SS
Ercbemperto * raconte qu'un parti de Sarrasins, accouru de Sicile au premier appel du duc de Bénévent et débarqué dans les Galabres, au lieu de se porter au secours de Radelchis, avait conçu la pensée de se ménager un refuge , à tout événement , dans une des places fortes de cette partie de la péninsule. Bari parut propre à servir ce dessein. Pandone, gouverneur de cette place, avait reçu du duc de Bénévent l'ordre de donner asile aux infidèles dans un camp, hors des remparts , sur le bord de la mer. Voyant cela , les Mores se décident è s'emparer de cette ville par surprise ou de vive force. La nuit même de leur arrivée , ils quittent en silence le camp où les a parqués la juste méfiance de Radelchis; ils s'approchent des murailles de la ville, et en fout le tour pour en reconnaître les points les plus vulnérables qu'ils attaquent à l'improviste ; bientôt maîtres de quelques
* Ann.Franeor., Bbrtiniani (ann. 842). — Ercbbhpertvs , Hist,, cap. 20, cité par Muratori, tome V» p. 32.
issues, ils se précipitent tumultueusement dans les rues de Rari, massacrent une grande partie de ses habitants, réduisent 1erc8tcen esclavage et font leur repaire de cette place fortifiée... Ce fut sans doute à cet acte d'hostilité de la part de barbares qu'il attendait comme auxiliaires, que Badelchis dut les revers qui suivirent leur première apparition dans la péninsule. Vainement , par ses instances et ses menaces , il tenta de délivrer Bari de la présence de ces hôtes dangereux. Tout ce qu'il en obtint, ce furent quelques secours qui Vaidèreut à prolonger sa fatale lutte contre Sigenulfe.
Mais un mal immense était consommé ; le pied des musulmans avait touché le sol de la péninsule ; leur avarice en avait entreTu toutes les richesses ; une ville de guerre était en leur pouvoir et allait devenir un foyer d'attraction , un point de ralliement pour d'autres hordes d'infidèles. Rome et l'Italie auraient fini par tomber en leur pouvoir, comme l'Espagne et l'Afrique, s'il y avait eu de l'union parmi ces conquérants : heureusement leurs divisions, dès les p^^ miers temps de leur venue, sauvèrent la cité des pontifes et la péninsule, comme les fautes des Carthaginois sauvèrent autrefois la vieille capitale du monde romain.
Des bandes nombreuses de musulmans, venus des côtes de la Sicile en 846, pénétrèrent de nouveau dans la Romagne par l'embouchure du Tibre. Le pays était encore désert par suite des ravages qu'avaient exercés les premiers envahisseurs. Les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul furent de nouveau pillées, et Rome, étroitement assiégée, était au moment de tomber aux mains de ces nouveaux YandaleSt quand on apprit que des troupes , expédiées par le roi Louis II, nccouraient pour les combattre.
Les Mores se portent hardiment au-devant de leur ennemi. L'armée lombarde les refoule d'abord jusqu'à Gaëte ; mais les Africains ont feint cette retraite pour attirer les troupes du roi Louis dans des défilés où les attend leur astuce. L'armée chrétienne, attaquée à l'improviste par les Mores embusqués , est mise en complète déroute : son général est tué ; un grand nombre de soldats périssent sur place , et le reste eût été peut-être massacré dans sa fuite , si César, fils de Sergius, duc de Naples *, n'était accouru avec des renforts au secours des Lombards. Ce nouveau corps de troupes, tombant
' ' McRATORi, Ànn, d'It,, tome Y, p. 19 et suiv.
UVRB IV. — CHAPITRE I*'. 225
sur les derrières des Mores , les contraint à suspendre leur poursuite acharnée. Rome est sauvée par cette diversion et par la mésintelligence qui se met aussitôt dans les rangs des Sarrasins. Cette expédition , qui , comme le dit Voltaire» devait être une conquête, ne fut qu'une incursion de barbares.
Sur ces entrefaites, Sergius II mourut * ; Léon lY, de glorieuse mémoire, fut élevé au trône pontifical. Pour ce grand pontife, le saint-siége fut vraiment un trône de roi, et la tiare devint sur son front un puissant diadème.
