‹ Histoire de la conquête de NaplesChapitre 16 sur 32 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

Urbain IV offre la couronne de Sicile à Charles d'Anjou. — Conditions inacceptiibles proposées par ce pape. — Elles sont débattues devant Louis IX , siégeant en son conseil, et repoussées par le roi et par son frère. — Fierté et fermeté du comte d*Anjou. — Il veut régner au même titre que les rois normands. — Rupture de la négociation. — Le pape renonce à ses premières exigences. — La négociation est reprise. — Base du traité. — Suzeraineté du saint-siége. — Immunités ecclésiastiques. — Ordre de succession peu conforme à la loi salique. — Incompatibilité des couronnes impériale et sicilienne formellement déclarée. — Charles d'Anjou est nommé sénateur de Rome. — Vive inquiétude d'Urbain IV.

— Il se résigne, dans la crainte de voir Mainfroy élevé à cette dignité. — Le comte d'Anjou s'explique avec le pape et lui donne des sûretés. — Charles chef du parti guelfe en Italie. — Organisation des vicaires impériaux. — Urbain IV lance une nouvelle bulle d'excommunication contre Mainfroy. — Miracle de Bolsena.

— Établissement de la Fête-Dieu. — Urbain IV presse la con-

clusion du traité et Tarrivée de Charles en Italie. — Mort du pape Urbain pendant les négociations. — Clément IV lui succède. — II conclut le traité. — Investiture. — Préparatifs du départ de Charles d'Anjou. — La comtesse de Provence engage ses joyaux. — Grande pénurie d'argent. — L'expédition est sur le point de manquer par ce motif. — L'armée se met en mouvement. — Elle part de Lyon , sous la conduite du connétable de France. — Charles d'Anjou s'embarque à Marseille.

Le choix de la papauté n'était plus ni douteux ni révocable. Après avoir cherché longtemps^ elle avait trouvé et nommé son champion. Urbain IV déclara devant le sacré collège réuni à Viterbe « que^ de tous les princes catholiques^ le comte d'Anjou et de Provence était le seul qui pût servir efficacement la liberté de TÉglise, menacée par Thérétique Mainfroy. » Le pape rappela ^ en termes pompeux^ la haute naissance^ Téclatante valeur, la piété fervente et, sans doute, Tambition de u 5

Charles, déjà signalée en Europe et en Asie. Il exagéra aussi les trésors que Béatrix lui avait apportés; enfin, il montra, dans le frère de saint Louis, (( le prince de son temps le plus noble, le plus religieux et le plus riche. Le titre de roi de Sicile avait déjà été offert au comte d'Anjou sous le pontificat d'Innocent IV; mais jeune encore, entièrement soumis à son frère, il n'avait pas alors le libre exercice de sa volonté. Saint Louis était à la croisade; Charles n'avait pu se prononcer en l'absence du roi. Maintenant, les circonstances étaient changées; et, malgré les premiers refus de ce grand prince, son acceptation devenait aussi sûre que désirable. Personne ne pouvait régner plus dignement et plus efiicacement pour l'Église.» (iCS cardinaux applaudirent tous à la pensée du pape. En effet, ils ne devaient plus compter sur le roi d'Angleterre. Henri 111 avait fatigué son parlement par de oontinuellea demandes de subsides. Lea ba^ rons anglais avaient commencé par railler son in^ siatance; ils avaient lini par s'en irriter, et la croi- Bade de Sicile n'avait pas été un des moindres mobiles dç leur insurrection et de leur yiç^ire^ Tandis que le saiqi-siége épuisait les délai» et at*

tendait en vain^ depuis deux ans^ qu'un seul soldat^ couvert de fer, ou un seul messager, chargé d'or, arrivât en Italie, du fond de l'Angleterre, Henri et tous les princes de sa famille, vaincus dans la bataille de Lewes, venaient de tomber entre les mains de Simon de Montfort, comte de Leicester, chef de Taristocratie triomphante. 11 n'y avait plus à traiter avec des prisonniers , ni de couronne à offrir à un prince qui avait perdu la sienne. D'ailleurs il fallait prendre un parti; le péril devenait pressant : Mainfroy se trouvait, lui-même, dans la Marche d'Anc6ne; les Sarrasins étaient aux portes de Rome; il n*y avait plus de temps à perdre. Urbain IV déclara donc Edmond d'Angleterre déchu pour le fait d'inu* tilité évidente et d'impuissance prouvée, avec injonction à Henri III de ne plus penser au ti*ône de Sicile pour son fils; surtout, de ne point mettre obstacle aux nouveaux desseins du souverain pon«tife sur un royaume dont le.saint-siége avait, disaitil i le droit de disposer à son gré ^ Seulement, pour

• « Quia ergo liborum est nobis et ipsi Ecclesiœ de predicto « regno Siciliae disponere et juxta nostrum beneplacitum ordinare a conditiones. » Urbani IV pontificis brève ad Henricum UI regem Aigl./ apud Luoig, Codêo» êiphmaticuB, t. II, p. 930.

rendre moins rude une chute si honteuse, le pape écrivit à Henri III une lettre remplie de ces protestations d'amitié qu'on accorde facilement à ceux dont on se sépare à jamais ; derniers témoignages d'attachement qui, par une exagération étudiée, annoncent l'abandon et promettent l'oubli. Ce message fut confié à l'un des membres les plus éminents du sacré collège : Bartolomeo Pignatelli, archevêque de Cosenza, illustre par son origine, par ses talents, et ennemi personnel de Mainfroy, contre lequel il avait commandé une armée, sans succès il est vrai , mais non sans passion. De Windsor, le cardinal Pignatelli devait aller à la cour de Vincennes, avec ordre de demander au roi de France une coopération active, ou du moins une neutralité bienveillante. De là, l'archevêque de Cosenza se rendait en Provence, auprès du comte d'Anjou, pour lui offrir la couronne de Mainfroy. Mais, avant tout, il fallait s'assurer de saint Louis.

La justice d'une cause désapprouvée par Louis IX restait indécise et douteuse. Tant que le saint roi n'avait pas condamné la maison de Souabe, elle n'avait pas encore perdu tous ses titres dans la conscience de la chrétienté. On ne pouvait se passer

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de cette approbation , difficile à obtenir. Le projet du pape répugnait au roi^ il ne s'en cachait pas y et avait rejeté , pour lui-même et pour ses fils , toute proposition d'un établissement dynastique en Sicile.

On pourrait croire que ses scrupules étaient fondés sur les droits méconnus de Conradin ; mais il n'en était pas et il ne pouvait pas en être ainsi.

Le principe de l'hérédité souveraine était encore mal établi partout ailleurs qu'en France. Il ne se présentait jamais isolément et était toujours entouré d'une foule de restrictions et de conditions prises dans l'ordre féodal. Par exemple^ il était reconnu que le droit de succession au trône pouvait être soumis à plusieurs causes légitimes de déchéance; l'hérésie prouvée, constatée, notoire, était de ce nombre. Dans le royaume des Deux-Siciles, grevé de la suzeraineté pontificale, l'exercice de l'hérédité était encore moins clair que partout ailleurs. Il y a plus, Louis IX ne semble pas avoir eu sur ce point des idées très-nettes, très-arrêtées. On trouve, à ce sujet, une indication précieuse dans Joinville.

(c Lorsqu'on vint dire au roi que les émirs avaient eu sérieusement le projet de le faire Soudan de Babylone, il me demanda si je pensais qu'il eût

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accepté cette couronne. Je lui répondis qu'il n'en aurait rien fait, puisque ces gens4à avaient tué lôur maître; mais il me répliqua qu'assurément, si on la lui avait offerte, il ne l'aurait pas refusée *. » Quoi qu'il en soit, ce n'est pas le droit de Conràdin que défendit Louis IX. Sans doute, il rappela l6 nom de ce jeune prince; il laissa échapper quelques paroles pleines d'une douce commisération pour une infortune si grande et si prématurée; mais l'argument que Louis fit alors valoir avec force, c'est la première investiture accordée à Edmond d'Angleterre. 11 semblait au roi que Rome n'avait pas le droit de reprendre ce qu'elle avait une fois donné; qu'un pape ne pouvait se libérer des engagements de ses prédécesseurs. Il repoussait la dépouille d'Edmond bien plus que celle de Gonradin*.

' « Dès que le soudanc fut occis, en Gt venir les estrumens du soudanc devant la lente le roy et dit en au roy que les amiraus avoient eu grant conseil de li faire soudanc de Babiloine. El il mo demanda si je cuidoic que il eusl pris le royaume de Bubiloino, se il li eussent présenté; et je li dis que il eust mouit fait que fol, à ce que il avoient leur seigneur occis ; et il me dit que vraiemcnt il ne Teust mie refusé. » Joinville, édit. du Louvre, p. 77 et 78.

* « Quum vero SicilicB regnum Francis deferretAlbertus nuncius, « S. Ludovicus, cujus purissima conscienlia ne minimam quidem «labeculamscionterpnti poterat, nonnuilamsensitreligionem, num t aliqua injusliiias species subesset Sicilium aduiiitere, quum ëi ab

[4m] m nâplbs. -- uvab v. h

À la fin ^ Urbain IV ge sentit profondément blessé de Timperturbable conscience de saint Louis et lui écrivit ^ pour lui témoigner son étonnement de ce qu'il avait pu penser que le saint-siége voulût ton* cher au bien d'autrui. Il priait le roi des Français de s'en rapporter au père commun ded fidèles sur le soin de son salut dans l'autre monde, de son honneur dans celui-ci, et l'exhorta à ne point trop incliner son oreille aux conseils des ennemid de l'Église. Louis IX soumit alors ses lumières à celles du pontife suprême; mais comme chef de la maison de France, il voulut savoir à quelles conditions la couronne de Sicile était offerte à son frère. "^Ceft conditions étaient dures.

Dans le traité proposé par le pape à Chariot d'Anjou, il faut distinguer avec soin deux inspira-» tiens très-difTérentes : l'une noble, haute et généreuse; l'autre étroite, mesquine et égoïste; Tune émanée du chef suprême de la catholicité, l'autre dictée par le chef contesté d'un petit État italien.

« illius jure Conrad i nus vere excidissetjam in Eadmundum Ângtias « rogis niium transfusa esset. » Raynaldl, ad an. 4262, IX, t. XXII, p. 89.

* Urb. IV ad Albert, nôt. Raynaldi, t. XXH, p. 89, loc. cil. supra.

Remanier la république chrétienne, la reconstruire sur de nouvelles bases , émanciper l'Italie et l'Église, les soustraire aux caprices tyranniques d'un faux César, séparer irrévocablement la Sicile de l'empire germanique, rendre au monde la paix si longtemps et si cruellement interrompue par le mélange des intérêts de la Péninsule et de l'Allemagne, voilà le dessein d'un patriote et d'un souverain pontife. Créer au midi de la Péninsule une monarchie sans dignité et sans ressources, priver cet État nouveau de ses frontières naturelles pour l'ouvrir à la fois à des révolutions intérieures et à des interventions étrangères, voilà le plan d'un voisin méfiant et faible. Ce double caractère se retrouve avec évidence dans le projet d'investiture, comme dans la situation même des papes à cette période du moyen àge\ Le traité reposait tout entier sur ce principe, que le futur roi de Sicile se constituerait pour lui et pour ses successeurs V homme lige du pape ' et

• Raynaldi, Annal. eccLy an. 4263, art. lxix, t. XXII, p. \^6.

* a Item , tam ipse, quam haeredes sui domino papas suisque « successoribus canonice intrantibus, et Ecclesiœ romanae ligium « homagium facient. Ego.,, plénum et ligium vassalagium faciem c romanœ Ecclesiœ pro regno Siciliœ, et tota terra quœ est circa t Parum, usque ad conpnia terrarum ipsius Ecclesiœ » (formule du

lui prêterait serment en cette qualité ^ comme à son seigneur suzerain. II. ne recevrait qu'à cette condition seulement, et après avoir accompli ce devoir, l'investiture du royaume, tant au delà qu'en deçà du Phare. Désormais, les rois de Sicile enverraient annuellement et à perpétuité au saint^père un palefroi blanc ^ beau et bon\ en signe de vasselage. Le royaume ne serait inféodé aux descendants du comte d'Anjou et de Provence qu'en ligne de succession immédiatement directe : de telle sorte que son fils aîné lui succéderait de droit, mais que, dans le cas où celui-ci mourrait sans enfants, le frère du décédé, quoique issu du même père, ne pourrait succéder que moyennant une nouvelle investiture; ce qui remettait sans cesse en question le droit héréditaire des descendants de Charles d'Anjou, et à chaque mutation collatérale l'abandonnait à la décision, ou pour mieux dire à l'arbitraire et aux intérêts de la cour de Rome*. Urbain IV ne

serment). Urbani P. IVepislola vu. Martenne, Thés, anecd.^ t. U, p. 42.

