‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 92 sur 155 · LIVRE Vil · texte numérisé non relu

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bieurs autres barons anglo-normands tinrent une grande assemblée dans la province de Leicester; ils y firent comparaître un grand nombre de Saxons, accuses d'avoir l'ait le brigandage, c'est-à-dire la guerre de parti, qui avait succédé à la défense régulière contre le pouvoir étranger. Quarante-quatre qu'on accusait de vol à main armée lurent condamnés à la peine de mort, et six autres à la perte des yeux par le juge Basset et ses assesseurs. « Des personnes dignes de foi, dit la chronique con- « temporaine, attestent que la plupart moururent injustement; mais <( Dieu qui voit tout, sait que son malheureux peuple est opprimé contre « toute justice; d'abord on le dépouille de ses biens, et ensuite on lui (( Ole la vie. Cette année fut dure à passer; quiconque possédait quel- (I que peu de chose en fut privé par les taillages et par les arrêts (( des puissants ; quiconque n'avait rien périt de faim. »

Un fait arrivé quelque temps auparavant peut éclaircir en partie ce que la chronique entend par ces arrêts qui dépouillaient de tout les n)alheureux Saxons. Dans la seizième année du règne de Henri 1", un homme appelé Brihtstan, habitant de la province de Huntingdon, voulut se donner, avec ce qu'il possédait, au monastère de Saint-Ethelride. Robert Malartais, prévôt normand du canton, s'imagina que l'Anglais ne songeait à se faire moine que pour échapper au châtiment de quelque délit secret contre l'autorité étrangère, et il l'accusa, apparemment à tout hasard, d'avoir trouvé un trésor et de se l'être approprié. C'était un attentat aux droits du roi ; car les rois normands se prétendaient possesseurs-nés de toute somme d'argent trouvée sous terre. Malartais défendit, de par le roi, aux moines de Saint-Ethelride de recevoir Brihtstan dans leur maison ; puis il fit saisir le Saxon et sa femme, et les envoya devant le justicier Raoul Basset, à Huntingdon. L'accusé nia le délit qu'on lui imputait; mais les Normands le traitèrent de menteur, le raillèrent sur sa petite taille et sa corpulence excessive, et, après beaucoup d'insultes, rendirent une sentence qui l'adjugeait au roi, lui et tout ce qu'il possédait. Aussitôt après le jugement, ils exigèrent de l'Anglais une déclaration de ses biens meubles et immeubles, ainsi que du nom de ses débiteurs. Brihtstan la fit ; mais les juges, peu satisfaits du compte, lui répétèrent plusieurs fois qu'il mentait impudenmient. Le Saxon répondit dans sa langue : « Mes seigneurs. Dieu sait que je dis vrai; » il répétait patiemment ces mots, dit Ihistorien, sans ajouter autre chose. On contraignit sa femme à livrer quinze sous et deux anneaux qu'elle portait sur elle, et à jurer qu'elle ne retenait rien. Ensuite le condamné fut conduit, pieds et poings liés, à Londres, jeté dans une prison obscure, et chargé de chaînes de fer, dont le poids surpassasses forces.

Le jugement du Saxon Brihtstan fut rendu, selon le témoignage de l'ancien historien, dans l'assemblée de justice, ou, comme parlaient les

Normands, dans la cour du comté de Huntingdon. A ces cours, où se jugeaient toutes les causes, à l'exception de celles des hauts barons, réservées pour le palais du roi, présidait le vicomte de la province, que les Anglais appelaient shérif, ou un juge de tournée, v^n justicier errant, comme on s'exprimait en langue normande. A la cour du comté siégeaient, comme juges, les possesseurs des terres libres, ceux que les Normands appelaient francs tenants, et que les indigènes appelaient franidings, joignant à l'adjectif français une terminaison saxonne. La cour du comté, comme celle du roi, avait des sessions périodiques, cl ceux qui manquaient de s'y rendre payaient une certaine amende pour avoir, comme disent les actes du temps, laissé la justice sans jugement. Nul n'avait le droit d'y venir siéger, s'il ne portait l'épée et le baudrier, signes de la liberté normande, et si, de plus, il ne parlait français. On s'y rendait ceint de l'épée, et cet appareil obligé servait à en écarter les Saxons, ou, suivant le langage des anciens actes, les villains, les habitants des hameaux, et toutes gens d'ignoble et basse espèce. La langue française était, pour ainsi dire, le critérium auquel on distinguait les personnes ayant capacité pour être juges ; et même il y avait des cas de procédure où le témoignage d'un homme ignorant l'idiome des vainqueurs, et trahissant par là sa descendance anglaise, n'était point regardé comme valable. C'est ce que prouve un fait postérieur de plus de soixante années au temps où nous sommes parvenus. En H91, dans une contestation où l'abbé de Croyland était intéressé, quatre personnes témoignèrent contre lui ; c'étaient Godefrjy de Thurleby, Gaultier Leroux de Hamneby, Guillaume, fils d'Alfred, et Gilbert de Bennington. « On inscrivit, dit l'ancien historien, le faux témoignage qu'ils (I portèrent, et l'on ne voulut point inscrire la vérité que l'abbé disait; (( mais tous les assistants croyaient encore que le jugement lui serait « favorable, parce que les quatre témoins n'avaient point de lief de « chevalier, n'étaient point ceints de l'épée, et que même l'un d'entre « eux ne parlait pas français. »

