LIVRE VIII
prélat de race normande : " Il nous harcèle et nous pique comme son « aïeul piquait les bœufs de l'autre côté de la mer. n
Malgré cette conscience de sa propre situation et de l'origine de son gouvernement, la race saxonne, fatiguée par la souffrance, se laissait aller à une résignation apathique. Le peu de sang anglais que l'impératrice Mathilde avait transmis h Henri II était, disait-on, un gage assuré de sa bienveillance pour le peuple, et l'on oubliait comment cette môme Mathilde, plus Saxonne pourtant que son fds, avait traité les bourgeois de Londres. Des écrivains, soit simples et de bonne foi, soit payés pour préconiser d'avance le nouveau règne, publièrent que l'Angleterre possédait enfin un roi anglais de nation; qu'elle avait des évoques, des abbés, des barons et des chevaliers issus de l'une et de l'autre race, et qu'ainsi la haine nationale était désormais sans motif. Nul doute, en effet, que les femmes saxonnes, enlevées et mariées de force, soit après la bataille de Hastings, soit après les déroutes d'York et d'Ély, n'eussent, au milieu du désespoir, donné des fils fi leurs maîtres; mais ces fils de pères étrangers se croyaient-ils les frères des bourgeois et des serfs du pays? et le désir d'effacer auprès des Normands de race pure la tache de leur naissance ne devait-il pas, au contraire, les rendre plus orgueilleux envers leurs compatriotes maternels ? Il était vrai aussi que, dans les premiers temps de l'invasion, Guillaume le Conquérant avait offert des femmes de sa nation et même de sa famille à des chefs saxons encore libres; mais ces sortes d'unions furent peu nombreuses, et, dès que la conquête parut achevée, nul Anglais ne se trouva plus assez noble pour qu'une Normande l'honorât de son lit. D'ailleurs, quand il eût été constant que beaucoup d'Anglais de naissance, en reniant la cause de leur pays, en désapprenant leur langue, en jouant le rôle de flatteurs et de parasites, se fussent élevés aux privilèges des hommes de race étrangère, cette fortune individuelle n'atténuait point, pour la masse des vaincus, les tristes effets de la conquête.
Peut-être môme le mélange des races était-il alors en Angleterre plus favorable aux oppresseurs qu'aux opprimés ; car, à mesure que les premiers perdaient, si l'on peut s'exprimer ainsi, leur caractère d'étrangeté, le penchant à la résistance s'affaiblissait dans le cœur des autres. Une réaction violente, seul recours efficace contre les injustices delà conquête, devenait moins possible. Aux chaînes de la domination usurpée se joignaient des liens moraux, le respect des hommes pour leur propre sang, et ces affections bienveillantes qui nous rendent si patients à supporter le despotisme domestique. Aussi Henri II vit-il sans déplaisir des moines saxons, dans la dédicace de leurs livres, lui étaler sa généalogie anglaise, et, sans faire mention ni de son aïeul Henri I", ni de son bisaïeul le Conquérant, le louer d'être issu du roi Alfred, <i Tu « es fils, lui disaient-ils, de la très-glorieuse impératrice Mathilde, dont
306 CONQUÊTE DE l/ANGLETERRE.
(( la mère fui Mathilde, fille de Marguerite, reine d'Ecosse, dont le père (i fut Edward, fils du roi Edmund Côte -de-Fer, l'arrière-petit-fils du 0 noble roi Alfred. »
Soit par hasard, soit à dessein, il circulait aussi dans le même temps de fausses prédictions qui annonçaient le règne de Henri d'Anjou comme une époque de soulagement, et, en quelque sorte, de résurrection pour le peuple anglais. L'une de ces prophéties était attribuée au roi Edward à son lit de mort; et l'on disait qu'il l'avait prononcée afin de rassurer ceux qui craignaient alors pour l'Angleterre les projets ambitieux du duc de Normandie. « Quand l'arbre vert, leur avait-il dit, après avoir <( été coupé au pied et éloigné de sa racine à la distance de trois arpents, (( s'en rapprochera de lui-même, fleurira et portera des fruits, alors un (( meilleur temps viendra. » Cette allégorie, faite après coup, s'interprétait sans grande peine. L'arbre coupé, c'était la famille d'Edward, qui avait perdu la royauté à l'élection de Harold ; après Harold étaient venus Guillaume le Conquérant et son Qls Guillaume le Roux : ce qui complétait le nombre de trois rois étrangers à l'ancienne famille ; car il faut remarquer qu'on supprimait le roi Edgar, parce qu'il avait encore des parents en Angleterre ou en Ecosse, et qu'en fait de descendance du noble roi Alfred, l'Angevin Henri leur eût paru fort inférieur. L'arbre s'étail rapproché de sa racine quand Mathilde avait épousé Henri I"; il avait fleuri par la naissance de l'impératrice Mathilde, et enfin porté des fruits par celle de Henri H... Ces misérables contes ne sont dignes de figurer dans l'histoire qu'à cause de l'effet moral qu'ils ont pu produire sur les hommes d'autrefois. Ils avaient pour but de détourner de l.i personne du roi la haine que les Saxons nourrissaient contre tous les Normands; mais rien ne pouvait faire que Henri II ne fût pas le représentant de la conquête, et l'on avait beau le surnommer mystiquement la pierre angulaire où s'unissaient les deux murailles, c'est-à-dire les deux races, il n'y avait point d'union possible au milieu d'une telle inégalité de droits, de biens et de puissance.
Quelque difficile qu'il fût déjà pour un Anglo-Saxon du xu* siècle, de reconnaître comme successeur naturel des rdis de race anglaise, un homme qui ne savait pas même comment on disait roi en anglais, les conciliateurs obstinés des Saxons avec les Normands mirent en avant des assertions beaucoup plus extraordinaires : ils entreprirent d'ériger le Conquérant lui-même en héritier légitime du roi Alfred. Une trèsvieille chronique, citée par un auteur déjà ancien, raconte que Guillaume le Bâtard était le propre petit-fils du roi Edmund Côte-de-Fer. « Edmund, dit cette chronique, eut deux fils, Edwin et Edward, et de '( plus, une fille unique dont l'histoire tait le nom, à cause de sa mau- « vaise vie; car elle entretint un commerce illicite avec le pelletier du « roi. » Le roi, courroucé, bannit d'Angleterre son pelletier, avec sa