‹ Histoire de la conquete de l'Angleterre par les NormandsChapitre 228 sur 233 · N° 4 SUR LA TAPISSERIE DE BAYEUX · texte numérisé non relu

N° 4 SUR LA TAPISSERIE DE BAYEUX

LETTRE DE M. AUGUSTIN THIERRY A M. DE LA FONTENELLE DE VAUDORÉ CORRESPONDANT DE L'iNSTITUT.

Monsieur,

Pardonnez-moi de répondre bien tard à une demande qui, venant de vous, m'honore infiniment. Vous désirez savoir ce que je pense des Recherches et co?ijectures de M. Bolton Corney

sur la tapisserie de Bayeux i; je vais vous le dire, en aussi peu de mots et aussi nettement que je le pourrai. L'opinion soutenue par M.- Bolton Corney comprend deux thèses principales : i° que la tapisserie de Bayeux n'est pas un don de la reine Mathilde, ni même un don fait au chapitre de cette ville par une autre personne; qu'elle a été fabriquée pour l'église cathédrale de Bayeux, sur l'ordre et aux frais du chapitre ; 2° que ce vénérable monument n'est pas contemporain de la conquête de l'Angleterre par les Normands, mais qu'il date du temps où la Normandie se trouvait réunie à la France. De ces deux thèses, la première me semble vraie de toute évidence , la seconde est inadmissible.

La tradition qui attribuait à la reine Mathilde la pièce de tapisserie conservée à Bayeux, tradition, du reste, assez récente, et que l'abbé de La Rue a réfutée, n'est plus soutenue par personne. Quant à la seconde question, celle de savoir si cette tapisserie fut ou non un présent fait à l'église de Bayeux, M. Bolton Corney la résout négativement, et d'une façon qui me semble péremptoire. Au silence des anciens inventaires de l'église il joint des preuves tirées du monument lui-même, et démontre avec évidence que ses détails portent une empreinte très-marquée de localité, que la conquête de l'Angleterre par les Normands y a été considérée en quelque sorte au point de vue de la ville et de l'église de Bayeux. Un seul évêque y ligure, et c'est celui de Bayeux, très-souvent en scène et quelquefois désigné par son seul titre : episcopus. De plus, parmi les personnages laïques qui figurent à côté du duc Guillaume, pas un ne porte un nom historique. Les noms qui reviennent sans cesse sont ceux de Turold, Wadard et Vital, probablement connus et chéris à Bayeux ; car les deux derniers, Wadard et Vital, sont inscrits sur le Dornesday-Book, au nombre des feudataires de l'église de Bayeux, dans les comtés de Kent, dr0xfurd et de Lin-

i. mémoire publié eu anglais (Londres, 1 838) et traduit daus la Revue un>jloraiçaisé, -' série, 2e livraison (Puiliers, 1S40).

coin. Si l'on joint à ces raisons celles que M. Bolton Corney déduit de la forme et de l'usage particuliers du monument, il est impossible de ne pas croire avec lui que la tapisserie fut commandée par le chapitre de Bayeux et exécutée pour lui.

Je passe à la seconde proposition, savoir que la tapisserie de Bayeux fut exécutée après la réunion de la Normandie à la France. Cette hypothèse n'exige pas une longue réfutation, car l'auteur du mémoire la fonde sur une seule preuve, l'emploi du mot Franci pour désigner l'armée normande. « Guillaume « de Poitiers, dit-il, appelle ceux qui faisaient partie de l'armée « Norman/ri, des Normands ; la tapisserie les nomme toujours « des Franci, des Français. Je considère cela comme une bévue indicative du temps où le monument a été exécuté. » Il n'y a là aucune bévue, ni rien qui puisse faire présumer que la tapisserie de Bayeux n'est pas contemporaine de la conquête de l'Angleterre par les Normands. En effet, les Anglo-Saxons avaient coutume de désigner par le nom de Français (Francan, Francisce men) tous les habitants de la Gaule, sans distinction de province ou d'origine. La Chronique saxonne, dans les mille endroits où elle parle des chefs et des soldats de l'armée normande, les appelle Français. Ce nom servait en Angleterre à distinguer les conquérants de la population indigène, non-seulement dans le langage usuel, mais encore dans celui des actes légaux. On lit dans les lois de Guillaume le Conquérant, à l'article du meurtre, ces mots : Ki Franceis occist, et, dans la version latine de ces lois : Si Francigena interfectus fuerit*. L'emploi du mot Franci au lieu de Normcmni ne prouve donc point que la tapisserie de Bayeux date d'un temps postérieur à la conquête. S'il prouve quelque chose, c'est que la tapisserie a été exécutée non en Normandie, mais en Angleterre, et que c'est à des ouvriers ou ouvrières de ce dernier pays que le chapitre de Bayeux a fait sa commande.

1. Voyez Leges Willelmi conqncstori^a.ipxià. Script, rer. anglic.,t. J, p. 90, éd. Gale.

Cette opinion, que je soumets au jugement des archéologues, est confirmée d'ailleurs par l'orthographe de certains mots et par l'emploi de certaines lettres dans les légendes du monument. On y trouve, jusque dans le nom du duc Guillaume et clans celui de la ville de Bayeux, des traces de prononciation anglo-saxonne : Hic Wido adduxit Haroldum ad Wilgelmum Normannorum ducem ; Willem venit Bagias ; c'est le g saxon qui figure ici avec sa consonnance hié. Wilgem pour Wilielm, Bagias pour Bayeux. La diphthongue ea} l'une des particularités de l'orthographe anglo-saxonne, se rencontre dans les légendes qui offrent le nom du roi Edward : Rie portatur corpus Eadwardi. Une autre légende présente celte indication, de lieu, correctement saxonne : Ut foderetur castellum ad Hestenca castra. Enfin le nom de Gurth (prononcez Gheurth), frère du roi Harold,est orthographié avec trois lettres saxonnes : le g, ayant le son de ghé ; \'y, ayant le son d'eu, et le d barré, exprimant l'une des deux consonnances que les Anglais figurent aujourd'hui par th.

Ainsi, je crois, avec la majorité des savants qui ont écrit sur la tapisserie de Bayeux, que cette tapisserie est contemporaine du grand événement qu'elle représente; je pense, avec M. Bolton Corney, qu'elle a été exécutée sur l'ordre et aux frais du chapitre de Bayeux; j'ajoute, pour ma part des conjectures, qu elle fut ouvrée en Angleterre et par des mains anglaises, d'après un plan venu de Bayeux.

Agréez, Monsieur, etc.

Le 23 juin 1843.

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