LIVRE VII
Depuis la mort de Guillaume le Conquérant jusqu'à la dernière conspiration générale des Anglais contre les Normands.
URANT son séjour en Normandie, dans les premiers mois de l'année 1087, le roi Guillaume s'occupa de terminer avec Philippe I", roi de France, une ancienne contestation. A la faveur des troubles qui suivirent la mort du duc Robert, le comté de Vexin, situé entre l'Epte et l'Oise, avait été démembré de la Normandie et réuni à la France. Guillaume se llattait de recouvrer sans guerre cette portion de son héritage; et, en attendant l'issue des négociations, il prenait du repos à Ptouen ; il gardait même le lit, d'après le conseil de ses médecins, qui tâchaient de réduire par une diète rigoureuse son excessif embonpoint. Croyant avoir peu de chose à craindre d'un homme absorbé dans de pareils soins, Philippe ne faisait aux réclamations du Normand que des réponses évasives ; et, de son côté, celui-ci semblait prendre le retard en patience. Mais un jour le roi de France s'avisa de dire en plaisantant avec ses amis : « Sur ma foi, le roi d'Angleterre est long à faire ses couches; il 0 y aura grande fête aux relevailles. » Ce propos rapporté à Guillaiime le piqua au point de lui faire tout oublier pour la vengeance. Il jura par ses plus grands serments, par la splendeur et la naissance de Dieu, d'aller faire ses relevailles à Notre-Dame de Paris, avec dix mille lances en guise de cierges.
En effet, reprenant tout à coup son activité, il assembla ses troupes, et, au mois de juillet, il entra en France par le territoire dont il revendiquait la possession. Les blés étaient encore dans les champs, et les arbres se chargeaient de fruits. Il ordonna que tout fût dévasté sur son passage, Qt fouler les moissons par la cavalerie, arracher les vignes et couper les arbres fruitiers, La première ville qu'il rencontra fut Mantessur-Seine ; on y mit le feu par son ordre, et lui-même, dans une espèce
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de rage destructive, se porta au milieu de l'incendie pour jouir de ce spectacle et encourager ses soldats.
Comme il galopait à travers les décombres, son cheval mit les deux pieds sur des charbons recouverts de cendre, s'abattit, et le blessa au ventre. L'agitation qu'il s'était donnée en courant et en criant, la chaleur du feu et de la saison rendirent sa blessure dangereuse ; on le transporta malade à Rouen, et de li dans un monastère hors des murs de la ville dont il ne pouvait supporter le bruit. Il languit durant si.x semaines, entouré de médecins et de prôtres, et son mal s'aggravant de plus en plus, il envoya de l'argent à Mantes pour rebâtir les églises qu'il avait incendiées ; il en envoya aussi aux couvents et aux pauvres de l'Angleterre, pour obtenir, dit un vieux poëte anglais, le pardon des vols qu'il avait commis. Il ordonna qu'on mît en liberté les Saxons et les Normands qu'il retenait dans ses prisons. Parmi les premiers étaient Morkar, Siward Beorn, etUlfnoth, frère du roi Harold, l'un de ces deux otages pour la délivrance desquels Harold fît son fatal voyage. Les Normands étaient Roger, ci-devant comte de Hereford, et Eudes, évêque de Baycux, frère maternel du roi Guillaume.
Guillaume, surnommé le Roux, et Henri, les deux plus jeunes fils du roi, ne quittaient point le chevet de son lit, attendant avec impatience qu'il dictât ses dernières volontés. Robert, l'aîné des trois, était absent depuis sa dernière querelle avec son père. C'était à lui que Guillaume, du consentement des chefs de Normandie, avait légué autrefois son titre de duc ; et, malgré la malédiction qu'il avait prononcée depuis contre Robert, il ne chercha point à le déshériter de ce titre que le vœu des Normands lui avait destiné. « Quant au royaume d'Angleterre, « dit-il, je ne le lègue en héritage à personne, parce que je ne l'ai point « reçu en héritage, mais acquis par la force et au prix du sang ; je le re (c mets entre les mains de Dieu ; me bornant à souhaiter que mon fils « Guillaume, qui m'a été soumis en toutes choses, l'obtienne, s'il plaît '• à Dieu, et y prospère. — Et moi, mon père, que me donnes-tu donc ".■' (( lui dit vivement Henri, le plus jeune des fils. — Je te donne, répondit « le roi, 5,000 livres d'argent de mon trésor. — Mais que ferai-je de cet « argent, si je n'ai ni terre ni demeure ? — Sois tranquille, mon fils, et (( aie confiance en Dieu ; soufl're que les aînés te précèdent ; ton temps « viendra après le leur. » Henri se relira aussitôt pour aller recevoir les 5,000 livres ; il les fil peser avec soin, cl se procuia un cofTre-fort bien l'erré cl muni de bonnes serrures. Guillaume le Roux partit en même temps pour se rendre en Angleterre, et s'y faire couronner roi.
