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cédait pas volontairement son privilège, la tribu ne le reconnaissait point, malgré sa commission royale, et lui-môme était bientôt forcé de résigner ou de vendre cette commission au chef préféré par le peuple. Dans les lieux où les émigrés de l'Angleterre, soit saxons, soit normands, obtenaient des domaines territoriaux, sous condition de foi et de service, ils avaient coutume de bâtir une église, un moulin, une brasserie et quelques maisons pour leur suite, que les Saxons appelaient the hirede, et les Normands la ménie. La réunion de tous ces édifices, entourés d'une palissade ou d'un mur, se nommait l'endos^ the tun, dans la langue des basses-terres d'Ecosse. Les habitants de cet enclos, maîtres et valets, propriétaires et fermiers, composaient une sorte de petite cité, unie comme un clan celtique, mais par d'autres liens que la parenté, par le service et le salaire, l'obéissance et le commandement. Le chef, dans sa tour carrée, bâtie au milieu des demeures plus himibles de ses vassaux ou de ses laboureurs, ressemblait en apparence au Normand d'Angleterre, dont le château fort dominait les huttes de ses serfs. Mais entre la condition réelle de l'un et de l'autre la différence était grande. En Ecosse, la subordination du pauvre au riche n'était point servitude : on donnait, il est vrai, à ce dernier le nom de lord en langue teutonique, et de sire en langue française ; mais, comme il n'était ni conquéiant, ni fils de conquérant, on ne le haïssait point, et l'on ne tremblait point devant lui. Une sorte de familiarité rapprochait l'habitant de la tour de celui de la cabane ; ils savaient que leurs ancêtres ne leur avaient point légué d'injures mortelles à Acnger l'un sur Taulre.
Quand la guerre les rassemblait en armes, ils ne formaient pas deux peuples séparés, l'un de cavaliers, l'autre de fantassins ; l'un couvert d'armures complètes, l'autre à qui les éperons étaient interdits sous peine de châtiments ignominieux. Chacun armé, selon sa richesse, d'une cotte de mailles ou d'un pourpoint doublé, montait son propre cheval bien ou mal enharnaché. En Ecosse, la condition de laboureur sur le flomaine d'autrui n'était point Iiumiliante comme en Angleterre, où le mot normand villain est devenu, dans le langage vulgaire, la plus odieuse des épithètes. Un fermier écossais était appelé communément le bonhomme, the gude-man. Son lord n'avait â prétondre do lui (|uc dos rentes et des services établis de gré à gré, il n'était point taillé haut et bas comme en pays de conquête : aussi ne vit-on jamais en Ecosse aucune insurrection de paysans ; le pauvre et le riche sympathisaient ensemble, parce que la pauvreté et la richesse n'avaient point pour cause première la victoire et l'expropriation. Les races d'hommes, comme les différents idiomes, s'étaient mélangées dans tous les rangs, et la mémo langue se parlait au ohâloau, â la ville et dans la chaumière.
Cette langue, que sa ressemblance avec celle des Anglo-Saxons faisait nommer mnjlisc ou anglaise, avait un sort bien différent en Ecosse
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et en Angleterre. Dans ce dernier pays, elle était Tidiome des serfs, des gens de métier, des gardeurs de troupeaux, et les poêles, qui chantaient pour les hautes classes, ne composaient qu'en pur normand ; mais au nord de la Tweed, l'anglais était la langue favorite des ménestrels attachés à la cour ; il était poli, travaillé, gracieux, recherché même, tandis que de l'autre côté du même Heuve, il devenait rude et sans grâce comme les malheureux qui le parlaient. Le petit nombre de poètes populaires qui, au lieu de rimer en français pour les fils des Normands, s'obstinèrent à rimer en anglais pour les Saxons, sentaient cette différence, et se plaignaient de ne pouvoir employer, sous peine de n'être point compris, le beau langage, les tours hardis et la versification compliquée des Écossais méridionaux. « J'ai mis, dit l'un d'eux, « dans mon anglais simple, pour l'amour des gens simples, ce que (( d'autres ont écrit et dit plus élégamment ; car ce n'est point pour or- <i gueil et noblesse que j'écris, mais pour ceux qui ne sauraient enten- « dre un anglais plus recherché. )j Dans cet anglais poli des bassesterres d'Ecosse furent habillées les vieilles traditions bretonnes, qui restèrent dans la mémoire des habitants des bords de la Clyde, longtemps après que la langue bretonne eut péri dans ces contrées. Sur les basses-terres du sud-ouest, Arthur et les autres héros de la nation cambrienne étaient plus populaires que les héros des anciens Scots, que Gaul-Mac-Morn et Fin-Mac-Gaul, ou Fingal, père d'Oshinn, chantés en langage gallique dans les montagnes et dans les îles.
La population qui parlait ce langage presque entièrement semblable à celui des indigènes de l'Irlande était encore, au xii^ siècle, la plus nombreuse en Ecosse, mais la moins puissante politiquement, depuis que ses propres rois avaient déserté son alliance pour celle des habitants du sud-est. Elle le savait, et se sDuvenait que les plaines occupées par ces nouveaux venus avaient été jadis la propriété de ses aïeux : elle les haïssait comme usurpateurs, et ne leur donnait point le nom de Scots, sous lequel les étrangers les confondaient avec elle, mais celui de Sassenachs, c'est-à-dire Saxons, parce que, de quelque origine qu'ils fussent, tous parlaient la langue anglaise. Longtemps les enfants des Galls regardèrent comme de simples représailles les incursions de guerre et de pillage laites sur les basses-terres d'Ecosse : « Nous som- « mes les héritiers des plaines, disaient-ils, il est juste que nous repro- (( nions nos biens. »
Cette hostilité nationale, dont les habitants de la plaine redoutaient vivement les effets, les rendit toujours disposés à provoquer, de la part des rois d'Ecosse, toutes sortes de mesures arbitraires et tyranniques pour ruiner l'indépendance des montagnards. Mais il semble qu'il y ait dans les mœurs, comme dans la langue des populations celtiques, un principe d'éternité qui se joue du temps et des efforts des hommes. Les
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clans des Galls se perpétuèrent sous leurs chefs patriarcaux, auxquels les membres du clan, portant tous le môme nom, obéissaient comme des fils à leur père. Toute tribu n'ayant point de patriarche et ne vivant point en famille était considérée comme vile ; peu d'entre elles encouraient ce déshonneur; et, pour l'éviter, les poètes et les historiens, grands auteurs de généalogies, avaient toujours soin de faire descendre chaque nouveau chef du chef primitif, de l'aïeul commun de loutc la tribu. Pour signe de cette filiation, qui jamais ne devait s'interrompre, le chef actuel joignait à son nom propre un surnom patronymique que tous ses prédécesseurs avaient porté avant lui, et que ses successeurs devaient prendre de même. Suivant l'étiquette celtique, ce surnom leur tenait lieu de titre. Jamais le style féodal des actes publics d'Ecosse n'eut cours dans les montagnes ni dans les îles, et le même homme qui, j\ la cour des rois, s'intitulait duc ou comte d'Argyle, de retour dans le paysd'Argyle, au sein de sa tribu, redevenait Mac-Callam-more, c'està-dire le fils de Gallam le Grand.
Toutes les peuplades répandues sur la côte occidentale de lÉcosse, depuis la pointe de Cantire jusqu'au cap du Nord, et dans les îles Hébrides, qu'on appelait aussi îles des Galls, vivaient en sociétés séparées, sous cette autorité patriarcale; mais, au-dessus de tous leurs chefs particuliers, il existait, dans le xii* siècle, un chef suprême que, dans la langue des basses-terres, on appelait le lord, le seigneur, ou le roi des îles. Ce roi de toute la population gallique d'Ecosse avait sa résidence à Dunstadnage, sur un rocher de la mer occidentale, ancien séjour des rois scots, avant leur émigration vers l'est ; quelquefois aussi il habitait le fort d'Arlornish, sur le détroit de Mull, ou bien l'île d'Ilay, la plus fertile, sinon la plus grande des Hébrides. Là se tenait une haute cour de justice, dont les membres s'asseyaient en cercle sur des sièges taillés dans le roc. On y voyait aussi une pierre de sept pieds carrés, sur laquelle montait le roi des îles, au jour de son couronnement. Debout sur ce piédestal, il jurait de conserver à chacun ses droits, et de faire, en tout temps, bonne justice ; ensuite on lui remettait entre les mains l'épée de son prédécesseur; l'évoque d'Argyle et sept prêtres le sacraient, en présence de tous les chefs de tribus des îles et du continent.
Le pouvoir du roi des îles Hébrides s'étendit quelquefois sur celle de Man, située plus au sud, entre l'Angleterre et l'Irlande, et quelquefois cette île eut un roi à part, issu de race irlandaise, ou fils d'anciens chefs Scandinaves, qui s'y étaient reposés après leurs courses de mer. Les rois des îles de l'ouest reconnurent pour suzerains tantôt les rois d'Ecosse et tantôt ceux de Norwége, selon qu'ils y furent engagés par l'intérêt ou contraints par la force. L'aversion naturelle des Galls contre les Écossais des basses-terres tendait à maintenir l'indépendance de
cette royauté purement g;illiquc, qui existait encore dans toute sa plénitude vers le temps où cette histoire est parvenue; alors ie roi des iles traitait de puissance à puissance avec celui d'Ecosse, son rival en temps ordinaire, mais son allié naturel contre un ennem'i commun, par exemple, contre les rois d'Angleterre; car linstinct de haine nationale, qui avait tant de fois poussé les anciens Scots vers la Bretagne méridionale, n'avait point encore péri chez les montagnards écossais.
