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mais il ne put s'en rendre maître. Après des efforts inutiles, le roi fil construire vis-à-vis de Bamborough un fort de bois qu'il appela dans son langage normand Malveisin, ou mauvais voisin, y laissa une garnison, et reprit sa route vers le sud. Les gardiens de la nouvelle forteresse surprirent Robert dans une sortie, le blessèrent et le firent prisonnier. 11 fut condamné à une prison perpétuelle, et ses complices furent bannis d'Angleterre.
Les biens de ces bannis, dans les villes et hors des villes, restèrent quelque temps sans maître et sans culture. Il paraît que les favoris du roi les laissèrent en friche, après en avoir enlevé tout ce qui avait quelque valeur, se souciant peu d'une possession que son origine cl l'incertitude des événements politiques rendaient trop précaire. De leur côté, les officiers royaux, pour que l'échiquier ne perdît rien de ses revenus, continuèrent de lever, sur la ville ou le canton dont les biens vacants dépendaient, la totalité de l'impôt territorial, et cette surcharge tomba spécialement sur les hommes de race anglaise. Le peuple de Colchcster, suivant un ancien récit, rendit de grandes actions de grâces à Eudes, fils d'Hubert, vicomte ou gouverneur de la ville, qui avait pris sous son nom les terres des Normands déshérités, et consenti à satisfaire, pour ces terres, aux demandes du fisc. Si l'on en croit le même récit, le Normand Eudes se faisait aimer des habitants de Colchcster par son adminislration équitable et modérée. C'est le seul chef imposé aux Anglais par la puissance étrangère, dont l'histoire porte un semblable témoignage.
Cette exception à la loi de la conquête ne s'étendait guère au delà d'iuie seule ville; partout ailleurs les choses suivaient leur cours, et les officiers royaux étaient pires que des voleurs, ce sont les paroles mêmes des chroniques; ils pillaient sans miséricorde les greniers des laboureurs et les magasins des marchands. A Oxford commandait Robert d'Ouilly, qui n'épargnait ni pauvres ni riches; dans le nord Odineau d'Omfrcvillc saisissait les biens des Anglais de son voisinage, afin de les contraindre à venir tailler et voiturer des pierres pour la construction de son château. Près de Londres, le roi levait aussi par force des troupes d'hommes pour construire une nouvelle enceinte à la tour du Conquérant, un pont sur la Tamise, et à l'ouest de la cité un palais ou une cour d'audiences pour les assemblées de ses barons. « Les provinces aux- (( quelles ces travaux échurent, dit une chronique saxonne, furent cruel- (1 lement tourmentées ; chaque année qui s'écoulait était pcsanle el (( pleine de douleurs, à cause des vexations sans nombre et des tributs a multipliés. »
Des historiens moins laconiques nous ont transmis quelques détails sur ces douleurs ci ces tourments que soudVait la nation subjuguée. Partout où le roi passait dans ses courses à travers l'Angleterre, les gcnset ses
soldats de sa suite avaient coutume de ravager le pays. Lorsqu'ils ne pouvaient consommer en totalité les denrées de diverse nature qu'ils trouvaient dans les maisons des Anglais, ils les faisaient porter au marché voisin par le propriétaire lui-même, et l'obligeaient de les vendre à leur profit. D'autres fois ils les brûlaient par passe-temps, ou, si c'était quelque boisson, ils en lavaient les pieds de leurs chevaux. « Les mauvais traitements qu'ils se permettaient contre les pères de (( famille, leurs outrages envers les femmes et les filles, ajoute le nar- « rateur contemporain, feraient honte à raconter : aussi, au premier « bruit de l'approche du roi, chacun s'enfuyait de sa demeure, et se « retirait, avec tout ce qu'il pouvait sauver, au fond des forôts ou dans « les lieux déserts. »
Cinquante Saxons qui, par des hasards heureux, et peut-être par un peu de lâcheté politique, étaient parvenus à conserver quelques débris de leur ancienne fortune, furent accusés, soit faussement, soit avec raison, d'avoir chassé dans les forets royales, et d'avoir tué, pris et mangé des cerfs : tels étaient les termes de Taccusation criminelle intentée contre eux. Ils nièrent, et les juges normands leur infligèrent l'épreuve du fer rouge, que les anciennes lois anglaises n'ordonnaient que du consentement et à la demande de l'accusé. « Au jour fixé, dit « un témoin oculaire, tous subirent cette sentence sans miséricorde. « C'était chose pitoyable à voir ; mais Dieu, en préservant leurs mains « de toute brûlure, montra clairement leur innocence et la malice de « leurs persécuteurs. » Quand on vint rapporter au roi Guillaume qu'après trois jours les mains des accusés avaient paru intactes : « Qu'estce ce que cela fait? répondit-il; Dieu n'est pas bon juge de ces choses ; « c'est moi que de telles affaires regardent, et qui dois juger celle- -ci. » L'historien garde le silence sur ce nouveau jugement et sur le sort des malheureux Anglais, qu'aucune fraude pieuse ne devait plus sauver.
