LIVRE II
des vivres. Lorsqu'un équipage, dont les provisions 8™ de bouche tiraient à leur fin, apercevait sur le rivage 895 quelque troupeau gardé par peu de monde, les pirates débarquaient en force, s'emparaient des animaux, les tuaient, les dépeçaient, et se ravitaillaient ainsi sans payer, ou en donnant le moins possible. Le strandhug était le fléau des campagnes et la terreur des paysans ; souvent on l'avait vu exercer par des gens qui ne faisaient point métier de la piraterie, mais auxquels leur puissance et leur richesse assuraient l'impunité *.
Il y avait à la cour du roi Harald, parmi les Iarles, ou chefs du premier rang, un certain Rognvald, que le roi aimait beaucoup et qui l'avait servi avec zèle dans toutes ses expéditions. Rognvald avait plusieurs fils, tous connus pour leur bravoure, et dont l'aîné, appelé Rolf 2, était d'une taille si haute que, ne trouvant dans la petite race du pays aucun cheval à son usage, il cheminait toujours à pied, ce qui le faisait surnommer Gang -Rolf, c'est-à-dire Rolf le Marcheur. Un jour que le fils de Rognvald, avec de nombreux compagnons, revenait d'une croisière dans la Baltique, avant d'aborder en Norvège il relâcha dans la province de Vighen, et là, soit par besoin de vivres, soit pour profiter de l'occasion, il exerça le strandhug . Le hasard voulut que le roi Harald se trouvât dans les environs et reçût les plaintes des paysans ; sans considérer quel était l'auteur du délit, il fit assembler 895
1. Depping, Histoire des expéditions maritimes des Normands, t. II, chap vin, p. 57.
2. Dans l'ancienne langue Scandinave, l'orthographe est Gang: w Rolfr,
895 aussitôt un tking, ou conseil de justice, pour juger Rolf d'après la loi. Avant que l'accusé parût devant l'assemblée qui devait lui appliquer la peine du bannissement, sa mère courut auprès du roi et lui demanda grâce; mais Harald fut inexorable. Alors cette femme, inspirée par la colère et par le sentiment maternel, se mit à improviser, comme il arrivait souvent aux Scandinaves quand ils étaient vivement émus. S'adressant au roi, elle lui dit en vers : « Tu chasses du pays et tu traites en ennemi un « homme de noble race; écoute donc ce que je t'an- « nonce : il est dangereux d'attaquer le loup, et, « quand on l'a une fois mis en colère, gare aux trouce peaux qui vont dans la forêt ■ ! »
Malgré ces menaces poétiques, la sentence fut prononcée, et Rolf, se voyant banni-à perpétuité, assembla quelques vaisseaux et cingla vers les Hébrides. Ces îles avaient servi de refuge à une partie des Norvégiens émigrés par suite des conquêtes du roi Harald. Presque tous étaient des gens de haute naissance et d'une grande réputation militaire. Le nouvel exilé s'associa avec eux pour des entreprises de piraterie; ils réunirent tout ce qu'ils avaient de vaisseaux, et en formèrent une flotte assez nombreuse, qui n'obéissait point à un seul chef, mais à tous les confédérés, et où Rolf n'avait d'autre prééminence que celle de son mérite et de son nom 2.
Partie des Hébrides, la flotte doubla la pointe de l'Ecosse, et, se dirigeant vers le sud-est, pénétra en
1. Harald s saga ens Harfagra, cap. xxiv ; Snorre' s Heimskring la, t. I, p. 100. — Mallet, Histoire du Danemark, t. I, p. 224.
2. Depping, Hist. des expéd. marit. des Normands, t. II, p. 68.