CHAPITRE II. — DEUXIÈME ÉPOQUE
quant aux moyens de les réaliser et au mode de leur application, préoccupent toutefois encore quelques esprits en Italie.
On s'y demande pourquoi l'Italie , comme l'Espagne , le Portugal, la Hollande et tant d'autres royaumes moins populeux qu'elle ; pourquoi l'Italie, qui occupe près de onze mille lieues carrées de territoire, et qui compte plus de vingt millions d'habitans , ne formerait pas une seule et même nation ?
Les uns y dressent le plan d'une république, une et indivisible ; d'autres y appellent de leurs vœux une organisation démocratique et fédérale à l'exemple des États-Unis d'Amérique.
Quelques uns voudraient y fonder une seule monarchie ; d'autres enfin diviseraient l'Italie en trois États distincts , savoir :
1° Le royaume lombard, qui comprendrait la Sardaigne , la Corse , Gênes , Turin , Milan , Venise , et qui aurait pour limites méridionales, sur la presqu'île , les États pontificaux. Et , en ce cas , aux yeux du plus grand nombre , nulle maison royale en Europe ne paraîtrait plus fondée à revendiquer cette belle partie de l'Italie que l'illustre maison de Savoie.
2° Les États romains avec le souverain pontife et leurs dépendances.
3° Enfin, le royaume de Naples avec la Sicile, et bornée au Nord par le domaine de saint Pierre : royaume déjà tout constitué , dont le souverain j noble descendant de saint Louis , se fait aimer de ses peuples et sait commander le respect au dehors.
Les trois États pourraient , d'après les partisans de ce projet , former entre eux une ligue offensive et défensive pour assurer à tout événement l'indépendance et la nationalité de l'Italie.
Cette dernière utopie , qui nous paraîtrait la plus sensée de toutes , ne semble pas plus près de sa réalisation que les autres.
Le temps marche.
Les nations y comme les hommes , ont leurs phases de grandeur, de décadence et de ruine ; rarement elles se relèvent une fois tombées : quelquefois néanmoins elles reviennent à la vie.
Autour de l'Italie , et avec les débris de son ancienne domination , se sont fondés de nouveaux États ; et de maîtresse du monde elle est devenue la vassale de ses anciennes provinces qui se disputent ses lambeaux.
Jadis sa tranchante épée tailla, découpa le monde à sa convenance; aujourd'hui elle est mutilée suivant la convenance des autres.
C'est une cruelle vérité pour l'Italie. L'Eu-
rope est partagée de telle sorte qu'on n'y a pas laissé de place pour l'indépendance et la nationalité de cette Péninsule. D'autres nécessités ont prévalu dans la politique européenne. Cette politique peut-elle être vaincue par les efforts partiels des Italiens ? Nous ne le croyons pas. De tels efforts , on n'en a que trop l'expérience, n'ont eu jusqu'à ce jour, et n'auraient encore d'autre résultat que d'aggraver, à l'issue de chacune de ces fatales crises, la situation de ces belles contrées. Dès lors n'y a-t-il pas démence et crime à entretenir un secret malaise dans les esprits , à attiser le feu de la sédition et de la haine chez un peuple qui a besoin d'attendre patiemment des temps meilleurs plutôt que de brusquer les événemens , et de consommer sa propre ruine par trop de hâte et de violence ?
Ne désespérons pas pourtant de l'Italie.
De grands événemens se préparent pour un avenir plus ou moins éloigné. Il peut se faire que, par suite de nouvelles combinaisons d'États et d'un nouveau partage de l'Europe, l'Autriche acquière des territoires qui lui rendent moins indispensable la possession des provinces italiennes que lui ont concédées les traités de 1 8 1 5 ; il peut se faire aussi que l'Europe fasse trêve à ces préoccupations hostiles et méfiantes qui lui
ont fait constituer l'Italie comme un rempart, comme un poste avancé et menaçant contre la France. De cette nouvelle révolution dans les choses et dans les esprits, il peut surgir tôt ou tard pour la Péninsule des chances heureuses qui, par la force des choses, seront conduites à une fin meilleure que ne pourraient l'obtenir des tentatives intempestives, irréfléchies et condamnées d'avance à de désastreux échecs.
Qu'elle se résigne et qu'elle attende; sa nationalité peut sortir de la solution de la grande crise orientale...
Un autre état de choses , qui la flatterait moins peut-être , pourrait aussi se constituer pour elle et pour nous, par suite du grand ébranlement qui se prépare. Mais ceci, nous le disons d'avance, est une de ces idées qui viennent parfois à l'esprit, mais qui ne se réalisent pas. Un mot cependant sur ces grandes éventualités.
Depuis quelque temps, les préoccupations politiques de l'Europe ont pris une direction nouvelle.
L'ambition de la Russie en pressant toujours de plus près Gonstantinople , l'Angleterre en cherchant par l'Euphrate et la mer Rouge une route moins longue et moins périlleuse vers ses