‹ Histoire de la conquete de l'Angleterre par les NormandsChapitre 174 sur 233 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

les cumuler sans honte1. Contre cet esprit de simonie iwi qui était la rouille de la barbarie germanique et du monde féodal, une réaction commençait à se produire au sein de l'Église romaine. Mais la réforme que cette Église s'imposait et qu'elle tâchait de répandre n'avait pas même gagné le nord de l'Italie, et sa seule annonce, au delà des monts, soulevait l'opposition qui, peu de temps après, éclata en guerres terribles dans la lutte du sacerdoce et de l'empire. Ce n'était donc pas sur un homme seul, c'était sur la nation anglaise tout entière soutenant son archevêque patriote que tombait la sentence du pape Alexandre II, et contre elle, au sein de la cour pontificale, une hostilité sourde, mais extrêmement dangereuse, commençait à fermenter2.

Un événement survenu hors de l'Angleterre four- 1059 nit aux Romains l'occasion d'associer leur haine au loes désir de vengeance qu'avait excité chez beaucoup de Normands la prétendue trahison de Gochvin, et aux projets ambitieux du duc Guillaume. Il y avait à la cour de Normandie un religieux nommé Lanfranc, Lombard d'origine, fameux dans le monde chrétien

1. Infamis ambitus pontifex et bonorum ultra debitum appetitor. (Willelm. Malmesb., de Gest. rer. anglic, lib. II, p. 82, éd. Savile.) — Sed ego conjicio illum non judicio sed errore peccasse, quod liomo illiteratus, sicuti plerique et pêne oinnes tune temporis Angliœ episcopi, nesciret quantum delinqueret, rem ecclesiasticorum negotiorum sicut publicorum actitari existimans. (Idem, de Gest. pontifie. angl., lib. I, p. 204, éd. Savile.)

2. En lisant le portrait de l'archevêque Stigand, tracé par Guillaume de Malmesbury, et, d'après lui, par tous les chroniqueurs anglo-normands, on ne doit pas oublier que ce portrait satirique fut écrit dans la plus grande ferveur de la réforme accomplie sous Grégoire VII et ses premiers successeurs.

io59 par son habileté comme légiste, par l'étendue de ses "065 connaissances littéraires et par des ouvrages consacrés avec bonheur à la défense de l'orthodoxie; cet homme, que le duc Guillaume chérissait comme l'un de ses plus utiles conseillers, tomba dans la disgrâce pour avoir blâmé le mariage du duc normand avec Mathilde, fille de Baudoin V, comte de Flandre, sa parente à l'un des degrés prohibés par l'Église ' . Le pape Nicolas II refusait obstinément de reconnaître et de sanctionner l'union des deux époux; ce fut auprès de lui que se retira le moine Lombard exilé de la cour de son seigneur. Mais, loin de se plaindre du duc de Normandie, Lanfranc plaida respectueusement, devant le souverain pontife, la cause de ce mariage, que, de lui-même, il n'avait pas voulu approuver2. A force de prières et d'adresse, il obtint une dispense en forme, et, pour ce service signalé, fut reçu par le duc en plus grande intimité qu'auparavant. Il devint l'âme de ses conseils et son plénipotentiaire auprès de la cour de Rome. Les prétentions respectives du clergé romain et du duc de Normandie sur l'Angleterre, la possibilité de les faire valoir et de réussir en commun, furent dès lors l'objet, sinon de véritables négociations, au moins de pourparlers confidentiels. On était loin encore de songer à un envahissement par les armes; mais la parenté de

1. Ad administvanda quoque totius patrire negotia summus ab ipso Normannorum duce "Willelmo consiliarius assumitur. Cujus gratise iiimiam perturbationem quœ repente irruit... (Vita Lcmf ranci, apud Rer. gallic et francic, t. XIV, p. 31.)

2. Quapropter Lanfrancus iterum romanum papam adiit... ut ageret pro duce Normannorum et uxore ejus apud apostolicum. (Ibicl.

