LIVRE VI
ce cas, le seul moyen de terminer la dispute était le loso duel judiciaire entre les parties, ou le jugement «ose devant la cour du roi K
Le terrier normand parle, en beaucoup d'endroits, d'envahissements injustes, de saisies, de prétentions injustes^. C'est sans doute une chose bizarre que de voir le mot de justice écrit dans le registre d'expropriation de tout un peuple ; et l'on ne comprendrait point ce livre si l'on ne songeait à chaque phrase ({Mlmntage y signifie spoliation d'un Anglais; que tout Anglais dépouillé par un Normand prend dès lors le nom de prédécesseur du Normand; qu'être juste, pour un Normand, c'est s'interdire de toucher au bien de l'Anglais tué ou chassé par un autre, et que le contraire s'appelle injustice, comme le prouve le passage suivant : « Dans le comté de Bedford, « Raoul Taille-Bois a injustement dessaisi Neel de « cinq hydes de terre, faisant notoirement partie « de l'héritage de son prédécesseur, et dont la conçu - « bine de ce même Neel occupe encore une por- « tion^.»
Quelques Saxons dépossédés osèrent se présenter devant les commissaires de l'enquête pour faire leurs réclamations; il y en eut même plusieurs d'enregistrées avec des termes de supplication humble que
1. Judicium per regem in curia régis ; judicio, seu bello, seu duello. (Domesday-book, passim.)
2. Invasit, injuste saisivit, injuste dissaisivit, injuste occupavit. CIbid., passim.)
3. Clamât Nigellus ipse i virgatam quam tenuit antecessor ejus T. R. E. Ipse (Nigellus) inde saisitus fuit..., sed Radulfus Tallehosc eum dessaisivit... Tenet quœdair. concubina Nigelli ii hid. (Ibid., vol. I, fol. 214, recto.)
1080 nul des Normands n'employait. Ces hommes se dé- 1086 claraient pauvres et misérables ; ils en appelaient à la clémence et à la miséricorde du roi K Ceux qui, après beaucoup de bassesses, parvinrent à conserver quelque mince partie de leurs héritages paternels, furent obligés de payer cette grâce par des services dégradants et bizarres, ou la reçurent au titre non moins humiliant d'aumône. Des fils sont inscrits dans le rôle comme tenant par aumône le bien de leurs pères *. Des femmes libres gardent leur champ par aumône *. Une autre femme reste en jouissance de la terre de son mari, à condition de nourrir les chiens du roi ^. Enfin une mère et son fils reçoivent en don leur ancien héritage, à condition de dire chaque jour des prières pour l'âme de Richard, fils du roi^.
Ce Richard, fils de Guillaume le Conquérant, mourut en l'année 1081, froissé par son cheval contre un arbre dans le lieu que les Normands appelaient la Forêt-Neuve ". C'était un espace de trente milles,
1. Quam pauper cum matre réclamât... Ipsi reclamant ruisericordiam régis. (Domesday-book, vol. I, fol. 203, recto.)
2. Hanc terram tenuit pater hiijus hominis et vendere potuit T. R. E. ; hanc rex W. in elemosina eidem concessit. (Ibid.^ fol. 218, recto.)
3. Ibi habet... Œdeva libéra femina i liidam de rege in elemosina quam eadem tenuit T. R. E. (Ibid., fol. 63, verso.)
4. Godricus tenuit... dicit se vidisse brevem régis qiiod eamdederit fcminîe Godrici in donc, eo quod nutriebat canes suos. {Ibid., fol. 57, verso.)
5. Hoc manerium tenuit... Aldene teignus T. R. E. et vendere potuit, sed W. rex dédit hoc manerium huic Aldene et matri ejus, pro anima Ricardi filii sui. (Ibid., fol. 141, verso.)