• « Palafridum album, pulchrum et bonum in recognitionem e veri dominii. j> Urb. P. IV ep. vu- Mart., Thés., t. H, p. 41.

■ Afin de répandre sur cette clause toute la clarté désirable, prenons un exemple : Si le royaume de France avait été soumis à ces conditions, Philippe le Long, sans la permission du pape, n'aurait

faisait aacu&e mentioa de La «aee^sioa féminine « il kAa*A;t c^Ui» 4' ectr.a';:ié da^.* le Tajne.

Pour prévenir i accroisiemeat de ta paisjance do rf-rj de Sicile et pour rendre imp<345ible la réunion de plusiean âceptn» dazis la même main , le pape posa les conditions suivantes :

Si le rr/i de Sicile devient^ s«jit empereur, soit roi d'Allemagne ou roi de Lombardie, il doit renon* eer aux États qu'il tient en ûef de ^É2lise^

Toutefois, dans ce cas, il pourra faire passer la couronne de Sicile à son fils, pourvu qu'il Témancipe et ne conserve aucun droit sur lui.

Les édits de Frédéric II, de Conrad IV et de Mainfroy seront révoqués comme contraires à la liberté ecclésiastique.

Les clercs ne pourront être justiciables des juges séculiers ni au civil ni au criminel.

Nulle autorité laïque n'imposera de charges aux églises ; en cas de vacance, le roi lui-même ne per-

pu succédor à Louis le Iliilin, Charles le Bel à Philippe le Long; ChîirloH IX à François II, Henri III à Charles IX; Louis XVIU à Louis XVI et Char les X à Louis XVIII.

' Uno chose singulière, c'est que rincompatibilité établie au Xfir siècle entre Id possef^sion du titre impérial et celle du royaume de Sicile a eu force de loi jusqu'au xvr, et que c'est Charles-Quint qui s'en est fuit relever par Léon X.

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cevra sur elles aucun droit de régale ni de fruité.

Le roi rappellera tous les bannis du parti guelfe; • il ne contractera aucune ligue^ aucune alliance sans la permission du saint-siége.

Ënfin^ comme Urbain IV mettait beaucoup de prix à régler d'une manière invariable ce que nous nom« mons aujourd'hui l'effectif de& forces militaires, il fixa à mille chevaliers, chacun avec une lance four^ nie de quatre hommes au moins, et à trois cents archers, le nombre des troupes que le comte d'An-^ jou devait amener ou envoyer en Italie.

Ce ne sont pas encore là toutes les conditions imposées par le pape. Il en reste deux plus étranges et plus importantes.

Pour contenir dans une éternelle minorité le prince qu'il allait décorer d'une royauté illusoire , pour suspendre toujours sur sa tête la révolte féodale, comme une hache que la main du successeur de saint Pierre pouvait retenir ou faire tomber à son gré, Urbain IV essaya de soumettre Charles d'Anjou à une formalité dont il serait difficile de trouver un second exemple dans l'histoire des plus lâches vassaux et des plus altiers conquérants. Dès que le nouveau roi aurait mis le pied sur la terre apu-

lienne, il serait tenu de réunir en parlement tous les hommes libres de ses États : comtes , chevaliers ou bourgeois, et là, il leur ferait jurer de lui retirer leur foi, de lui refuser leur obéissance, en un mot, de se révolter contre lui s'il venait à enfreindre un seul des engagements contractés avec le saintsiège. En cas de déchéance prononcée contre le roi par ses sujets, le pape deviendrait de plein droit, non pas le suzerain, mais le souverain direct du royaume. Ce bizarre serment, qu'un roi faisait prêter contre lui-même, devait être renouvelé tous les dix ans, par Charles F'' et par ses successeurs \

' a Item , postquam dictus cornes praedicta regnum Siciliae ac « terram habuerit, jurare faciet omnes eorumdem regni et lerrae « comités, barones, nobiles, ac milites, cives et burgenses, cete- « rosque alios, quod toto posse facient, et curabunt quod dictus a cornes et ejus hœredes omnes etsingulas hujusmodi conditiones, « ac uni versa et singula praemissa inviolabiliter observabunt, nec « uUo unquam tempore venient contra illa; et si eum vel baeredes a suos a praedictis regno et terra in quibuscumque casibus juxta « tenorem condilionum et pœnarum cadere contigerit, vel ipsos t juxta eumdem tenorem illis privari, seu concessioncm factam eis c de ipsis evacuari et irritari per romanum pontificem ; nuliatenus « eis, sed romano tantum pontifici obedient, et intendent tanquam « régi SicilisB et ipsorum domino temporali. Hoc etiam juramentum « dedecennio in decennium renovabitur, et tam idemcomes quam « Binguli haeredes sui, qui in eisdem regno et terrae succèdent, illud « perpetuo singulis continuis decenniis renovari facient et pne- « stari. » Urb. P. IV ep. vu; Martenne, Thés,, t. Il, p. 48.

Là ne s'arrêtaient pas les exigences du souverain pontife. Il crut avoir trouvé le moment favorable de réunir définitivement les plus riches provinces du royaume de Naples à l'État ecclésiastique. Espérant obtenir par la négociation ce que ses prédécesseurs s'étaient efforcés d'arracher par les armes , il se flatta de donner enfin à l'Église la puissance maritime, que pouvait seule lui assurer cette suite de ports et de promontoires qui se prolongent de Mola di Gaeta jusqu'à Saleme. C'était en effet une riche proie : Naples , Amalfi , Ravello , avaient brillé naguère par le commerce, grâce à une liberté turbulente, mais vivace. En soufflant sur ces cendres mal éteintes, la papauté y ranimait le feu des hardis desseins et des hautes entreprises. Urbain IV n'hésita pas à demander en toute souveraineté la moitié , la plus belle moitié du royaume de Naples. Le projet d'investiture déclarait réunies à l'État de l'Église la Terre de Labour, avec une portion des Principautés Ultérieure et Citérieure; la nouvelle frontière était définie par une ligne partant de Ceprano et de Rocca d'Arce, rejoignant les sources du Sarno et suivant cette rivière jusqu'à la mer. Le cours supérieur du Yulturne marquait au sud de

la chaîne principale de l'Apennin la limite nouvelle qui, avec Bénévent et toute la vallée Caudine, comprenait Gaëte, Fondi, Capoue, Sora, le Mont-Cassin, San Germano, Averse, Acerra, Nola, Avellino , enfin Naples avec ses îles : Ischia, Capri et Procida. C'étaient, disait le pape, les conditions proposées naguère par Alexandre IV, son prédécesseur de sainte mémoire, à Mainfroy, jadis prince de Tarente. D'après ce plan, le nouveau royaume, bande longue et étroite, n'était plus composé que des Abruzzes, du comté de Molise, de la Basilicate, de la Capitanate, des Terres de Bari et d'Otrante, des Calabres et de la Sicile. Telles étaient les clauses vraiment léonines de ce traité. La pénalité attachée aux infractions les plus légères n'était rien moins que l'excommunication et la déchéance *.

En hasardant des propositions si ignominieuses, Urbain )V prouvait qu'il connaissait mal Charles d'Anjou; non pas qu'il eût à craindre de ce prince

' « Remanebit romanae EcclesiaB tota terra quae reroansit eidem « per pacem olim inilam inter dilectum filium noslrum Octaviaa num SancUB Uari» in via lata diacoaum oardinalem , tuDC in a regno Siciliae apostolics sedis legatum et Manfredum quondam c priacipem tarentinum. » Urbani P. lY ep. vu ; Martenne, 7^., t. H,p. 9.

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la délicatesse timorée de saint Louise non pas que le comte de Provence éprouvât quelque scrupule ou conçût quelque doute sur la légitimité de ces olTres, Il reconnaissait pleinement le droit du pape sur le royaume féodal des Deux-Siciles comme suzerain ; et sur la dynastie hérétique des StauiTen comme chef de la religion. C'est au même titre que Charles d'Anjou jugeait également équitable la dépossession de la maison de Souabe et le transfert de sa dépouille à une autre race. Dans le second de ces actes , il ne voyait qu'une conséquence nécessaire du premier. C'est donc sons hésitation, sans trouble d'esprit et de conscience , c'est avec une gratitude véritable qu'il acceptait la couronne de Sicile. Il la désirait^ il la convoitait peut-être avec ardeur; mais non pas à tout prix. Il la voulait à la fois brillante et solide, surtout affranchie et intacte. Charles d'Anjou aimait trop la réalité du pouvoir pour ne pas en dédaigner l'illusion. On lui offrait le trône à des conditions repoussées par Mainfroy lui-même; Charles de France, plus fier encore et à plus juste titre que le bâtard souabe, ne voulait régner qu'aux conditions acceptées par les rois normands, avec la même indépendance

et sur une égale étendue de territoire. Ainsi, la négociation fut arrêtée dès le début. Avant de débattre les stipulations du traité d'investiture, Charles déclara péremptoirement qu'il ne consentirait à aucun démembrement du royaume. De toutes les cessions que demandait le pape, il ne lui concéda que la ville de Bénévent, ancien domaine du saint-siége*. Pour ce qui est de ia convocation d'un parlement décennal, imaginée par Urbain IV, la détermination du comte d'Anjou fut plus prompte encore et plus explicite. Se soumettre à une enquête de ses vassaux, les constituer juges de sa fidélité envers l'Église, c'était s'exposer à des révoltes perpétuelles et rendre impossible l'établissement d'un gouvernement régulier; c'était surtout se dégrader aux yeux de ses nouveaux sujets , de la France et

' « Nuper nobis quamdam misisti cedulam luis litteris intcrclu* « sam , quatuordecim continentem articulos de apostolica littera « tibi tradita super conditionibus negotii regni Siciliae dileclo filio « nobili viro Carolo Andegaviae et Provinciae comiti ostendendis c exceplos, ex quibus aliquos , ut asseris, et ipsiuscedulœ séries c manifestât, idem cornes sub certa forma modiûcari postulat, « quosdam penitus amoveri , et ejusdem cedula) tenor talis : Primus « articulus de terra retinenda qui incipit : Remanebit romanœ a EccUsiœ (errœ , etc., totaliter amoveatur et ponatur census loco a terrs.... » Urbani P. lY ep. xvn, ad Albert, notar.; Martenne, 77^.^ t. n, p. 35.

de la chrétienté. Charles n'admit pas un seul instant la possibilité de subir cet opprobre.

Saint Louis n*y consentit pas davantage. C'est en commun avec le roi, sous son patronage et de son aveu, que le comte d'Anjou déclara au pape que ni son frère ni lui ne pouvaient consentir à l'avilissement du sang royal de France : « Le roi et ses conseillers n'adhéreront point à une pareille mesure; ils se sont sentis gravement offensés de sa seule énonciation. Des précautions, des réserves si injurieuses peuvent être prises contre des contumaces, contre des hérétiques, mais contre des fidèles, contre des chrétiens, contre des Français, jamais M »

* ff Item tricesimum-primum capitulum quod incipit : Item posU cr quam dictus cornes praedicta regnum Sicilise et terram habue- « rit, etc., petitur totaliter amoveri : quia contumeliosum esset a comiti , et homines regni essent minus obedientes eidem. Daretur « etiam per hoc hominibus dicti regni occasio contra regem insur- « gendi : et quia non fuit cum suis nunciis de hoc tactum aliquid in « tractatu : et'quia salis h'gatus est rex per praecedenlia ad prœ* a missorum observationem , et quod gravius est , dominus rex c Franciae et ipsius consilium nuUatenus consulunt, nec etiam con- « sentirent : immo graviter gerit idem rex Francise istud capitulum « quod petitur a comité supradicto : nam videtur eisdem quod taie c quid esset ab infidelibus et saepe contumacibus exigendum , et « non a fîdeli aliquo christiano.

