‹ Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands (volume 3)Chapitre 91 sur 155 · LIVRE VU · texte numérisé non relu

LIVRE VU

on remarqua particulièrement un certain Henri de Poitou, qui passa en Augletcrre parce que c'était un pays oii les clercs faisaient fortune plus promptcment qu'ailleurs, et vivaient avec moins de gône. Ce Poitevin obtint du roi l'abbaye de Petcrborough, et « il s'y comporta, dit (( la chronique contemporaine, comme le frelon dans la ruche, enle- « vant tout ce qu'il trouvait à prendre dans le couvent et hors du cou- « vent, et faisant tout passer dans son pays. » Il était moine de Cluny, et avait promis au supérieur de cet ordre, par serment sur la vraie croix, de lui procurer la propriété entière de l'abbaye de Petcrborough, avec tous ses biens en terres et en meubles. Au moment où le chroniqueur saxon écrivait ce récit, l'abbé avait fait au roi sa demande, et l'on nattendait plus que la décision royale. <( Que Dieu ait pitié, s'écrie le « Saxon, des moines de Petcrborough et de cette malheureuse maison ! « C'est bien aujourd'hui qu'ils ont besoin de l'assistance du Christ et de « tout le peuple chrétien... »

Ces souffrances, auxquelles il faut compatir, puisqu'elles furent éprouvées par des hommes, et que le gouvernement de l'étranger les rendait communes aux clercs et aux laïques, en fatiguant chaque jour l'esprit des Anglais, paraissent avoir augmenté en eux les dispositions superstitieuses de leur nation et de leur siècle. Il semble qu'ils aient trouvé quelque consolation à s'imaginer que Dieu révélait par des signes effrayants sa colère contre leurs oppresseurs. La chronique saxonne affirme que, dans le temps où l'abbé Henri le Poitevin fit son entrée à Petcrborough, il apparut, la nuit, dans les forêts situées entre le couvent et la ville de Slamford, des chasseurs noirs, grands et difformes, nienantdes chiens noirsauxyeux hagards, montés sur des coursiersnoirs, et poursuivant des biches noires : u Des gens dignes de foi les ont vus, « dit le narrateur, et durant quarante nuits consécutives on entendit « le son de leurs cors. » A Lincoln, sur le tombeau de l'évoque normand Robert Bluet, homme fameux par ses débauches, des fantômes se montrèrent aussi durant plusieurs nuits. On racontait des visions horribles qui, selon le bruit public, apparaissaientau roillenri dans son sommeil, et le troublaient tellement, que trois fois de suite, dans la même nuit, il s'était élancé hors du lit et avait saisi son épée. C'est vers le mèrae temps que se renouvelèrent les prétendus miracles du tombeau de Waltheof ; ceux du roi Edward, dont la sainteté n'était point contestée par les Normands à cause de sa parenté avec Guillaume le Conquérant, occupaient aussi l'imagination des Anglais. Mais ces vains récits du foyer, ces regrets superstitieux des hommes et des jours d'autrefois, ne donnaient au peuple ni soulagement pour le présent, ni espérance pour l'avenir.

Le fils du roi Henri et de Mathilde ne tenait rien de sa mère dans ses dispositions envers les Anglais. On l'enlendait dire publiquement que

