CHAPITRE III
Collision entre les fils et petiis-fîlsde Louis le Débonnaire. — Bataille de Fontênay. — Démembrement de l'empire. — On commence à donner aui Francs le nom de Français. — Désordre et confusion dans l'État. — Les Normands et les Sarrasins. — Les Sarrasins appelés en Italie par les ducs de Saleme et de Bénévent, i— Mort de Grégoire lY. — Élection de Sergius. — Empiétement de Rome sur les droits de l'empereur. — Louis II va demander satisfaction à Rome. — On revise et on confirme Télection de Sergius. — Serment prèle è l'empereur et refusé au roi de Lombardie. — Sacre de Louis II h Rome. — 11 reçoit l'hommage du duc de Saleme, — Révolte du comte Bernard. -* Sa mort.
« Après la mort du Qls de Gbarlemagne, son empire éprouva ce qui -» était arrivé à celui d'Alexandre, et qui fut, bîentât après, la destinée » de celui des califes. Fondé avec précipitation, il s'écroula de même : D les guerres intestines le divisèrent.
» Il n'est pas étonnant que des princes, qui avaient détrôné leur > père, se soient voulu exterminer l'un l'autre : c'était à qui dépouilr n lerait son frère. »
C'est Voltaire qui dit ses paroles que l'on peut appliquer à bien des phases de l'histoire des nations.
Lothaire était en Lombardie quand il reçut la nouvelle de la mort de son père ; il passe aussitôt les Alpes avec une armée nombreuse , marche contre le roi de Bavière , qui déjà s'était emparé de quelques provinces , lui enlève une grande partie de ses nouvelles et faciles conquêtes , signe un trailé de paix avec lui , se jette sur le jeune Charles et le dépouille de la plus grande partie de ce royaume, dont la fondation a coûté à l'impératrice Judith tant d'efforts, de soins et d'intrigues. Le jeune prince n'a d'autres moyens, pour sauver le peu de provinces qui lut restent, que de demander une trêve et d'abandonner les possessions que Lothaire vient de lui ravir.
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Ebbon vint trouver Lothaire au milieu de ses triomphes. L'empereur rétablit dans son siège ce coupable prélat ; l'acte de rétablissement fut signé par vingt évèques et six archevêques , la plupart Italiens et tous dévoués à Lothaire.
L'année suivante % le jeune Charles prit de nouveau les armes et unit ses forces à celles de Louis de Bavière. Lothaire appela à lui son neveu Pépin » fils de Pépin » mort roi d'Aquitaine. Les armées des deux partis se trouvèrent en présence près d'Auxerre, au mois de juin de Tan 841. Louis et Charles étaient considérablement les plus forts, et cependant ils hésitèrent à livrer une bataille où allait couler le plus beau sang de l'empire. Ils tentèrent des propositions d'arrangement que l'intraitable Lothaire repoussa avec hauteur.
Le lendemain de la Saint-Jean, le samedi, vingt-cinquième jour de juin , Charles et Louis ayant déclaré qu'ils s'en remettaient au jugement du Dieu des armées , la bataille se donna près de Fontenay. Elle fut opiniâtre, sanglante ^, longtemps disputée. Enfin la fortune se déclara contre Lothaire. Les deux rois vainqueurs arrêtèrent le carnage , s'opposèrent à la poursuite des fuyards , firent enterrer les morts et panser les blessés sans distinction des rangs où ils avaient combattu , et l'on donna la liberté aux prisonniers : exemple de modération dans les guerres civiles , bien remarquable pour l'époque où il fut donné et rare dans tous les temps.
Lothaire, après sa défaite, au lieu de retourner dans la Lombardie qui n'était plus qu'une province de son empire , se rendit à Aguisgrana pour réparer ses pertes; mais il ne lui fut plus possible de recouvrer son ancienne supériorité sur ses frères.
Enfin , après tant de sang répandu , après de longues et irritantes conférences, des traités de paix furent signés à Verdun ' entre les trois fils de Louis le Débonnaire, et l'empire de Charlemagne fut pour jamais démembré.
Charles le Chauve eut la France, moins quelques provinces ; Louis le royaume de Germanie, et en prit le nom de Germanique ; Lothaire eut, avec le titre d'empereur , la Provence , le Dauphilié , le Languedoc , la Suisse , la Lorraine , l'Alsace , la Flandre , la Lombardie
' Année 841.
' Plusieurs historiens prétendent qu'il y périt cent mille hommes.
* Année 843.
iO.
20& paKHiÈms woqub.
€t ses dépendances » enfin , et en termes eiprèa, la ville de Rmiêe ' .
Cette paix ne fut qu'une trêve pour l'effusion du sang ; les trois fils
de Louis le Débonnaire, aussi méchants rots que frères dénaturés, ne
pouvant s'exterminer l'un l'autre, continuèrent la guerre entre eux ,
* Voltaire fait observer qu'à celle époque les savants dans l'histoire commenceol â donner le nom de Français aux Francs.