Déjà un de ses prédécesseurs , Léon III , avait formé le projet de bâtir dans Rome une seconde ville, afin d'enfermer Téglise de Saint- Pierre et de la protéger contre les attaques des Lombards. Depuis, les Lombards, sous leurs rois français, étaient devenus de puissants auxiliaires pour Rome, et c'était contre les musulmans que Léon IV avait désormais à prémunir la capitale de la chrétienté. Sans attendre le retour de ces hordes sauvages, et pour prévenir de nouveaux désastres, le grand pontife se hâte d'élever, autour de la basilique du Vatican et du faubourg dont elle fait partie, de fortes murailles ^ sur les premiers fondements jetés par Léon III : les trésors de l'Église, les secours qu'il doit à la munificence de Lothaire et de Louis', enfin ses propres richesses, servent à l'exécution de ce grand dessein.
Écoutons Voltaire dans l'hommage que ce sceptique écrivain rend à un pontife de Rome * :
« Les musulmans revinrent bientôt après, avec une armée formi- » dable qui semblait devoir détruire l'Italie et faire une bourgade » mahométane de la capitale du christianisme.
9 Le pape Léon IV, prenant, dans ce danger, une autorité que X» les généraux de l'empereur Lothaire semblaient abandonner, se » montra digne, en défendant Rome, d'y commander en souverain.
» Il avait employé les richesses de l'Église à réparer les murailles, p à élever des tours, à tendre des chaînes sur le Tibre. Il arma les » milices à ses dépens , engagea les habitants de Naples et de Gaëte
' Année 847.
' A l'exemple de Lcon lY, plusieurs évèques et seigneurs d'Italie, autorisés par l'empereur, commencèrent alors à entourer leurs villes de remparts. Milan ne fut pas la dernière à relever ses fortifications. Giulini , tome I*', ch. 4, ann. 848.
* YoLTAiRB, £it. sur l'Hist. génér,, ch. 24, Puùtanet mutulmaM, ann. 848.
226 PREHIËBE ÉPOQUE.
» à venir défendre les côtes et le port d'Ostie, sans manquer à la » sage précaution de prendre d'eux des otages , sachant bien que » ceux qui sont assez puissants pour nous secourir, le sont assez pour » nous nuire. Il visita lui-même tous les postes et reçut les Sarrasins » à leur descente, non pas en équipage de guerrier, ainsi qu'en avait » usé Gozlin^ évéque de Paris, dans une occasion encore plus pres- » santé, mais comme un pontife qui exhortait un peuple chrétien, » et comme un roi qui veillait à la sûreté de ses sujets. Il était né » Romain. Le courage des premiers âges de la république revivait » en lui dans un temps de lâcheté et de corruption , tel qu'un des » beaux monuments de l'ancienne Rome qu'on trouve quelquefois » dans les ruines de la nouvelle. Son courage et ses soins furent 2> secondés. On reçut les Sarrasins courageusement à leur descente, » et la tempête ayant dissipé la moitié de leurs vaisseaux, une partie )» de ces conquérants échappés au naufrage fut mise à la chatne. Le » pape rendit sa victoire utile en faisant travailler aux fortifications » de Rome les mêmes mains qui devaient la détruire * . »
Ceux des mahométans qu'avait dispersés la tempête , renforcés par la venue de nouvelles bandes de barbares , se rejettent sur le GariglianOf entre Gaëte et Gapoue : cette contrée est bientôt livrée â tous les genres de désastres. Sur les instantes sollicitations du pape, Lothaire ordonne au jeune roi d'Italie, son fils, de marcher lui-même contre les infidèles. Louis, à la tête d'une armée lombarde, fond sur eux comme l'éclair, les surprend par son impétueuse attaque, leur fait éprouver une déroute complète , les disperse et les rejette loin des rivages de l'Italie *.
Depuis le couronnement de Louis comme roi de Lombardie, les abus et les exactions qui écrasaient les provinces lombardes avaient cessé. Une sage administration, dirigée dans les voies d'une sévère et rigoureuse justice, avait remplacé l'avide et brutale oppression des nombreux gouverneurs, quelque temps enhardis par l'absence et l'incurie des souverains. La Lombardie respirait après tant de vicis-
' Ce ne fut qu'eo 852, après quatre ans encore de soins et de travaux, que la ville" nouvelle fut complètement achevée. On l'appela du nom de ses fondateurs, Citx