Les Saxons, poursuivis par Guillaume le Roux pour les transgressions aux lois de chasse, encore plus vivement que par son père, n'avaient d'autre vengeance que de l'appeler, par dérision, gardien de bois et berger de bêtes fauves, et de répandre des contes sinistres sur ces forêts, où nul homme de race anglaise ne pouvait entrer armé sans péril de mort. On disait que le diable, sous des formes horribles, y apparaissait aux Normands, et leur parlait du sort épouvantable qu'il réservait au roi et à ses conseillers. Cette superstition populaire fut accréditée par le singulier hasard qui rendit fatale à la race du Conquérant la chasse dans les forêts de l'Angleterre, et surtout dans la forêt Neuve. En l'année 1081, Richard, fils aîné de Guillaume le Bâtard, s'y était blessé mortellement; dans le mois de mai de l'année 1100, Richard, fils du duc Robert et le neveu du roi Guillaume le Roux, y fut tué d'un coup
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de flèche tiré par imprudence ; et, chose bizarre, ce roi y péril aussi de la même mort, dans le mois de juillet de la même année.
Le matin de son dernier jour, il fit un grand repas avec ses amis dans le château de Winchester, et se prépara ensuite à la chasse projetée. Pendant qu'il nouait sa chaussure, en badinant avec ses convives, un ouvrier lui présenta six flèches neuves ; il les examina, en loua le travail, en prit quatre pour lui, et donna les deux autres à Gaultier Tirel, en disant : " Il faut de bonnes armes à qui tire de bons coups. » Gaultier Tirel était un Français qui avait de riches possessions dans le pays de Poix et dans le Ponthieu ; c'était l'ami le plus familier du roi et son compagnon assidu. Au moment du départ entra un moine du couvent de Saint-Pierre, à Glocester, qui remit à Guillaume des dépêches de son abbé. Cet abbé. Normand de naissance, et appelé Serlon, mandait avec inquiétude qu'un de ses religieux (probablement de race anglaise) avait eu dans son sommeil une vision de mauvais augure ; qu'il avait vu Jésus-Christ assis sur un trône, et à ses pieds une femme qui le suppliait, en disant : « Sauveur du monde, regarde en pitié ton peuple, « gémissant sous le joug de Guillaume ! » En entendant ce message, le roi rit aux éclats : « Est-ce qu'ils me prennent pour un Anglais, dit-il, ce avec leurs songes? me croient-ils un do ces fous qui abandonnent « leur chemin ou leurs affaires parce qu'une vieille rêve ou éternue? « Allons, Gaultier de Poix, à cheval ! »
Henri, frère du roi, Guillaume de Breteuil, et plusieurs autres seigneurs, l'accompagnèrent à la forêt : les chasseurs se dispersèrent ; mais Gaultier Tirel resta auprès de lui, et leurs chiens chassèrent ensemble. Tous deux se tenaient à leur poste, vis-à-vis l'un de l'autre, la flèche sur l'arbalète et le doigt sur la détente, lorsqu'un grand cerf, traqué par les batteurs, s'avança entre le roi et son ami, Guillaume tira ; mais, la corde de son arbalète se brisant la flèche ne partit pas, et le cerf, étonné du bruit, s'arrêta, regardant de tous côtés. Le roi fit signe à son compagnon de tirer; mais celui-ci n'en fit rien, soit qu'il ne vît pas le cerf, soit qu'il ne comprît pas les signes. Alors Guillaume impatienté cria tout haut : « Tire, Gaultier, tire donc, de par le diable ! » Et au même instant une flèche, soit celle de Gaultier, soit une autre, vint le frapper dans la poitrine ; il tomba sans prononcer un mot, cl expira. Gaultier Tirel courut à lui ; mais, le trouvant sans haleine, il remonta à cheval, galopa vers la côte, passa en Normandie, et de là sur les terres de France.