Sur les basses-terres d'Ecosse, une guerre contre les Anglo-Normands ne pouvait manquer d'être extrêmement populaire; car les Saxons d'origine, qui habitaient ce pays, brûlaient de venger leurs propres malheurs et les malheurs de leurs aïeux, et, par un concours bizarre de circonstances, les Normands réfugiés en Ecosse désiraient eux-mêmes se mesurer avec ceux de leurs compatriotes qui les avaient bannis d'Angleterre. Le désir de reprendre les domaines qu'ils avaient usurpés autrefois, non moins vif chez eux que n'était dans le cœur des Anglo- Saxons celui de recouvrer leur patrie et leurs biens héréditaires, faisait que, dans le conseil des rois d'Ecosse, où les nouveaux citoyens siégeaient en grand nombre, l'opinion presque universelle était pour la guerre avec les conquérants de l'Angleterre. Galls, Saxons, Normands, hommes des montagnes et de la plaine, quoique par des motifs différents, s'accordaient tous sur ce point; et c'est probablement cet accord unanime, bien connu des Anglais de race, qui encouragea ces derniers à compter sur l'appui de l'Ecosse, dans le grand complot tramé et découvert en l'année 1137.
Depuis longtemps il arrivait en foule auprès des rois écossais, neveux du dernier roi anglo-saxon, des émissaires du peuple anglais, les conjurant, par la mémoire d'Edgar, leur oncle, de venir au secours de la nation opprimée, dont ils étaient parents. Mais les fils de Malcolm Kenmore étaient rois, et, comme tels, peu disposés à se commettre, sans de puissants motifs d'intérêt personnel, dans une révolte nationale. Ils restèrent sourds aux plaintes des Anglais et aux suggestions de leurs propres courtisans, tant que vécut le roi Henri I", avec lequel ils avaient aussi quelque lien de parenté par sa femme Mathilde, fille de Malcolm. Lorsque Henri fit jurer aux chefs normands de donner, après sa mort, le royaume à la fille qu'il avait eue de Mathilde, David, alors roi d'Ecosse, fut présenta cette assemblée et il y prêta serment comme vassal de Henri I" ; mais après que les seigneurs d'Angleterre, manquant à leur parole, au lieu de Mathilde, eurent choisi Etienne de Blois, le roi d'Ecosse commença à trouver que la cause des Saxons était la meilleure : il promit de les assister dans leur projet d'exterminer tous les Normands, et peut-être, en récompense de cette promesse vague, stipula-t-il, comme ce fut le bruit du temps, qu'on le ferait roi d'Angleterre si l'entreprise réussissait.
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L'affranchissement des Anglais n'eut point lieu, comme on l'a vu plus haut, grâce à la vigilance d'un évoque. Cependant le roi d'F']cosse, qui ne s'était lié à ce peuple que parce qu'il avait, de son côté, des projets de guerre contre les Anglo-Normands, rassembla une armée et marcha vers le sud. Ce ne fut pas au nom de la race saxonne opprimée qu'il fit son entrée en Angleterre, mais au nom de Mathilde, sa cousine, dépossédée, disait-il, par Etienne de Blois, usurpateur du royaume.
Le peuple anglais n'avait guère plus d'amour pour la femme de Geoffroy d'Anjou que pour le Blaisois Etienne, et cependant les populations les plus voisines des frontières de rÉcosse, les hommes du Cumberland , du Westmoreland et de toutes les vallées où coulent les rivières qui vont grossir les eaux de la Tweed , poussés par le simple instinct qui nous porte à saisir avidement tous les moyens de salut, reçurent les Écossais comme des amis et se joignirent à eux. Ces vallées, d'un accès difficile et à peine soumises par les Normands, étaient, en grande partie, peuplées de Saxons dont les pères avaient été bannis au temps de la conquête. Ils vinrent au camp des Écossais en grand nombre et sans ordre, sur de petits chevaux de montagne, qui étaient leur seule propriété.
En général, à l'exception des cavaliers d'origine normande ou française que menait avec lui le roi d'Ecosse, et qui portaient des armures de mailles complètes et uniformes, le gros de ses troupes offrait une variété désordonnée d'armes et d'habillements. Les habitants de l'est des basses-terres, hommes de descendance danoise ou saxonne, formaient la grosse infanterie, armée de cuirasses et de fortes piques ; les habitants de l'ouest, et surtout ceux du Gallovvay, qui conservaient encore une vive empreinte de leur descendance bretonne, étaient, comme les anciens Bretons, sans armes défensives, et portaient de longs javelots dont le fer était aigu et le bois mince et fragile; enfin les vrais Écossais de race, montagnards et insulaires, étaient coiffés de bonnets ornés de plumes d'oiseaux sauvages, et avaient de larges manteaux de laine rayée serrés autour du corps par un baudrier de cuir, auquel ils suspendaient une large épée ; ils portaient au bras gauche un bouclier rond de bois léger, recouvert d'un cuir épais; et quelques tribus des ilcs se servaient de haches h deux mains, à la manière des Scandinaves; l'armure des chefs était la même que celle des hommes du clan; on ne les distinguait qu';\ leurs longs plumets, plus légers et flottant avec plus de grâce.
Les troupes du roi d'Kcosse, nombreuses et en grande partie irrégulières, occupèrent sans résistance tout le pays situé entre la Tweed et la limite septentrionale de la province d'York. Les rois normands n'avaient point encore bâti dans cette contrée les forteresses imposantes
qu'ils y élevèrent clans un temps postérieur, et ainsi aucun obstacle n'arrêta le passage des fourmis écossaises, comme les appelle un vieil auteur. Il parait que cette armée commit beaucoup de cruautés dans les lieux qu'elle traversa; les historiens parlent de femmes et de prêtres massacrés, d'enfants jetés en l'air et reçus à la pointe des lances; mais, comme ils s'expliquent avec peu de précision, on ne sait si ces excès tombèrent seulement sur les hommes de descendance normande et furent les représailles des Anglais de race, ou si l'aversion nali\e de la population gallique contre les habitants de l'Angleterre s'exerça indifféremment sur le serf et le maître, le Saxon et le Normand. Les seigneurs du nord, et surtout larchevôque d'York, nommé Toustain, pro- Ctèrent du bruit de ces atrocités, répandu vaguement et d'une manière peut-être exagérée, pour prévenir, dans l'esprit des habitants saxons des rives de l'IIumber, l'intérêt naturel que devait leur inspirer la cause des ennemis du roi normand.
Afin de déterminer leurs sujets à marcher avec eux contre le roi d'Ecosse, les barons normands flattèrent avec adresse d'anciennes superstitions locales; ils invoquèrent les noms des saints de race anglaise, qu'eux-mêmes avaient traités autrefois avec tant de mépris; ils les prirent, en quelque façon, pour généralissimes de leur armée, et l'archevêque Toustain leva les bannières de saint Guthbert de Durham, de saint Jean de Beverley et de saint Wilfrid de Rippon.
Ces étendards populaires, qui depuis la conquête devaient avoir peu vu le jour, furent tirés de la poussière des églises pour être transportés à Elfer-tun, aujourd'hui Allerton, à trente-deux milles au nord d'York, lieu où les chefs normands résolurent d'attendre l'ennemi. C'étaient Guillaume Piperel et Gaultier Espec, du comté de Nottingham, avec Guilbert de Lacy et son frère Gaultier, du comté d'York, qui devaient commander la bataille. L'archevêque ne put s'y rendre pour cause de maladie, et il envoya à sa place Raoul, évêque de Durham, probablement expulsé de son église par l'invasion des Écossais. Autour des bannières saxonnes élevées dans le camp d'Allerton par les seigneurs de race étrangère, un instinct demi-religieux, demi-patriotique, fit accourir un grand nombre des habitants anglais des villes voisines et du plat pays. Ils ne portaient plus la grande hache de combat, l'arme favorite de leurs aïeux, mais étaient armés de grands arcs et de flèches longues de deux coudées. La conquête avait opéré ce changement de deux manières différentes : d'abord, ceux des indigènes qui s'étaient plies à servir en guerre les rois normands, pour le pain et la solde, avaient dû s'exercer à la tactique normande ; et quant à ceux qui, plus indépendants, s'étaient voués à la vie de partisans sur les routes, et de francschasseurs dans les forêts, ils avaient dû pareillement quitter les armes propres au combat de près, pour d'autres plus capables d'atteindre à la
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course les chevaliers de Normandie et les daims du roi. Les fds des uns et des autres ayant été, dès leur enfance, exercés au tir de l'arc, l'Angleterre était, en moins d'un siècle, devenue le pays des bons archers, comme l'Ecosse était le pjays des bonnes lances.