« Deliberatione igitur cum fratribus nostris habita , licet condi-

82 HISTOmB DE LA CONQUÊTE [4W3]

Quant à Tordre de succession; Charles d'Anjou voulait que sa descendance féminine y fût appelée, h défaut de sa postérité masculine. Une telle exigence prouve que la loi salique. n'était pas encore établie en France. Si les femmes y avaient été légalement exclues de la succession à la couronne , le pape se serait empressé d'inscrire dans le projet 4'iavestiture une clause qui multipliait les changements de dynastie; et Charles^ dont la politique consistait toujours dans l'application des idées frwçaises à sa nouvelle conquête > n'aurait pu ni voulu exiger l'iptroduction d'un principe étranger aux usages de sa propre famille. Lorsque cinquante-trois ans* plus lard, sous le règne d'un petit neveu du premier roi capétien de Sicile , le texte ebscur d'uiie vieille loi franque servit de base à un droit public nouveau, nos pères , en faisant préva-

c tiones quas tibi tradidimus exacta diligentia fuerint exarat» , et « de fratrum nostrorum consilio tibi traditce, aequitalem per omnia « nostro judicio continentes : quia tamen et ipsum comitem super f his instare scripsisti, necnon et carissimum in Christo filium noc strum Ludovicum illustrem Francorum regem , qui conditiones « easdem audire voluit et discutere sigillatim : super dictis articulis < quos mîsisti, sic tibi ducimus respondendum. » Urbani P. IV ep. XVII, ad Albert, notar. Martenne, Ihe$., t. II. p. 37.

' 4S6aà4a<6(rhmppelelMg).

(«*»] m NAPtES. - LIV«B V. 83

loir o^t hQuraux système, donnèrent xnoim un té<* moignage de respect pour les traditions nationalM que la preuve d'un esprit éminemment 0ea3é » pr^ tiqua et prévoyant*

Mais ce n'était pas assez pour Charles d'Anjou d'avoir assuré la succession dans toutes les bran» çhes de sa descendance personnelle. Passionné pour la gloire de la France et pour la puissance de s* maison, il voulait établir en Italie non pas seulement un prince français» mais une dynastie françaisa* Pour multiplier dans l'avenir les chances de TétSk blissement capétien au sud de T Italie i il demanda qu'en cas de la disparition de toute sa lignéa^ son frère Alphonse, comte de Poitiers et de Tou^* louse fût admis à le remplacer, soit par lui-môme» soit par ses descendants, suivant les mêmes réglai et sous les mêmes obligations. A défaut du comte da Poitiers et de sa postérité, le trône serait substitua «a Jean, comte de Nevers, second fils de Louis IX et neveu de Charles d'Anjou*

Le pape reçut Yultimatum du prinça et se vit cout traint d'y souscrire. Il comprit qu'avec ce caractôpf inflexible il n'y avait poiut à espérer da transaction •u matière d'bQnnanF« La prompte «pualusioa 4i9

Si HISTOIRE DE LA œNQUÊTE [l«63]

cette affaire importait surtout à Urbain IV. Afin de satisfaire Charles sur les trois points principaux, le pape renonça à démembrer le royaume en faveur du saint-siége ; il ne réclama que Bénévent et sa banlieue, avec le droit de prendre des bois dans les forêts royales, pour la reconstruction de cette ville ruinée par tant de vicissitudes et de guerres, A l'exception de ce territoire auquel la papauté ne renonça jamais et qu'elle possède encore, le royaume fut intégralement concédé par Urbain IV au nouveau monarque; seulement, il exigea qu'on portât le cens de deux mille onces d'or à dix mille, et que Charles s'engageât à le faire payer partout où il plairait à la chambre apostolique de le percevoir. Le comte d'Anjou demanda que le lieu du payement fût fixé une fois pour toutes, dans une place de sûreté. « Quel moyen, en effet, de courir après la papauté qui campait en mille lieux divers, transportant ses tabernacles de Viterbe à Orviette, d'Orviette à Pérouse? N'étaitce pas exposer le trésor vagabond à être dévalisé sur ces grands chemins? )) Malgré ces objections, le pape ne voulut point modifier celte clause, qui fut maintenue telle que le saint-père

Tavait dictée; seulement le cens de dix mille onces d'or, poids romain, fut abaissé plus tard à huit mille *•

Quant au serment public imposé à Charles d'Anjou, entre les mains de ses nouveaux sujets, Urbain IV sentit la nécessité de calmer Tindignation que cette exigence avait causée au comte et au roi lui-même. Il revint sur ses paroles et s'efforça de les atténuer par un prudent commentaire. Il affirma qu'il n'avait pensé qu'à honorer davantage Je prince, en le chargeant de recevoir lui-même et de transmettre au souverain pontife les serments de fidélité que les habitants du royaume lui doivent comme à leur suzerain \

Malgré ces explications, le pape sentit qu'il fallait abandonner absolument cet article du projet d'investiture, et exiger seulement l'hommage plein et libre que le roi de Sicile devait prêter au saintsiége pour tous les États spécifiés dans la bulle, en le renouvelant d'année en année entre les mains

* Urban. P. IV ep. xvii. Martene , Thés., t. II, p. 35 et suiv.

* « In articulo autem penultimo dictœ cedulae, in quo de jura- « mento regnicolarum agitur, in hoc volumus comitem honorare.» Urb. P. IV ep. uni, ad Albert, notar. Martene, Thés,, t. II, p. 42.

86 HISTOIRB DE LA GONQUfiTE [Wt]

du pape ou de son légat. Charles se soumettait aut censures ecclésiastiques et consentait à ce que ses États fussent placés sous Tinterdit^ dans le cas où il n'observerait pas exactement les conditions du ti'aité. Mais le pape ne proposait que six mois de délais et Charles demandait qu'en Tabsence du roi ou de son successeur^ le terme accordé pour com* paraître fût prolongé de six autres mois. Le pape y Consentit'.

L'ordre de succession proposé par Charles d* Anjou fut admis par Urbain IV, toutefois avec les restrictions suivantes :

Si le roi de Sicile est élu empereur et que son fils aîné ait atteint l'âge de dix-huit ans, celui-ci entrera sur-le-champ dans le gouvernement de la Sicile; mais s'il est au-dessous de cet âge, l'administration du royaume appartiendra, pendant sa minorité, à des tuteurs nommés par l'Église.

* « Item petitur quod ubicumque fit mentio de amissione regni , c si non parucrit monitionibus sibi faclis, addatur , vel si noluerit c stare juri, petitur eliam quod augeatur tempus monitionis hoc c modo: quod si in propria persona monitus fuerit,habeatsexmenc ses; si per procuratorem vel publiée, habeat annum, quia posset ■ esse quod illiâ temporibus csset ultra mare, vel in remotis partit bus Orientis tel Occidenlis. » Urb. P. lY ep. kVii, ad Albert, notar. Martene, TUê., t. H, p. 3t.

[4Ni] DE NAPLES. - LtVMI t. lY

A défaut de fiU de Tetupereur élu , sa fille hér^ tera du royaume de Sicile, mais elle ne pourra épouser ni un empereur, ni un roi de Lombàr^ die, sous peine de perdre immédiatement tous stt droits.

Cependant le mari de Théritière de Sicile, M renonçant à Tempire, peut garder les États que là femme aurait reçus en fief du saint-siégè.

A défaut d'héritiers directs de Tempereuf élii> ses héritiers enïigne collatérale lui sucoéderoftt aux conditions acceptées par lui-même.

Telles étaient les clauses principales de cette grande tran3action« Restaient encore quelquespoints à régler dont voici les principaux :

Sur les immunités ecclésiastiques^ Chaifles d'Aki^jou établit en principe que les clercs resteraient exempts de toute juridiction civile) sauf les caS de jurisprudence féodale* Un clerc personnellement possesseur d'un fief, serait poUr ce fief ^ justiciable de la cour du roi.

Dans le cas où, comme il en avait le desseiA, le comte de Provence conduirait lui-même wùn armée en Italie , il voulait que le pape s'en rapportât à son zèle, à son honneur ^ à son libre

88 mSTOIBE DE LA CONQUÊTE [4)63]

arbitre, sur le nombre et la qualité des troupes. « Je ferai, disait-il, beaucoup plus que le saintpère ne demande, mais je veux que ce soit de mon propre gré^ » Il tenait surtout à ne pas se laisser imposer des plans de campagne dressés par des cardinaux et par des moines du fond de quelque cellule de Viterbe ou d'Orviette. Malgré ses précautions, il n'eut que trop à subir cette direction présomptueuse et aveugle. Toutefois, il consentait ( et par là il ne s'engageait à rien ) que dans l'hypothèse où il ne conduirait pas luimême l'armée d'Italie, le pape stipulât le nombre d'hommes et de chevaux, mais d'une manière approximative et générale : qu'on mît par exemple en bloc mille chevaliers avec quatre mille cheyaux.

Urbain IV accéda à tous ces changements. Dans cette négociation la cour de Rome déploya beaucoup de souplesse, et surtout une connaissance aussi prématurée qu'approfondie de ce qu'on a appelé depuis les formes diplomatiqaes. On les reconnaît dans ces antiques monuments aussi achevées, aussi

* Epist. Urb. P. [V, pas$im; apud Hartene, 7%es., t. II.

complètes que de nos jours ^ Tout s'y retrouve comme dans Tarsenal compliqué de nos négociateurs modernes. Du côté de Charles d'Anjou, Tha* bileté est égale, quoique moins artificielle, avec un bon sens, une raison, une prudence, une fermeté dont il faut faire honneur, non-seulement à lui , mais à saint Louis ; puisque les propositions du pape et les réponses du comte de Provence ont été délibérées en conseil par le roi, par les hauts barons et par Télite des jurisconsultes français.

Charles détermina ainsi, dès Torigine, sa situation à regard du saint-siége : il Thonorait, il voulait le servir, mais en demandant des garanties, en prenant des sûretés. Il consentait de grand cœur à être le chevalier de TÉglise, mais il ne voulait pas devenir le jouet et l'esclave des papes.

Cette négociation dura près de deux ans. Rien n'y trahit dans le comte d'Anjou une ambition hâtive et impatiente; rien n'y justifie la tradition généralement acceptée qui attribue sa résolution

' Tout y est, la dépêche ostensible, la dépêche secrète^ le projet, le contre^ojet^ la note verbale , la note ad référendum, le traité sub $pe rati^ etc.

fO mSTOIRB DE LA œNQUtTE [4t6l]

aux instances de Béatrix. On raconte que dans une cérémonie publique où cette princesse parut avec les trois reines ses sœurs, elle se vit forcée de s'asseoir sur un escabeau à leurs pieds; que, rentrée tout en larmes dans ses appartements, son mari lui demanda la cause de sa peine , et lui dit après l'avoir apprise : «Console-toi, comtesse, tu seras un jour plus grande reine qu'elles toutes. ' » Vraie ou fausse , cette anecdote a évidemment sa source dans les bruits populaires qui coururent au moment même de rinvasion. Son origine italienne se trahit d'ailleurs par le mot prêté à Charles d'Anjou , et que bien sûrement, il n'a pas prononcé. Jamais un fils de France, un seigneur de la fleur de lis n'a pu dire et croire qu'il y eût sous le ciel une plus grande dame que l'épouse du chef de sa maison. Toute rhistoriette ne semble avoir été imaginée que pour mettre une reine de France au-dessous' d'une reine de Sicile. L'ambition de Charles d'Anjou n'avait pas été assez empressée pour qu'on pût la rejeter sur les vaniteuses suggestions d'une femme. Ce n'est pas lui qui avait été chercher le

* Villani, et la foule des historiens après lui.