Au premier bruit de la mort du roi, tous ceux qui assistaient à la chasse quittèrent en hâte la forêt pour courir à leurs affaires. Son frère Henri se dirigea vers "Winchester et vers le trésor royal ; et le cadavre de Guillaume le Roux resta par terre, abandonné comme autrefois celui du Conquérant. Des charbonniers, qui le trouvèrent traversé de la flèche, le
mirent sur leur voiture, enveloppé de vieux linges à travers lesquels le sang dégoutta sur toute la route. C'est ainsi que les restes du second roi normand s'acheminèrent vers le château de Winchester, où Henri était déjà arrivé et demandait impérieusement les clefs du trésor royal. Pendant que les gardiens hésitaient, Guillaume de Breteuil, venant de la forôt Neuve, accourut, hors d'haleine, pour s'opposer à cette demande : « Toi et moi, dit-il à Henri, nous devons nous souvenir loyale- « ment de la foi que nous avons promise au duc Robert, ton frère : il a « reçu notre serment d'hommage ; absent comme présent, il y a droit, » Une querelle violente s'engagea ; Henri mit l'épée à la main ; et bientôt, avec l'aide de la foule qui s'assemblait, il s'empara du trésor et des ornements royaux.
H était vrai, en effet, qu'aux termes du traité de paix conclu entre Guillaume et le duc Robert, et juré par tous les barons anglo-normands, la royauté était dévolue au duc ; mais il se trouvait alors loin de l'Angleterre et de la Normandie. Les exhortations du pape Urbain H à tous les chrétiens, pour les engager à reconquérir la Terre-Sainte, avaient agi vivement sur son esprit aventureux. Il était parti, des premiers, dans cette grande levée en masse, faite, aux cris de Dieu le veut, en l'année 1096; et, trois ans après, il avait atteint le but de son pèlerinage par la prise de Jérusalem. Lorsque arriva la mort de son frère Guillaume, Robert était en route pour la Normandie ; mais, ne se doutant point de ce que le retara devait lui faire perdre, il s'arrêta longtemps, par amour pour une femme, à la cour d'un des seigneurs normands établis en Italie. Pris ainsi au dépourvu et manquant de chef, ses partisans ne purent tenir contre ceux de Henri. Ce dernier, maître du trésor, vint à Londres, où les principaux d'entre les Normands se réunirent ; et, trois jours après la mort de son frère, il fut élu roi par eux, et couronné solennellement. Les prélats le favorisèrent, parce qu'il les aimait beaucoup, eux et la littérature du temps, ce qui lui faisait donner, en langue normande, le surnom de Clerc ou de Beau-Clerc. On dit même que les Saxons le préféraient à son compétiteur, parce qu'il était né et avait été élevé en Angleterre. Il promit à son couronnement d'observer les bonnes lois du roi Edward ; mais il déclara qu'il voulait conserver, comme son père, la jouissance exclusive des forêts.
Le roi Henri, premier du nom, n'avait dans le caractère ni les mêmes défauts, ni les mêmes qualités que son frère aîné Robert. Autant celui-ci était léger, fantasque, et en même temps généreux et loyal, autant l'autre avait d'aptitude aux affaires et de penchant à la dissimulation. Malgré la facilité de son avènement au trône, il jugea prudent de ne point s'endormir sur la foi de ceux qui l'avaient élu, La fidélité des Anglo-Normands lui était suspecte ; il résolut de se créer en Angleterre une force indépendante de la leur, et d'exciter à son profit le patrio-
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tisme des Saxons. Il tendit la main à ces pauvres vaincus, qu'on flattait au jour du péril, et que le lendemain on écrasait ; il convoqua les principaux d'entre eux, et leur tint le discours suivant :
(( Mes amis et féaux, natifs de ce pays, où je suis né, vous savez que « mon frère en veut à mon royaume. C'est un homme orgueilleux, et « qui ne peut vivre en repos ; il vous méprise manifestement, vous « traite de lâches et de gloutons, et ne désire que vous fouler aux « pieds. Mais moi, comme un roi doux et pacifique, je me propose de (i vous maintenir dans vos anciennes libertés, et de vous gouverner d'ace près vos propres conseils, avec modération et sagesse. J'en ferai, si « vous le demandez, un écrit signé de ma main, et je le confirmerai par « serment. Tenez donc ferme pour moi ; car si la bravoure des Anglais « me seconde, je ne crains plus les folles menaces des Normands. »
L'écrit promis par le roi aux Anglais, ou, pour parler le langage du siècle, sa charte royale, fut en effet dressé. On en fit autant de copies qu'il y avait de comtés normands en Angleterre, et, pour qu'elle parût plus solennelle, on y appliqua un sceau neuf, fabriqué pour cet usage. Les exemplaires furent déposés dans la principale église de chaque province; mais ils n'y restèrent pas longtemps; tous furent enlevés quand le roi se rétracta, et, selon l'expression d'un ancien historien, faussa imprudemment sa parole. 11 n'en resta que trois copies qui par hasard échappèrent : une à Canterbury, une à York, et l'autre à Saint-Alban.