Pendant que l'armée écossaise passait la rivière de Tces, les barons normands se préparaient avec activité à recevoir son attaque. Ils dressèrent sur quatre roues un m;\t de navire, au sommet duquel fut placée une petite boîte d'argent qui contenait une hostie consacrée, et autour de la boîte furent suspendues les bannières qui devaient exciter les Anglais à bien combattre. Cet étendard, d'une espèce assez commune au moyen âge, occupait le centre de l'armée en bataille. Les chevaliers anglo-normands prirent leur poste à l'entour, après s'être confédérés par la foi et le serment, et avoir juré de rester unis pour la défense du territoire, à la vie et ;\ la mort. Les archers saxons flanquaient le corps de bataille et formaient Tavant-garde. Au bruit de l'approche des Écossais , qui s'avançaient avec rapidité, le Normand Haoul , évoque de Durham, monta sur une éminence, et parla ainsi en langue française :
« Nobles seigneurs de race normande, vous qui faites trembler la « France et avez conquis l'Angleterre, voici que les Écossais, après vous « avoir fait hommage, entreprennent de vous chasser de vos terres. « Mais si nos pères, en petit nombre, ont soumis une grande partie de '( la Gaule, ne vaincrons-nous pas ces gens à demi nus, qui n'opposent <i à nos lances et h nos épées que la peau de leurs corps, ou un bouclier (( de cuir de veau? Leurs piques sont longues, il est vrai, mais le bois en « est fragile et le fer de mauvaise trempe. On les a entendus, dans leur (( jactance, ces habitants du Galloway, dire que le breuvage le plus doux « était le sang d'un Normand. Faites en sorte que pas un d'eux ne re- (i tourne vers les siens se vanter d'avoir tué des Normands. »
L'armée écossaise, ayant pour étendard une simple lance à banderole, marchait divisée en plusieurs corps. Le jeune Henri, fils du roi d'Ecosse, commandait les hommes des basses-terres et les volontaires anglais du Cumberland et du Northumberland ; le roi lui-même était à la tête de tous les clans des montagnes et des îles; et les chevaliers d'origine normande, armés de toutes pières, formaient sa garde. L'un d'entre eux, appelé Robert de Brus, homme d'un grand âge, qui tenait pour le roi d'Ecosse, en raison de son fief d'Annandale, et n'avait d'ailleurs aucun motif personnel d'inimitié contre ses compatriotes d'Angleterre, s'approcha du roi au moment où il allait donner le signal de l'attaque, et lui parlant d'un air triste : (( 0 roi, dit-il, songes-tu bien (( contre qui tu vas combattre ? C'est contre les Normands et les Anglais, <i qui toujours t'ont si bien servi de conseils et d'armes, et sont par- « venus h te faire obéir de tes peuples de race gallique. Tu te crois donc
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« bien sûr maintenanl de la soumission de ces tribus? tu espères donc <( les maintenir dans le devoir avec le seul appui de les hommes d'armes (( écossais? mais souviens-toi que c'est nous qui d'abord les avons mis (( sous ta main, et que de là vient la haine dont ils sont animés contre <( nos compatriotes. » Ce discours parut faire une grande impression sur le roi. Mais Guillaume, son neveu, s'écria avec impatience : « Voilà u des paroles de traître. » Le vieux Normand ne répondit à cet afTront qu'en abjurant, suivant la formule du siècle, son serment de foi et d'hommage, et il piqua des deux vers le camp des ennemis.
Alors les montagnards qui entouraient le roi d'Ecosse élevèrent la voix et crièrent l'ancien nom de leur pays, Alben! Alhen! Albanie! Albanie ! Ce fut le signal du combat. Les gens du Cumberland et des vallées de Liddel et de Teviot chargèrent d'une manière ferme et rapide le centre de l'armée normande, et, selon l'expression d'un ancien narrateur, le rompirent comme une toile d'araignée; mais, étant mal soutenus par les autres corps écossais, ils n'arrivèrent point jusqu'à l'étendard des Anglo-Normands. Ceux-ci rétablirent leurs rangs et repoussèrent les assaillants avec perte. A une seconde charge, les longs javelots des Écossais du sud-ouest se brisèrent contre les hauberts de mailles et les écus des Normands. Alors les montagnards tirèrent leurs grandes épées pour combattre de près; mais les archers saxons, se déployant sur les côtés, les assaillirent d'une grêle de flèches, pendant que les cavaliers normands les chargeaient de front, en rangs serrés et la lance basse. « Il faisait beau voir, dit un contemporain, « les mouches piquantes sortir en bourdonnant des carquois des hom- « mes du sud, et tomber dru comme la pluie. »
Les Galls, hardis et braves, mais peu faits pour les évolutions régulières, se dispersèrent du moment qu'ils se sentirent incapables d'entamer les rangs de l'ennemi. Toute l'armée d'Ecosse, obligée de faire retraite, rétrograda jusqu'à la Tyne. Les vainqueurs ne la poursuivirent point au delà de ce fleuve, et le pays qui s'était insurgé à l'approche des Écossais demeura, malgré leur défaite, affranchi de la domination normande. Durant un assez long espace de temps après cette journée, le Westmoreland, le Cumberland et le Northumberland firent partie du royaume d'Ecosse; le nouvel état de ces trois provinces empêcha l'esprit et le caractère anglo-saxon de s'y etfacer autant que dans les autres parties de l'Angleterre. Les traditions nationales et les chants populaires survécurent et se perpétuèrent au nord de la Tyne : c'est de là que la poésie anglaise, méprisée et oubliée dans les lieux qu'habitaient les Normands, redescendit plus tard sur les provinces méridionales.
Pendant que ces choses se passaient au nord de l'Angleterre, la nation des Gallois, qui avait promis secours aux Saxons dans leur grand complot de délivrance, exécutant sa promesse, malgré le mauvais succès
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de l'entreprise, commença sur toute la ligne de ses frontières l'attaque des châteaux forts bâtis par les Normands. Les Cambriens, race d'hommes impétueuse et passionnée, se portèrent avec une sorte de fanatisme national à cette agression soudaine; il n'y eut quartier pour aucun homme parlant la langue française : barons, chcMiliers et soldats impatronisés sur les terres galloises; prôtres et moines intrus dans les églises, et dotés sur les terres des Gallois, tous furent tués ou chassés des domaines qu'ils occupaient. Les Cambriens se montrèrent cruels dans ces représailles; mais eux-mêmes avaient subi des cruautés inouïes de la part des Anglo-Normands. Hugues le Loup et Robert de Maupas avaient presque dépeuplé d'habitants indigènes la contrée de Flinl, voisine du comté deChester; Robert de Ruddlan les avait enlevés de leurs maisons pour en faire des serfs ; et les historiens du temps disent de Robert de Belesme, comte de Shrewsbury, qu'il avait déchiré les Gallois avec des ongles de fer.
Les conquérants de l'Angleterre, non contents de posséder les terres fertiles de ce pays, avaient de bonne heure envahi avec une égale avidité les marais et les rochers de la Cambrie. Ceux des chefs de bandes qui s'établirent dans les provinces de l'ouest sollicitèrent presque tous du roi Guillaume ou de ses fils, comme une sorte de supplément de solde, la /îcé'jice' de conquérir sur les Gallois; c'est l'expression des anciens actes : beaucoup d'hommes obtinrent cette permission; d'autres la prirent d'eux-mêmes, et, sans lettres de marque, coururent sus aux Cambriens, qui résistèrent bravement et défendirent pied à pied leur territoire. Les Normands s'étant rendus maîtres des extrémités orientales du pays de Galles, y bâtirent, suivant leur coutume, une ligne de châteaux forts.
Cette chaîne de forteresses s'était graduellement resserrée; et lorsqu'en l'année 1138, les Gallois entreprirent de la rompre, presque tout le sud du pays, les vallées de Glamorgan et de Brecknock, et le grand promontoire de Pembrocke, étaient déjà détachés de l'ancienne Cambrie. Divers accidents avaient contribué à faciliter ces conquêtes. D'abord, sous le règne de Guillaume le Roux, une guerre civile entre les Gallois méridionaux (événcanent trop commun chez ce peuple) introduisit dans le pays de Glamorgan, comme auxiliaires soldés de l'une des parties belligérantes, une compagnie d'aventuriers normands conduits par Robert, fils d'Aymon. Ce Robert (le même dont la fille ne voulait point accepter un mari qui n'eût pas deux noms), après avoir combattu pour un chef gallois, et reçu sa solde, retournant sur ses domaines de Glocester, se mit ;\ songer â l'elfet terrible qu'avaient produit sur les Cambriens ses hommes et ses chevaux vêtus de fer. Cette réflexion lui suggéra le projet de visiter en conquérant le môme chef dont il avaitété le soldat. Il rassembla une bande plus nombreuse, entra dans la vallée de Gla-
morgan, et s'empara des lieux les plus voisins de la frontière normande. Les envahisseurs se partagèrent le pays, suivant leurs grades. Robert, fils d'Aymon, eut pour son lot trois villes, et devint comte de toute la terre conquise. Parmi ses principaux compagnons, Thistoirc cite Robert de Saint-Quentin, Richard de Granville, Pierre le Sourd et Jean le Flamand. Ils eurent chacun des villages entiers ou de vastes domaines, et, de pauvres soudoyers qu'ils étaient, ils devinrent pour la postérité, la tige d'une nouvelle race de nobles et puissants barons.
Vers le môme temps, Hamlin, fils de Dreux de Balaon, bâtit un château à Abcrgavenny; et un certain Guillaume, qui en éleva un à Monmouth, prit le nom de Guillaume de Monemue, suivant l'euphonie normande : ce Guillaume, pour le salut de son âme, fit don d'une église galloise aux moines de Saint-Florent de Saumur; dans le môme voisinage, Robert de Candos ou Chandos établit et dota des moines venus de Normandie. Durant les guerres qu'une nombreuse faction de Normands fit à Guillaume le Roux et à Henri I", en faveur de leur frère aîné Robert, les deux rois appelèrent à leur secours tout ce qu'il y avait de soldats de fortune. Ceux qui, de l'autre côté du détroit, se rendirent à cet appel exigèrent, pour la plupart, comme les soldats du Conquérant, la promesse d'un domaine territorial, dont ils firent d'avance hommage aux rois. D'abord on assigna, pour le payement de ces dettes, les terres à confisquer sur les Normands du parti contraire, et quand elles n'y suffirent plus, on donna aux aventuriers des lettres de marque sur les Gallois.
Plusieurs capitaines de compagnies franches qui reçurent leurs gages de cette manière, distribuèrent entre eux, avant de les avoir conquis, les cantons les plus voisins du territoire de Glamorgan, et en joignirent, selon la mode du siècle, le nom à leur nom propre ; puis, quand le temps de leur service en Angleterre fut terminé, ils firent route vers l'ouest, afin de se mettre, comme ils disaient, en possession de leurs héritages. Sous le règne de Guillaume le Roux, Bernard de Neuf-Marché s'empara ainsi du territoire de Brecknock, et après sa mort, il le laissa, disent les actes, à sa fille Sibylle en légitime propriété: Au temps du roi Henri I", un certain Richard, Normand de jiaissance, et comte d'Eu, en Normandie, envahit le canton maritime de Pembrocke, avec une petite armée de Brabançons, de Normands, et même d'Anglais, que les maux de la conquête dans leur patrie réduisaient au métier d'aventuriers et de conquérants du pays d'autrui. Richard d'Eu reçut, dans cette campagne, de ses Flamands et de ses Anglais, le surnom teutonique de Strongboiv, c'est-à-dire fort tireur d'arc, et, par un hasard singulier, ce sobriquet, inintelligible pour les Normands, demeura héréditaire dans la famille du comte normand.
