‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 81 sur 155 · LIVRE VI · texte numérisé non relu

LIVRE VI

droits que lui avait communiqués sa substitution à la place de l'homme tué ou expulsé par lui. Souvent la mémoire des habitants, troublée par la souffrance et par le fracas de la conquête, répondait mal à ces sortes de demandes; souvent aussi le Normand qui voulait contester le droit de son compatriote, refusait de s'en tenir à la déposition de celte file jjopulare des vaincus. Dans ce cas, le seul moyen de terminer la dispute était le duel judiciaire entre les parties, ou le jugement devant la courolu roi.

Le toveer normand parle, en beaucoup d'endroits, d'envahissements injustes, de saisies, de prétentions injustes. C'est sans doute une chose bizarre que de voir le mot de justice écrit dans le registre d'expropriation de tout un peuple ; et l'on ne comprendrait point ce livre si l'on ne songeait à chaque phrase {\\x' héritage y signifie spolialion d'un Anglais; que tout Anglais dépouillé par un Normand prend dès lors le nom de prédécesseur du Normand ; qu'être juste, pour un Normand, c'est s'interdire de toucher au bien de l'Anglais tué ou chassé par un aulre, et que le contraire s'appelle injustice, comme le prouve le passage suivant : « Dans le comté de Bedford, Raoul Taille-Bois a injustement dessaisi « Neel de cinq hydes de terre, faisant notoirement partie de l'héritage « de son prédécesseur et dont la concubine de ce même Nccl occupe « encore une portion. »

Quelques Saxons dépossédés osèrent se présenter devant les commissaires de l'enquête pour faire leurs réclamations ; il y en eut même plusieurs d'enregistrées avec des termes de supplication humble que nul des Normands n'employait. Ces hommes se déclaraient pauvres et misérables; ils en appelaient à la clémence et à la miséricorde du roi. Ceux qui, après beaucoup de bassesses, parvinrentà conserver quelque mince partie de leurs héritages paternels, furent obligés de payer cette grâce par des services dégradants et bizarres, ou la rcçurcntau titre non moins humiliant d'aumône. Des fils sont inscrits dans le rôle comme tenant par aumône le bien de leurs pères. Des femmes libres gardent leur champ par aumône. Une autre femme reste en jouissance de la terre de son mari, à condition de nourrir les chiens du roi. Enfin une mère et son fils reçoivent en don leur ancien héritage, à condition de dire chaque jour des prières pour l'âme de Richard, fils du roi.

Ce Richard fils de Guillaume le Conquérant mourut en l'année 1081, froissé par son cheval contre un arbre dans le liou que les Normands appelaient la Forêt-Neuve. C'élail un espace de trenle milles, nouvellement planté d'arbres, entre Salisbury et la mer. Cette étendue de terre, avant d'être mise en bois, conlonail plus de soixante paroisses que le conquérant détruisit, et dont il chassa les habitants. On ne sait si la raison de cet acte singulier ne fut pas purement politique, et si Guillaume n'eut pas pour objet spécial d'assurer à ses recrues de Norman-

die un lieu de débarquement sûr, où nul ennemi saxonne put se rencontrer; ou bien si, comme le disent la plupart des anciennes histoires, il ne voulut que satisfaire sa passion et celle de ses deux fils pour la chasse. C'est à celtcpassion effrénée qu'on attribue aussi les règlements bizarres et cruels qu'il fit sur le port d'armes dans les forêts d'Angleterre; mais il y a lieu de penser que ces règlements eurent un motif plus sérieux, et furent dirigés contre les Anglais, qui, sous prétexte de chasse, pouvaient se donner des rendez-vous en armes. « Il ordonna, dit une chro- « nique contemporaine, que quiconque tuerait un cerf ou une biche eût ic les yeux crevés; la défense faite pour les cerfs s'étendit aux sangliers; « et il fît même des statuts pour que les lièvres fussent à l'abri de tout « péril. Ce roi aimait les bêtes sauvages comme s'il eût été leur père. » Ces lois, exécutées avec rigueur contre les Saxons, accrurent singulièrement leur misère ; car beaucoup d'entre eux n'avaient plus que la chasse pour unique moyen de subsistance. «Les pauvres murmurèrent, « ajoute la chronique citée plus haut, mais il ne tenait compte de leur « haine, et force leur était d'obéir sous peine de la vie. »

Guillaume comprit dans son domaine royal toutes les grandes forêts de l'Angleterre, lieux redoutables pour les conquérants, asiles de leurs derniers adversaires. Ces lois, que les historiens saxons ridiculisent en les montrant destinées à garantir la vie des lièvres, étaient une puissante sauvegarde de la vie des Normands ; et, afin que l'exécution en fût mieux assurée, la chasse dans les forêts royales devint un privilège dont la concession appartenait au roi seul, qui pouvait à son gré l'octroyer ou l'interdire. Plusieurs hauts personnages de race normande, plus sensibles à leur propre gêne qu'à l'intérêt de la conquête, s'irritèrent de cette loi exclusive. Mais, tant que l'esprit de nationalité se conserva parmi les vaincus, ce désir des Normands ne prévalut pas contre la volonté de leurs rois. Soutenus par l'instinct de la nécessité politique, les fils de Guillaume conservèrent aussi exclusivement que lui le privilège de chasse ; et ce ne fut qu'à l'époque où ce privilège cessa d'être nécessaire, que leurs successeurs se virent forcés de l'abdiquer, quelque regret qu'ils en eussent.

Alors, c'est-à-dire au xiii* siècle, les parcs des propriétaires normands ne furent plus compris dans l'étendue des forêts royales, et le seigneur de chaque domaine obtint la libre jouissance de ses bois; ses chiens ne furent plus soumis à la mutilation des jambes, et les forestiers, verdiers ou regardeurs roysaix ne rôdèrent plus sans cesse autour de sa maison pour le surprendre dans quelque délit de chasse et lui faire payer une grosse amende. Au contraire, la garantie de la loi royale pour la conservation du gibier de grande et de petite espèce s'étendit au profit des descendants des riches Normands ; et eux-mêmes curent des gardes-chasse pour tuer impunément le pauvre Anglais surpris en cm-

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