« Ce fol alors, dit-il, que TAllemagne eut ses lois partleidières : ce Ait l'origiDe » de son droit public et en même temps l'origine de k haine entre les Français et » les Allemands. »
Florus, diacre de Lyon sous Louis le Débonnaire et Charles le Chauve, a déploré ce ^membrement de l'empire dans une sorte de complainte dont M. GrizoT, Biêtoire 42a la cMlisation^ tome H , leçon 24» page 316» nous donne la traduction qui soit :
« Un bel empire florissait sous un brillant diadème, il n'y avait qu'un prince et M qu'un peuple; toutes les villes avaient des juges et des lois. Le zèle des prêtres n était entretenu par des conciles fréquents; les jeunes gens relisaient sans cesse les » livres saints, et l'esprit des enfants se formait à l'étude des lettres. L'amour d*un » côté, de l'autre la crainte, maintenaient partout le bon accord. Aussi la Batioo •> franque brillait-tlle aux yeux du monde entier.
» Les royaumes étrangers, les Grecs, les barbares et le sénat du Latîum, lui n adressaient des ambassades. La race de Romulus, Home elle-même, In mère des » royaumes, s'était soumise à cette nation; c'était là que son chef, soutenu de » l'appui du Christ, avait reçu le diadème par le don apostolique. Heureux s'il eût M connu son bonheur, l'empire qui avait Rome pour citadelle et le porte-clef du ciel » p<Mir fondatemr.
j» Déchue maintenant, cetta grande puissance a perdu à la fois son éclat et le nom H d'empire ; le royaume, naguère si bien uni est divisé en trois lots ; il n'y a plus » personne qu'on puisse regarder comme empereur ; au lieu de roi, on voit un roim telety et au Heu de royaume, un morceau de royaume. Le bien général est annulé, » chacun s'occupe de ses intéiéta; on songe à tout : Dieu seul est oublié. Les pas- » leurs du Seigneur, habitués à se réunir» ne peuvent plus tenir leurs synodes au » milieu d'une telle division. Il n'y a plus d'assemblée du peuple, plus de lois ; c'est » en vain qu'une ambassade arrirerait là où il n'y a point de cour. Que vont de- » venir les peuples voisins du Danube, du Rhin, du Rhône, de la Lonre et du ^ P6? Tous, anciennement unis par les liens de la concorde, maintenant que D l'alliance est rompue, seront tourmentés par de tristes dissensions. De quelle iiu n la colère de Dieu fera-t-elle suivre tous ces maux 7 A peine est-it quelqu'un qui » y songe avec effroi, qui médite sur ce qui se passe et s'en afflige : on se réjouit » plutôt du déchirement de l'empire, et l'on appeUe paix un ordre de choses qui » n'offre aucun des biens de la paix. »
M. Guizot, après cette citation, se demande comment s'opéra ce démembrement.
« On a donné de ce problème, dit le docte professeur, nne^foule de solutions insuf* » lisantes. On s'en est pris, de la décadence de l'empire de Charlemagne, à l'incapaj> cité de ses successeurs, de Louis le Débonnaire, de Charles le Chauve, de Charles le » Gros, de Charles le Simple ; s'ils avaient eu le génie et le caractère du fondateur de » l'empire, l'empire, a-t-on dit, aurait glorieusement subsisté. D'autres ont imputé » sa chute à l'avidité des ducs, des comtes, vicomtes, bénéficiera et autres olBcters » royaux de toute sorte ; ils ont voulu se rendre indépendants^ souYerains, ils eat
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en se fcinBt cnathématiser et déposer tour à toar par de» assemblées d'éYèques, assez faiUes oa assez Iftcbes pour décider da droit des rois, selon le plus oa moins d'obsession ou de menaces dont on les poorsui* ?ait. Taiidb que Charles le Chauve obtenait des prélats la déclaration
» Bsurpé le pouToir, démembré l'état. Selon d'autres, ce sont les Nonnandsqui M doivent répondre de sa ruine : la continuité de leurs invasions et la misère où » sont tombés les peuples ont fait tout le mal. »
« ExplieaiioBS évideomieot étroites et puériles, » s'écrie IT. Guizot.
Étroiteê, oui, si, comme semblerait rinsinoer ce savant bistOTien, des auteurs avaient exclusivement attribué à l'une de cas causes la décomposition de l'empire : ce que nous n'avons vu nulle part.
Puérûês, nous ne pouvons nous rendre compte de cette qualification. Ces expli-^ «atioDSBe se produisent pas, à la vérité, enveloppées du voile nébuleux sous lequel s'abritent le vague et le vaporeux de certaines théories prétentieusement abstraites^ de certains systèmes hasardeux où s'entre-cboquent des mots à effet, et d'où trop souvent les pensées vraies sont absentes : elles sont renonciation simple et claire de laits positife,aMféTiels, incontestables.