Le Fort-Tireur et ses compagnons d'armes se rendirent par mer à
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la pointe la plus occidcnlalc de la grande province de Divet, et reloulèrcnt vers l'est la population canibiienne des côtes, massacrant tout ce qui leur résistait. Les brabançons étaient alors la meilleure infanterie de toute l'Europe, et le pays, peu montagneux, leur permettait de se prévaloir contre les indigènes de leur forte et pesante armure. Ils le conquirent rapidement, s'en partagèrent les villes, les maisons et les domaines, et bâtirent des châteaux pour se garantir des incursions des vaincus. Les Flamands et les Normands, qui tenaient le prenjier rang dans Tarmée conquérante, lurent les mieux favorisés dans le partage, et leur postérité forma la race des nouveaux riches et des nouveaux nobles du pays. Plusieurs siècles après, ces nobles et ces riches se faisaient encore remarquer par leurs noms à tournure française, précédés de la particule de ou du mot fils ou fitz, selon la vieille orthographe. Les descendants des Anglais, enrôlés dans cette expédition, composèrent la classe moyenne des petits propriétaires et des fermiers libres; leur langue devint la langue vulgaire du territoire conquis, et en bannit l'idiome gallois, circonstance qui fit donner au pays de Pembrocke le nom de petite Angleterre. Un monument curieux de cette conquête subsista longtemps dans le pays : c'était une grande roule tracée le long des hauteurs, d'un sommet à l'autre ; cette route, construite par les envahisseurs, pour faciliter leur marche et assurer leurs communications, garda durant plusieurs siècles le nom de chemin des Flamands.
Encouragés nar l'exemple de Richard Strongboïc, comte de Pembrocke, d'autres aventuriers abordèrent par mer dans la baie de Cardigan, et un certain Martin de Tours ou des Tours, envahit le territoire de Keymes, avec Guy de Brionne et Guérin du Mont-Cénis, qu'on appelait en normand Mont Chenseï/. Martin de Tours prit le titre de seigneur de Keymes, comme administrateur souverain de la contrée où ses hommes d'armes s'établirent. Il y ouvrit un asile pour tous les hommes, français, flamands et anglais de naissance, qui voudraient venir augmenter sa colonie, lui jurer foi et hommage contre les Gallois, et recevoir des terres sous condition de service, avec le titre d'hôtes libres de Keymes. La ville que ces aventuriers fondèrent fut appelée le Bourg neuf ; et le lieu où le chef de guerre, devenu seigneur du pays, bâtit sa principale demeure, s'appela longtemps C/iâteau-Mar/in, Pour sanctifier son invasion, Martin bâtit une église et un prieuré qu'il peupla de clercs, appelés à grands frais de l'abbaye de Saint-Martin de Tours. Il les préféra, soit parce que la ville de Tours était son lieu natal, soit parce que le nom de cette ville se retrouvait dans son propre nom. A sa mort, on l'ensevelit dans un tombeau de marbre, au milieu du chœur de la nouvelle église, et les clercs tourangeaux de la seigneurie de Keymes recommandèrent aux bénédictions de tout chrétien la mémoire de leur
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bienfaiteur, qui, disaient-ils, avait, par sa conquête, ravivé la religion du Christ à peu près ignorée des Gallois.
Cette accusation hypocrite, dont les conquérants de l'Angleterre s'étaient fait un prétexte pour la dépossession de tout le haut clergé de race anglaise, fut renouvelée dans l'invasion du pays de Galles par les rois et les évoques anglo-normands. L'église galloise, que les envahisseurs calomniaient, se trouva démembrée avec le pays et, en quelque sorte, privée de sa tète par l'annexion de la province de Pembrocke au royaume d'Angleterre. C'est en effet dans cette province qu'était située la ville épiscopale de Menew ou Saint-David, héritière du titre de métropole de toute la Cambrie, qu'avait possédé primitivement la ville de Caerleon sur l'Usk. Dès que ce siège, dont l'antique primatie garantissait l'indépendance religieuse des Gambriens, lit partie des possessions normandes, il tomba, et avec lui tous les évèchés du pays de Galles, sous la juridiction primatiale de l'archevêché de Canterbury ; et, par là, furent enlevés au peuple et au clergé gallois les fruits de la lutte nationale qu'ils avaient soutenue durant cinq siècles contre les prétentions d"une métropole anglo-saxonne. Les archevêques de Saint-David se virent contraints, par mandement royal, d'aller se faire sacrer en Angleterre et de faire aveu d'obéissance canonique à l'archevêque de Canterbury. En outre, ils cessèrent d'être élus librement par le chapitre de leur église, et ne furent dès lors que des intrus imposés par une puissance étrangère et choisis, pour son intérêt, non parmi les prêtres indigènes, mais dans le clergé anglo-normand.
L'étranger promu à la dignité d'archevêque de Saint-David travaillait, par tous les moyens, à faire élire des étrangers sulfraganls de sa métropole, et ainsi, dans les provinces encore libres du pays de Galles, il y avait une intrusion d'évêques ignorant les mœurs et la langue du pays, soulevant par leur seule présence l'antipathie populaire et les vieilles passions patriotiques des Cambriens. Mais ce n'était pas tout, et les clercs anglo-normands, devenus évêques dans un pays qu'ils n'aimaient pas et qu'ils méprisaient comme pauvre,' y portaient la disposition d'esprit la plus propre à les rendre odieux. Ambitieux d'imiter le luxe et la pompe du haut clergé de l'Angleterre, ils dissipaient les revenus de leur église et en aliénaient les possessions; ils s'entouraient d'une clientèle de vassaux militaires, qui semblait pour les indigènes une menace ou un commencement d'invasion. Ceux-ci ne voyaient plus dans leur évêque un pasteur des âmes, mais un dilapidateur des biens ecclésiastiques et un commissaire chargé de préparer les voies pour la conquête du pays. De là une situation violente et des troubles à la fois religieux et politiques dont la tin était l'expulsion du prélat de naissance étrangère, et dont un exemple suffira.
Soub le règne de Henri ï", la ville de Bangor, jadis célèbre par la
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f^randciir de son monastère, recul pour évoque un Normand appelé Hervé. Cet homme, qui jouissait en Angleterre d'une grande considération, se trouva, dès son arrivée dans le pays de Galles, en complète mésintelligence avec ses diocésains. Au lieu de les reprendre doucement de ce qu'il blâmait en eux, il afiecta envers eux une sévérité dure cl hautaine. Les Gallois ainsi provoqués résistèrent obstinément, et alors l'évoque Hervé, dit un récit contemporain, tira contre eux le glaive à deux tranchants, les excommuniant et tâchant de les réduire par la lorce, au moyen d'une troupe de gens de guerre qu'il entretenait et que ses parents venus avec lui commandaient. Cette prise d'armes de l'évCque fut suivie d'une rébellion à main armée, dans laquelle un de ses irères fut tué et lui-môme en péril de mort. Contraint d'abandonner un poste qu'il ne pouvait plus défendre, Hervé retourna en Angleterre demander au roi Henri sa bienveillance et un asile. Le roi lui accorda le séjour au monastère d'ÉIy, se proposant d'établir dans ce lieu un siège épiscopal qu'il lui destinait. 1\ l'envoya à Rome, chargé de dépêches sur ce projet, et l'évoque dépossédé rapporta des lettres du pape Pascal II qui, à cause des difficultés de l'affaire, priait le roi de ne pas en attendre l'issue et de pourvoir d'un siège quelconque cet homme recommandable par sa vie et par sa science, victime de la persécution et de la férocité des barbares.
Pourtant la nation- galloise était alors, en Europe, l'une de celles qui méritaient le moins un pareil nom. Malgré le mal que les Anglo-Normands lui faisaient chaque jour , ceux qui venaient la visiter sans armes, comme simples voyageurs, étaient accueillis et fètcs partout avec empressement; on les admettait, dès le premier abord, dans l'intimité des familles, on leur faisait partager le plus grand plaisir du pays, qui était la musique et le chant. «Ceux qui arrivent aux heures du matin, <! (lit un auteur du xu* siècle, sont amusés jusqu'au soir par la conversa- « tion des jeunes femmes et par le son de la harpe. » Il y avait une harpe dans chaque maison, si pauvre qu'elle fût; et la compagnie, assise en rond autour du musicien, chantait alternativement des stances quelquefois improvisées; on se donnait des défis pour l'improvisation et le chant, d'homme à homme, et quelquefois de village à village.
