CHAPITRE IV
Visite de Lothaire à Louis II. — Son absolution par le pape et sa mort. — Waldrade se retire dans un couYent. — Piiotius est renversé. — La cour d'Orient refuse le titre d'empereur à Louis II. — Imprudent recours de ce prince au pape Adrien contre ses oncles. ^ Bari et Cauosa-Matera tombent au pouvoir de Louis II. -~ L'empereur Basile en prend ombrage. — Trahison d'Adelchis. — Louis II prisonnier du duc de Bénévent. ^ Il recouvre la liberté. — Il est couronné à Rome comme roi de Lorraine. — Politique d'Adrien. ^ Les Mores désolent de nouveau l'Italie. ^ Louis II marche contre eui. — Victoire et mort du comte Gon^ tard. — Autre succès des chrétiens. — Fuite et désastre des Hores. — Merveilles phénoménales de l'année 873.
L'empereur, campé devant Bari dont il avait repris le siège, soutenait la guerre avec des chances tantôt heureuses, tantôt défavorables, quand il reçut dans son camp la visite du roi de Lorraine, son frère, qui s'était fait précéder par les renforts que lui avait demandés Louis.
Lothaire avait espéré d'abord avoir meilleure composition du pape Adrien que de Nicolas. Il s'était hâté d'adresser au nouveau pontife, dès son avènement à la chaire de saint Pierre, des lettres pleines de respects et de soumission. Toujours plus épris de Waldrade, Il y suppliait Adrien de consentir à son divorce avec la reine, et de légitimer
son mariage avec sa concubine. L'infortunée Theutberge elle-même 11. 1
G PfiEMIÉRB ÉPOQUE.
s'était rendue à Rome pour prier le successeur de Nicolas de conaentir à la rupture d'une chaîne qui lui était devenue trop pesante. Adrien, comme Nicolas, s'était montré inébranlable. Lothaire vint donc trouver l'empereur Louis dans son camp» pour arrêter Texcommonication prête à être fulminée , craignant que son oncle Charles le Chauve, qu'il avait outragé en accueillant sa fille fugitive et son ravisseur, ne s'armât contre lui au nom de l'Église, et ne s'emparât de son royaume de Lorraine.
Lothaire avait, par de riches présents , mis l'impératrice dans ses intérêts. D'ailleurs , Louis affectionnait son frère : la promptitude qu'avait mise le roi de Lorraine à envoyer les renforts demandés pour la nouvelle tentative contre Bari, était un titre déplus, pour l'amant de Waldrade, aux bontés de l'empereur.
Un petit-fils de Charlemagne , le roi de Lorraine , le frère de Louis II, demandait à cet empereur sa médiation pour obtenir que le pape daignât, non plus sanctionner son mariage avec Waldrade, supplique irrévocablement rejetée , mais se rendre au mont Cassio pour y célébrer les mystères sacrés , y permettre la présence de Lothaire, l'absoudre de sa faute » et lui donner la communion de sa main. Pour prix de cette condescendance , on promettait formellement de rompre la fatale et coupable liaison. Adrien hésitait encore, comme si cette humble démarche d'un roi , appuyée par un empereur, n'était pas une suffisante réparation du scandale donné, ou plutôt comme s'il attendait, d'un peu plus d'abaissement delà royauté, quelque nouveau triomphe pour l'autorité de la chaire pontificale '.
I/impératrice dut aller elle-même à Rome. Mais cette fois , dit l'historien de l'Église, elle y fit entendre de ces sortes de sollicitations qui tiennent lieu de commandement absolu dans les personnes de son rang.
On se rendit, de part et d'autre, au mont Cassin ; le pape célébra la messe : Lothaire était présent. « A la fin du saint sacrifice , » ajoute le même historien, « le pontife, prenant en mains le corps de » Jésus-Christ, et se tournant vers le roi, lui dit d'une voix haute et )» fortement accentuée :
» Prince^ si vous n'êtes pas coupMe de V adultère depuis qdb tocs
» AYEZ ÉTÉ AVERTI PAR LE PAPE NlCOLAS , et 8% VOUS aVSZ fait une * Bbrtuti-Beecàstbl, tome V.