[mi] DB NAPLI5. '^ LPnXB Y. 94

pape^ c'dst le pape qui l'avait sollicité par deux fois : 1& première y sans succès; la seconde ^ après une résistance d'un an et demi. Si Béatrix avait été si préoccupée du titre royal ^ Charles ne pouvait-il pas prendre celui de roi d'Arles qu'il a constamment dédaigné? Béatrix elle-même n'avait^elle pas refusé d'épouser Conrad, roi des Romains? Admettant, ce qui est possible^ que la oomtesse de Provence en ait éprouvé plus tard quelque regret; que le souvenir d'une couronne rejetée peut-être sans •on consentement, en relevât l'éclat à ses yeux, l'ambition de Béatrix n'était ni moins haute, ni moins courageuse que celle de son mari. On ne voit aucune trace d'une tendresse réciproque assez difficile à supposer entre deux caractères également énergiques et altiers ; mais leurs âmes étaient faites pour se comprendre et pour se soutenir mutuellement. Dans cette entreprise qui demandait un accord intelligent et complet de tous les moyens de succès, Charles n'eut à combattre ni la faiblesse ni l'irrésolution d'une femme. Au surplus , il pouvait parler haut et prendre ses avantages. Sa situation en Italie ne dépendait pas uniquement du saint^siége, et peut-être était-il plus nécessaire à la sûreté du pape,

92 HISTOIRE DE LÀ œNQUÈTE [«2es]

que celui-ci n'était utile à son ambition. En Lombardie, en Toscane, jusque dans le Patrimoine de saint Pierre, le comte d'Anjou s'appuyait sur une force qui lui était propre. Il était en Italie le chef réel des guelfes, qu'il ne faut pas confondre d'une manière absolue avec le parti pontifical. La politique exclusivement nationale des guelfes s'est séparée parfois de la politique particulière à quelques papes. Les Allemands formaient alors en Italie la faction étrangère dont les Français étaient les adversaires naturels. D'ailleurs, Charles était maître de places importantes en Piémont, telles qu'Âlba, Mondovi, Coni, Chierasque, Savillan, qui s'étaient données à lui par des traités en lui abandonnant la souveraineté, mais en stipulant avec soin le maintien de leurs libertés communales K Allié, en outre, au marquis de Montferrat, si puissant dans le nord de la Péninsule, Charles d'Anjou tenait la clef des Alpes. A Rome il exerçait un ascendant d'autant plus absolu, que le pape n'y jouissait d'aucune autorité ni même d'aucune influence.

* Voy. à TÀpp. E ces traités, extraits des Archives du royaume de France. Il faut aussi consulter M. Cibrario, Storiadt CAtert. Torino, 4847, 1. 1*', p. 489.

Les Romains ne voulaient plus d'autre chef qu'un prince de maison souveraine. D'abord ^ nous l'avons VU; ils avaient réduit à un seul le nombre de leurs sénateurs; puis^ ils avaient exclu de ce rang tout Romain de naissance. Pour prévenir les compétitions intérieures y ils ne choisirent plus que des étrangers. La dictature utile ^ mais dure de Brancaleone d'Andalo avait à la fois inauguré et épuisé ce système. Cependant on ne voulut point rabandonner^ mais lui donner une nouvelle vigueur ^ en ne décernant le titre de sénateur qu'à des rois ou à des fils de rois. C'est sur les trônes que les factions cherchèrent désormais à s'appuyer. Les gibelins avaient essayé de décerner le titre de sénateur de Rome à Mainfroy^ ou à son gendre Pierre d'Aragon. Ils avaient échoué dans leur tentative. Celle des guelfes fut plus heureuse : à Mainfroy et à don Pedro ils avaient opposé Charles d'Anjou.

Rome, depuis la mort de Brancaleone , était gouvernée par des notables nommés Buoni Uomini \ Dès le mois d'août 1263, par ordre de ces ma-

' Vitale, Storia de* senalori romani, p. 4 34 .

94 HISTOIRE DE Là CONQUÊTE [lié)]

gistratSy le peuple^ selon la coutume , avait été assemblé en parlement, au son des cloches et au cri des hérauts, sur la grande place et sur les degrés du Capitole. « Les sages et discrètes personne», greffiers du sacré palais^ avaient demandé, à hauto et intelligible voix, à Tillustre peuple romain, »'il lui plaisait d'élire Charles l'illustre, pour sénateur, et la proposition ayant été entendue et suffisammeat comprise, le susdit peuple avait répondu par une acclamation unanime : cela nous plaît! cela nQU9 plaît ^ ! » Alors les Buoni Uomini se démirent de leur autorité en faveur du comte d'Anjou, qui se trouva investi de la véritable souveraineté à Rome, car il exerça dorénavant par lui-même ou par ses vicaires tous les droits de haute et basse justice.

L'étonnement d'Urbain IV fut aussi vif que douloureux lorsqu'il apprit, au début de la négociation, que le comte d'Anjou avait été nommé sénateur de Rome, On a vu, plus d'une fois, combien cette dignité était odieuse au saintrsiége. Il n'avait rien épargné pour la combattre et pour m

* Yoy. à TÀppendice F uq document inédit sur Télection du sénateur.

[4M91 DB NAPLES. -^ LIVBB V. 95

amener la chute. On a vu la lutte d'Innocent lY et d'Alexandre IV contre Brancaleoue. Ici le péril était plus grand ; le sénateur n'était plus un homme isolé; d'une condition privée; mais un prince puissant, un fils de France, bientôt roi de Naples. La proscription de la maison de Souabç n'avait presque plus d'objet; la réunion du pouvoir impérial et de la royauté sicilienne pouvait se re<produire sous une autre forme plus dangereuse encore, puisqu'elle s'était préparée dans Rome, au sein même de la ville pontificale dont le pape était exclu. D'ailleurs, il n était pas impossible qu'un prince illustre et puissant, devenu sénateur^ parvînt à rendre son titre héréditaire. C'était pour les papes une rivalité plus dangereuse, pour leur domination temporelle un obstacle plus insurmontable que le pouvoir des empereurs d'Occident, qui traversaient Rome et ne s'y fixaient jamais. La situation d'Urbain IV devenait d'autant plus embarrassante que les papes avaient toujours protesté contre l'élection du sénateur par le peuple, et main* tenant, il était forcé de reconnaître un mode de nomination que tous ses prédécesseurs avaient combattu. Cédant à son premier mouvement, Ur-

bain défendit au comte de Provence d'accepter cette dignité, et se hâta d'écrire à son nonce, Albert de Panne, pour obtenir de ce prince une renonciation Immédiate : « En effet, disaient les cardinaux qui excitaient la colère du pape, ne vautil pas mieux rompre la négociation entamée que de souffrir un roi de Sicile sénateur de Rome? Mainfroy, moins puissant serait aussi moins redoutable. Rejeter celui-ci pour prendre l'autre, ne serait-ce pas tomber de Charybde en Scylla^? » Malgré une citation classique, si appropriée à la circonstance, cet avis ne prévalut pas. Albert de Parme, négociateur d'une prudence consommée,

* < Novitas superveniens de senatoria potestate dilecto filio co- « mitiProvinciae... a civibus romanis oblata et per eundem comi- « tem acceptata... non mediocriter omnium sed aliquorum gra- « vius nostrorum tetigit corda fratrum, quorum est concors sentena tia, sine nostro et romanœ EcclesiaB gravissimo praejudicio, nos- « trseque discrimine libertatis tolerari non posse , quod comes , « vel quivis alius etiam minus potens dictam obtiaeat dignitatem. « Nos qui nulium principem prster romanum pontificem , si vel c prosperitas arrideret vel saltem levior urgeret calamitas dominari « vellemus in urbe, nunc malis crescentibus eidem comiti in sena- « toria dignitate ad tempus obtinenda, ad hoc ut liberior et facilior c aditus ei ad dictum regnum exinde pateat, cogimur assentire. a Tractatus habitua super regno penitus conquiescat : ne dum c Scyllam vitare cupimus , in Charybdis voraginem inddamas. » Urb. IV P. ep., xv, ad Albert, notar.; apud Martene. Jhes.^ U H, p. 30 et 49. »

d'une dextérité à toute épreuve , conjura le péril. Il parvint à calmer, la fougue du pape. Alors ^ le saint-père voulut s'arrêter à un moyen terme. Sans reconnaître le droit du peuple romain au choix d'un sénateur^ il imagina de sanctionner lui-même l'élection de Charles d'Anjou, mais pour cette fois seulement, sans tirer à conséquence, toute réserve faite de l'avenir et des prérogatives du siège apostolique.

Les opinions étaient très-partagées dans le sacré collège ^} le parti politique représenta au pape qu'il y avait peu d'espoir de plier le comte d'Anjou à des précautions si injurieuses pour sa bonne foi. Ce parti lui savait une fierté plus haute encore que son ambition, et d'ailleurs, il était lié avec le prince et ne voulait pas que le pape lui fît des propositions inadmissibles. Alors, malgré l'opinion de ceux qu'on nomme aujourd'hui les zelanti, et qui, sous des noms divers , ont toujours existé dans le collège des

* 9 Fonnam... primam in tantum aliqui fratrum. Approbant «c quod ea non habita, rumpi potius eligunt sumtum totieâ et re- « sumtum super regno tractalum, quam in ea procedi ulterius etiam a cum secunda. Et in bac firmantur sententia non levis auctorita- «f tis, nec pauci numéro cardinalium. Alii vero magnse dignilatis et « plures numéro cardinales primam quidem formam pricligunt. » Urb. IV P. ep xv, ad Albert, notar. Martene, Thés. y t. II, p. 30, 49.

98 HISTOIRE DE LÀ CONQUÊTE [iMi]

cardinauxi il fut décidé qu'on se contenterait d'exiger du comte le serment verbal de ne conserver le poste de sénateur qu'autant que cela conviendrait au pape régnant. On jugea nécessaire qu'un cardinal reçût cette promesse. Le rang du notaire apo- Btoliquei Albert de Parme^ ne paraissant pas sufQsant pour une fonction si importante ^ le cardinal de Sainte-Cécile en fut chargé. Dans le même temps, Albert partit directement pour la Provence, avec l'instruction secrète de ne pas se montrer trop facile, Aiais, cependant, de ne rien porter à l'extrême et de laisser toujours la voie ouverte à la négociation, quelle que fût la réponse de Charles d'Anjou. Surtout, il fut enjoint au cardinal de Sainte-Cécile de ne pas rompre le traité relatif à la couronne de Naples, avant d'en avoir référé au saint-siége.

Charles ne fit aucune objection. Averti par ses imis dans le sacré collège, il jura de ne point garder le sénatorial contre le gré du saint-père, et envoya sur-le-champ à Rome un gentilhonune provençal de bonne maison, nommé Cantelme ou Gantelme, avec le titre de vicaire royal *.

* Par une erreur de copiste , le nom de GaucelinuB a été tubetitué

[4M8] DE NAPLES. — LIVRB V; 9»

Le contre-coup de ces grands érénements se fit bientôt sentir dans le royaume de Naples. Mainfrorjr comprit que le moment était arrivé de rassemblëih toutes ses ressources. Il n'avait plus en tête Edmond d'Apgleterre, rival plus imaginaire que réel. Bientôt Henri III n'allait plus être un roi d'An^ gleterre, mais le captif de ses barons; bientôt il allait succomber sous le comte de Leicester^ Simdtl de Montforty ce Français fondateur de Taristo-^ cratie anglaise; mais, libre ou captif , vainqueur ou vaincu, Henri Plantagenet n'était pas un ennetni redoutable pour le fils de Frédéric. 11 n'en était pas ainsi de Charles de France. Mainfroy le savait. Il ne se laissa point émouvoir par cette prospérité croissante , au milieu de laquelle ube sourde menace venait le saisir. Il se prépara à combattre, résolu d'appeler indifféremment à sa défense l'or et le fer, la ruse et la force.

Le nord de l'Italie lui échappait. Les Torriani^ guelfes dans l'âme, gibelins par occasion^ chassèrent de Milan, Oberto Pallavicino, le lieutenant du roi de Sicile, et demandèrent un podestat à

quelquefois dans les manuscrits à celui de Gautelmus. Il a suffi peut 0^ de raliération si fréquente de quelques lettrés.

Charles d'Anjou, qui leur envoya un Provençal : Barrai des Baux. Le marquis de Montferrat en Piémont, le marquis d'Esté dans la Marche trévisane, les comtes de San Bonifazio, à Mantoue, déployèrent sur les tours de leurs châteaux la fleur de lis rouge des guelfes. Florence ne portait qu'en frémissant le joug gibelin ; mais Guido Novello la tenait sous sa main. Dès l'année 1260, Novello, par Tordre de Mainfroy, avait forcé les Florentins à rompre le traité qu'ils avaient imposé à la ville de Sienne. Sous les auspices de Mainfroy, Sienne avait pris sa revanche; c'est elle qui maintenant dictait des lois à Florence. Cette ville, si passionnément guelfe, l'asile de tous les bannis, s'était rendue à Mainfroy. A Rome même, malgré la présence de Gantelme, vicaire de Charles d'Anjou, le parti souabe était très-fort. Il avait à sa tète Pietro de Yico, ce puissant feudataire , dont les possessions environnaient Yiterbe et s'étendaient sur tout le littoral de la Méditerranée, depuis Corneto jusqu'à Civita Vecchia. Mais ce qui donnait surtout à Mainfipoy l'espérance et même la certitude d'une défensive heureuse, c'était une armée de trois mille cavaliers et de neuf mille fantassins, commandée

[IÎW3] DE NAPLES. — UVRB V. 404

par Oberto Pallavicino et Buoso di Doara, les deux plus célèbres capitaines d'aventure de toute Vltalie, dans cette première période du xiii* siècle.