Des deux seuls enfants légitimes du roi Henri, il lui restait encore Mathilde , épouse de Henri V, empereur d'Allemagne. Elle devint veuve en l'année 1126, et retourna auprès de son père ; malgré son veuvage, les Normands continuaient de la surnommer par honneur Vemperesse, c'est-à-dire l'impératrice. Aux fêtes de Noël, Henri tint sa cour, en grande pompe, dans les salles du château de Windsor, et tous les seigneurs normands des deux pays, rassemblés à son invitation, promirent fidélité à Mathilde, tant pour le duché de Normandie que pour le royaume d'Angleterre, jurant de lui obéir comme à son père, après le mort de son père. Le premier qui prêta ce serment fut Etienne, fils du comte de Blois et d'Adèle, fille de Guillaume le Conquérant, l'un des amis les plus intimes et presque le favori du roi..Dans la même année

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Foulqties, comte d'Anjou, suivant le nouvel enthousiasme du siècle, se fit ce qu'on appelait soldat du Christ, marqua dune croix sa cotte d'armes, et partit pour Jérusalem. Dans l'incertitude de son retour, il remit le comté à son fils Geoffroy, surnommé Plante-Genest, à cause de l'habitude qu'il avait de mettre, en guise de plume, une branche de genêt fleuri à son chaperon.

Le roi Henri se prit de grande amitié pour son jeune voisin, le comte Geoffroy d'Anjou, à cause de sa bonne mine, de l'élégance de ses manières et de sa réputation de courage ; il voulut même devenir son parrain en chevalerie, et faire à ses frais, à Rouen, la cérémonie de la réception de Geoffroy dans cette haute classe militaire. Après le bain, où, suivant l'usage, on plongea le nouveau chevalier, Henri lui donna, comme à son fils d'armes, un cheval d'Espagne, une cotte et des chausses de mailles à l'épreuve de la lance et du trait, des éperons d'or, un écu orné de figures de lion en or, un heaume enrichi de pierreries, une lance de frêne avec un fer de Poitiers, et une épée dont la lame était d'une trempe si parfaite qu'elle passait pour un ouvrage de Waland, l'artiste fabuleux des vieilles traditions du Nord. L'amitié du roi d'Angleterre ne se borna pas à ces témoignages, et il résolut de marier en secondes noces au comte d'Anjou sa fille Mathilde, Vemperesse. Cette union fut conclue, mais sans l'aveu préalable des seigneurs de Normandie et d'Angleterre, circonstance qui eut des suites fâcheuses pour la fortune des deux époux. Leurs noces se firent aux octaves de la Pentecôte, dans l'année 1 127, et les fêtes se prolongèrent durant trois semaines. Le premier jour, des hérauts en grand costume parcoururent les places et les rues de Rouen, criant, à chaque carrefour, cette bizarre proclamation : « De par le roi Henri, que nul homme ici présent, habi- <( tant ou étranger, riche ou pauvre, noble ou vilain, ne soit si hardi '< que de se dérober aux réjouissances royales ; car quiconque ne « prendra point sa part des divertissements et des jeux sera coupable (( d'offense envers son seigneur le roi. »

Du mariage de Mathilde, fille de Henri P', avec Geoffroy Plante- Genest, naquit, en l'année 1133, un fils qui fut appelé Henri, comme son aïeul, et que les Normands surnommèrent Filz emperesse^ c'est-àdire fils de l'impératrice, pour le distinguer de l'aïeul, qu'ils surnommaient Filz-Guilkntme-Conquéreur. A la naissance de son p(>tit-fils, le roi normand convoqua encore une fois ses barons d'Angleterre et de Normandie, et les retjuit de reconnaître, pour ses successeurs, les enfants de sa fille, après lui et après elle; ils y consentirent en apparence et le jurèrent. Le roi mourut deux ans après, en Normandie, croyant laisser sans contestation la couronne à sa fille et à son petit-fils ; mais il en arriva tout autrement. Au premier bruit de sa mort. Etienne de Blois, son neveu, fit voile en grande hâte pour l'Angleterre, où il fut