La vivacité d'esprit naturelle aux races celtiques se manifestait en outre chez les Cambriens par leur goût excessif pour la conversation et par la promptitude de leurs répliques. «Tous les Gallois, sans excep- « tion, même dans les rangs les plus bas, dit l'ancien auteur déjà cité, it ont reçu de la nature une grande volubilité de langue et une extrême « assurance à répondre devant les princes et les grands; les Italiens et « les Français paraissent avoir la même faculté; mais on ne la trouve (I ni chez les Anglais de race, ni chez les Saxons de la Germanie, ni (I chez les Allemands. On alléguera sans doute, pour cause du manque
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«de hardiesse des Anglais, leur servitude actuelle ; mais telle n'est « point la vraie raison de ces difTérences, car les Saxons du continent « sont libres, et l'on remarque en eux le môme défaut. »
Les Gallois, qui n'entreprirent jamais d'invasions hors de leur pays, à la manière des peuples germaniques, et qui, suivant un de leurs proverbes nationaux, souhaitaient que chaque rayon du soleil fût un poignard pour percer l'ami de la guerre, ne faisaient jamais de paix avec l'étranger, tant qu'il occupait leur territoire, y fût-il cantonné depuis longues années, y eût-il des châteaux, des bourgs et des villes. Le jour où l'un de ces châteaux était détruit de fond en comble était un jour de joie universelle où, selon les paroles d'un écrivain gallois, le père privé d'un fils unique oubliait son malheur. Dans la grande prise d'armes qui eut lieu en l'année 1138, les Normands, attaqués sur toute la ligne de leurs marches, depuis le golfe de la Dée ju'^qu à la Saverne, perdirent plusieurs postes, et, pour quelque temps, furent obligés de prendre à leur tour une attitude défensive. Mais l'avantage obtenu parlesCambriensne pouvait être d'une grande importance, parce qu'ils ne poursuivaient point la guerre au delà des liaiites de leurs montagnes et de leurs vallées. Leur attaque, quelque vive qu'elle fût, donna ainsi moins d'alarmes aux conquérants de l'Anglerre que l'invasion du roi d'Ecosse, et fut encore moins utile au peuple saxon, qui avait mis en elle son espérance.
Le roi Etienne n'eut pas besoin de quitter sa résidence du sud pour marcher à la rencontre, soit des Écossais, soit des Gallois. Mais, peu de temps après, les partisans normands de Mathilde, fille de Henri l", lui donnèrent plus d'inquiétude. Appelée en Angleterre par ses amis, Mathilde débarqua le 22 septembre de l'année 1139, se jeta dans le château d'Arondel sur la côte de Sussex, et de là gagna celui de Bristol, que tenait son frère Robert, comte de Glocester. Au bruit de l'arrivée de la prétendante, beaucoup de mécontents et d'intrigues secrètes se dévoilèrent. La plupart des chefs du nord et de l'ouest firent leur renonciation solennelle à l'hommage et à l'obéissance d'Etienne de Blois, et renouvelèrent le serment qu'ils avaient prêté à la fille du roi Henri. Toute la race normande d'Angleterre parut divisée en deux factions qui s'observaient avec défiance avant d'en venir aux mains. «Le voisin, disent «les historiens du temps, soupçonnait son voisin, l'ami son ami, le " frère son frère.))
De nouvelles bandes de soldats brabançons, engagés, soit par l'un, soit par Tautre des deux partis rivaux, vinrent, avec armes et bagages, par différents ports et diverses routes, aux rendez-vous assignés par le roi et par Mathilde : de part et d'autre, on leur avait promis pour solde les terres de la faction ennemie. Afin de soutenir les frais de cette guerre civile, les fils des Normands se mirent à vendre et à revendre leurs domai-
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nés, leurs villages et leurs bourgs d'Angleterre, avec les habitants, corps et biens. Plusieurs firent des incursions sur les domaines de leurs adversaires, et y enlevèrent les chevaux, les bœufs, les moutons et les hommes de race anglaise, qu'on saisissait jusque dans les villes et qu'on emmenait garrottés. La terreur était telle parmi eux, que, si les habitants de quelque cité ou de quelque bourg voyaient approcher de loin seulement trois ou quatre cavaliers, ils prenaient aussitôt la fuite.
Cet effroi exagéré provenait des bruits sinistres qui couraient sur le sort des hommes que les Normands avaient saisis et enfermés dans leurs châteaux. «Car ils enlevaient, dit une chronique saxonne, tous ceux « qui leur paraissaient avoir quelque bien, hommes et femmes, de jour « comme de nuit ; et quand ils les tenaient emprisonnés, pour en tirer « de l'or et de l'argent, ils leur infligeaient des tortures comme jamais « martyr n'en éprouva. Les uns étaient suspendus par les pieds, la tète '( au-dessus de la fumée ; d'autres étaient pendus par les pouces, avec « une lourde charge aux pieds; à quelques-uns ils serraient la tète avec « des cordes, jusqu'au point d'enfoncer le crâne; d'autres étaient jetés « dans des cachots remplis de serpents, de crapauds et de toutes sortes «de reptiles; d'autres étaient mis en chambre-de-cruceite, c'est-à-dire (( dans un coffre court, étroit, peu profond, garni de cailloux pointus, a et où le patient se trouvait serré jusqu'à la rupture des membres. »
(( Dans la plupart des châteaux il y avait un trousseau de chaînes d'un <( poids si lourd, que deux ou trois hommes pouvaient à peine le soulc- (( ver; le malheureux qu'on en chargeait était tenu debout par un colce lier de fer scellé dans un poteau, et ne pouvait ni s'asseoir, ni se couci cher, ni dormir. Ils tuèrent par la faim plusieurs milliers de personnes. <( Ils imposèrent tributs sur tributs aux bourgs et aux villes, et ils appe- « luient cela tenserie. Lorsque les bourgeois n'avaient plus rien à leur « donner, ils pillaient et incendiaient la ville. On eût pu voyager tout un (( jour sans trouver une âme dans les bourgs, ni à la campagne un champ (( cultivé. Les pauvres mouraient de faim, et ceux qui autrefois avaient <( eu quelque chose mendiaient leur pain de porte en porte. Quiconque (( put s'expatrier abandonna le pays. Jamais plus de douleurs et de « maux ne fondirent sur cette terre, et les païens, dans leurs invasions, « en avaient moins fait qu'eux. Ils n'épargnaient ni les cimetières ni (( les églises, prenaient tout ce (pril y avait à prendre, et puis mettaient (lie feu à réglise. C'était en vain qu'on labourait la terre; autant eût «valu labourer le sable, et l'on disait tout haut que le Christ et ses « saints dormaient. »
C'était aux environs de IJrislol, où Vcmpercsse Mathilde et ses Angevins avaient établi leur quartier général, que régnait la plus grande terreur. Tout le jour on voyait amener à la ville des hommes liés et bâillonnés, soit avec un bâton, soit avec un mors de fer. Il en sortait
incessamment des troupes de soldats déguisés, qui, sous l'habit anglais, cachant leurs armes et leur langage, se répandaient dans les lieux populeux, se mêlaient à la foule, dans les marchés et dans les rues, puis tout à coup s'emparaient de ceux dont l'aspect semblait annoncer quelque aisance, cl les conduisaient à leur quartier pour les y mettre à rançon. Ce fut contre Bristol que le roi Etienne dirigea d'abord son armée. Cette ville forte et bien défendue résista, et les soldats royaux s'en vengèrent en dévastant et brûlant les environs. Le roi attaqua ensuite, un à un, avec plus de succès, les châteaux normands situés sur la frontière du pays de Galles, dont presque tous les seigneurs s'étaient déclarés contre lui.
Pendant qu'il était occupé de cette guerre longue et pénible, l'insurrection éclata du côté de l'est ; les terres marécageuses d'Ély, qui avaient servi de refuge aux derniers des Saxons libres, devinrent un camp pour les Normands de la faction angevine. Baudoin de Reviers et Lenoir, évêque d'Ély, élevèrent contre le roi Etienne des retranchements de pierre et de ciment aux lieux mêmes où Hereward avait bâti un fort de bois. Ces lieux, toujours considérés comme redoutables par l'autorité normande, à cause des facilités qu'ils offraient pour s'y réunir et s'y défendre, avaient été mis par Henri P'' sous le pouvoir d'un évêque dont la surveillance devait se joindre à celle du comte et du vicomte de la province. Le premier évoque du nouveau diocèse d'Ély fut ce même Hervé que les Gallois avaient expulsé de Bangor; le second fut Lenoir, qui découvrit et dénonça la grande conspiration des Anglais, en l'année 1137. Cène fut point par zèle personnel pour le roi Etienne, mais par patriotisme, comme Normand, qu'il servit alors ce roi contre les Saxons ; et dès que les Normands se furent déclarés contre Etienne, Lenoir se joignit à eux, et entreprit de faire des îles de son diocèse un rendez-vous pour les amis de Mathilde.
Etienne attaqua ses adversaires dans ce camp de la même manière que Guillaume le Conquérant y avait autrefois attaqué les réfugiés saxons. Il construisit des ponts de bateaux, sur lesquels passa la cavalerie, et mit en pleine déroute les troupes de Baudoin de Reviers et de l'évêque Lenoir. L'évoque s'enfuit vers Glocester, où se trouvait alors la fille de Henri I" avec les principaux de ses partisans. Tous ceux qu'elle avait dans l'ouest, encouragés par l'absence du roi, réparaient les brèches de leurs châteaux, ou, transformant en forteresses les clochers des grandes églises, les garnissaient de machines de guerre; ils creusaient à i'entour des fossés, dans le terrain même des cimetières, de façon que les cadavres étaient mis à découvert et les ossements dispersés. Les prélats normands ne se faisaient aucun scrupule de prendre part à ces opérations militaires, et n'étaient pas les moins actifs ni les moins occupés à torturer les Anglais pour leur faire donner rançon. On les voyait, comme
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dans les premiers temps de la conquête, montés sur des clievaux de bataille, couverts d'armes, la l;mcc ou le bâton ati poing, diriger les travaux et les attaques, ou tirer le butin au sort.
L'évoque de Clicster et celui de Lincoln se faisaient remarquer parmi les plus belliqueux. Ce dernier rallia les troupes battues au camp d'Ély, et recomposa, sur la côte de l'est, une armée que le roi Ktienne vint attaquer, mais avec moins de succès que la première fois; ses troupes, victorieuses à Ély, se débandèrent près de Lincoln : abandonné de ceux qui l'entouraient, le roi so défendit seul quelque temps; mais, j\ la fin, obligé de se rendre, il fut conduit à Glocesler, aux quartiers de la comtesse d'Anjou, qui, de l'avis de son conseil de guerre, l'enferma au donjon de Bristol. Celte défaite ruina la cause royale. Les Normands du parti d'Etienne, le voyant vaincu et captif, passèrent en foule du côté de Malhilde. Son propre frère, Henri, évoque de Winchester, se déclara pour la faction victorieuse ; et les paysans saxons, qui haïssaient également les deux partis, profitèrent du désastre des vaincus pour les dépouiller et les maltraiter dans leur déroute.