Grand homme de guerre^ politique jusqu'à la perfidie inclusivement, Oberto Pelavicino ou Pallavicino était le plus important des généraux de Mainfroy; on peut ajouter le plus dévoué et le plus fidèle, car ces deux jeunes gens se sentaient unis par un attrait réciproque , lien moins durable , mais encore plus étroit qu'un intérêt commun. Ils étaient également braves, spirituels et passionnés pour les plaisirs. D'une égale ardeur, ils haïssaient Rome et les prêtres. En outre, leurs esprits étaient unis par la liberté de la pensée, qu'on flétrissait alors souvent du nom d'hérésie. Mainfroy en était accusé, Pallavicino convaincu, et s'en vantait. Les papes l'avaient hautement rangé parmi les Pauliciens. Chassé de Milan, où il avait exercé cinq ans les fonctions de capitaine général , il était maître d'Âsti, de Pavie, de Côme, de Brescia, de Plaisance, de Crema et de Crémone, sa patrie, où résidait son lieutenant Buoso di Doara, l'un des futurs damnés de Dante. Buoso était presque aussi puissant que Pallavicino, mais ne l'égalait point

par rintelligence : le premier, supérieur et confiant; Tautre, subalterne et jaloux. C'était une étrange organisation que celle des vicaires imr périaux en Italie. Leur patente ofiicielle les ckarg0liit de maintenir Tordre , de poursuivre les brigands, de rendre à chacun bonne justice. En vertu d^ ce diplôme, ils allaient de château en château, 4e pité en pité, chassant leurs ennemis, appuyant leurs partisans, soutenant ici le parti aristocratique, là le parti populaire, selon Toccurrence et la nécessité de Tintérèt gibelin. Leur soin principal était de mettre la main sur les fuorusdti qui conr servaient toujours des pratiques dans les villes, y entraient la nuit par une porte, en sortaient le lendemain par une autre; opprimés souvent, quelquefois châtiés, jamais entièrement découragés ni vaincus. Si la troupe mercenaire était mal payée et menaçait de se débander, le pillvje de quelques bicoques lui faisait prendre patience. En attendant, les chefs vivaient d'exactions et de rapines; ils se fortifiaient dans des châteaux bien situés, d'où ils commandaient le pays avec Tarrière-pen- Bée de s'en emparer un jour et de s'y rendre indépendant8;''ambition toujours infatigable, quoi-

[IMS] DB NAPLES. - LIYHB V. m

que bien souvent déjouée par des rivalités envieuses. Toujours prêts à se combattre les uns les autres^ ils formaient des ligue&f tantôt entre capitaines du même parti, quelquefois même avec le parti opposés Guelfeç et gibelins s'unissaient momentanémept contre quelque rival trop puissant; puis, le but atteint, chacun reprenait son drapeau. C'est dans upe de ces coalitions momentanées qu'Eccelino avait succombé sous Oberto Pallavicino et Buoso di Poara, gibelins pomme lui. Dans le même temps ^ les Sca^igeri, partisans de la maison de Souabe^ jetaient à Vérone les fondements de leur domination* Tous ces hommes étaient les précurseurs de ces Condottieri fameux qui, un siècle ou deux plus tard> timbraiept leur casque d'une couronne ducale et fondaient des dynasties souveraines; race perversQ, déloys^le, impitoyable, souillée de vices, couverte de crimec), m^is d'un courage héroïque, d'une ipr comparable audace; plus fine encore que bravç, plus politique que ipilitaire, pour qui la guerre n'était jamais que le moyen du compromis et l'apr point de la négociation. Au xiii^ siècle, ce typ^ n'existait encore qu'à l'état d'ébauche. Les PalUvir cinoy les Buqso, les Eccelino eux-mêmes s'essayaient

404 HISTOIRE DE LA œNQUÊTE [«63]

dans cet art qui ne fut amené à sa perfection que par César Borgia.

Avec de tels généraux, avec une armée d'Italiens , d'Allemands , de Sarrasins , échelonnés depuis le pied des Alpes jusqu'au Garigliano, Mainfroy pouvait résister à Charles d'Anjou. Il n'épargna rien pour lui fermer l'entrée de l'Italie; mais en même temps il se rapprocha d'Urbain IV. Non qu'il se flattât de fléchir ou de gagner le pape; pour l'espérer, Mainfroy était doué d'une sagacité trop pénétrante. S'il donnait beaucoup à la destinée, il ne laissait rien au hasard. Sans attendre aucun résultat de cette conduite, il la croyait propre à lui concilier l'opinion, ou du moins à la rendre moins hostile, en la divisant. Hors ses capitaines d'aventure et ses Sarrasins, son parti n'avait pas perdu tout respect pour le saint-siége. On pouvait tolérer à un certain point, on pouvait admettre et comprendre un roi forcé de combattre le père commun des fidèles; mais il fallait prouver que c'était à regret, à titre de défense naturelle, et non par l'impulsion d'une violence préméditée et d'une haine sacrilège. La théorie plus que la pratique avait perdu dans l'esprit des peuples Tempereur

Frédéric et Mainfroy lui-même j Tépicurien Mainfroy avait déjà blessé bien des consciences^ ébranlé bien des dévouements. Il s'en apercevait trop tard. Aux yeux des populations chancelantes , il sentait la nécessité de quitter le rôle d'agresseur^ pour se donner celui de catholique méconnu et opprimé. Pour toute réponse, Urbain IV lança contre lui une nouvelle bulle d'excommunication. Devant la foule des fidèles, qui, de toutes les parties du monde, étaient accourus à Orviette, où la cour romaine faisait alors sa résidence , Urbain IV renouvela solennellement contre Mainfroy les accusations qu'il lui avait déjà intentées, lui reprocha comme prouvés tous les crimes dont il était accusé par la rumeur populaire, et le somma de comparaître devant le tribunal apostolique, en personne et non par procureur. La citation, affichée aux portes des églises, ne fut point directement adressée à Mainfroy, soit par mépris, soit dans l'espoir qu'il ne s'y rendrait pas. Ce prince sentit le piège et se garda d'y tomber. Il donna une publicité éclatante à sa réponse, comme pour prendre toute la chrétienté à témoin de sa docilité et de son innocence. Au moment convenu, il ne se contenta pas

406 HISTOmB DE LA CONQUÊTE [4161]

d'envoyer des ambassadeurs au pape pour lui exprimer le désir filial d'être admis à ses pieds, il parut lui-même sur la frontière des États potir tificaux avec un grand appareil et une suite nomhreuse, témoignant ainsi qu'il se tenait prêt à obéir au moindre signe du souverain pontife. Malgré cet empressement fastueux, Tentrevue était impossible. Mainfroy ne voulait se rendre auprès du pape qu'avec une suite nombreuse, ou, pour parler plus clairement, avec une armée; Urbain IV ne lui permettait rentrée de ses États qu'à la condition de ne pas y passer plus de huit jours et de ne pas se faire accompagner de plus de huit cents perr sonnes, dont cent seulement porteraient les armes. C'était lui conseiller de se rendre à discrétioi^. Il arriva entre le pape et le roi ce qu'eux-mêmes avaient sans doute prévu dès l'origine; les conférences furent violemment rompues , et chacun reprit sa haine. Le pape maintint Tinterdit sur le prince de Tarente ; puis le jeta sur tout le royaume. II prêcha le verbe de la croix^ contre le fils de Frédéric, assimilant cette expédition à la croisade contre les

pMi] PB NAPLES. - LIVRE V. 407

ififidèles et dispensant les nouveaux croisés du yoyage ji® Jérusalem , pourvu qu'ils fissent eelui de N^pl^s et de }a Sicile. En outre ^ il écrivit des lettr0s menaçantes aux villes de Pise et de Sienne pour les forcer à quitter le parti de l'usurpateur ; einfin y il envoya des émissaires soulever les populations de TApulie et de la Calabre. Mainfroy, frémissant de rage y revint sur ses pas. Il ordonna à Annibaldi de s'emparer d'Ostie pour fermer la iner aux guelfes romains. Dans l'intérieur, il mit Percivallo Doria à la tète d'une troupe de Sarrar sins, lui ordonnant d'opérer sa jonction avec Pietrp di Yico qui se trouvait à Cervetri à la tête 4'line nombreuse cavalerie, pour marcher orsen^ble sur Rome et de là sur Orviette, surpreur ()pe (Jrbain lY avec tout le sacré collège et leç amener dans le royauipe de Naples» Là, Mainfrpy garderait comme ot^e le pape vivant et captif, ou en cas de mort, il lui donnerait un successeur de son choix. Des intelligences secrètes tant dans la campagne romaine que dans la ville même, rendaient probable le succès de ce complot, qui fut néanmoins déjoué, Gantelme, vicaire de Charles d'Anjou, et Giovanni Savelli, l'un àes chefs du

408 HISTOIRE DE LA CONQUÊTE [426i]

patriciat romain ^ conduisirent les guelfes contre Pietro di Vico et le battirent aux portes de Rome. Sutri fut pris et repris. A Rieti, Percivallo Doria se noya dans un torrent appelé la Negra di Narco. Ces échecs du parti gibelin assurèrent le pape contre un coup de main; on chanta des Te Deum dans les églises d'Orviette ; on y comparaPercivallo àPharaon et la Negra à la mer Rouge*. Urbain IV jugea prudent de se mettre en lieu de sûreté; il quitta Orviette en toute hâte et s'établit à Pérouse , ne songeant plus qu'à presser l'arrivée de l'armée française. Il redoubla d'activité et d'instances; multiplia les lettres^ les messages , les ambassades, écrivit à saint Louis , à la reine Marguerite , conjura cette princesse de se réconcilier avec son beau-frère et de sacrifier ses griefs à un intérêt sacré. Urbain lY recueillit le fruit de tant d'efforts. Enfin cette couronne de Sicile si obstinément oCTerte fui acceptée

* « Gontigit illo volente qui tandem oppressit obstinatam supera biœ malitiam Pharaonis... Unde tum Ecclesia novo quasi jubilo

« concinit Cantemus Domino Equum et ascensorem deje-

c cit) etc. » Saba Malaspina, 1. H , cbap. xit .

« Sed PercivaHus ut plumbum lapsus in undis « Mergitur hocque tulit ultio digna Dei. » Tbeod. Vallic. Gann.— Raynald. Ann. eceUi,, t. XXH, p. 137.

[I«64] DE NAPLES. — UVRK V. 409

par Charles d'Anjou. Louis IX lui-même s'était rendu; il permettait hautement^ comme frère et comme suzerain, à Charles de France d'aller conquérir l'héritage de la maison de Souabe. Il ne résistait pas, parce qu'il ne pouvait plus résister. Ses doutes , ses hésitations s'évanouissaient devant le péril imminent de l'Église. Mainfroy et ses Sarrasins menaçaient Orviette, dernier asile du pape. Le chef de la chrétienté allait tomber dans les chaînes des infidèles; le croissant était prêt à remplacer la croix. Que pouvaient devant un tel péril, et le droit héréditaire de Conradin et les droits acquis par Edmond d'Angleterre? Il y a plus : Dieu même avait parlé; les scrupules du saint roi s'étaient évanouis, comme des tentations dangereuses, devant la volonté céleste. L'apparition d'une comète venait de coïncider avec un prodige plus redoutable encore. Un jour, non loin d'Orviette, auprès du lac de Bolsena, un prêtre était à l'autel et faisait la chose divine\ Tout à coup, il voit une goutte de sang sur le corporal. Épouvanté, il le plie pour cacher l'empreinte de l'hostie; elle re-

* « Fadebat rem divinam. » ,.

paraît; visible et sanglante. Le prêtre avait douté de la présence réelle!... Pour expier ce sacrilège, une fête fut instituée; elle à'est propagée dans Tunivers catholique à travers des siècles, sous la double consécration de la religion et de l'art*. Voilà à quelle occasion est née la solennité du Corpuê Doniini, que nous nommons en France la Fête- Dieu\

Louis IX était alors livré à un redoublement d'exaltation religieuse. Irrité sans doute par les maux que l'Église romaine avait à souffrir et à combattre , il s'était jeté hors de son caractère. C'est précisément alors qu'il ordonna d'imprimer un fer rouge sur la bouche des blasphémateurs. Cette loi terrible fut portée dans un concile tenu à Paris le 26 août 1 264, le lendemain de la Saint-Barthélémy, et ce fut dans cette même assemblée que le clergé gallican, jusqu'alors peu favorable à l'entreprise de Sicile, consentit enfin à la levée d'un décime ou dixième pris sur les revenus ecclésiastiques pendant trois ans. Charles d'Anjou n'avait point voulu

* Vatican : Raphaël.