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si jamais il venait à régner sur ces misérables Saxons, il leur ferait tirer la charrue comme à des bœufs. A l'âge où ce fils, nommé Guillaume, reçut en cérémonie ses premières armes, tous les barons normands l'agréèrent pour successeur du roi, et lui jurèrent d'avance fidélité. Quelque temps après il fut marié à la fille de Foulques, comte d'Anjou. Celte union détacha les Angevins delà confédération formée par le roi de France, qui lui-môme renonça bientôt à la guerre, à condition que Guillaume, fils de Henri, se reconnaîtrait son vassal pour la Normandie, et lui en ferait hommage. La paix se trouvant ainsi complètement rétablie, dans l'année 1120, au commencement de l'hiver, le roi Henri, son fils légitime Guillaume, plusieurs de ses enfants naturels et les seigneurs normands d'Angleterre, se disposèrent à repasser le détroit. La Hotte fut rassemblée au mois de décembre dans le port de Bartleur. Au moment du départ, un certain Thomas, fils d'Etienne, vint trouver le roi, et lui offrant un marc d'or, lui parla ainsi : « Etienne, (( fils d'Érard, mon père, a servi toute sa vie le tien sur mer, et c'est lui 0 qui conduisait le vaisseau sur lequel ton père monta pour aller à la a conquête; seigneur roi, je te supplie de me bailler en fief le môme « office : j'ai un navire appelé la Blanche Nef, et disposé comme il con- (( vient. » Le roi répondit qu'il avait choisi le navire sur lequel il voulait passer, mais que, pour faire droit à la requête du fils d'Etienne, il confierait à sa conduite ses deux fils, sa fille et tout leur cortège. Le vaisseau qui devait porter le roi mit le premier à la voile par un vent du sud, au moment où le jour baissait, et le lendemain matin il aborda heureusement en Angleterre; un peu plus tard, sur le soir, partit l'autre navire; les matelots qui le conduisaient avaient demandé du vin au départ;, et les jeunes passagers leur en avaient fait distribuer avec profusion. Le vaisseau était manœuvré par cinquante rameurs habiles : Thomas, fils d'Etienne, tenait le gouvernail, et ils naviguaient rapidement, par un beau clair de lune, longeant la côte voisine de Barfleur. Les matelots, animés par le vin, faisaient force de rames pour atteindre le vaisseau du roi. Trop occupés de ce désir, ils s'engagèrent imprudemment parmi des rochers à fleur d'eau dans un lieu alors appelé le Bas f/t' Cft^^e, aujourd'hui Ras de Catteville. La Blanche Nef donna contre unécueil, de toute la vitesse de sa course, et s'entr'ouvrit par le flanc gauche : l'équipage poussa un cri de détresse qui fut entendu sur les vaisseaux du roi déjà en pleine mer; mais personne n'en soupçonna la cause. L'eau entrait en abondance, le navire fut bientôt englouti avec tous les passagers, au nombre de trois cents personnes, parmi lesquelles il y avait dix-huit femmes. Deux hommes seulement se retinrent à la grande vergue, qui resta flottante sur l'eau : c'était un boucher de Rouen, nommé Bérauld, et un jeune homme de naissance plus relevée, appelé Godefroi, fils de Gilbert de l'Aigle.

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Thomas, le patron de lu Blanche Xef^ après avoir plongé une fois, revint à la surface de l'eau ; apercevant les tôtes des deux hommes qui tenaient la vergue : « Et le fils du roi, leur dit-il, qu'esl-il arrivé de a lui? — Il n'a point reparu, ni lui, ni son frère, ni sa sœur, ni perce sonne de leur compagnie. — Malheur fi moi ! s'écria le fds d'É- « tienne;» et il replongea volontairement. Cette nuit de décemhrc fui extrêmement froide, et le plus délicat des deux hommes qui survivaient, perdant ses forces, lâcha le bois qui le soutenait, et descendit au fond de la mer en recommandant à Dieu son compagnon. Bérauld, le plus pauvre de tous les naufragés, dans son justaucorps de peau de mouton, se soutint à la surface de l'eau : il fut le seul qui vit revenir le jour; des pêcheurs le recueillirent dans leur barque; il survécut, et c'est de lui qu'on apprit les détails de l'événement.

La plupart des chroniqueurs anglais, en rapportant celte catastrophe douloureuse pour leurs maîtres, paraissent compatir extrêmement peu aux malheurs des familles normandes. Ils nommeni ce malheur une vengeance divine, un jugement de Dieu, et se plaisent à trouver quelque chose de surnaturel dans ce naufrage arrivé par un temps serein sur une mer tranquille. Ils rappellent le mot du jeune Guillaume et ses desseins sur la nation saxonne: «L'orgueilleux, s'écrie un contempo- « rain, il pensait à son règne futur; mais Dieu a dit : Il n'en sera pas « ainsi, impie, il n'en sera pas ainsi ; et il est arrivé que son front, au « lieu d'être ceint de la couronne d'or, s'est brisé contre les rochers. » Enfin ils accusent ce jeune homme et ceux qui périrent avec lui, do vices infâmes et, à ce qu'ils prétendent, inconnus en Angleterre avant l'arrivée des Normands. Leurs invectives et leurs accusations passent souvent toute mesure; et souvent aussi ils se montrent flatteurs et obséquieux à l'excès, comme des gens qui haïssent et qui tremblent : a Tu as « vu, écrit l'un d'eux dans une lettre qui devait rester secrète, tu as vu « Robert de Belesme, cet homme qui faisait du meurtre sa plus douce (( récréation; tu as vu Henri, comte de Warwick,- et son fils Hoger, « l'âme ignoble; tu as vu le roi Henri, meurtrier de tant d'hommes, <( violateur de ses serments, geôlier de son frère.... Peut-être vas-tu me » demander pourquoi, dans mon histoire, j'ai tant loué ce même Henri. « J'ai dit qu'il était remarquable entre les rois par sa prudence, sa « bravoure et ses richesses; mais ces rois, auxquels nous prêtons tous « serment, devant qui les étoiles du ciel semblent s'abaisser, et que a les femmes, les enfants et les hommes frivoles vont contempler « au passage, rarement dans leur royaume il se trouve un seul homme (' aussi coupable qu'eux, et c'est ce qui fait dire : la royaulé est un <i crime. »

