LIVRE III
tif à l'excès; il appauvrit autant qu'il put la famille de 1031 son père, pour enrichir et élever en dignité ses pa- 1051 rents du côté maternel. Il punit souvent d'une manière sanglante les railleries que lui attirait la tache de sa naissance, soit de la part de ses compatriotes,, soit de la part des étrangers. Un jour qu'il attaquait la ville d'Alençon, les assiégés s'avisèrent de lui crier du haut des murs : La peau ! la peau ! et de battre des cuirs, pour faire allusion au métier du bourgeois de Falaise dont Guillaume était le petit-fils. Le bâtard fit aussitôt couper les pieds et les mains à tous les prisonniers qu'il avait en son pouvoir, et lancer leurs membres, par ses frondeurs, au dedans des murs de la ville1.
En parcourant l'Angleterre, le duc de Normandie 1051 put croire un moment qu'il n'avait pas quitté sa propre seigneurie; des Normands commandaient la flotte qu'il trouva en station au port de Douvres ; à Canterbury, des soldats normands formaient la garnison d'un fort bâti sur le penchant d'une colline 2 ; d'autres Normands vinrent le saluer, en habits de grands officiers ou de prélats. Les favoris d'Edward se rangèrent avec respect autour du chef de leur pays natal, autour de leur seigneur naturel, pour parler comme on s'exprimait alors. Guillaume parut en Angleterre plus roi qu'Edward lui-même, et son esprit ambitieux ne tarda pas à concevoir l'espérance de le devenir
1. Chronique des ducs de Normandie, par Benoît de Sainte-More, t. III, p. 93, 94 et 96. — Willelm. Gemet. Hist. Normann., apud Script, rer. normann., p. 276.
2. Castellum in Dornberniœ clivo. (Roger de Hoved. Annal., pars I, apnd Rer. anglic. Script., p. 441. éd. Savile.)
1051 sans beaucoup de peine à la mort de ce prince esclave de l'influence normande. De pareilles idées ne pouvaient manquer de naître dans l'esprit du fils de Robert. Il joignait à un grand désir de puissance et de renommée une grande fermeté de résolution, une rare intelligence des moyens d'atteindre son but et autant de courage que d'adresse.
Mais, si l'on en croit le témoignage d'un contemporain, il ne laissa rien voir alors de sa pensée pour l'avenir et n'en parla point au roi Edward, ne se . pressant point d'agir et croyant que les choses se disposeraient d'elles-mêmes à souhait pour son ambition '. Edward, de son côté, soit qu'il songeât ou non à ses projets et à l'opportunité d'avoir un jour son parent maternel pour successeur, ne lui en dit rien non plus; seulement il l'accueillit avec une grande tendresse, lui donna des armes, des chevaux, des chiens et des oiseaux de chasse2, le combla de toutes sortes de présents et d'assurances d'affection. Tout entier au souvenir du pays où il avait passé sa jeunesse, le roi des Anglais se laissait ainsi aller à l'oubli de sa propre nation ; mais cette nation ne s'oubliait pas ellemême, et ceux qui lui conservaient leur amour trouvèrent bientôt le moment d'attirer sur eux les regards du roi.
1052 Dans l'été de l'année 1052, Godwin partit de Bruges avec plusieurs vaisseaux, et aborda sur le rivage de
1. De successione autem regni, spes adhuc aut mentio rmlla acta inter eos fuit. (Hist. Ingulf. Croyland,, apud Ber. anglic. Script., t. I, p. 65, éd. Gale.)