur beaucoup de terres envahies et occupées par d'autres. Il se prétendait propriétaire, par héritage, de tout ce qu'avaient possédé Edward, lavant-dernier roi des Anglo-Saxons, Harold, le dernier roi, et la famille entière de Harold ; il revendiquait au même titre toutes les propriétés publiques elle haut domaine de toutes les villes, à moins qu'il ne les eût expressément aliénées, soit en entier, soit en partie, par diplôme authentique, par lettre et saisine, comme disaient les juristes normands.
Au moment de la victoire, personne n'avait songé aux formalités de lettre et de saisine, et chacun de ceux à qui Guillaume avait dit avant le combat : « Ce que je prendrai, vous le prendrez, » s'était fait sa portion lui-môme; mais après la conquête, les soldats de l'invasion sentirent peser sur leurs propres tètes une partie de la puissance qu'ils avaient élevée sur celle des Anglais. C'est ainsi que le droit de Guillaume de Garenne sur la terre de deux Anglais libres, dans la province de Norfolk, lui fut contesté, parce que cette terre avait dépendu autrefois d'un manoir royal d'Edward; il en fut de même d'un domaine d'Eustache, dans la province de Huntingdon, et de quinze acres de terre que tenait Miles dans celle de Berks; une terre qu'Engelry occupait dans la province d'Essex fut, selon l'expression du grand rôle, saisie en la main du roi, parce qu'Engelry n'envoya personne pour rendre compte de ses titres. Le roi saisit pareillement toutes les terres sur lesquelles il avait prétention, et dont le détenteur, quoique Normand, ne put ou ne voulut pas rendre compte.
Une autre prétention de sa part, c'était que chaque domaine qui avait payé au roi Edward quelque rente ou quelque service, lui payât, bien qu'il fût tenu par un Normand, la môme rente ou le môme service. Cette prétention, fondée sur une succession aux droits d'un roi anglais, que ne pouvaient admettre ceux qui avaient déshérité la race anglaise, fut d'abord mal accueillie par les conquérants. La franchise d'impôts ou de service d'argent, hors quelques contributions volontaires, leur paraissait la prérogative inviolable de leur victoire, et ils regardaient la condition de contribuables par coutume comme l'état spécial de la nation subjuguée. Plusieurs résistèrent aux réclamations du roi, dédaignant de se voir imposer des servitudes personnelles pour la terre qu'ils avaient conquise. Mais il y en eut qui se soumirent; et leur complaisance, soit volontaire, soit achetée par le roi Guillaume, énerva l'opposition des autres. Raoul de Courbcspincsrcfusalongtemps de payeraucune redevance pour les maisons qu'il avait prises dans la ville de Canlerbury, et Hugues de Montfort pour les terres qu'il occupait dans la province d'Essex. Ces deux chefs pouvaient être fiers impunément ; mais la fierté des hommes moins puissants et moins considérables fut quelquefois durement punie.
Un certain Osbern, dit le Pêcheur, n"ayant point voulu acquitter la rente que sa portion de terre payait anciennement au roi Edward, comme dépendant de son domaine, fut exproprié par les agents royaux, et sa terre ofTerte à qui voudrait payer pour lui : Raoul Taille-Bois paya, dit le grand rôle, et prit possession du domaine comme forfait par Osbern le Pécheur.
Le roi tâchait aussi de lever sur ses propres compatriotes, dans les villes et les terres de son domaine, l'impôt anciennement établi par la loi saxonne. Quant aux Anglais de ces villes et de ces domaines, outre cet impôt rigoureusement exigé au nom de la coutume du lieu, et souvent doublé ùu triplé, ils étaient encore soumis à une redevance éventuelle, arbitraire, inégale, levée capricieusement et durement, que les Normands appelaient taille ou taillage. Le grand rôle donne l'état des bourgeois taillables du roi par cités, par villes et par bourgs : « Yoici a les bourgeois du roi à Colchester : c'est Keolman qui tient une maison « et cinq acres de terre; Leofwin qui tient deux maisons et vingt-cinq « acres; Ulfrik, Edwin, Wulfstan, Manwn, etc. » Les chefs et les soldats normands levaient aussi la taille sur les Saxons qui leur étaient échus, soit dans les bourgs, soit hors des villes. C'est ce qu'on appelait, dans le langage des conquérants, avoir un bourgeois ou un Saxon libre; et, dans ce sens, les hommes libres se comptaient par tète, se vendaient, se donnaient, s'engageaient, se prêtaient, ou même se divisaient par moitié entre Normands. Le grand rôle dit qu'un certain vicomte avait dans le bourg d'ipswich deux bourgeois saxons, l'un en prêt et l'autre en nantissement; et que le roi Guillaume avait, par acte authentique, prêté le Saxon Edwig à Raoul Taille-Bois pour le garder tant qu'il vivrait.
Beaucoup de querelles intestines dans la nation des vainqueurs pour la dépouille des vaincus, beaucoup d'invasions de Normands sur Normands, comme s'exprime le rôle d'enquête, furent aussi enregistrées dans tous les coins de l'Angleterre. Par exemple, Guillaume de Garenne, dans le comté de Bcdford, avait dessaisi Gaultier Espec d"un demi-hyde ou d"un demi-arpent de terre, et lui avait enlevé deux chevaux. Ailleurs, c'était Hugues de Corbon qui avait usurpé sur Roger Bigot la moitié d'un Anglais libre, c'est-à-dire cinq acres de terre. Dans le comté de Hauts, Guillaume de La Chesnaye réclamait contre Picot une certaine portion de terre, scus prétexte qu'elle appartenait au Saxon dont il avait pris les biens. Ce dernier fait et beaucoup d'autres du même genre prouvent que les Normands considéraient comme leur propriété légitime tout ce que l'ancien propriétaire aurait pu légalement revendiquer, et que l'envahisseur étranger, se regardant comme un successeur naturel, faisait les mêmes recherches, exerçait les mêmes poursuites civiles qu'eût exercées l'héritier du Saxon. H appelait en témoi gnage les habitants anglais du district, pour constater l'étendue des