Le 10 septembre, au lever du soleil, le roi Guillaume fut éveillé par un bruit de cloches, cl demanda ce que c'était ; on lui répondit que l'office de prime sonnait i\ l'église de Sainte-Marie. Il leva les mains en disant : « Je me recommande h madame Marie, la sainte mère de Dieu ; »
et presque aussitôt il expira. Ses métlccins et les autres assistants, qui avaient passé la nuit auprès de lui, le voyant mort, montèrent en hâte ;\ cheval et coururent veiller sur leurs biens. Les gens de service et les vassaux de moindre étage, après la fuite de leurs supérieurs, enlevèrent les armes, la vaisselle, les vêtements, le linge, tout le mobilier, et s'enfuirent de même, laissant le cadavre presque nu sur le plancher. Le corps du roi demeura ainsi abandonne pendant plusieurs heures ; car dans toute la ville de Rouen les hommes étaient devenus comme ivres, non pas de douleur, mais de crainte de l'avenir ; ils étaient, dit un vieil historien, aussi troublés que s'ils eussent vu une armée ennemie devant les portes de leur ville. Chacun sortait et courait au hasard, demandant conseil à sa femme, à ses amis, au premier venu ; on transportait, on achait tous ses meubles, ou l'on cherchait à les vendre à perte.
Enfin des gens de religion, clercs et moines, ayant repris leurs sens et recueilli leurs forces, arrangèrent une procession. Revêtus des habits de leur ordre, avec la croix, les cierges et les encensoirs, ils vinrent auprès du cadavre et prièrent pour l'âme du défunt. L'archevêque de Rouen, nommé Guillaume, ordonna que le corps du roi fût transporté à Caen, et enseveli dans la basilique de Saint-Étienne, premier martyr, qu il avait bâtie de son vivant. Mais ses fils, ses frères, tous ses parents s'étaient éloignés, aucun de ses officiers n'était présent ; pas un seul ne s'offrit pour avoir soin de ses obsèques, et ce fut un simple gentilhomme de la campagne, nommé Herluin, qui, par bon naturel et pour l'amour de Dieu, disent les historiens du temps, prit sur lui la peine et la dépense. Il fit venir à ses frais des ensevelisseurs et un chariot, transporta le cadavre jusqu'au bord de la Seine, et de là sur une barque, par la rivière et par mer, jusqu'à la ville de Caen. Gilbert, abbé de Saint-Étienne, avec tous ses religieux, vint à la rencontre du corps ; beaucoup de clercs et de laïques se joignirent à eux ; mais un incendie qui éclata subitement fit bientôt rompre le cortège, et courir au feu clercs et aiques. Les moines de Saint-Étienne restèrent seuls, et conduisirent le roi à l'église de leur couvent.
L'inhumation du grand chef, du fameux baron, comme disent les historiens de l'époque, ne s'acheva point sans de nouveaux incidents. Tous les évêques et abbés de la Normandie s'étaient rassemblés pour la cérémonie ; ils avaient fait préparer la fosse dans l'église, entre le chœur et l'autel ; la messe était achevée; on allait descendre le corps, lorsqu'un homme, sortant du milieu de la foule, dit à haute voix : c Clercs, évê- (( ques, ce terrain est à moi ; c'était l'emplacement de la maison de « mon père ; l'homme pour lequel vous priez me l'a pris de force pour (( y bâtir son église. Je n'ai point vendu ma terre, je ne l'ai point enga- <( gée, je ne l'ai point forfaite, je ne l'ai point donnée ; elle est de mon « droit, je la réclame. Au nom de Dieu, je défends que le corps du ra-