LIVRE II
Telle fut la première apparition, en Angleterre, 757 des pirates du nord appelés Danois ' ou Normands 2, selon qu'ils venaient des îles de la mer Baltique ou de la côte de Norvège. Ils descendaient de la même race primitive que les Anglo-Saxons et les Franks ; leur langue avait des racines communes avec les idiomes de ces deux peuples : mais ce signe d'une antique fraternité ne préservait de leurs incursions hostiles ni la Bretagne saxonne, ni la Gaule franke, ni même le territoire d'outre-Rhin, exclusivement habité par des nations germaniques. La conversion des Teutons méridionaux à la foi chrétienne avait rompu tout lien de fraternité entre eux et les Teutons du nord. Au neuvième siècle, l'homme du nord se glorifiait encore du titre de fils d'Odin, et traitait de bâtards et d'apostats les Germains enfants de l'Église : il ne les distinguait point des populations vaincues dont ils avaient adopté le culte. Franks ou Gaulois, Langobards ou Latins, tous étaient également odieux pour l'homme demeuré fidèle aux anciennes divinités de la Germanie. Une sorte de fanatisme religieux et 787 patriotique s'alliait ainsi dans l'âme des Scandinaves 835 à la fougue déréglée de leur caractère et à une soif de gain insatiable. Ils versaient avec plaisir le sang des prêtres, aimaient surtout à piller les églises, et faisaient coucher leurs chevaux dans les chapelles des palais 3. Quand ils venaient de dévaster et d'in-
1. En latin, Dani; dans les langues teutoniques, Dsenen, Dama, Deeniske.
2. En latin, Normanni; dans les langues teutoniques, Norlli-menn, north-mathre, hommes du nord. C'est l'ancien nom national des Norvégiens.
3. ... Clerici et monaclii crudelius damnabantur. (Hist. S. Vincenlii,
787 cendier quelque canton du territoire chrétien : « Nous 835 « leur avons chanté la messe des lances, disaient-ils « par dérision; elle a commencé de grand matin, et « elle a duré jusqu'à la nuit l. »
En trois jours de traversée par le vent d'est, les flottes de barques à deux voiles des Danois et des Norvégiens arrivaient au sud de la Bretagne 2. Les soldats de chaque flotte obéissaient en général à un chef unique, dont le vaisseau se distinguait des autres par quelque ornement particulier. C'était le même chef qui commandait encore lorsque les pirates débarqués marchaient en bataillons, soit à pied, soit à cheval. On le saluait du titre germanique que les langues du midi rendent par le mot roi 3 ; mais il n'était roi que sur mer et dans le combat; car, à l'heure du festin, toute la troupe s'asseyait en cercle, et les cornes remplies de bière passaient de main en main sans qu'il y eût ni premier ni dernier. Le roi de mer 4 était partout suivi avec fidélité et toujours obéi avec zèle, parce que toujours il était renommé comme le plus brave entre les braves, comme celui
apud Script, rer. normann., p. 21.) — Gesta Normannutum ante Rollonem ducem, ibid., passim. — ... Aqaisgrani in capella régis equos suos stabulant. (Chronicon Hermanni Contracti, apud Script, rer. fjallic. et francic, t. VIII, p. 246.)
1. Attimi odda messu... (Olai Wornaii Litterotura runioa, p. 208.) — Scriptores rerum danicarum, t. I, p. 374. — Ibid., t. IV, p. 26.
2. ... Flantibus Euris, triduo vêla panduntur. (Annales Etromenses, ibid., t. I, p. 236.)
3. Kong, konung, kineg, koning, king; en latin, rex, rector, diu , ductor, prxfectus, consul, centurio, chef en général : le premier d'entre les capitaines portait quelquefois le titre de kongakong, chef des chefs, roi des rois. Voyez Ihre, Gloss. suio-gothic.
4. Saî-kong, her-kong. Sœ-konung, her-konung. See-king, here^ king.