Selon les vieux historiens, on ne vit plus sourire le roi Henri depuis le naufrage de ses enfants. Malhilde, sa femme, était morte, et reposait

à Winchester, sous une tombe dont l'épitaphe contenait quelques mots an^^lais, ce qui de longtemps ne devait reparaître sur la sépulture des riches et (ies grands d'Angleterre. Henri prit une seconde épouse, hors de la race anglo-saxonne, maintenant tombée dans le mépris parce que le fils du conquérant n'avait plus besoin d'elle. Ce nouveau mariage du roi fut stérile, et toute sa tendresse se réunit dès lors sur un fils naturel nommé Robert, le seul qui lui restât. Vers le temps où ce fils parvint à rage nubile, il arriva qu'un certain Robert, fils d'Aymon, riche Normand, possesseur de grands domaines dans la province de Glocester, mourut, laissant pour héritière de ses biens une fille unique appelée Aimable, et familièrement Mable ou Mobile. Le roi Henri négocia avec les parents de cette jeune fille un mariage entre elle et Robert, son bàt^ard : les parents consentirent; mais Aimable refusa. Elle refusa longtemps, sans expliquer les motifs de sa répugnance, jusqu'à ce qu'enfin, poussée à bout, elle déclara qu'elle ne serait jamais la femme d'un homme qui ne portait pas deux noms.

Les deux noms, ou le double nom, composé d'un nom propre et d'un surnom, soit purement généalogique, soit indiquant la possession d'une terre ou l'exercice d'un emploi, était un des signes par lesquels la race normande en Angleterre se distinguait de l'autre race. En ne portant que son nom propre, dans les siècles qui suivirent la conquête, on risquait de passer pour Saxon ; et la vanité prévoyante de l'héritière de Robert, fils d'Aymon, s'alarma d'avance de l'idée que son époux futur pourrait être confondu avec la masse des indigènes. Elle avoua nettement ce scrupule dans une conversation qu'elle eut avec le roi. et que rapporte de la manière suivante une chronique en vers.

« Sire,' dit la jeune Normande, je sais que vos yeux se sont arrêtés sur « moi, beaucoup moins pour moi-même que pour mon héritage : mais « ayant un si bel héritage, ne serait-ce pas grande honte que de prendre « un mari qui n'eût pas double nom ? De son vivant, mon père s'appe- (( lait sir Robert, fils d'Aymon; je ne veux être qu'à un homme dont « le nom montre aussi d'où il vient. — Bien parlé, demoiselle, répondit (( le roi Henri; sir Robert, fils d'Aymon, était le nom de ton père ; sir « Robert, fU de roi, sera le nom de ton mari. — Voilà, j'en convieu'i. Il un beau nom pour lui faire honneur toute sa vie; mais comment apa pellera-t-on ses fils et les fils de ses fils ?» Le roi comprit cette demande, et reprenant aussitôt la parole : « Demoiselle, dit-il, ton mari (i aura un nom sans reproche, pour lui-même et pour ses héritiers ; il a se nommera Robert de Glocester, car je veux qu'il soit comte de « Glocester. lui et tous ceux qui viendront de lui. »

A côté de cette historiette sur la vie et les mœurs des conquérants de l'Angleterre, peuvent se placer quelques traits moins gais de la destinée des indigènes. En l'année llfî4, Raoul Basset, grand justicier, et plu-

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