LIVRE II 2'io
En un mot, tout ce qu'il y avait d'anciens usages na- 1042 tionaux, même dans les choses les plus indifférentes, iÔ48 était abandonné au bas peuple ' .
Mais le peuple, qui avait versé son sang pour que l'Angleterre fût libre, et qui était peu frappé de la grâce et du charme des nouvelles modes, crut voir renaître sous d'autres apparences le gouvernement de l'étranger. Godwin, quoiqu'il fût, parmi ses compatriotes, le plus élevé en dignité et le premier après le roi, se souvint heureusement de son origine plébéienne, et entra clans le parti populaire contre les favoris normands. Le fils de Wulfnoth et ses quatre fils, Harold, S\v eyn, Tosti et Gurth, tous aimés de la nation pour ce qu'ils valaient ou pour ce qu'ils donnaient d'espérances, résistèrent, le front levé, à l'influence normande, comme ils avaient tiré l'épée contre les conquérants danois 2. Dans ce palais où leur fille et leur sœur était dame et maîtresse, ils rendirent insolence pour insolence aux courtisans venus de la Gaule; ils tournèrent en dérision leurs modes exotiques, et blâmèrent la faiblesse du roi, qui leur abandonnait sa confiance et la fortune du pays :5.
Les Normands recueillaient soigneusement ces propos et les envenimaient à loisir; ils criaient aux
1. ... Propriam consuetudinem in lus et in aliis mnltis enibescere. (Hist. Ingulf. Crogland., apud Rer. anglic. Script., t. I , p. 62, éd. Gale.)
2. Gochvinum et natos, magnanimos viros et industries, auctorcs et tutores regni Edwardi. (Willelm. Malmesb., de Gest. rer/. angl.} lib. II, apud Rer. anglic. Script., p. 80, cd. Savilc.) — Deux autres fils de Godwin seront nommés plus tard.
3. Same de ejus simplicitate solitos nugari... ssepe insignes facetias in illum jaculari. (Ibid., p. 81.)
1042 oreilles d'Edward que Godwin et ses fils l'insultaient
io<8 sans ménagement, que leur arrogance n'avait pas de
bornes, qu'on démêlait en eux l'ambition de régner
à sa place et le projet de le trahir ». Mais, pendant que ces accusations avaient cours dans le palais du roi, dans les réunions populaires 2, on jugeait tout autrement le caractère et la conduite du chef saxon et de ses fils. « Est-il étonnant, disait-on, que l'au- « teur et le soutien du règne d'Edward s'indigne de « voir élever au-dessus de lui des hommes nouveaux « et de nation étrangère? et pourtant, jamais il ne lui « arrive de proférer un mot d'injure contre l'homme « que lui-même a fait roi8. » On qualifiait les favoris normands des noms de délateurs infâmes, d'artisans de discorde et de trouble, et l'on souhaitait longue vie au grand chef, au chef magnanime sur terre et sur mer*. On maudissait le fatal mariage d'Ethelreld avec une femme normande, cette union contractée pour
1. Magna arrogantia et infidelitate in regem et in familiares ejus egisse, aequns sibi partes in imperio vindicantes. (Willelra. Malmesb., de Gest. reg. angl., lib. II. apud lier, anglic. Script., p. 80 et 81. éd. >avile.)
2. 1! y avait chez les Anglo-Saxons une foule d'institutions provinciales et municipales. Folc-genwl, seire-gemot, assemblée de province. Durit- i mot, Wic-gemot, assemblée de ville. IJusting, maison de conseil. Hanshus, maison commune. Gild-hahl, club; gid-sripe, association. \ oyez Hickes. Thesaur. linguar. septentrional., sur les institutions sociales des Anglo-Saxons.
3. Numquam tamen contra regem quem semel fastigiaverint asperum etiam verbum locutos. (VVillelm. Malmesb., de Gest. reg. antjl. lib. II, apud Rer. anglic. Script., p. 80, éd. Savile.)
4. Hune (Robertum avehiepiscopum) cum reliquis (Normannis)Angli moderni vitupérant delatorem Godwini et filiorum ejus, hune discordiœ seminatorem. (Ibid.) — Godwinus Cantiae cornes magnanimus per Angliam, terra manque habeliatur. (Eadmeri Htst. novorum . lib. I, p. 4, éd. Selden.)
sauver le pays d'une invasion étrangère \ et de 1042 laquelle résultait maintenant une nouvelle invasion tous et comme une nouvelle conquête, sous le masque de la paix et de l'amitié.
La trace et peut-être même l'expression de ces plaintes nationales se retrouvent dans quelques mots bizarrement énergiques d'un historien postérieur d'un siècle, il est vrai, mais imbu de traditions populaires : « Il semble, dit-il, que Dieu tout-puissant, «pour punir la nation anglaise, se soit proposé un « double plan de destruction et qu'il ait dressé contre «elle une sorte d'embuscade militaire2; car d'un « coté s'est déchaînée l'irruption danoise, de l'autre « s'est ourdie la trame des intrigues normandes, afin « que, si la nation échappait aux coups de foudre des « Danois, l'astuce des Normands forts et braves aussi « vînt la surprendre 3. »
1. Richardi consulis Normannorum tîliam rex prœdictus Edelred ni conjugem assumere prœcogitavit, ad tuitionem regni sui. (Heirric Huntind. Hist., lib. VI, apud Ber. anglic. Script., p. 359, éd. Savile.)
2. Deus omnipotens duplicem contritionem proposait, et quasi militares insidias adhibuit (Tliid.)
3. Scilicet ut... si ab Danorum manifesta fulmihatione évadèrent, Normannorura impi-ovisam eum fortitudine cautelam non évadèrent (Tl.id.)