élu roi par les prélats, les comtes et les barons qui avaient juré de donner la royauté à Mathilde. L'cveque de Salisbury déclara que ce serment était nul, parce que le roi avait marié sa fille sans le consentement des seigneurs; d'autres dirent qu'il serait honteux pour tant de nobles chevaliers d'être sous les ordres d'une femme. L'élection à'Étienne fut solcnnisce par la bénédiction du primat de Canterbury, et, ce qui était important dans ce siècle, approuvée par une lettre du pape Innocent II. « Nous avons appris, disait le pontife au nouveau roi, H que tu as été élu par le vœu commun et le consentement unanime, « tant des seigneurs que du peuple, et que tu as été sacré par les prélats « du royaume. Considérant que les suffrages d'un si grand nombre « d'hommes n'ont pu se réunir sur ta personne sans une coopération (( spéciale de la grâce divine, et que, d'ailleurs, tu es parent du dernier (! roi au plus proche degré, nous tenons pour agréable tout ce qui a été a fait à ton égard, et t'adoptons spécialement, d'affection paternelle, « pour fils du bienheureux apôtre Pierre et de la sainte église romaine. » Etienne de Blois était très-populaire auprès des Anglo-Normands, à cause de sa bravoure éprouvée et de son humeur affable et libérale. Il promit, en recevant la couronne, de rendre à chacun de ses barons la jouissance libre des forêts que s'était appropriées le roi Henri, à l'exemple des deux Guillaume. Les premiers temps du nouveau règne furent paisibles et heureux, du moins pour la race normande. Le roi était prodigue et magnifique, il donna beaucoup à ceux qui lentouraient ; il puisa largement dans le trésor que le Conquérant avait amassé, et que ses deux successeurs avaient encore accru. Il aliéna ou distribua en fiefs les terres que Guillaume avait réservées pour sa part de conquête, et qu'on appelait le domaine royal ; il créa des comtes et des gouverneurs indépendants, dans des lieux administrés jusque-là, pour le profit du roi seul, par les préposés royaux. Geoffroy d'Anjou, mari de Mathilde, s'engagea à rester en paix avec lui, moyennant une pension de cinq mille marcs ; et Robert de Glocester, fils naturel du dernier roi, qui d'abord avait manifesté l'intention de faire valoir les droits de sa sœur, prêta entre les mains d'Etienne le serment de foi et d'hommage.

Mais ce calme ne dura guère; et, vers l'année 1137, plusieurs jeunes barons et chevaliers, qui avaient inutilement demandé au nouveau roi une part de ses domaines et de ses châteaux, commencèrent à s'en emparer à main armée. Hugues Bigot saisit le fort de Norwich ; un certain Robert prit celui de Badington : le roi se les fît rendre ; mais l'esprit d'opposition s'accrut sans relâche du moment qu'il eut éclaté. Le fils bâtard du roi Henri rompit subitement la paix qu'il avait jurée à Etienne ; il lui envoya de Normandie un message pour le défier et lui dire qu'il renonçait à son hommage, (c Ce qui excita Robert à prendre

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« ce parti, dit un auteur conleniporain, ce l'urenl les réponses de plu- « sieurs hommes de religion qu'il consulta, cl surtout un décret du <( pape, qui lui enjoignait d'obéir au serment qu'il avait prêté à Ma- « thilde, sa sœur, eri présence de leur père. » Ainsi se trouvait annulé le bref du môme pape en faveur du roi Etienne ; cl la guerre seule pouvait décider entre les deux compétiteurs. Les mécontents, encouragés par la défection du fils du dernier roi, furent en éveil par toute l'Angieterre, et se préparèrent au combat. «Ils m'ont fait roi, disait Etienne, K et à présent ils m'abandonnent ; m:iis, par la naissance de Dieu, jamais « on ne m'appellera roi déposé. » Pour avoir une armée dont il fût sûr, il assembla des auxiliaires de toutes les parties de la Gaule : « comme (( il promettait une forte paye, les soldats venaient à l'envi se faire ;( inscrire sur ses rôles, gens de cheval et gens d'armure légère, surtout « Flamands et Bretons. »