* Bulle d*Urbain IV. Labbe Goncil. U, p. 847. — Divi Anton, episc. Florent. Lugd., 4536, t. lU, c. xiii.

partir sans avoir obtenu ce secours. Le pape^ prévoyant la résistance des évèques français^ n'y avait consenti qu'à regret. Pour les y décider^ son légat s'était vu forcé de recourir à la persuasion et à la menace. Le subside ayant été appliqué aux frais de l'expédition de Sicile , tant dans le royaume de France que dans le comté de Provence^ et même en Flandre; en un mot^ dans tous les fiefs et arrièrefiefs de la couronne de France^ le comte d'Anjou n'eut plus rien à objecter au pape^ qui le pressait d'accepter et de partir. La levée du décime était indispensable. C'était le nerf de l'expédition. Béatrix y ajouta tous ses joyaux. L'aceord était arrêté entre Urbain IV et le comte d'Anjou ; le traité n'attendait plus que leur signature. Cependant Urbain simula encore une négociation secrète à Naples^ non sans doute dans des vues de conciliation I mais pour endormir Mainfroy par un reste d'espérance. L'évêque de Vérone, chef d'une troupe de mercenaires dans la Marche d'Ancône, avait été fait prisonnier par le roi de Sicile. Sous le prétexte ostensible de le l*éclamer^ Urbain envoya à Mainfroy un cardinal de l'ordre des frères mineurs^ chargé d'un bref rempli de reproches

sur le passé, mais qui admettait pourtant la possibilité de quelque indulgence pour l'avenir. Le pape accusait Mainfroy d'avoir blasphém'é Dieu et persécuté l'Église; il lui rappelait ses offenses envers Innocent IV et Alexandre IV, son peu de soin de sa renommée dans ce monde et de son salut dans l'autre ; mais il laissait entendre que le prince de Tarente, si coupable qu'il fût, pourrait encore acquérir des droits à la bienveillance du saint-siége en relâchant son prisonnier sans condition , car il avait promis la liberté à l'évêque de Vérone à condition que ce prélat jurerait de ne plus porter les armes contre lui *. L'évêque s'y étant refusé, le roi l'avait gardé prisonnier. Tout en répondant au pape avec les formes d'une humilité étudiée, il ne lui dissimula point qu'il savait tout ce qu'on préparait contre lui et qu'il n'ajoutait point foi à la sincérité d'une négociation qui ne lui était proposée que pour l'éblouir, puisque sa perte était déjà irrévocablement jurée: « C'est avec joie, dit-il, et comme un fils pieux que je reçois les avertissements maternels de la sainte Église, mais comment me dé-

< Urb. P. IV epist. ii. Martene, Ihes., t. II, p. 98.

[4S6i] DE NAPLES. - LIVRE V. 4 H

fendrais-je d'une triste appréhension; comment pourrais-je ne pas désespérer de votre bienveillance, 6 très-saint père ! lorsqu'il est patent, lorsqu'il est notoire à chacun, que vous tenez la porte ouverte à mes ennemis pour ma ruine, et que, dans votre indignation contre moi, vous m'avez suscité un compétiteur*? »

Cette démarche du pape n'eut donc pas de suite; Mainfroy n'était pas homme à se laisser amuser même par l'ambassade d'un cardinal, honneur suprême qui lui avait été longtemps contesté. Il préparait d'ailleurs au pape une réponse plus décisive; une sédition payée par son or s'était élevée à Orviette. Urbain IV craignit d'être enlevé par les gibelins ; il quitta précipitamment cette ville, tomba malade en chemin et mourut à Pérouse peu de jours après y être entré, après trois ans d'un règne illustre et

troublé. «octobre.

Exempt de fiel et de rancune dans ses propres injures, Urbain avait pardonné sur le trône à des ennemis qui l'avaient offensé dans sa vie privée. Rien n'arrêtait son amour violent pour l'Église,

• Urb. P. IV ep. lxii. Martene, Utes., t. Il, p. 91. II 8

80Q dévouement à sa grandeur^ à sa puissance et à sa domination. Il n'était pas moins zélé pour ses intérêts spirituels. Sa vigilance s'étendait sur toutes les parties de la chrétienté. Les croisades d'Orient, les missions de Pologne et de Prusse l'occupèrent vivement pendant son pontificat ; surtout il donna à la croisade de Sicile une impulsion qui ne laissait plus de possibilité à un délai y de chance à un temps d'arrêt. Urbain IV était doué de cette ardeur, de cette vivacité , de cette fougue qui donnent le branle aux entreprises difliciles. Clément IV, son successeur ; plus calme ^ mais plus prudent , avait tout ce qu'il faut pour les suivre, les entretenir et les amener à un résultat.

Guy Fulcodi, né à Saint-Gilles, dans le diocèse de Nîmes, appartenait à ces familles mêlées de magistrature et d'Église qui commençaient alors à s'emparer des affaires publiques, substituaient les Pandectes et le Digeste à la tradition féodale, et préparaient en silence le monde moderne. Le pèi^ de Guy Fulcodi, comme lui avocat célèbre, avait fini ses jours au fond d'une chartreuse. 11 avait été chancelier de Raymond Vil, comte de Toulouse, et lorsque Théritière de cet État eut épousé Alphonse,

[IMi] DE NAPLES. — LIVRE V. 445

Guy y employé d'abord par le comte^ fut distingué ensuite par le roi^ obtint toute sa confiance et de* vint Tun des membres les plus influents du conseil de saint Louis. 11 n'y eut pas de transaction entre ce prince et les autres souverains de TEurope à laquelle Fulcodi ne prit la plus grande part ; aussi ne tarda-t-il pas à acquérir la réputation de Tun des premiers jurisconsultes de son époque et de rhomme le plus éminent dans la science des traités politiques. Guy Fulcodi se vit bientôt revêtu des premières dignités de TÉglise, mais il n'y arriva qu'après avoir acquis l'expérience de la vie commune. Marié dans sa jeunesse^ il était père de famille lorsqu'il embrassa l'état ecclésiastique. Il devint tour à tour évêque du Puy, archevêque de Narbonne et cardinal-évêque de Sabine. Urbain IV l'avait envoyé en Angleterre pour mettre un terme à ce qui ne semblait alors qu'une révolte de quelques grands vassaux. Mais cette glorieuse insurr rection^ semence féconde des libertés britanniquesi n'était pas si facile à écraser ^ et le légat pontifical 86 borna à lancer les foudres romaines du rivage de France y sans entrer dans le royaume. Après avoir excommunié de Boulogne la ville de Londres

et les Cinq-Ports y Fulcodi était retourné à Rome, où il apprit que le choix des cardinaux réunis à s fsénier.Pérouse venait de se fixer sur lui. II refusa d'abord par une humilité qui ^ sincère en lui, avait à peu près tourné en usage; mais enfin, vaincu par les prières du sacré collège , il accepta un honneur digne de son courage, et se rendit à Pérouse, déguisé en marchand et en pèlerin, pour éviter les embûches que les partisans de Mainfroy auraient pu lui tendre dans un voyage court, mais périlleux. Clément IV ne s'arrêta point comme son prédécesseur à Pérouse, ni même à Orviette. Il se rapprocha de Rome et s'établit à Yiterbe.

La mort d'Urbain IV avait réveillé les espérances de Mainfroy; il crut que le successeur de ce pontife n'hériterait pas de son animosité contre lui. Alors Topinion générale, en Italie, était que Charles d'Anjou ne donnerait pas de suite au projet de la conquête de Naples. L'élévation du ministre de Louis IX au trône apostolique dissipa cette illusion. Clément IV, Français comme son prédécesseur, possédait l'oreille et le cœur du roi. Il exerçait un ascendant, déjà ancien, sur Charles, comte de Provence et d'Anjou, sur Alphonse, comte de Tou-

fl265] DE NAPLES. - LIVRE V. AH

louse et marquis de Provence, enfin , sur toute la famille royale de France.

C'était un homme d'une grande sévérité de mœurs et d'un désintéressement parfait. A peine monté sur le trône, Clément IV écrivit à son frère pour lui déclarer que son exaltation au rang suprême ne devait rien changer à la situation de sa famille ; que si ses filles ou sa nièce épousaient de simples chevaliers comme au temps où lui-même était clerc, il leur donnerait à chacune environ trois cents livres tournois; mais que, si elles aspiraient à quelque alliance plus haute, elles ne devaient pas compter sur son appuie Dans cette même lettre , il défendit expressément à sa sœur et à ses autres parents d'accepter des présents et de lui recommander aucune affaire. Ce n'était pas une vaine démonstration comme en firent, plus tard^ quelques papes qui, après s'être déclarés contre les faiblesses du sang, s'y abandonnèrent sans mesure. Clément IV tint parole à tous les siens.

' « Si altiora quarsieris a nobis denarium speres unum; illud « etiam scias quod nuUum nullamque de sanguine nostro sub noslraa « sublimationis obtentu inflari volumus : sed tam Mabiliam qucm c Ceciliam illos viros habere volumus, quod haberent si e^scmus « in simplici clericatu. » Glem. P. IV epist. filio suc Petro deSanclo iEgidio, apudMarten., Jhe$.,i. II, p. 410.

448 HISTOIRE DE LA CONQUfrnS [[4965]

De ses deux filles ^ qui furent recherchées par les plus grands seigneurs du Languedoc ^ Tuno se fit religieuse et l'autre mourut sans alliance. Aguerri contre les affections les plus chères, Clément ne pouvait point porter de mollesse dans le gouvernement de rÉglise. 11 parla à saint Louis avec la confiance d'un ami, mais aussi avec la fermeté d'un pape. De tous les intérêts qui agitaient alors l'Europe et l'Asie, l'expédition de Sicile lui semblait le plus pressant. On n'était en état de rien commencer ailleurs si la dynastie de Souabe n'était détruite dans le midi de l'Italie. Clément IV représenta l'urgence de cette situation au roi de France, non pas avec l'ardeur d'Urbain IV, mais avec une gravité , une conviction qui auraient détruit les derniers scrupules de saint Louis, s'il en avait conservé encore. 11 agit également sur le comte d'Anjou par d'autres moyens ^ mais avec la même autorité. 11 prit acte du consentement que ce prince avait donné à son prédécesseur, et, sans remettre en délibération une entreprise résolue, il signifia à Charles de France que la probité et la religion lui ordonnaient de renoncer à toute hésitation et de partir sans délai; à Edmond d'Angleterre que

son père et lui n'ayant pu porter aucun secours à rÉglise^ ils étaient légitimement déchus du don qu ils en avaient obtenu ^ et qu'elle leur ordonnait d'y renoncer désormais*.

Une parole si décidée^ si hautaine, si impérieuse^ n'admettait que l'obéissance ou la lutte. Les princes d'Angleterre et de France s'y soumirent également» Henri 111, au nom d'Edmond et de ses autres fils^ se désista de toute prétention sur Naples et la Sicile; Charles d'Anjou souscrivit au traité tel qu'il avait

* « Quia igilur manifestum est et notorium , praedictas non fuisse c conditioiiesimplelas, et liberum est nobis, et in nostra voluntate « ac polestute consislit, eisdem conditioiiibus non impletis, dicere, « pronuntiare in scriplis, vel sine scripti^, de consilio vel sioe « consilio fratrum noslrorum, praediclo regc acEadmundo, et quo- « nimque alio non vocalis, et abaque omni juris solemnitate pre- « fatiiâ approbalionem, innovalionem, concessionem et conGrma- « tionem vacuas prorsus esse, aut revocare ipsas et irritas nun-

« cinre

« Nec ipse Eadmiindus, nec memoratus rex pater ejus, nec aliff quis alius pos>unt nos et camdem Ecclesium quomodolibet im- « pedire, nec aliquod unquam intcrponere obslaculum quin de a ipsis regno et lerra pro noslro b(>noplacito libère ordinemus. Et « autem haec nostra pronuncialio, prolatio , revocatio , cassatio, « irritatio, et nuntiatio, ac dedaratio, nnanifestatio, nolificatio et « denunlialio illibalœ porpeliio mancant, et inconcussam semper « oblineant firmitatem , pas in praesenli conscribi et annotari pagina « fecimus, nostra et fratrum nostrorum subscriptionibus ad perpe- « tuam memoriîim roborala;. Actum Perusiae, quarto calendasMar- « tii, pontificatusnostci anno primo. » Lunig, Codex diplomaticuê, . U, p. 946.

liO HISTOIRE DE LA CONQUÊTE [1865]

été modifié sur ses représentations par Urbain IV, sauf une clause ajoutée par Clément IV, et entièrement à l'avantage de la cour de Rome. Le pape exigea que le futur roi de Sicile ne pourrait contracter de traité contraire à TÉglise avec aucune puissance, de quelque pays et de quelque religion que ce fût; même catholique romaine*. Louis IX céda à son tour. Un peu avant de se séparer, les deux frètes communièrent ensemble, et le roi de France promit au [comte d'Anjou de le soutenir d'hommes et d'argent. De toutes les conditions, cotte dernière était la plus difficile à remplir. La pénurie faillit plus d'une fois rompre toute l'entreprise. Sur ce sujet si important, quelques explications deviennent indispensables.