De toutes les explications données jusqu'à ce jour, une seule parait à M. Guizot «voir plus de valeur et mériter un sérieux examen ; c'est celle qu'a récemment déve^ loppéelf. Augustin Thierry, dans ses Lettres sur l'histoire de France, Cette expii* cation, à hquelleM. <vui20t croit devoir, en la reproduisant^ donner une forme plus précise, plus systématique qu'elle n'a dans les lettres de son savant collègue, c'est 4|ue le démembrement de l'empire de Charlemagne a été amené par la diversité des. races.
Cette idée est moins remarquable par le fond que par la rare sagacité avec laquelle «Ite est développée : M. Thierry y fait preuve d'une grande érudition et d'une profonde étude des mœurs de l'époque; mais son système trop exclusif paiatt a>ec raison incomplet è M. Guixot.
Void maintenant un autre système, celui de M. Guizot , qui voit la vraie cause du dénembrenent de l'empire d'Occident dans l'impossibilité d'un grand État à cette époque et dans la naissance progressive des sociétés locales qui ont fourni U confédération germanique. Ne pourrait-on pas considérer à son tour celte explication, donnée dans un sens trop absolu, comme insuffisante?
A ces deux causes , la diversité des races invoquée par M. Thierry , et le progrès 4es sodéiés locales aUégué par H. Guizot, se rattachent , en s'y confondant et eu les développant , toutes celles que ce dernier qualifie d'étroites et de puériles : lt> partage de l'empire entre les fils de Louis le Débonnaire ; l'insufl^sance des successeurs de Charlemagne ; les querelles de ses petits-fils, qui ont dû rendre plus saillante la diversité des races; l'ambition des grands qui, en affaiblissant la royauté cl ^'isolant d'elle, ont en quelque sorte constitué les sociétés locales aux dépens do i'unitéde l'empire; les coups portés à la royauté dans sa dignité et son ioflueacc par le clergé, trop souvent mêlé aux affaires de ce monde ; les invasions successives des JNormands et antres barbares; enfin, et snriout, cette causa que déjà nous avons augnalée,* l'absence d'une loi fixe et précise pour l'hérédité de la couronne.
Chacune de cas causes, prise isolément, ne peut qu'éire étroi et insuffisante, et leur réunion est indispensable pour expliquer la prompte destruction de la grau do œuvre de Charlemagne.
^S PREMIBBB ÉPOQUE.
Due Lothaire était déchu de 8on droit à la couronne, tandis qu'il se faisait octroyer par eux le royaume de son frère, d'autres prélats, pour complaire à Louis le Germanique , déposaient ce même Charles le Chauve de son royaume de France. Ces sentences ridicules n'avaient d'autre effet que d'ajouter de nouveaux scandales aux désolations de l'Europe.
Les provinces» en Lombardie, en France et dans toute l'étendue de Vempire , ne surent plus un moment à quel maître obéir. On vit l'autorité des rois s'effacer devant celle plus immédiate des ducs , des 4^omtes et même des officiers d'un ordre inférieur, à qui l'administration, au milieu de tant de désordres, fut livrée sans contrôle comme sans frein ; partout on profita de l'affaiblissement de la royauté, pour rendre hériditaires dans les familles des titres qui, jusque-là, n'avaient été possédés qu'à vie : partout les peuples eurent à souffrir de l'ambition ou de l'avarice de ces mille despotes subalternes , dont plusieurs, à l'exemple des souverains , se prirent à ensanglanter le pays pour soutenir les uns contre les autres leurs propres querelles, qu'en d'autres temps les rois, moins méprisés et plus puissants, auroient terminées par leur arbitrage suprême. A défaut d'une épée royale pour trancher ces déplorables différends , ou plutôt dans le but de s'affranchir de celle tutelle, au cas où la royauté recouvrerait sa force, des ducs ambitieux osèrent appeler sur le sol de l'empire des auxiliaires, dont la présence fut un effroyable malheur ajouté à tant d'autres. Tandis que ce nouveau fléau fondait sur l'Italie, évoqué par le coupable appel de ducs italiens, les discordes , qui déchiraient et affaiblissaient le reste de l'empire, attiraient sur un autre point une non moins grande calamité qui allait avancer l'œuvre de destruction si fatalement commencée par tant de fautes et de désordres.
Reportons un moment nos regards en arrière pour voir se former vers le nord et vers l'orient méridional , puis s'étendre , puis enfin éclater, le double orage qui faillit envelopper dans sa tourmente toute VEurope chrétienne.
Ce double fléau fut l'éruption des Normands et des Arabes. L'un et Vautre peuple prirent une si grande part aux événements qui ont marqué cette époque, que nous ne pouvons nous dispenser de leur consacrer quelques pages et de remonter, pour le récit de leur vie aventureuse, vers â€9 temps |ant^rieurs à la phase historique qui nous ^)ccupe. Nous parlerons d'abord dej ffcrman 'a.