LIVRE PREMIER
sauvage. N'épargnant la vie d'aucun homme, disent 450 les vieux historiens, pillant les églises et les maisons 500 des villes et des campagnes, ils s'avançaient graduellement vers le midi pour envahir toute l'étendue de la Gaule * ; tandis que les Goths et les Burgondes, poussés par une ambition pareille, mais avec des formes moins barbares, quelquefois d'accord, souvent en guerre, cherchaient à faire des progrès dans la direction opposée. Dans l'état de faiblesse où se trouvaient les provinces centrales, encore unies, mais seulement de nom, à l'empire romain, il semblait que les habitants de ces provinces, incapables de résister aux peuples conquérants qui les pressaient de trois côtés, voudraient capituler avec le moins féroce , et que bientôt la Gaule entière se soumettrait, soit aux Goths, soit aux Burgondes , ou se partagerait entre eux pour échapper aux mains des Franks. Il y avait là de meilleures chances pour la civilisation menacée ; mais quelque chose de plus puissant alors que l'intérêt politique, la foi religieuse, entraîna les esprits dans une tout autre voie.
Les Goths et les Burgondes étaient chrétiens, mais hérétiques, et de l'hérésie la plus hostile aux dogmes de la foi orthodoxe, l'arianisme. Depuis le règne de Théodose, qui avait rétabli en Orient et raffermi en
1. Eo tempove multse ecclesiœ a CLlodovechi exercitu depraedatas sunt, quia erat ille adhuc fanaticis erroribus involutus. (Gregorii Turonensis Hist. Franc, lib. II, cap. xxvn, apud Script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 175.) ... Nulli parcentes getati, omnes pariter defectis cervicibus gladiis obtruncabant... Non solum enim villas seu castella aliqua vâstaverant, verum etiam ecclesias plures cum tanta aviditate depopulati sunt... (Gesta Francorvm per Iîoriconera monachum, apud ibid., t. III, p. 6.)
45o Occident cette foi combattue par une succession d'em- *oo pereurs ariens , les lois de l'empire eurent constamment et principalement pour but le maintien exclusif de la religion catholique, telle que la ville de Rome la professait1. Au cinquième siècle, dans toutes les provinces conservées ou perdues par la puissance impériale, le nom de Romains et le nom de Catholiques répondaient à une même idée, à l'idée de sujets actuels ou d'anciens sujets de l'empire2. Les habitants de la Gaule en particulier se tenaient fermement attachés à l'orthodoxie , comme au dernier reste ou au souvenir de la grande nationalité qui s'évanouissait pour eux; c'était un héritage qu'ils voulaient garder intact, quelle que fût leur nouvelle destinée. L'esprit du peuple se trouvait soutenu dans cette volonté par l'action d'une grande force morale, d'un pouvoir à la fois religieux et civil, celui des évèques qui s'élevait graduellement à mesure que faiblissait ou tombait devant l'invasion barbare la puissance des magistrats impériaux. Arbitres dans toutes les causes, conseillers de tous les pouvoirs qui restaient debout, chefs du gouvernement municipal, ou d'une manière directe ou par l'importance de leur crédit, et joignant à l'autorité du haut sacerdoce chrétien celle que donne l'élection populaire, les évè-
1 Cunctos populos, quos Clementia? Nostrœ régit temperamentum, in tali volumus religione versari, quam divinum Petrum apostolum tradidisse Romanis religio usque nunc ab ipsoinsinuata déclarât... (Theodosii M. Edictum, de ride catholica. Codex Theodosianus, éd. Ritter, in-fol., 1743, t. VI, p. 5.)
2. ... Ariani, qui romano procul orbe fugati, barbararum nationum, ad quas se contulere, prœsidio erigi ccepere. (Prosperi Ty rouis Chronicon, anno 404, apud Script, rer. gallic. et francic, t. I, p. (337.)