LIVRE III
le droit de tout oser. Dans son voyage de retour, 1043 après avoir pris du repos à Canterbury, le comte Eustache se dirigeait vers Douvres. Il fît faire halte à son escorte à quelque distance de la ville, quitta son palefroi de voyage, et monta le grand coursier qu'un de ses gens lui menait en main droite i ; il endossa sa cotte de mailles, et tous ses compagnons firent de même. C'est dans cet attirail menaçant qu'ils entrèrent à Douvres 2.
Ils se promenaient insolemment parla ville, marquant les meilleures maisons pour y passer la nuit, et s'y établissant d'autorité. Les habitants murmurèrent; l'un d'entre eux eut le courage d'arrêter sur le seuil de sa porte un des Français qui prétendait prendre son quartier chez lui. L'étranger mit l'épée à la main et blessa l'Anglais, qui, s'armant à la hâte avec les gens de sa famille, assaillit et tua l'agresseur. A cette nouvelle, Eustache de Boulogne et toute sa troupe quittèrent leurs logements, remontèrent à cheval, et faisant le siège de la maison de l'Anglais, ils le massacrèrent, dit la chronique saxonne, devant son propre foyer 3. Ensuite ils parcoururent la ville, l'épée nue à la main, frappant les hommes et les femmes, et écrasant les enfants sous les pieds de leurs chevaux4. Ils n'allèrent pas loin sans rencontrer un
1. Voyez le Glossaire de Ducange, aux mots Dextrarius, Dextralis, Destrier.
2. ... Induit suam loricam, itemque sui socii, et adibant Dubrim. [Chron. saxon., éd. Gîbson, p. 163.) — Willelm. Malmesb., de Gestreg. angl., lib. II, apud Rer. anglic. Script., p. 81, éd. Savile.
3. ... Binnam bis agenam beortbe. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 162.)
4. Viros et mulieres quamplures ai'mis interfecerunt, pueros et in-
io48 corps de citoyens en armes ; et, dans le combat qui s'engagea, dix-neuf des Boulonnais furent tués. Le comte prit la fuite avec le reste des siens ; mais n'osant gagner le port et s'embarquer, il retourna vers la ville de Glocester, où résidait alors le roi Edward avec ses favoris normands â.
Le roi, disent les chroniques, donna sa paix à Eustache et à ses compagnons 2. Il crut, sur la seule parole de son beau-frère, que tout le tort était du côté des habitants de Douvres, et, enflammé contre eux d'une colère violente, il manda promptement Godwin, dans le gouvernement duquel cette ville était comprise : « Pars sans délai, lui dit Edward, et va châ- « tier, par une exécution militaire, ceux qui attaquent « mes parents a main armée et troublent la paix du « pays '. » Moins prompt à se décider en faveur d'un étranger contre ses compatriotes, Godwin proposa qu'au lieu d'exercer une vengeance aveugle sur la ville entière, on citât, selon les formes légales, les magistrats à comparaître devant le roi et les juges royaux, pour rendre raison de leur conduite \ « Il
fautes suovum pedibus equorum contriverunt. (Roger de Hoved. Annal., pars I, apud Rer. anglic. Script., p. 441, éd. Savile.)
1. Chron. saxon., Fragm. sub auno MLll, apud Gloss., éd. Lye, t. II, ad tinem. — Eustatius vero, effugiens cum paucis, reversas est ad regem, et ex parte narravit quid iis contigisset. (Chron. saxon., éd. Gibson, p. 163.)
2. Et ille eispacem dédit. (Chron. saxon., éd. Lye, t. II, ad finem.)
3. Hinc rex in cives ira defîagrans, misit Godwinum comitem et maudavitei in Cantium ad Dubrim hostiliter migrare. {Chron. saxon.. éd. Gibson, p. 1(53.)
4. Intellexit vir acrioris ingenii unius tantmn partis auditis allegationibus non deberi proferri sententiam. (Willelm. Malmesb., de Gest. reg. angl., lib. II, apud Ber. anglic. Script., p. 81, éd. Savile.)