LIVRE VII
(I visscur y soit iilacé, el qu'on le couvre de ma glèbe. » L'homme qui parla ainsi se nommait Asselin, fils d'Arthur, et tous les assistants confirmôrent la vérité de ce qu'il avait dit. Les évt}ques le firent approcher, et, d'accord avec lui, payèrent soixante sous pour le lieu seul de la sépulture, s'engageant à le dédommager équitablement poiu- le reste du terrain. Le corps du roi était sans cercueil, revêtu de ses habits royaux; lorsqu'on voulut le placer dans la fosse, qui avait été bAlic en maçonnerie, elle se trouva trop étroite ; il fallut forcer le cadavre et il creva. On brûla de l'encens et des parfums en abondance ; mais ce fut inutilement ; le peuple se dispersa avec dégoût, et les prêtres eux-mCmes, précipitant la cérémonie, désertèrent bientôt l'église.
Guillaume le Roux, en chemin pour l'Angleterre, avait appris la mort de son père au port de Wissant, près de Calais. Il se hâta d'arriver à Winchester, lieu de dépôt du trésor royal, et gagnant par des promesses (juillaume de Pont-de-l'Arche, gardien du trésor, il en reçut les clefs. 11 le fit inventorier et peser avec soin, et y trouva 60,000 livres d'argent fin avec beaucoup d'or et de pierres précieuses. Ensuite il fit assembler tous ceux des hauts barons normands qui se trouvaient en Angleterre, leur annonça la mort du Conquérant, fut choisi roi par eux, et sacré par l'archevêque Lanfranc dans la cathédrale de "Winchester, pendant que les h^cigneurs restés en Normandie tenaient conseil sur la succession. Beaucoup d'entre eux souhaitaient que les deux pays n'eussent qu'un seul et même gouvernement ; ils voulaient donner la royauté au duc Robert, qui était revenu d'exil ;mais l'activité de Guillaume les piévint.
Son premier acte d'autorité royale fut d'emprisonner de nouveau les Saxons Ulfnoth, Morkar et Siward Beorn, que son père avait rendus i\ la liberté ; puis il tira du trésor une grande quantité d'or et d'argent qu'il fit remettre à Othon l'orfèvre, avec ordre d'en fabriquer des ornements pour la tombe de cjclui qu'il avait abandonné à son lit de mort. Le nom de l'orfèvre Othon mérite d être placé dans cette histoire, parce que le registre territorial de la conquête le cite comme un des grands propriétaires nouvellement créés. Peut-être avait-il été le banquier de l'invasion, et avait-il avancé une partie des frais sur hypothèque de terres anglaises ; on peut le croire, car les orfèvres, au moyen âge, étaient en même temps banquiers; peut-être avait-il fait simplement des spéculations commerciales sur les domaines acquis par la lance et l'épée, et donné aux gens d'armes errants, espèce d'hommes commune dans ce siècle, de l'or en échange de leurs terres.
Une sorte de concours littéraire s'ouvrit alors entre les versificateurs latins d'Angleterre et de Normandie pour l't'pitaphe qui devait être gravée sur le tombeau du roi défunt, et ce fut Thomas, l'archevêque d'York, (pii en renvporla l'honneur. Plusieurs pièces de vers et de prose
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à la louange du conquérant nous ont été conservées, et parmi les éloges que lui donnèrent les clercs et les littérateurs du siècle, il y en a d'assez bizarres : « Nation anglaise, s'écrie l'un d'entre eux, pourquoi as-tu « troublé le repos de ce prince ami de la vertu ? — 0 Angleterre, dit un « autre, tu l'aurais chéri, tu l'aurais estimé au plus haut degré, sans ta « folie et la malice. — Son règne fut pacifique, dit un troisième, et son « âme bienfaisante. » Il ne nous reste rien des épitaphes que lui fit de vive voix le peuple vaincu, à moins qu'on ne regarde comme un exemple des exclamations populaires qu'excita sa mort, ces vers d'un poëte anglais du xiu^ siècle : « Les jours du roi Guillaume furent des jours de « souffrance, et beaucoup d'hommes trouvèrent sa vie trop longue. »
Cependant, les barons anglornormands qui n'avaient point concouru à l'élection de Guillaume le Roux repassèrent la mer, courroucés contre lui de ce qu'il était devenu roi sans leur aveu ; ils résolurent de le déposer et de mettre à sa place son frère aîné, Robert, duc de Normandie. A la tète de ce parti figuraient Eudes de Bayeux, frère du Conquérant, nouvellement sorti de prison, et beaucoup de riches Normands on Français de l'Angleterre, comme s'exprime la chronique saxonne. Le roi Roux (car c'est ainsi que les histoires du temps le nomment), voyant que ses compatriotes conspiraient contre lui, appela à son aide les hommes de race anglaise, les engageant à le soutenir par l'espoir d'un peu de soulagement. Il convoqua auprès de lui plusieurs de ceux que le souvenir de leur puissance passée faisait encore regarder par la nation anglo-saxonne comme ses chefs naturels ; il leur promit les meilleures lois qu'ils voulussent choisir, les meilleures qui eussent jamais été observées dans le pays ; il leur rendit le droit de porter des armes, et la jouissance des forêts ; il arrêta la levée des tailles et de tous les tributs odieux ; mais tout cela ne dura guère, disent les annales contemporaines.
Pour ces concessions de quelques jours, et peut-être aussi par un désir secret d'en venir aux mains avec des Normands, les chefs saxons consentirent à défendre la cause du roi, et firent publier en leur nom et au sien l'ancienne proclamation de guerre, celle qui faisait lever autrefois tout Anglais en état de porter les armes: « Que celui qui n'est « pas un homme de rien, soit dans les villes, soit hors des villes, quitte « sa maison et vienne. » Trente mille Saxons se rendirent au lieu assigné, reçurent des armes et s'enrôlèrent sous la bannière du roi. Ils étaient presque tous fantassins ; Guillaume les conduisit en grande hâte avec sa cavalerie, composée de Normands, vers la ville maritime de Rochester, où s'étaient fortifiés l'évêque Eudes et les autres chefs des opposants, attendant l'arrivée du duc Robert pour marcher sur Canterbury et sur Londres.
Il paraît que les Saxons de l'armée royale montrèrent une grande