La petite-fille de Guillaume le Conquérant fit son entrée triomphale dans la cité de Winchester : l'évoque Henri la reçut aux portes, h la tôte du clergé de toutes les églises. Elle se mit en possession des ornements royaux, ainsi que du trésor d'Etienne, et convoqua un grand conseil de prélats, de comtes, de barons et de chevaliers. L'assemblée décida que Mathilde prendrait le titre de reine, et l'évoque qui la présidait prononça la formule suivante : « Ayant invoqué premièrement, et comme il con- (c vient, l'aide de Dieu tout-puissant, nous élisons pour dame de l'An- <( gleterre et de la Normandie la fille du glorieux, riche, bon et pacifi- « que roi Henri, et lui promettons foi et soutien. » Mais l'heureuse fortune de la reine Mathilde la rendit bientôt dédaigneuse et arrogante ; elle cessa de prendre conseil de ses anciens amis, et traita peu gracieusement ceux d'entre ses adversaires (pii voulaient se rapprocher d'elle. Les auteurs de son élévation, s'ils lui faisaient quelque demande, essuyaient souvent des refus, et quand ils s'inclinaient devant elle, dit un vieil historien, elle ne se levait point pour eux. Cette conduite refroidi! le zèle de ses plus dévoués partisans, et la plupart, s'éloignant d'elle, sans pourtant se déclarer pour le roi détrôné, attendirent en repos l'événement.
De Winchester, la nouvelle reine se rendit ;\ Londres. Elle était fille d'une Saxonne; les bourgeois saxons, par une sorte de sympathie nationale, la virent plus volontiers dans leur ville que le roi de pure race étrangère; mais l'empressement de ces serfs de la conquête toucha peu le cœur altier de l'épouse du comte d'Anjou, et la première parole qu'elle fit adresser aux gens de Londres fut la demande d un énorme taillage. Les bou?-geois, que les dévastations de la guerre et les exac-
lions (rÉticnne avaient réduits à un tel point de détresse, qu'ils craionaient une famine prochaine, supplièrent la reine d'avoir pitié d'eux, et d'attendre, pour imposer de nouveaux tributs, qu'ils fussent relevés de leur misère présente. « Le roi ne nous a rien laissé, » lui dirent d'un ton soumis les députés des citoyens. — «J'entends, reprit avec dédain (( la fille de Henri I". Vous avez tout donné à mon adversaire ; vous avez (( conspiré avec lui contre moi ; et vous voulez que je vous épargne...?» Obligés de payer le taillage, les bourgeois de Londres saisirent cette occasion pour présenter à la reine une humble requête : « Noble dame, « lui dirent-ils, qu'il nous soit permis de suivre les bonnes lois du roi « Edward, ton grand-oncle, au lieu de celles de ton père le roi Henri, a qui sont mauvaises et trop dures pour nous. » Mais, comme si elle eût rougi de ses aïeux maternels et renié sa descendance anglo-saxonne, Mathilde s'irrita de cette requête, traita d'insolents ceux qui osaient la lui adresser, et proféra contre eux de grandes menaces. Blessés au fond du cœur, mais dissimulant leur peine, les bourgeois retournèrent à leur salle de conseil, où les Normands, devenus moins ombrageux, leur permettaient alors de s'assembler pour faire entre eux, de gré à gré, la répartition des tailles ; car le gouvernement avait pris la coutume d'imposer les villes en masse, sans s'occuper de la manière dont l'impôt serait rempli par les contributions individuelles.
La reine Mathilde attendait en pleine sécurité, soit dans la tour du Conquérant, soit dans le nouveau palais de Guillaume le Roux, à Westminster, que les députés des habitants vinssent lui offrir à genoux les sacs d'or qu'elle avait demandés, quand tout à coup les cloches de la ville sonnèrent l'alarme : une grande foule se répandit dans les rues et sur les places. De chaque maison sortait un homme armé du premier instrument de combat qu'il avait trouvé sous sa main. Un ancien auteur compare la multitude qui s'amassait en tumulte aux abeilles sortant de la ruche. La reine et ses barons normands et angevins se voyant surpris, et n'osant risquer dans des rues étroites et tortueuses un combat où la supériorité de l'armure et la science militaire ne pouvaient être d'aucun usage, montèrent promptement à cheval et s'enfuirent. Ils avaient à peine passé les dernières maisons du faubourg, qu'une troupe d'Anglais, accourus vers leurs logements, en brisa les portes, et, ne les y trouvant point, pilla tout ce qu'ils avaient laissé. La reine galopait sur la route d'Oxford avec ses barons et ses chevaliers; de distance en distance, quelqu'un d'entre eux se détachait du cortège pour s'enfuir plus sûrement tout seul par des chemins de traverse et des sentiers détournés ; elle entra dans Oxford avec son frère, le comte de Glocester, et le petit nombre de ceux qui avaient choisi cette route comme la plus sûre, ou qui avaient oublié leur propre danger pour le sien.
En réalité, ce danger était peu de chose; car les habitants de Lon-
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dres, satisfaits d'avoir chassé de leurs murs la nouvelle reine d'Angleterre, ne se mirent point à la poursuivre. Leur soulèvement, né d'un accès d'indignation, sans projet conçu d'avance, sans liaison avec d'autres mouvements, n'était point le premier acte d'une insurrection nationale. L'expulsion de Mathilde et de ses adhérents ne tourna point au profit du peuple anglais, mais des partisans du roi Etienne. Ceux-ci rentrèrent bionlùt à Londres, occupèrent la Cité et la garnirent de leurs troupes, sous couleur d'alliance avec les citoyens. L'épouse du roi prisonnier se rendit à Londres et y établit ses quartiers ; tout ce qu'obtinrent alors les bourgeois, ce fut d'être enrégimentés au nombre de mille hommes, portant le casque et le haubert, parmi les troupes qui se rassemblèrent au nom d'Etienne, et de servir, comme auxiliaires des Normands, sous Guillaume et Roger de la Chesnaye.
L'évoque de Winchester, voyant le parti de son frère reprendre ainsi ([uelque force, déserta le parti contraire, et se déclara de nouveau pour le prisonnier de Bristol ; il arbora la bannière du roi sur le château de Winchester et sur sa maison épiscopale, qu'il avait fortifiée et crénelée comme un château. Robert de Glocester et les partisans de Mathilde vinrent en faire le siège. La garnison du château, bâti au milieu de la ville, mit le feu aux maisons pour gêner les assiégeants ; et, pendant ce temps, l'armée de Londres, attaquant ces derniers à Timproviste, les obligea de se retrancher dans les églises, qu'on incendia pour les en faire sortir. Robert de Glocester fut fait prisonnier, et ceux qui le suivaient se dispersèrent. Barons et chevaliers jetèrent leurs armes, et, marchant à pied pour n'être point reconnus, traversèrent, sous de faux noms, les villes et les villages. Mais, outre les partisans du roi qui les serraient de près, ils trouvèrent sur leur chemin d'autres ennemis, les paysans saxons, acharnés contre eux dans leur déroute, comme naguère ils l'avaient été contre la faction opposée; ils arrêtaient ces fiers Normands, que, malgré leurs efforts pour se déguiser, on reconnaissait au langage, et les faisaient courir devant eux à grands coups de fouet. L'archevêque de Canterbury, d'autres évêques et nombre de seigneurs, furent maltraités de la sorte et dépouillés de tous leurs habits. Ainsi, cette guerre fut à la fois pour les Anglais de race un sujet de misère et de joie, de cette joie frénétique qu'on éprouve au milieu de la souffrance, en rendant le mal pour le mal. Le petit-fils d'un homme mort à Hastings se voyait maître de la vie d'un baron ou d'un prélat nc^rmnnd, et les Anglaises qui toin'uaient le fuseau au service des hautes dames normandes, riaient d'entendre raconter les souffrances ûe la reine Mathilde â son départ d'Oxford, comment elle s'était enfuie avec trois chevaliers, la nuit, â pied, par la neige, et comment elle avait passé, en grande alarme, près des postes ennemis, tremblante au moindre bruit d'hommes et de chevaux ou à la voix des sentinelles.
Peu de temps après que le frère de Malhilde, Robert, comte de Glocester, eut été fait prisonnier, les deux partis conclurent un accord, par lequel le roi et le comte furent rendus l'un pour l'autre, de manière que la dispute revint à ses premiers termes. Etienne sortit de la tour de Bristol, et reprit l'exercice de la royauté ; son gouvernement s'étendit alors sur la portion du pays où dominaient ses partisans, c'est-à-dire sur les provinces du centre et de l'est de l'Angleterre. Quant à la Normandie, aucun de ses ordres n'y parvint; car, durant sa captivité, tout le pays s'était rendu au comte GeofFroi, mari de Mathilde, lequel, peu de temps après, du consentement des Normands, céda à son fils aîné Henri le titre de duc de Normandie. Le parti d'Etienne perdit ainsi l'espérance de se recruter outre-mer ; mais comme il était maître des côtes, il eut le moyen d'empêcher que de semblables renforts ne parvinssent à ses adversaires, resserrés dans la contrée de l'ouest. Leur seule ressource fut de solder des corps de Gallois^, qui, bien que mal armés, arrêtèrent quelque temps par leur bravoure et leur tactique bizarre la marche des partisans du roi.
