LIVRE III
aide ' ! Mais les Normands furent repoussés, à l'une 1066 des portes du camp, jusqu'à un grand ravin recouvert de broussailles et d'herbes, où leurs chevaux trébuchèrent et où ils tombèrent pêle-mêle, et périrent en grand nombre2. Il y eut un moment de terreur dans l'armée d'outre-mer. Le bruit courut que le duc avait été tué, et, à cette nouvelle, la fuite commença. Guillaume se jeta lui-même au-devant des fuyards et leur barra le passage, les menaçant et les frappant de sa lance3, puis se découvrant la tête : « Me voilà, leur cria-t-il, regardez-moi, je vis encore, et je vaincrai avec l'aide de Dieu4. »
Les cavaliers retournèrent aux redoutes; mais ils ne purent davantage en forcer les portes ni faire brèche : alors le duc s'avisa d'un stratagème, pour faire quitter aux Anglais leur position et leurs rangs ; il donna Tordre à mille cavaliers de s'avancer et de fuir aussitôt. La vue de cette déroute simulée fit perdre aux Saxons leur sang-froid; ils coururent tous à la poursuite, la hache suspendue au cou b. A une certaine distance, un corps posté à dessein joignit les fuyards, qui tournèrent bride, et les An-
1. Chronique de Normandie ; Becueil des hist. de la France, t. XIII, p. 234.
2. Nam crescentes berbae antiquum aggerem tegebant, ubi summopere cmTentes Normanni cura equis et armis ruebant, ac sese, dum unus repente super alterum cadebat, vicissirn extiuguebant. (Willelm. Gemet. Hist Normann., apud Script, rer. normann., p. 287.)
3. Fugientibus occurrit et obstitit, verberans aut minans hasta. (Guill. Pictav., apud Script, rer. normann., p. 202.)
4. Me, inquit, circumspicite, vivo et viacam, opitulante Deo. (Guill. Pictav., apud Script, rer. normann., p. 202.)
5. Chronique de Normandie ; Recueil des hist. de la France, t. XIII, p. 235.
1066 glais, surpris dans leur désordre, furent assaillis de tous côtés à coups de lance et d'épée dont ils ne pouvaient se garantir, ayant les deux mains occupées à manier leurs grandes haches. Quand ils eurent perdu leurs rangs, les clôtures des redoutes furent enfoncées ; cavaliers et fantassins y pénétrèrent; mais le combat fut encore vif, pèle-mèle et corps à corps. Guillaume eut son cheval tué sous lui; le roi Harold et ses deux frères tombèrent morts au pied de leur étendard, qui fut arraché et remplacé par la bannière envoyée de Rome l. Les débris de l'armée anglaise, sans chef et sans drapeau, prolongèrent la lutte jusqu'à la fin du jour, tellement que les combattants des deux partis ne se reconnaissaient plus qu'au langage2.
Alors finit cette résistance désespérée ; les compagnons de Harold se dispersèrent, et beaucoup moururent, sur les chemins, de leurs blessures et de la fatigue du combat. Les cavaliers normands les poursuivaient sans relâche, ne faisant quartier à personne 3. Ils passèrent la nuit sur le champ de bataille, et le lendemain, au point du jour, le duc Guillaume rangea ses troupes et fit faire l'appel de tous les hommes qui avaient passé la mer à sa suite, d'après le rôle qu'on en avait dressé avant le départ,
1. Propius regem fratres ejus duo reperti sunt. (Guill. Pictav., de Gestis Guillelmi ducis, apud Script, rer. gallic. et fraiicic., t. XI, p. 99 )
2. Chronique de Normandie ; Recueil des hist. de la France, t. XIII, p. 236. — Matt.h. Westmonast. Flores hist., p. 223. — Eadmeri Hist. nov., lib. I, p. 6, éd. Seldeii.
3. Xormanni, licet ignari regionis, avide insequebantur, cœdentes rea terga, imponentes manum ultimam secundo negotio. (Guill. Pictav., apud Script, rer. normann., p. 203.)