LIVRE Ier. — CHAPITRE ili
qualité d'empereur. Le nouveau roi de France dut se résoudre à subir la loi commune. « Eudes, » qui n'a pas réuni les suffrages de toute la na- » tion, » dit le président Hénault(l), « est cité à » Worms par l'empereur Arnolphe, qui est con- » lent de sa soumission et le laisse libre posses- » seur de son royaume. »
Les Italiens , comme nous l'avons vu , n'avaient pas plus que les Français assisté à la diète de Tribur ; le choix d' Arnolphe comme empereur, était peu de leur goût ; mais ils ne songèrent pas , dans les premiers temps , à lui contester cette dignité ; seulement , comme en France, on ne voulut pas reconnaître l'autorité directe qu'Arnolphe affectait de s'arroger sur tous les royaumes qui avaient fait partie de l'empire d'Occident ; ce prince réclamait le droit de royauté sur la Lombardie , comme une des conséquences de son élévation à l'empire : on repoussa cette prétention... Carloman et Charlesle-Gros, comme rois de Lombardie, avaient paralysé dès le principe l'essor qu'eût pu prendre en Italie la domination germanique ; avant de s'établir sur les débris de la puissance des Français, cette domination directe devait passer par
(1) Hist. chron., T. Ie*, 2e race, art. Eudes. Ann. 888.
des épreuves , que d'ailleurs rendait inévitables la tendance générale des peuples et des grands à cette époque. Les races , remontant vers la diversité de leur origine, semblaient plus que jamais tendre à s'isoler, à se subdiviser ; partout, nous le voyons , se démembraient les grands royaumes, les sociétés se fractionnaient; le temps était aussi venu pour la Lombardie , d'essayer un moment de vivre de sa propre vie et de déchirer elle-même ses propres entrailles.
Nous avons dit que de tous les seigneurs d'Italie qui pouvaient convoiter la couronne lombarde , Guy et Bérenger étaient par leur habileté, leur puissance, et en leur qualité de descendans de Charlemagne, les deux seuls compétiteurs à qui s'offrissent, pour le moment, de sérieuses chances de succès. Étrangers il est vrai par leur origine, ils avaient cessé de le paraître aux yeux des Lombards eux-mêmes, qui s'étaient habitués, depuis au moins deux générations, à voir les familles de ces princes gouverner héréditairement les duchés de Frioul et de Spoletti.
Une collision terrible aurait infailliblement éclaté entre ces deux prétendans, au premier avis de la déposition et de la mort de Charlesle-Gros, si l'un d'eux, Guy, bercé des plus chi-
LIVKE 1". — CHAPITRE III. 123
mériques espérances, ne s'était laissé entraîner par des conseils insensés et peut-être perfides ; car qui peut savoir si la politique de son rival ne les lui aurait pas secrètement ménagés. Quoi qu'il en soit, quant à la source de ces conseils, le duc de Spoletti, en apprenant les événemens de Tribur, court à Rome et ose se faire couronner roi de France par le pape, qui a la faiblesse de condescendre à ce vœu insensé. Guy franchit aussitôt les Alpes ; mais il les repasse bientôt après, une courte apparition à Metz lui ayant ouvert les yeux sur le néant de ses prétendus droits et de ses brillantes espérances.
Pendant cette folle équipée , Bérenger, resté seul et sans rival, maître du royaume des Lombards, se rend à Pavie (1) et y reçoit la cou-
(1) Fiamma et Bonincontro Morigio croient à tort que cette solennité eut lieu à Monza. * Ce que dit Giulini à
* « Cette ville appelée d'abord Modicia , commença au ix* siècle » à prendre le nom de Modœtia, pour s'appeler plusieurs siècles » après, Monza. » (Gidlini, T. Ier, p. 287.)
(-'est dans l'église épiscopale de cette ville que se conserve aujourd'hui et depuis des siècles la couronne de fer qui a servi au couronnement des prédécesseurs de Bérenger, de ses successeurs, de Napoléon, et dernièrement encore de Ferdinand I" , empereur d'Autriche.
L'étranger qui désire voir cette relique si curieuse par les souvenirs qui s'y rai lâchent, doit se pourvoir d'un permis de l'autorité, dont l'exhibition n'est pourtant pas toujours rigoureusement exigée.
Vous faites annoncer votre visite au sacristain, et après vingt minutes d'attente, on vous invite à vous rendre à l'église.
Ln prêtre en étole, et l'aspersoir à la main, précédé d'bufans de chœur, portant une croix, des cierges allumés, la coupe, l'eau bénite . escorté de deux clercs H du sacristain , s'avance vers la
ronne de fer des mains d'Anselmo, archevêque de Milan , aux acclamations d'un grand nombre
cette occasion et au sujet d'une autre assertion non moins erronée de ces historiens , nous a paru assez curieux pour mériter d'être traduit et transcrit fidèlement.