Guillaume avec Edward semblait un grand moyen de 1059 succès, car les rois anglo-saxons pouvaient léguer 1065 jusqu'à un certain point la couronne, en désignant leur successeur au choix ou à l'approbation du grand conseil national1.

Il y avait deux années qu'en Angleterre la paix l065 intérieure durait sans aucun trouble. L'aigreur du roi Edward contre les fils de Godwin disparaissait faute d'aliments et par l'habitude de vivre au milieu d'eux. Harold, le nouveau chef de cette famille populaire, rendait pleinement au roi cette déférence de respect et de soumission dont il était si jaloux. D'anciens récits disent qu'Edward l'aimait et le traitait comme son propre fils2 ; mais du moins n'éprouvaitil point à son égard l'espèce d'aversion mêlée de crainte que Godwin lui avait inspirée, et n'avait-il plus de prétexte pour retenir, comme des garanties contre le fils, les deux otages qu'il avait reçus du père. On se rappelle que ces otages avaient été confiés par le soupçonneux Edward à la garde du duc de Normandie. Ils étaient, depuis plus de dix ans, loin de leur pays, dans une sorte de captivité. Harold, frère de l'un et oncle de l'autre, croyant le moment favorable pour obtenir leur délivrance, demanda au roi la permission d'aller les réclamer en son nom, et de

1. En l'année 1057, Edward avait appelé auprès de lui, dans cette intention, le tfls d'Edmund Côte-de-Fer, exilé sous le règne de Knut ; mais ce prince mourut peu de temps après son retour. (Voyez Chron. saxon., éd. Gibson, p. 169.) — Decreverat enim rex illum post se veo-em hseredem constituere. (Roger de Hoved. Annal., pars I, p. 444, éd. Savile.)

2. Cui rex impense favebat, ut loco filii habuit. (Saga af Harald llardrada, cap. lxxvii; Snorre's Heirnskringla, t. III, p. 143.)

1065 les ramener d'exil ' . Sans montrer aucune répugnance à se dessaisir des otages, Edward parut fort alarmé du projet que formait Harold cl aller lui-même en Normandie. « Je ne veux pas te contraindre, lui ditce il, mais si tu pars, ce sera sans mon aveu; car cer- « tainement ton voyage doit attirer quelque malheur « sur toi et sur notre pays. Je connais le duc Guil- « laume et son esprit astucieux ; il te hait et ne t'ac- « cordera rien, à moins d'y voir un grand profit; le « seul moyen de lui faire rendre les otages serait «d'envoyer un autre que toi2. »

Le Saxon, brave et plein de confiance, ne se rendit point à cet avis; il partit pour la traversée, comme pour un voyage de plaisir, entouré de gais compagnons, avec son oiseau sur le poing et ses lévriers courant devant lui 3. Il s'embarqua dans un des ports de la province de Sussex. Le vent contraire écarta ses deux vaisseaux de leur route et les poussa vers l'embouchure de la Somme, sur les terres de Guy, comte de Ponthieu. C'était la coutume de ce pays maritime , comme de beaucoup d'autres, au moyen

1. Licentiam petivit a rege Normanniam | ire, et fratrem suum atque nepotem, qui obsides tenebantur, liberare, liberatos reducere. (Eadmeri Hist. nov., lib. I, p. 4, éd. Selden.) — Roger de Hoved. Annal., pars I, p. 449, éd. Savile.

2. Nec enim ita novi comitem mentis expertem ut eos aliquatenus velit concedere tibi, si non prsescierit in boc magnum proficuum sui. (Eadmeri Hist. nov., lib. I, p. 4, ed Selden.) — Roger de Hoved. Annal., pars I, p. 449, ed. Savile. — Simeon. Dunelm. Hist., apud Script, anglic, t. X, col. 196, ed. Selden. — Chronique de Normandie, Becueil des hist. de la France , t. XIII, p. 223. — Roman de Rou, t. II, p. 108 et 109.

3. Harold dux Anglorum et sui milites equitant ad Boshaii ; Tapisserie de Baveux.

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