Pendant que la lutte se prolongeait assez mollement de part et d'antre, Henri, fils de Mathilde, parti de Normandie avec une petite armée, réussit à débarquer en Angleterre. Au premier bruit de son arrivée, beaucoup de gens commencèrent à abandonner la cause d'Etienne ; mais, dès qu'ils apprirent que Henri n'avait que peu de monde et peu d'argent, beaucoup revinrent au roi, et la désertion s'arrêta. La guerre se poursuivit sous le même aspect qu'auparavant ; il y eut des châteaux pris et repris, des villes pillées et brûlées. Les Anglais, fuyant de leurs maisons par force ou par crainte, allaient bâtir de petites cabanes sous les murs des églises ; mais ils ne tardaient pas à en être expulsés par l'un ou l'autre parti, qui transformait l'église en forteresse, crénelait le haut des tours et y braquait ses machines de guerre.
Le fils unique du roi Etienne, nommé Eustache, qui s'était plus d'une fois signalé par son courage, mourut, après avoir pillé un domaine consacré à saint Edmund, roi et martyr ; sa mort fut, selon les Anglais de naissance, la suite de l'outrage qu'Eustache avait osé faire à ce saint de race anglaise. Etienne, n'ayant plus de fils auquel il pût désirer de transmettre la royauté, fît alors proposer à Henri d'Anjou, son rival, de terminer la guerre par un accord ; il demandait que les Normands d'Angleterre et du continent le laissassent régner en paix durant sa vie, à condition qu'après lui le fils de Mathilde serait roi. Les Normands y consentirent, et la paix fut rétablie. La teneur du traité, juré par les évoques, les comtes, les barons et les chevaliers des deux partis, s'offre sous deux faces très-différentes dans les historiens du temps, selon la faction qu'ils favorisent. Les uns disent que le roi Etienne adopta Henri pour son fils, et qu'en vertu de cet acte préalable, les sci-
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gneurs jmèrout de dcmncr eu héiilagc au (ils adoptif le royaume de son père ; d'autres, au eontraire, prélcudcnt que le roi reconnut positivement le droit héréditaire du fils de Matliilde sur le royaume, et qu'en retour ce dernier lui octroya bénévolement de régner le reste de sa vie. Ainsi des contemporains, également dignes de foi, font provenir de deux principes entièrement opposés la légitimité qu'ils accordent au pelit-fds de Henri I". Lesquels doit-on croire en cela? Ni les uns ni les autres ; et la vérité est que les mômes barons qni avaient élu Etienne malgré le serment prêté à Mathildc, qui ensuite élurent Malhilde malgré le serment prêté à Etienne, par un nouvel acte de volonté, désigncrcHt, pour succéder à Etienne, le fils de Mathildc, et non sa mère. De cette volonté toute-puissante dérivait la légitimité royale.
Peu de temps avant son expédition en Angleterre, Henri avait pris pour femme l'épouse divorcée du roi de France, Éléonore ou Aliénor, ou plus fcmiilièrcment Aanor, fille de Guillaume, comte de Poitou et duc d'Aquitaine, c'est-à-dire souverain de toute la côte occidentale de ia Gaule, depuis l'embouchure de la Loire jusqu'au pied des Pyrénées. Suivant les usages de ce pays, Éléonore y jouissait de tout le pouvoir qu'avait exercé son père ; et, de plus, son mari, quoique étranger, pouvait entrer avec elle en partage de la souveraineté. Le roi Louis YH eut ce privilège tant qu'il resta uni à la fille du comte Guillaume, et il entretint des officiers et des garnisons dans les villes de l'Aquitaine; mais, aussitôt qu'il l'eut répudiée, il lui fallut rappeler ses sénéchaux et ses hommes d'armes. Ce fut en Palestine, où Eléonore avait suivi son mari partant pour la croisade, que leur mésintelligence éclata. Persuadé, soit à tort, soit à raison, que la reine le trompait pour un jeune Sarrasin, Louis sollicita et obtint de l'autorité ecclésiastique la rupture de son mariage.
Il se tint, à Beaugcncy-sur-Loire, un concile devant lequel la reine de France fut obligée de comparaître. L'éveque qui portait la parole comme accusateurannonça que le roi demandait le divorce, «parce qu'il « ne se fiait point en sa femme, et jamais ne serait assuré de la lignée qui « viendrait d'elle. » Le concile passa outre sur cette scandaleuse requête, et déclara le mariage nul sous prétexte de parenté, s'apercevant un peu tard qu'Éléonore était cousine de son mari à l'un des degrés prohibés. L'épouse répudiée se mit en route pour retourner dans son pays, et s'arrêta quelque temps à Blois. Durant son séjour dans celte ville, Thibaut, comte de Blois, lâcha de lui plaire et d'obtenir sa main. Indigné du refus qu'il essuya, le comte résolut de retenir en prison dans son château la duchesse d'Aciuitaine, et même de l'y épouser de force, comme s'exprime un vieil historien. Elle soupçonna ce mauvais dessein, et, partant de nuit, descendit la Loire juscju'à Tours, ville qui faisait alors partie du comté d'Anjou. Au bruit de son arrivée, le second
fils du comte d'Anjou et de l'impératrice Malhilde, nommé Geoffroy, épris du même désir que Thibaut de Blois, vint se placer en embuscade à un port de la Creuse, qu'on appelait le Port de Piles, sur la limite commune du Poitou et de la Touraine, pour arrêter le cortège de la duchesse, l'enlever elle-même et l'épouser; mais Éléonore, dit l'historien, en fut avertie par son bon ange, et prit subitement un autre chemin pour aller à Poitiers.
C'est là que Henri, fils aîné de Mathilde et du comte d'Anjou, plus courtois que son frère, se rendit pour solliciter l'amour de la fille des ducs d'Aquitaine. Il fut agréé, conduisit sa nouvelle épouse en Normandie, et envoya dans les cités de la Gaule méridionale des baillis, des justiciers et des hommes d'armes normands. Au titre de duc de Normandie il joignit dès lors ceux de duc d'Aquitaine et de comte de Poitou, et, son père ayant déjà l'Anjou et la Touraine, leur souveraineté s'étendait sur toute la partie occidentale de la Gaule, entre la Somme et les Pyrénées, à l'exception de la pointe de Bretagne, Les terres du roi de France, bornées par la Loire, la Saône et la Meuse, étaient loin d'avoir une pareille étendue. Ce roi s'alarma de voir s'accroître à un tel point la puissance normande, rivale de la sienne depuis sa naissance, et encore plus depuis la conquête de l'Angleterre. Il avait fait de grands efforts pour prévenir l'union du jeune Henri avec Éléonore d'Aquitaine, et l'avait sommé, comme son vassal pour le duché de Normandie, de ne point contracter mariage sans l'aveu de son seigneur suzerain. Mais les obligations de l'homme lige envers le suzerain, même quand les deux parties les avaient expressément avouées et consenties, n'avaient guère de valeur entre gens d'égale puissance. Henri ne tint nul compte de la défense de se marier, et Louis VII fut obligé de se contenter des nouveaux serments d'hommage que lui prêta le futur roi d'Angleterre pour le comté de Poitou et le duché d'Aquitaine.
Des serments de ce genre, vagues dans leur teneur, prêtés de mauvaise grâce et en quelque sorte pour la forme, étaient depuis longtemps le seul lien qui existât entre les successeurs des anciens rois franks et les chefs souverains du pays compris entre la Loire et les deux mers; car la domination franke n'avait pu prendre racine dans ces contrées aussi fortement que dans celle qui était voisine de la Germanie. Au vu^ siècle, les peuples de l'Europe qui entretenaient quelques relations avec la Gaule, avaient déjà coutume de la désigner tout entière par le nom de France, mais au sein même du territoire gaulois, ce nom était loin d'avoir une pareille universalité. Le cours de la Loire formait la limite méridionale de la Gaule franke, ou du pays français; et au "delà se trouvait le pays romain, différent de l'autre par la langue et les mœurs, surtout par la civilisation.
Dans la contrée du sud, les habitants, grands ou petits, riches ou
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pauvres, étaient presque entièrement de pure race gauloise, on du moins la descendance germanique n'y était point accompagnée de la même supériorité de condition sociale qui s'y attachait dans le nord. Les hommes de race franke qui étaient venus dans la Gaule méridionalC;, soit en conquérants , soit comme agents et commissaires des conquérants, élahlis au nord de la Loire, ne réussirent pointa se propager comme nation distincte au sein d'une population nomhrcuse et réunie dans de grandes villes : aussi les hahitants de la France et de la Bourgogne employaient-ils d'ordinaire le nom de Romains pour désigner ceux du Midi.
Plusieurs des successeurs de Chlodowig ajoutèrent à leur titre de roi des Franks celui de prince du peuple romain; au déclin de cette première dynastie, la population de l'Aquitaine et de la Provence prit dans son sein des ducs et des comtes indigènes, ou, ce qui est plus remarquable, contraignit les descendants de ses gouverneurs de race tudesque à se révolter avec clic. Mais cet affranchissement de la Gaule méridionale était h peine accompli, que l'avènement d'une seconde race de rois vint rendre à la nation franke son ancienne énergie, et la pousser de nouveau à la conquête du Midi.