« Un historien contemporain de Bérenger et qui a écrit »le panégyrique de ce prince, dit positivement qu'il fut cou- » ronné à Pavie ; d'autres mémoires on ne peut plus dignes » de foi , établissent que les rois , successeurs de Bérenger, » furent également couronnés dans cette capitale.
» La faveur dont jouirent les habitans de Monza auprès » de Bérenger , peut avoir porté Morigio à croire que ce » couronnement eut heu dans cette dernière ville ; mais cet » écrivain n'est pas excusable quand il affirme que Charle- » magne ordonna que les empereurs prendraient trois cou- » ronnes :
» Une d'argent à AquïSGRANA;
» Une de fer à Monza, pour les royaumes de Saxe, de » Normandie et d'Italie;
» Et une d'or à Rome, pour l'empire du monde.
» Fiamma, ajoute Giulini , est encore moins excusable » quand il prétend que Maximien Auguste avait le premier » institué cette couronne de fer dont on devait ceindre le
chapelle qui renferme le précieux dépôt, en récitant à haute voix des prières auxquelles le pieux cortège fournit les répons.
Un magnifique tabernacle, placé au haut de l'autel d'une des chapelles latérales, renferme une riche croix de deux mètres de hauteur environ, où se trouve scellée sous verre la couronne de fer.
Le prêtre mente sur l'autel et en descend avec la croix qu'il tient avec le même recueillement que s'il avait en main le calice de l'eucharistie.
Cette couronne est un bandeau d'or incrusté de pierres précieuses, dont la partie intérieure est comme adhérente à un cercle plat en fer que les hommes d'Eglise nous dirent, à Monza, être un des clous de la croix du Sauveur, que sainte Hélène, mère de Constantin-le-Grand aurait envoyé à saint Ambroise.
La couronne , telle qu'elle est aujourd'hui , avec ces joyaux et ce cercle en fer, d'où elle a pris son nom, fut, nous dit-on aussi, restaurée et mise en l'état où on la voit de nos jours, par les ordres de Bérenger. Cela est possible, probable et peut se croire.
Quanl au don de sainte Hélène à saint Ambroise, une difficulté se présente et controverse gravement l'assertion du docte sacris tain.... C'est que la mère de Conslantin était morte avant la naissance du sainl archevêque de Milan.
d'évêques et de seigneurs de Lombardie. Muratori pense que les grands du duché de Spoletti s'abstinrent de sanctionner ce choix par leurs suffrages, attendant l'issue de l'aventureuse tentative de leur duc.
Arnolphe avait déjà reçu les hommages de la plupart des nouveaux rois qui s'étaient partagé les lambeaux de la France. Ce prince n'eut pas plus tôt appris l'élévation de Bérenger qu'il réunit des troupes pour marcher sur la Lombardie. Bérenger se hâte de lui envoyer d'humbles messages; mais Arnolphe veut plus que des actes de soumission par ambassadeurs , il exige que Bérenger lui-même vienne au pied du trône de Germanie lui faire hommage de la cou-
» front des rois de Lombardie, et quand il ajoute que Char - » lemagne prescrivit que cette solennité aurait lieu àMONZA.
» Cette opinion n'est pas vraisemblable sous plusieurs » rapports.
» Parmi tant d'écrivains contemporains qui racontent les » faits et actions de ces divers princes, il n'en est aucun qui » ait parlé de Monza à propos de leur couronnement.
» Je parle de Charlemagne et de ses successeurs, dit toujours l'historien milanais; quant aux rois lombards et » goths , il est certain et prouvé qu'ils ne se faisaient pas » couronner en prenant possession du royaume.
» Cassiodore et Paul, dans la description de cette céré- » monie, ne font point mention de la couronne.
» Restent les rois d'Italie du temps de Maximien Au- » guste : cette distraction de l'historien est par trop étrange » et ne peut que faire rire à ses dépens tout homme qui a » quelque teinture d'une bonne érudition, »
vonne lombarde et se reconnaître son vassal; c'est à ce prix seul qu'il consent à confirmer sa royauté.
Bérenger, que menacent les approches d'une armée formidable , et qui ne peut compter sur l'assistance de tous les grands d'Italie, dont le secours lui serait si nécessaire pour conjurer l'orage qui se forme en Germanie contre lui , Bérenger quitte sa capitale et va porter F hommage de sa vassalité à la cour de Trêves.
« Dans la marche de la société , » dit un publiciste (1) moderne, «tout se tient, tout est » indissolublement lié; l'effet de la veille de- » vient cause du lendemain. Il n'y a pas dans » l'histoire des faits généraux un jour qu'on ne >■> puisse imputer à celui qui Ta précédé. »
Si Bérenger n'avait pas fait fléchir le genou de sa jeune royauté devant le bâtard de Carloman , en qui Rome ne voulait voir qu'un simple roi de Germanie tant qu'il n'aurait pas reçu la couronne d'empereur de la main d'un de ses pontifes , certains successeurs d'Arnolphe n'auraient pas songé , par la suite des temps, à exiger foi et hommage de la part des princes d'Ita-
(1) ML de Rarante ; Des Commîmes et de l'Aristocratie , p. 35.