Dans un temps où on n'avait aucun renseignement exact sur les gouvernements les plus voisins ; où les sources du revenu public étaient systématiquement enveloppées du mystère le plus profond, on jugeait de la force et de la richesse des États par approximation, par conjecture, d'une manière vague, insuffisante et presque toujours

' Raynald.» Ann, eedes., an. 4275, xx, t. XXII, p. 463. Voy. le texle du traité déûnitif : Appendice G.

[4Î66] DE NAPLES. - LIVRE V. lîf

très-inexacte. Le luxe de la cour d'Aix^ les fêtes continuelles dont elle était le théâtre, les louanges intéressées des troubadours et plus encore les alliances royales contractées par les filles de Raymond Bérenger, avaient donné aux comtes de Provence, de la maison de Barcelone, un renom d*opulence proverbial et populaire. A ces prestiges se joignait le bruit fondé, mais exagéré d'une grande prospérité commerciale. Malgré l'importance des relations de Marseille avec le Levant et l'Italie, l'argent y était très-rare, ainsi que dans tout le reste du pays. On n'y connaissait guère que les monnaies étrangères. Le commerce était sans cesse entravé par l'altération du petit nombre des espèces frappées dans le pays. Quoique Charles d'Anjou se fût emparé d'une partie des revenus de Marseille, il n'exerçait pas facilement le droit qu'il s'était arrogé. Les produits de ses domaines y suppléaient bien faiblement. Les terres rapportaient si peu en Provence que jusqu'au xii*" siècle les dots étaient payées en nature dans tout le comté. Vers la fin du xi* siècle, la fille d'un comte de Provence, mariée à un vicomte de Carcassonne, reçut cinq mille sous, dont deux mille seulement argent comptant, mille en

bœufs et en vaches et deux mille en chevaux et en mulets ^ Le mouvement des croisades avait apporté de notables difTéreHces dans la valeur du numéraire et dans le produit des biens-fonds; néanmoins ^ même au milieu du xiif siècle ^ on put s'étonner à bon droit de la modicité des dots et des héritages. Dans les comtés du Maine et d'Anjou les ressources de Charles de France étaient encore moins considérables. Huit ans après la conquête, lorsque, devenu roi de Sicile, il avait pu ajouter à 868 premiers moyens d'exécution tous ceux que lui présentaient les contrées fertiles soumises à ses lois, Charles ne retirait de la gabelle du Mans et d'Angers que quinze mille deux cents livres tournois*.

On voit quelle était Tinsuilisance des moyens dont pouvait disposer le frère d'un roi de France, un comte de Provence et d'Anjou. Le commerce florissant des ports provençaux devenait même inutile en cette occasion, car son mouvement devait

• Papon , Hist. de Provence, t. H , p. 357.

* Papon, t. III, p. 59. Il cite en marge Arch. de Napks, reg. 1273, fol. 25.Voy. sur la valeur relative des monnaies au xiu* siècle et aujourd'hui, V Essai sur V appréciation de la fortune privée au moyen ége^ par M. Leber, V édition. Paria, 4S47.

8*arrêter par le fait même de la guerre qu'on allait entreprendre. Les Marseillais trafiquaient surtout avec Gênes et avec Pise, et c'est précisément contre ces deux villes maritimes ^ attachées à la cause gibeline y que Charles d'Anjou dirigeait en grande partie les hostilités. Il n'y eut donc plus de relations commerciales possibles entre la Provence et l'Italie; les bâtiments marseillais allaient être pris par les Génois ou les Pisans ; et d'ailleurs tous les vaisseaux de Marseille avaient été mis en réquisition pour l'expédition de Sicile. Par une conséquence inévitable de la guerre, les bras furent enlevés à Tindustrie et à l'agriculture; la défiance empêcha les arrivages des marchandises étrangères, et le commerce demeura suspendu *.

- Charles trouvait aussi très-peu de ressources dans Forganisation toute féodale de la Provence. Les communes fournissaient aux comptes, en temps de guerre, de l'argent, des vivres et un contingent de troupes, mais le nombre en était mesuré à la distance et proportionné à la durée des rapéditiofis. Sur le territoire même de la commune, les habi-

• Pardessus, Collection des lois maritimes, Paris, 4828, imprimerie Royale, t. U, Introdoct., p.LXV.

tants en âge de porter les armes étaient forcés de les prendre et de prêter main-forte à leur seigneur. S'il se trouvait occupé au siège d'une place, ou à quelque autre opération militaire, toutes les localités situées à une journée de son camp étaient tenues de lui envoyer un homme par feu. Les barons restaient généralement quarante jours sous sa bannière, mais seulement dans les limites des comtés de Provence et de Forcalquier; au bout de ce temps ils avaient le droit de retourner chez eux. D'ailleurs, les conditions de l'armement étaient très-variées, elles suivaient la nature du fief; tel vassal amenait des chevaux, tel autre ne conduisait que de l'infanterie; les uns apportaient des armes, à d'autres il fallait en fournir*. En un mot, rien de régulier ni d'uniforme; nulle habitude des guerres lointaines et étrangères; nulle obligation d'y prendre part. Ce n'était donc pas sur l'exercice de ses droits féodaux que Charles pouvait compter pour raccomplissement de son entreprise. Par la durée comme par la distance, l'expédition d'Italie excédait les devoirs du vasselage. L'enthousiasme

* RicoUi , Storie Jelk compagnie di rendiro in Italia^ 1. 1, p SOI.

religieux fit accourir beaucoup de princes ^ de hauts bannerets sous les drapeaux du comte d'Anjou; mais les mercenaires dont la présence ne lui était pas moins nécessaire ^ ne cédèrent qu'à Tappât du gain , et leur concours ne pouvait être obtenu que par des sacrifices pécuniaires multipliés et onéreux. Ces considérations n'arrêtaient point le pape. Il croyait les richesses de Charles d'Anjou inépuisables; et Charles^ de son côté, ne comptait pas moins fermement sur l'efficacité toute-puissante des bulles pontificales. Trop passionnés pour peser froidement les éventualités et les chances ^ tous deux se faisaient ou voulaient se faire mutuellement illusion. Ni les exactions des ministres du comte , ni Tambitieuse abnégation de la comtesse qui engageait ou vendait jusqu'à ses bagues^ ni là levée du décime sur le clergé , ne pouvaient suffire ^ même aux premiers frais de l'expédition. Une armée de près de cinq mille cavaliers , de quinze mille fantassins ^ de dix mille arbalétriers, était déjà rassemblée sur le Rhône, prête à s'ébranler au premier signal, et ces trente mille hommes restaient attachés au rivage, non pas faute d'enthousiasme, mais faute d'argent.

416 HISTOIRE DE LA œNQUËTE [4tSft]

L'embarras de cette situation s'était déjà révélé en germe; sous le pontificat d'Urbain IV. Dès cette époque y Charles d'Anjou avait épuisé son crédit. Ne trouvant plus un denier à emprunter, il avait sollicité l'intervention du pape auprès des banquiers toscans et lombards. Ce fut à grand'peine qu'Urbain IV obtint des avances assez modiques; encore se vit-il contraint de recourir à un expédient, assurément peu propre à faire respecter les foudres de l'Église. La ville de Sienne était sous l'interdit; pour y trouver quelques milliers de livres tournois il fallut que le pape exemptât solennellement et nominativement de toute censure ecclésiastique Rolando Buonsignore, Bonaventura, fils de Ber» nardinOy Ranerio, fils de Giacomo, et Francesco^ fils de Guido, marchands siennois qui lui avaient promis cette sommet Ainsi l'excommunication était devenue une machine financière; de l'aveu même du souverain pontife. Encore cette ressource était-

' « Tuœ circumspectionis industriam latere non credimus, quaa liter felicis reconialionis Urbanus praedecessor noster dilectos « Glios Rolandum Bonsignoris, Bonaventuram Bernardini, Raneff rium Jacobi et Franciscum Guidi, cives et mercatores aenenses, « inter familiares sues caros habuit, eosque ac socios ipàorum « universos et singulos pro devolione, quam circa ]

elle insufiisante. Oq payait mal les décimes; les rentrées ea étaient incertaines et lentes; les évèques y apportaient de secrètes entraves , et les monastèresy les grandes corporations religieuses , refu* saient nettement de subir cet impôt. Les Char->* treux 9 les Hospitaliers 9 les Templiers^ fondaient leur résistance sur d'anciens privilèges octroyés par les papes et par les rois. Charles d'Anjou et Clément IV avaient beau s'en irriter; vainement le pape écrivait aux archevêques de Reims et de Lyon : « Payez , puisque vous y avez consenti ea plein concile^ ou du moins, puisque vous vous êtes tus pendant que d'autres consentaient^ acquiesçant ainsi par votre silence aux résolutions de vos frères. Payez en paix^ et ne murmurez pas \ » Vaine* ment, pour calmer l'irritation profonde du comte d'Anjou contre les résistances monacales, Clément IV s'efforçait de vaincre le mauvais vouloir

« ipsius etromaDamEccIesiam habuerunt,a sententia ezcommuDicr cationis quam in cives senenses generaliter promulgavit, nec « non ab inhibilione quam fecit ne mercatoribus senensibua de « suis debitis responderetur, exclusit de certa scientia el gralia « speciali. » Clemeotis P. IV ep. iv, ad Sim. card. Martene, Thés,, I.II, p. 101.

* démentis P. IV ep. xciv et xcv, ad episcop. Rem. et Lugd. Itorltne, Hus.^ t. II, p. 4 57 et 459.

du clergé régulier; ils avaient à surmonter Tun et l'autre de plus sérieux obstacles. Ce n'étaient pas seulement des abbés et des évêques qu'ils rencontraient sur leur chemin , c'était le roi lui-même, c'était saint Louis.

