LIVRE VI
nouvellement planté d'arbres, entre Salisbury et loso la mer. Cette étendue de terre, avant d'être mise en »08ô boiSj contenait plus de soixante paroisses que le conquérant détruisit, et dont il chassa les habitants '. On ne sait si la raison de cet acte singulier ne fut pas purement politique, et si Guillaume n'eut pas pour objet spécial d'assurer à ses recrues de Normandie un lieu de débarquement sûr, où nul ennemi saxon ne pût se rencontrer; ou bien si, comme le disent la plupart des anciennes histoires, il ne voulut que satisfaire sa passion et celle de ses fils pour la chasse. C'est à cette passion effrénée qu'on attribue aussi les règlements bizarres et cruels qu'il fit sur le port d'armes dans les forêts d'Angleterre ; mais il y a lieu de penser que ces règlements eurent un motif plus sérieux, et furent dirigés contre les Anglais, qui, sous prétexte de chasse, pouvaient se donner des rendez- vous en armes. « Il ordonna, dit une « chronique contemporaine, que quiconque tuerait « un cerf ou une biche eût les jeux crevés ; la dé- « fense faite pour les cerfs s'étendit aux sangliers ; et rt il fit même des statuts pour que les lièvres fussent « à l'abri de tout péril. Ce roi aimait les bêtes sauce vages comme s'il eût été leur père*.» Ces lois,
1. Plus quam lx parochias ultro devastavit, ruricolas ad alia loca transmigrare compulit, et silvestres feras pro hominibus... ibidem constituit. (Orderic. Vital. Hist. ecclesiast., lib. X^ apud Script, rer. normann., p. 781.)
2. Amabat... rex férus feras ac si esset pater ferarum. (Thomse Rudborne Hist. major Winton. ; Ânglia sacra, t. 1, p. 258.) — Ita vero multum amavit feras majores ac si fuisset earum pater. (Sica sirithe he lufode tha headeor sivylce he weere heorafseder.) Item statuitde leporibus ut peiiculo imraunes essent. (Chron. saxon. ^ éd. Gibson, p. 191 .
1080 exécutées avec rigueur contre les Saxons, accrurent 1086 singulièrement leur misère; car beaucoup d'entre eux n'avaient plus que la chasse pour unique moyen de subsistance. « Les pauvres murmurèrent, ajoute « la chronique citée plus haut, mais il ne tenait «compte de leur haine, et force leur était d'obéir « sous peine de la vie *. »
Guillaume comprit dans son domaine royal toutes les grandes forêts de l'Angleterre, lieux redoutables pour les conquérants, asiles de leurs derniers adversaires. Ces lois, que les historiens saxons ridiculisent en les montrant destinées à garantir la vie des lièvres, étaient une puissante sauvegarde de la vie des Normands; et, afin que l'exécution en fut mieux assurée, la chasse dans les forêts royales devint un privilège dont la concession appartenait au roi seul, qui pouvait à son gré l'octroyer ou l'interdire. Plusieurs hauts personnages de race normande, plus sensibles à leur propre gêne qu'à l'intérêt de la conquête, s'irritèrent de cette loi exclusive ^. Mais, tant que l'esprit de nationalité se conserva parmi les vaincus, ce désir des Normands ne prévalut pas contre la volonté de leurs rois. Soutenus par l'instinct de la nécessité politique, les fils de Guillaume conservèrent aussi exclusivement que lui le privilège de chasse ; et ce ne fut qu'à l'époque où ce privilège cessa d'être nécessaire, que leurs
1, Hoc... pauperes aegre ferebant; venim is ita rigidus (fuit), ut nihili habei'et omnium eorum odium eos... oportuit... obsequi^ si velleiit vivere. (Chron. saxon., ed, Gibson, p. 191.)