La même politique qui fit faire à Henri I" cette démarche auprès des Anglais lui en inspira une autre plus décisive ; c'était de prendre pour épouse une femme de race anglo-saxonne. Il y avait alors en Angleterre une fille orpheline de Malcolm, roi d'Ecosse, et de Marguerite, sœur du roi Edgar. Elle se nommait Édithe, et elle avait été élevée à l'abbaye de Ilumsey, dans la province de Hauts, sous la tutelle d'une autre sœur d'Edgar, appelée Christine, qui, après s'être réfugiée en Ecosse avec son frère, avait pris le voile de religieuse en l'année 1086. Gomme fille de roi, plusieurs des hauts barons normands avaient recherché en mariage la nièce d'Edgar : elle fut demandée au roi Guillaume le Roux par Alain le Breton, seigneur du château de Richemont, dans la province d'York ; mais Alain mourut avant que le roi lui eût octroyé la jeune fille. Guillaume de Garenne, comte de Surrey, la désira ensuite ; mais le mariage n'eut pas lieu, on ne sait par quel empêchement. Ce fut elle que les plus habiles conseillers du roi Henri lui proposèrent comme épouse, afin de gagner, par ce moj'en, l'appui de toute la race anglosaxonne contre Robert et ses partisans.
De leur côté, beaucoup d'Anglais concevaient l'espoir frivole de voir revenir les anciens temps saxons lorsque la petite-fille des rois saxons porterait la couronne. Ceux qui avaient quelques relations avec la famille d'Édithe se rendirent auprès d'elle, et la prièrent avec instance
de ne point se refuser à ce mariage. Elle montra beaucoup de répugnance, on ne sait précisément par quel motif ; mais les solliciteurs ne se rebutèrent point, et Tobsédèrent tellement, dit un ancien auteur, qu'elle céda par lassitude et à contre-cœur. « Noble et gracieuse femme, « lui disaient-ils, si tu voulais, tu retirerais du néant l'antique honneur « de l'Angleterre; tu serais un signe d'alliance, un gage de réconcilia- « tion ; mais si tu t'obstines dans ton refus, la haine sera éternelle entre « les deux races, et le sang ne cessera point de couler. »
Dès que la nièce d'Edgar eut accordé son consentement, on la fit changer de nom, et, au lieu d'Édithe, on l'appela Mathilde, ce qui sonnait mieux à l'oreille des Normands. Cette précaution d'ailleurs n'était pas la seule nécessaire ; car il s'éleva un grand parti contre le mariage ; il se composait principalement des amis secrets du duc Robert, auxquels se joignirent beaucoup de gens qui, par orgueil national, trouvaient indigne qu'une femme saxonne devînt la reine des conquérants de l'Angleterre. Leur malveillance suscita des obstacles imprévus ; ils prétendirent que Mathilde, élevée depuis son enfance dans un monastère, avait été vouée à Dieu par ses parents : le bruit courut qu'on l'avait vue publiquement porter le voile ; et ce bruit fit suspendre la célébration du mariage, à la grande joie de ceux qui y étaient contraires.
Il y avait alors à la place de Lanfranc, dans l'archevêché de Canterbury, un moine du Bec, nommé Anselme, homme de science et de vertu, dont les écrivains du temps rendent cet honorable témoignage que les Anglais indigènes l'aimaient comme s'il eût été l'un d'entre eux. Anselme était venu par hasard en Angleterre, sous le règne du premier Guillaume, dans le temps où Lanfranc, voulant détruire la réputation des saints de race anglaise, attaquait avec acharnement la sainteté de l'archevêque Elfeg, assassiné jadis par les Danois. Tout préoccupé de son projet, le primat entretint le moine normand de l'histoire du Saxon Elfeg, et de ce qu'il appelait son prétendu martyre, d Pour moi, " lui répondit Anselme, je crois cet homme martyr et vraiment martyr ; t( car il aima mieux mourir que de faire tort à son pays. Il est mort (( pour la justice, comme Jean pour la vérité, et tous deux pareillement (( pour le Christ, qui est la vérité et la justice. »
Devenu à son tour primat, sous Guillaume le Roux, Anselme persista dans l'esprit d'équité qui lui avait inspiré cette réponse, et dans sa bienveillance pour les Anglais. Il fut l'un des plus zélés partisans du mariage que souhaitaient ceux-ci ; mais, quand il vint à apprendre les bruits qui se répandaient sur le compte de la nièce d'Edgar, il déclara que rien ne saurait le déterminer à enlever à Dieu celle qui était son épouse, pour l'unir à un époux charnel. Désirant pourtant s'assurer de la vérité, il interrogea Mathilde, et elle nia qu'elle eût jamais été vouée à Dieu, elle nia même qu'elle eût jamais porté le voile de son plein gré, et offrit