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» ferme résolulion de ri avoir plus de commerce avec votre conctâbine » Walbbadb, approchez en toute confiance, et recevez h sacrement de » la vie étemelle ; mais si votre pénitence n'est pas sincère^ ri ayez pas
• la témérité de recevoir le corps et le sang de notre Seigneur^ et de vous
• incùrporer, en les profanant^ votre propre condamnation '. » Lotbaire ose receyoir le sacrement ; plusieurs seigneurs de sa suite participent k ia communion. De magnifiques présents sont écliangés entre le roi pénitent et le souverain pontife» qui dtnent ensemble et se séparent avec les marques d'une affection réciproque. Lotbaire repartit aussitôt après pour la Lorraine, dit Muratori, avec Tespérance secrète de retrouver Waldrade que, peu de temps auparavant, Rome, sur les instances de l'empereur , avait relevée de Tanathème. Mais arrivé à Lucques, il fut surpris par une fièvre qui devint plus grave à Plaisance ; le même mal envahit une partie de son cortège. Cette fièvre produisait les plus effroyables effets : les cheveux, les ongles, la peau même, tombaient à ceux qu'elle avait atteints, et tout leur corps n'était plus qu'une horrible plaie.
Lothaire mourut le 10 août. On raconte que les seigneurs qui , comme lui , avaient reçu la communion , succombèrent au mal, et que ceux qui , reculant devant le sacrilège , s'étaient retirés de la sainte table , furent épargnés. Il est inutile d'ajouter qu'on crut reconnaître dans ce terrible incident la vengeance du ciel. Lothaire fut enterré , sans pompe , dans l'église de Saint-Antoine à Plaisance. La reine Theutberge pleura son époux infidèle , comme si jamais elle n'en eût reçu aucun outrage ; elle dota généreusement l'église où il fut inhumé, et y fonda des prières perpétuelles pour le royal défunt. Waldrade , en apprenant la mort prématurée de son amant , alla cacher sa honte et expier les scandales de sa vie dans l'abbaye de jRemiremont.
On conçoit , sans peine^ que tous ces singuliers événements aient servi d'une façon merveilleuse l'ambition des pontifes romains.
Un autre triomphe couronnait en même temps la constance de l'Église de Rome.
Le meurtre et l'assassinat continuaient à ensanglanter la cour du Bosphore. Bardas (866) était tombé sous le poignard de Basile, que Michel III venait d'élever du néant au rang des Césars , et dont il
' B.-B.9 Biil. de VÉgL, liv.26, ann. 869.
8 PEEMIÈRB ÉPOQCB.
avait secrètement dirigé rhomicide main. Michel (867) avait été à son tour égorgé par les ordres du meurtrier de Bardas , de ce Basile qu'il avait comblé de faveurs.
Des partisans de Photius racontent, sur la foi de ZonoraSf antre schismatique » que lorsque Basile, après ce lâche attentat , se présenta dans l'église de SainU-Sophie , cet évèque , à l'exemple de saint Ambroise, osa lui dire : « Vous êtes indigne d'approcher des saints mys- » tères, vous qui avez les mains encore souillées du sang de votre » bienfaiteur. » Basile, pour venger cet affront, rétablit Ignace dans le siège patriarcal et chassa Photius.
« Ce tyran, dit Voltaire, fit une chose juste par vengeance, a
Rome se vit ainsi délivrée de son plus redoutable ennemi : elle profita de cette conjoncture pour réunir à Gonstantinople le huitième concile oecuménique, que les légats du pape présidèrent et où se rendirent trois cents évèques. Photius et ses partisans y furent solennellement condamnés, soumis à la pénitence publique, et anathème fut prononcé contre eux. Les légats des patriarches de Jérusalem , d'Antioche et d'Alexandrie firent partie de cette assemblée , où s'établit plus que jamais , et dans les formes les plus précises , la prééminence du siège de Rome.
La dixième et dernière session de ce concile se tint le dernier jour de février de l'année 870.
Les empereurs Basile et Constantin y parurent sur un trône , entourés de vingt patrices : ils signèrent les actes de l'assemblée , en traçant une croix avec de l'encre rouge dont ils se servaient par distinction , ce qui fit croire à l'historien Nicétas que ces actes avaient été souscrits avec un roseau trempé du sang de Jésus-Christ.
Des ambassadeurs de l'empereur Louis se trouvaient en ce moment à Constantinople : ils étaient venus solliciter la coopération de la cour d'Orient contre les Mores , et traiter du mariage de la fille de leur mattre avec le jeune empereur Constantin. Ils assistèrent au concile aussi bien que des ambassadeurs de Bogoris , roi des Bulgares, nouvellement converti au christianisme. Les envoyés de Louis II étaient placés à la droite des empereurs ; les ambassadeurs bulgares à la gauche ; mais cette prééminence sur les représentants d'un roi barbare ne put compenser le dégoût que la jalouse rivalité des Grecs leur fit éprouver en refusant à Louis II le titre et les prérogatives d'empereur. Les ambassadeurs lombards n'ayant pu rien obtenir sur