La population conquérante de l'Angleterre était encore une fois divisée en doux factions ennemies. L'état des choses devenait le même que sous les deux règnes précédents, quand les fils des vaincus s'étaient mêlés aux querelles de leurs maîtres, et avaient fait pencher la balance de l'un des deux côtés, dans le vain espoir d'obtenir une condition un peu meilleure. Quand de semblables conjonctures se présentèrent sous le règne d'Etienne, les Anglais de race se tinrent à l'écart, désabusés par l'expérience du passé. Dans la querelle d'Etienne et des partisans de Mathilde, ils ne furent ni pour le roi établi, qui prétendait que sa cause était celle de l'ordre et de la paix publique, ni pour la fille du Normand et de la Saxonne; ils tentèrent d'être pour eux-mêmes; et l'on vil se former en Angleterre, ce que l'on n'y avait point vu depuis la dispersion du camp d'Ély, une conspiration nationale, en vue de l'affranchissemenl du pays. « A un jour fixé, dit un auteur contemporain, on devait parce tout massacrer les Normands. »

L'historien ne détaille pas comment ce complot avait été préparé, quels en furent les chefs, quelles classes d'hommes y entrcrenl, ni dans quels lieux et à quels signes il devait éclater. Seulement il rapporte (]ue les conjurés de 1137 avaient renouvelé l'ancienne alliance des patriotes saxons avec les habitants du pays de Galles et de l'Ecosse, et que môme ils avaient dessein de mettre ti la tète de leur royaume affrancfii un Écossais, peut-être David, le roi actuel, fils de Marguerite, sœur d'Edgar. L'entreprise échoua, parce que des révélations ou de simples indices parvini-entau Normand Richard Lenoir, évêque d'ÉIy, sous le secret de la confession. Dans ce siècle, les esprits les plus fermes ne s'exposaient guère h un danger de mort évident Sans avoir mis ordre à leur conscience ; cl quand l'aflluencc des pénitents était plus grande que de coutume, c'était un signe presque certain de mouvement politique. En épiant sur ce point la conduite des Saxons, le haut clergé, de race nor-

mande, remplissait l'objet principal de son intrusion en Angleterre; car, au moyen de questions insidieuses faites dans les épanchements de la dévotion, il était aisé de découvrir la moindre pensée de révolte ; et rarement celui que le prêtre interrogeait ainsi savait se garder d'un homme à qui il croyait le pouvoir de lier et de délier sur la terre comme dans le ciel. L'évêque d'Ély fit part de sa découverte aux autres évêques et aux agents supérieurs de l'autorité : mais, malgré la promptitude de leurs mesures, beaucoup de conjurés, et les plus considérables, dit le narrateur contemporain, eurent le temps de prendre la fuite. Ils se retirèrent chez les Gallois, afin d'exciter ce peuple à la guerre contre les Norniands. Ceux qui furent saisis périrent, en grand nombre, par le gibet ou d'autres genres de supplices.

Cet événement eut lieu soixante-six ans après la dernière défaite des insurgés d'Ély, et soixante-douze après la bataille de Hastings. Soit que les chroniqueurs ne nous aient pas tout dit, soit qu'après ce temps le fil qui rattachait encore les Saxons aux Saxons, et en faisait un peuple, n'ait pu se renouer, on ne trouve plus dans les époques suivantes aucun projet de délivrance conçu, de commun accord, entre toutes les classes de la population anglo-saxonne. Le vieux cri anglais : Point de Normands ! ne retentit plus dans Thistoire, et les insurrections postérieures ont pour mot de ralliement des formules de guerre civile : ainsi, au XIV* siècle, les paysans d'Angleterre, soulevés, criaient : Point de gentilshommes ! et au xvii% les habitants des villes et des campagnes disaient : Plus de lords orgueilleux, ni d' évêques au cœur corrompu ! Il sera cependant possible de saisir encore dans les faits qui vont suivre des traces vivantes de l'ancienne hostilité des deux races.

C'est une chose aujourd'hui fort incertaine que la durée du temps pendant lequel les mots de noble et de riche furent, dans la conscience populaire des Anglais, synonymes de ceux d'usurpateur et d'étranger ; car la valeur exacte du langage des vieux historiens est trop souvent un problème pour l'historien moderne. Comme ils écrivaient pour des gens qui savaient, sur leur propre état social, bien des secrets que la postérité n'a pas reçus, ils pouvaient s'exprimer en termes vagues, user même de réticences : on les comprenait à demi-mot. Mais nous, comment nous est-il possible de comprendre la manière de s'énoncer des chroniqueurs, si nous ne connaissons pas déjà la physionomie de leur temps? Et où pourrons-nous étudier le temps, sinon dans les chroniques ellesmêmes? Voilà un cercle vicieux dans lequel tournent nécessairement tous les modernes qui entreprennent de décrire avec fidélité les vieilles scènes du monde et le sort heureux ou malheureux des générations qui ne sont plus. Leur travail, plein de difficultés, ne saurait être complètement fructueux ; qu'on leur sache gré du peu de vrai qu'ils font revivre à si grande peine.

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