Louis IX n'avait pas désapprouvé , comme l'affir-' ment presque tous les historiens italiens ^ le projet de conquête du royaume de Naples par le plus jeune de ses frères. Nous avons vu que les conditions en avaient été débattues devant lui et devant son conseil. Des objections avaient été envoyées, par son ordre formel, au pape; et certes, il n'était pas dans son caractère de nuire, par des menées souterraines, à une entreprise qu'il n'avait pas repoussée par un blâme ostensible et public. Mais, outre qu'elle n'avait rien en elle-même qui pût le séduire ou lui plaire, il voyait avec une peine très-vive et un mécontentement secret que le saint-siége abandonnât pour l'affaire d'Italie la grande croisade d'Orient, le pèlerinage de la terre sainte, passion unique, mais violente du fils de Blanche de Castille. Quoiqu'il fût doué du sens politique, il ne voulait pas admettre la légitimité d'une préférence qui lui semblait criminelle. Elle était pourtant indiquée,

disons plus, imposée par l'état de l'Europe. C'est à Naples que le saint-siége était menacé non-seule^ ment dans sa dignité, dans son pouvoir, mais dans son existence'

Une dynastie audacieuse avait transporté l'Afrique en Europe. Si Rome papale, attaquée par la maison de Souabe, appelait la chrétienté tout entière à son secours, c'est qu'elle se sentait sur le point de périr par le yataghan des Sarrasins; c'est qu'elle jetait son cri d'agonie. Un péril si imminent ne laissait pas le loisir de se passionner pour des périls éloignés. Quand le sépulcre de la papauté était ouvert, il était difficile de beaucoup songer au sépulcre de Jésus-Christ. Sans doute, les papes exhortaient de temps en temps les princes à reprendre le chemin de l'Asie. Pour réveiller les guerres saintes, iU trouvaient encore quelquefois des paroles ardentes, ou plutôt déclamatoires; les bulles pontificales étaient toujours remplies du nom de Jérusalem; mais, à les lire, on sent que c'est une lettre morte : l'appareil biblique ne s'y déploie plus que comme un sacrifice à l'habitude, à l'usage, tranchons le mot, comme un protocole de chancellerie. D'ailleurs, le pape lui-même proclamait hautement « que

parmi les préoccupations si tristes et si graves qui assiégeaient sa pensée^ qui torturaient son esprit, qui pénétraient son âme de la plus amère douleur, l'affaire de Sicile était incomparablement la plus importante; que , pour la faire réussir, il fallait mettre de côté toutes les autres ; que tout devait y être subordonné; sans comparaison, sans réserve et sans délai *. » C'est-à-dire qu'avant d'arracher les chrétiens à l'islamisme, avant de délivrer le tombeau

* c Summa rei ecclesiasticae ac libertatis publicae necessitata c eogente , quae tibi plene nota , sine universali periculo negligi t non poterat, nec postponi, ad Francia) ac nonnullas partes alias « romana Ecclesia te honorabile sui membrum corporis destinavit, « promotioni nogotii, quod cum dilectofilio nobili viroCaroIo Ândet gaviae ac Provincial comité super Sicilix regno ipso inchoaverat « Ecclesia , vacatunim. Igitur quum tu benedictionis filius, multos f quos ob id pertulisti labores et varia non vitando pericula, sust ceplœ Icgaiionià ministerium in spirilu devolionis et obedienliae f promplitudine, sicut ip:?e rei fructuosus docet exilus, débita solt licitudinis laudabilis vigilantia fueris exsecutus, et inter alia « qufflvis magna et ardua inhaîrcntia cordi nostro finalem et felit cem praelibati consummationcm negotii specialius affectemus, « cujus anxia cura dure premit, acrilerque dilacerat mcntem nosa tram: discretioni tuapperapostolicascripla mandamus, quatenus « nuUa mora, nullave occasio seu cujusvis praspeditionis obstacu- « lum te detineat, quin universis singulis negotiis aliis quantumc cunque urgentibus et arduis tibi incumbentibus, in cujuscunque € statu continentia fuerint omnioo postpositis, statim visis prad- « sentibus, absque iiUo dilationis medio in Provinciam studeas ta « conferre. » Gementis P. IV ep. m, ad Sim. card. Martes., J%$s., t. Il, p. 404.

du Christ^ avant de rétablir le symbole romain i CoQstantinoplei il fallait songer à chasser de rita-* lie, à déposséder, à exterminer la race impie des Hohenstauffen. Aussi, depuis Innocent IV, les papes n'avaient-ils levé que le centième des revenus ecclésiastiques pour la croisade de Syrie, tandis qu'ils réclamaient impérieusement le dixième pour la croisade de Sicile, et qu'ils dia* pensaient du voyage d'outre-mer ceux qui s'enrôlaient sous la bannière angevine et provençale contre Mainfroy ^ Voilà ce que saint Louis ne pouvait ni approuver ni comprendre. Cette théorie Is blessait au plus profond de sa conscience. Malgré l'autorité pontificale, il ne pouvait accorder son assentiment à cette victoire de la politique sur la foi, du calcul sur Tenthousiasme. Pressé, sollicité par son frère et par le pape, il ne montrait qu'indif-? férence et froideur pour leur projet. Lui qui donnait spontanément à son neveu Edouard d'Angleterre trente mille marcs pour lui arracher la sim-

* Urbain 'IV avait même supplié Alphonse, comte de Poitiers» d'appliquer à la guerre de Sicile le serment qu'il avait fait de se rendre dans la terre sainte, etc. Raynaldi, Ànn. $qgU$* ta. ilii, xnr, t. XXn, p. 435.

pie promesse de l'accompagner à une seconde croisade *, il n'avait autorisé que tard et bien à regret la levée du décime, fermement décidé à ne pas faire davantage. Surtout, il ne voulait se rendre garant d'aucun emprunt. Cependant, son intervention devenait indispensable, car le crédit du saint-siége auprès des marchands et des banquiers s'épuisait tous les jours, et celui du comte de Provence était perdu.

Le pape se vit forcé de contracter de nouveaux emprunts. Aucune méthode ne dirigeait ces opéra* tions aussi ruineuses que les transactions d'un jeune homme prodigue victime d'un usurier. Les marchands italiens, les banquiers de Pise, de Florence ou de Sienne, prêtaient à des intérêts exorbitants et à très-courte échéance : un mois, deux mois, six mois tout au plus, de misérables sommes que le pape hypothéquait sur le décime du clergé de France. Dès qu'un à-compte était touché par le saint-père, il l'appliquait à l'extinction de la dette, à moins que Charles d'Anjou, plus alerte, n'eût déjà mis la main dessus, avant le légat. Alors plaintes, repro-

* ^lliam Rishanger, Continuaiion de la Chron, de Hatihiett Paris.

ches, récriminations sans fin. Si le légat avait pris les devants et que la somme eût été directement touchée par lui ; le comte de Provence la récla-* mait à son tour et n'en obtenait jamais à la fois qu'une faible partie^ au fur et à mesure des rentrées; de la main à la main^ comme un pupille avec un tuteur. Mais toutes ces précautions deve* naient insuffisantes. De nouveaux besoins se faisaient sentir; de là de nouveaux emprunts , toujours usuraires et toujours exigibles à des termes de plus en plus rapprochés. Enfin la détresse devint si extrême ; si imminente , que le pape faillit renoncer à l'entreprise. Le vicaire de Charles d'An* jouy à Rome^ le sire deGantelmCi s'était entièrement discrédité par une parcimonie forcée. Les Romains y qui s'étaient attendus à l'envoyé magnifique d'un opulent monarque, ne voyaient que le mandataire nécessiteux d'un prince sans trésor. Ils avaient espéré des fêtes ^ des danses, des tournois, tandis que le vicaire royal n'avait pas même l'argent nécessaire pour réparer les murs extérieurs de Rome et pourles garder contre Mainfroy. Il écrivait lettres sur lettres à Clément; il demandait à grands cris des subsides. « C'est au comte d'Anjou à les fournir,

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répondait le pape; c'est à lui à défendre la ville. Mon prédécesseur a laissé la chambre apostolique entièrement à sec. Sans doute ^ il a eu de bonnes raisons pour dépenser ainsi le plus clair de l'épargne pontificale. Quant à moi^ j'ignore le moyen de la remplir; il en est bien un... mais je n'y aurai jamais recours; je ne trahirai pas l'honneur de rÉglise.... » Et pourtant il n'y avait pas d'autre parti à prendre. Il n'y avait plus rien à faire que d'hypothéquer un gfand emprunt sur les principales églises de Rome. Charles en avait eu la pensée. Le pape et les cardinaux l'avaient repoussée avec horreur. Plus tard, la nécessité les força d'y souscrire^ mais^ dans le moment ^ ils s'y refusèrent énergiquement*.

Quel courage ; quelle résolution n'eût fléchi devant de tels obs.tacles ? Charles d'Anjou y puisa une force inébranlable. Pendant près de deux ans, il avait résisté aux désirs de son ambition. Maintenant lorsqu'il les voyait si combattus , si entrfivés par eeux-là même qui les avaient allumés dans son cOBur orgueilleux^ il ne sentait que la soif de les

* démentis P. lY ep. y, xiii , xl , etc. Marteii. , 7W ., t. n, p. 403, 407 et 449.

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satisfaire. D'ailleurs sa parole était donnée. Par M fermeté y par son activité^ par l'emploi judicieux des faibles moyens dont il disposait à peine , il rassembla une armée et une flotte. Parmi les princi** pauî chefs de Tannée on comptait Gilles de Traisignies, surnommé le Brun, connétable de France; Robert de Béthune, petit-fils de Marguerite de Flandre, la Oame Noire y quoique très-jeune encore^ Robert était déjà marié à Blanche, fille de Charlei d'Anjou. Il y avait encore un cadet de Courtenay, issu de Louis le Gros; un «ire de Vaudémont, de la maison de Lorraine; Guy et Philippe de Montfort^ fils du comte de Leicester, échappés des prisoni d'Angleterre après la défaite et la mort de leur père; Bertrand des Baux; Elzear de Sabran, tous deux daa premières maisons de Provence ; Bouchard de Vendôme, comte de Lavardin et de Montoir; Jean de Nesle, fils du comte de Soissons; Guy de Levis, sire de Mirepoix, Maréchal de la FoijUenrj de Gousances et le seigneur -de Boisselve, maréchaux de France; Guy de Montmorency, fils du connétable Matthieu; René de Beauvau; Odon et Guillaume de Sully; Amiel d' Agonit, seigneur de Curbans et Foulques de Puy Richard^ d'abord adversaires de Charles ^ main-

tenant ses plus fidèles lieutenants^ Guillaume TEstendard, seigneur de Berre, d'une bravoure éclatante et d'un caractère féroce; François de Clignet; unNarbonne, un Coucy, un Laval, un Coligny, un Barras, un Porcellets, un Voyer de Paulmyj des Simiane, des Villeneuve, des Vintimille, des Pontevez, des Rostaing, des Alamannon, d'autres encore, l'élite de la Flandre, dtf la Provence et de la France *. Ce n'était pas seulement une réunion de milices provençales , mais une armée vraiment française. Soissons, Beauvais, Reims, la Picardie, le Blaisois, l'Anjou, le Maine, tous les pays riverains de la Somme et de la Loire y avaient envoyé leur contingent. Au milieu de ces guerriers s'avançait à cheval, la mitre en tête, la crosse à la main, entouré d'un clergé nombreux, d'une foule de frères prêcheurs et mineurs, Guy de Mello, l'un des plus hardis capitaines de son temps, évêque d'Auxerre, à qui Clément IV lui-même

* Voyez la plupart des nobiliaires de ces trois pays , ceux de Naples et de Sicile : Délie cme apparentate al duca délia Giiardia. — loveges , Cartagine siciliana, — Villàbianca , Pakrmo nobile. — Mazella , Descrizione del Regno. — Summonte^ Storia di Napoli, — L'ancien nom français est souvent bien difficile , quelquefois impossible à reconnaître sous le nom ou le titre napolitain.

avait fait prendre les armes ^ Charles n'eut plus qu'à organiser ses forces maritimes. Pressé par le temps et par la pénurie de son trésor, il déploya une activité extraordinaire, et équipa en peu de jours environ trente galères. Les Marseillais le secondèrent avec une ardeur dont il serait un peu téméraire de faire honneur' à leur amour passionné pour leur souverain, et qu'il est plus vraisemblable d'attribuer à l'espoir d'anéantir la prospérité de Gènes et de Pise, antiques rivales et rivales heureuses de Marseille. Quoi qu'il en soit, il paraît certain que, par suite d'un mouvement spontané et libre, les Marseillais s'offrirent en foule à Charles d'Anjou.

L'armée de terre réunie à Lyon attendait ses ordres pour partir. Il se décida à lui faire passer les Alpes sous le commandement nominal de son gendre, le jeune Robert de Béthune-Dampierre, héritier du comté de Flandre, et sous la conduite réelle de Gilles de Traisignies, connétable de France; conciliant ainsi avec les droits de l'expérience et de l'âge la dignité d'une naissance souveraine, car Robert

* démentis P. IV ep. c; apud Marlen., t. II, p. 462.

* Comme le prétend Bouche dans son Histoire de Marseille, p. 4 54 .

438 HISTOIRE DE LA CONQUÊTE DE NAPLES. [4t66]

n*avait que dix-huit ans. Après avoir confié à Tarmée sa femme Béatrix^ il se rendit à Marseille pour s'embarquer avec un petit nombre de troupes d'élite. Au dernier moment quelques esprits timides lui représentèrent le péril de son entreprise, la supériorité des forces navales de son ennemi, qui, ayant à sa disposition les marins si exercés de Pise, de Naples, d'Amalfi, tenait la mer avec une flotte de soixante galères, tandis que lui-même n'en avait pas la moitié ; mais rien ne put ébranler la fermeté du comte d'Anjou. Il ne prit que mille chevaliers dévoués , partit avec eux sur trente galères, et dit, en mettant le pied sur son navire : « La bonne conduite vient à bout de la mauvaise fortune; j'ai promis au pape d'être à Rome avant la Pentecôte, Il mil. et je lui tiendrai parole. »

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