Hedevenus maîtres de ces belles contrées, les Gallo-Franks y placèrent des gouverneurs et des juges qui enlevaient, sous forme de tribut, tout l'argent du pays; mais, à la première occasion favorable, les Méridionaux refusaient de payer, se soulevaient et chassaient les étrangers. Alors les Franks descendaient du nord pour revendiquer leur droit de conquête; ils venaient sur les bords de la Loire, soit à Orléans, soit à Tours, soit à Nevers, tenir leur champ de mai en armes. La guerre commençait entre eux et les liabilants du Limousin ou de l'Auvergne, qui étaient Tavant-garde de la populationgallo-romaine. Si les Romains (pour parler le langage de l'époque) se sentaient trop faibles, ils proposaient au chef des gens de France de lui payer l'impôt chaque année, en conservant d'ailleurs l'indépendance politique. Le prince frank soumettait cette proposition à ses leudes, dans leur assemblée, tenue en plein air; si cette assemblée votait contrôla paix, l'armée continuait sa marche, arrachant les vignes et les arbres à fruit, enlevant les hommes, le bétail et les chevaux. Quand la cause du Midi avait été complètement vaincue, les gouverneurs, juges ou comtes franks se réinstallaient dans les villes, et, pour un temps plus ou moins long, en tôtc des actes publics figuraient les formules suivantes : « Sous le règne du glorieux roi Pépin ; sous le règne de l'illustre empereur Karl. »
Karl, ou Charlemagne, élablit roi en Aquitaine, du consentement de tous les seigneurs franks, son fils Lodewig, que les Gaulois nommaient Louis. Ce Louis devint, i\ son tour, empereur ou keisa?' des Franks, et, sous ce titre, régnai la fois en Germanie, en Italie et en Gaule. De son
vivant, il voulut faire jouir ses fils de cette autorité immense, et le pariâ'^e inégal qu'il établit excita entre eux la discorde. Les Gaulois méridionaux s'empressèrent de prendre parti dans ces querelles, pour les envenimer et contribuer à l'alfaiblissemcnt de leurs maîtres. En attendant le moment de s'insurger sous des chefs de leur race et de leur langue, ils donnèrent la royauté de leur pays à des membres de la famille impériale, mais à ceux que ni l'empereur ni l'assemblée souveraine des Franks ne voulaient y voir régner; il en résulta de longues guerres et de nouvelles dévastations pour les villes de l'Aquitaine. La grande lutte pour la royauté, qui s'éleva sur la fin du ix^ siècle, et se prolongea durant cent ans , donna quelque relâche aux Aquitains. Indifférents aux deux partis rivaux, n'ayant nul intérêt commun ni avec la famille de Charlemagne ni avec les rois de nouvelle race, ils se tinrent à l'écart, et profitèrent de la dispute comme d'un prétexte pour résister également au pouvoir des uns et des autres. Lorsque les Gallo- Franks, renonçant à l'obéissance de l'Austrasien Karl, dit le Gros, eurent fait roi le Neustrien Eudes, comte de Paris, on vit s'élever en Aquitaine un roi national, appelé Ranulf, qui, peu de temps après, sous les titres plus modestes de duc des Aquitains et de comte des Poitevins, régna en toute souveraineté, depuis la Loire jusqu'aux Pyrénées. Le roi Eudes partit de France pour aller soumettre l'Aquitaine ; mais il n'y réussit pas. A leur résistance matérielle les habitants du Midi joignaient une sorte d'opposition morale ; ils se faisaient en apparence les défenseurs des droits de la vieille famille dépossédée, par la seule raison que les Français ne voulaient plus reconnaître ces droits.
Presque tous les chefs indépendants de l'Aquitaine, du Poitou et de la Provence, imaginèrent dès lors de se prétendre issus de Charlemagne parles femmes, et firent grand bruit de cette descendance hypothétique, pour s'autoriser à donner aux rois de la troisième dynastie la qualification d'usurpateurs. Après que Charles le Simple, héritier légitimée de , Charlemagne, eut été emprisonné à Péronne, son nom fut mis en tête des actes publics en Aquitaine, comme s'il eût toujours régné; puis, quand son fils eut recouvré le pouvoir, les Aquitains ne souffrirent pas qu'il exerçât sur eux, soit directement, soit indirectement, la moindre autorité.
La victoire des Français sur la seconde et dernière dynastie germanique fut décidée à perpétuité par l'élection de Hugues, surnommé Capet ou Chapet dans la langue romane d'outre-Loire. Les Méridionaux ne prirent aucune part à cette élection, et ne reconnurent point le roi Hugues : celui-ci, à la tête de son peuple d'entre Meuse et Loire, fit la guerre à l'Aquitaine; mais, après beaucoup d'efforts, il ne parvint qu'à établir sa suzeraineté sur les provinces les plus voisines de la Loire, sur le Berry, laTouraine et l'Anjou. Pour prix de son adhésion, le comte de
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ce dernier pays obtint le titre héréditaire de sénéi."hal du royaume de France ; et, dans les festins solennels, il eut la charge de servira cheval les mets de la table du roi. Mais l'attrait de pareils honneurs ne séduisit point les comtes ni les ducs des territoires plus méridionaux; ils soutinrent le combat et la grande masse de population qui parlait le langage d'oc ne reconnut, ni en fait ni en apparence, l'autorité des rois (le la contrée où l'on disait oui. Le midi de la Gaule, partagé en diverses principautés, suivant les divisions naturelles du territoire ou l'ancienne circonscription des provinces romaines, parut ainsi vers le xi* siècle, allranchi de tout reste de la sujétion que les Franks lui avaient imposée, et le peuple d'Aquitaine n'eut dès lors pour souverains que des hommes de sa race et de son langage.
Il est vrai qu'au nord de la Loire, depuis la fin du x* siècle, une même langue était aussi commune aux rois, aux seigneurs et au peuple; mais dans ce pays, où la conquête n'avait jamais été démentie, les seigneurs naimaient point le peuple; ils sentaient au dedans d'eux-mêmes, sans l)eut-ètre s'en rendre compte, que leur rang et leur puissance provenaient d'une source étrangère. Quoique détachés pour jamais de leur vieille souche tudesque, ils n'avaient point renoncé aux mœurs de la conquête : eux seuls jouissaient, dans le royaume, de la propriété territoriale et de la franchise personnelle. Au contraire, dans les petites souverainetés méridionales, quoiqu'il y eût des rangs parmi les hommes, quoiqu'il y eût des classes élevées et des classes inférieures, des châteaux et des chaumières, de l'insolence dans la richesse et de la tyrannie dans le pouvoir, le sol appartenait au corps du peuple, et nul ne lui en contestait la pleine propriété, le fvanc-aleu, comme on disait au moyen âge. C'était la masse populaire qui avait, à plusieurs reprises, reconquis ce sol sur les envahisseurs d'outre-Loire. Les duchés, les comtés, les vicomtes, toutes les seigneuries étaient plus ou moins nationales : la plupart s'étaient élevées dans des temps de révolte contre la puissance étrangère, et avaient été légitimées par l'adhésion du peuple.
Mais, inférieur aux pays méridionaux en or.^anisation sociale, en liberté civile et en traditions de gouvernement, le royaume de France était puissant par son étendue et formidable au dehors ; aucun des États qui se partageaientavec lui l'ancien tcriitoire gaulois ne l'égalait en force, cl ses chefs faisaient souvent trembler les ducs et les comtes du Midi au milieu de leurs grandes cités, enrichies par les arts et le commerce ; souvent, pour s'assurer une plus longue paix avec la France, ils offraient leurs filles en mariage, et par une fausse politique donnaient aux princes français entrée chez eux à titre de parents et d'alliés. C'est ainsi que l'union de la fille du duc Gaillaume avcj le roi Louis VII ouvrit, comme on l'a vu, les villes de l'Aquitiine et ilu Poitou à des garnisons étran-
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gères. Lorsque, après le divorce d'Éléonore, les Français se furent retirés, son second mariage amena des Angevins et des Normands, qui disaient comme les Français oui et nenny, au lieu d'oc et no. Peut-être y avait-il entre les Angevins et les Méridionaux un peu plus de sympathie qu'entre ces derniers et les Français, parce que la civilisation croissait en Gaule à mesure qu'on avançait vers le sud. Mais la dilfércnce de langage, et surtout d'accentuation, devait rappeler sans cesse aux Aquitains que Henri, fils de Mathilde, leur nouveau seigneur, était encore un et rang ei".
Peu de temps après le mariage qui le fit duc d'Aquitaine, Henri devint comte d'Anjou, par la mort de son père, mais sous la condition expresse de remettre cette province à son jeune frère le jour où lui-même deviendrait roi. n en prêta le serment avec un appareil lugubre sur le cadavre du mort, mais ce serment fut violé, et Henri garda le comté d'Anjou, lorsque les barons normands, plus fidèles que lui à leur parole, l'eurent appelé en Angleterre pour succéder au roi Etienne. Dès qu'il eut pris possession de la royauté, il qualifia Etienne d'usurpateur, et s'occupa d'abolir tout ce qui s'était fait de son vivant. H chassa d'Angleterreles Brabançons quis'y étaient établis après avoir servi la cause royale contre Mathilde. H confisqua les terres que ces hommes avaient reçues en solde, démolit leurs châteaux forts et ceux des partisans du dernier roi, voulant, disait-il, en réduire le nombre à ce qu'il était sous le roi Henri, son aïeul. Les compagnies d'auxiliaires étrangers, venues en Angleterre durant la guerre civile, avaient commis beaucoup de pillages sur les Normands du parti contraire à celui qu'elles servaient; leurs chefs avaient enlevé des domaines et des maisons, et les avaient ensuite fortifiés contre les seigneurs normands dépossédés, imitant les pères de ces derniers, qui avaient de môme fortifié leurs habitations conquises sur les Anglais. L'expulsion des Flamands fut pour toute la race anglonormande un sujet de joie pareille à ce que l'expulsion de cette même race eût été pour les Saxons : « Nous les vîmes tous, dit un auteur du « siècle, passer la mer pour retourner du camp à la charrue, et redevenir « serfs, après avoir été maîtres. »
Quiconque, vers l'année 1 140, à l'invitation du roi Etienne, avait dételé ses bœufs pour passer le détroit et venir à la bataille de Lincoln, était ainsi traité d'usurpateur par ceux dont les ancêtres avaient dételé, en 1066, pour suivre Guillaume le Bâtard. Les conquérants de l'Angleterre se regardaient déjà comme possesseurs légitimes ; ils avaient effacé de leur esprit tout souvenir de leur usurpation violente et de leur ancienne fortune, s'imaginant que leurs nobles familles n'avaient jamais exercé d'autre emploi que celui de gouverner les hommes. Mais les Saxons avaient plus de mémoire; et, dans les plaintes que leur arrachait la dureté de leurs seigneurs, ils disaient de plus d'un comte et de plus d'un