INTRODUCTION
Relations du saint-siége avec l'Italie méridionale et la Sicile. — Les Normands. — Ils se font les alliés de la papauté. — Hostilités qui précèdent cette alliance. —Les Normands vassaux du saintsiége. — Premières investitures. — Droit de suzeraineté du saintsiége sur le royaume de Naples. — Examen de ce droit. — Souveraineté des papeâ à Rome. — Elle n'existait pas avant le XIV* siècle. — La souveraineté, jusqu'à cette époque, résidait dans le sénat et dans le peuple romain.— Commune de Rome.— Perpétuité du sénat. -— Les papes d'abord chers municipaux , puis adversaires systématiques de la commune de Rome. — Ils s'allient contre elle avec les empereurs d'Allemagne. — Attributions du préfet de Rome. — Lutte de la papauté et du sénat au XII* siècle. — Le pape Innocent II et l'antipape Anaclet. — Roger II, grand-comte de Sicile. — Son caractère. — Sa puissance. — Ses lois. — Il établit en Sicile une féodalité royale. — Roger II prend 1^ titre de roi. — Ce titre est confirmé par l'antipape Anaclet. — Roger est couronné à Palermc. — Il est attaqué par
i HISTOIRt DE LA O^NQUÊTE
Ir.n'-Cieiit II. — Reconnaissance tl investiture. — La commune de Rome soulevée contre Innocent II. — Restauration du sénat. — Le [-ape Lurius II lipide par le peuple. — Traité d'Eugène III avec le s^nat romain. — Dernières années ce Roger IL roi de Sicile. — Résuiï.é de son règne. — Conlin'jalion des troubles de R'.me. — La papauté, la république et Fempire en présence. — Adrien IV. — Amauld de Brescia. — Frédéric Barberousse. — Arnauld précho le rétablifisemeot de la république. — CoalitioD du pape et de l'empereur. — Barberousse en Italie. — Supplice d'Arnauid de Brescia. — Doputalion du sénat à Frédéric I''. — Son entrevue avec Adrien IV. — Son couronnement à Rome. — S^,n retour en Allemagne. — Guillaume I", dit le Mauvais, fils et successeur de Roger 11. — Guerre de Guillaume I- et d'Adrien IV. — Rapprochement. — Nouvelle investiture. — La cour de Rome forme une alliance étroite et durable avec la cour de Païenne contre la domination impériale. — Ligue lombarde. ^ Alexandre 111. — Mort de Guillaume 1''. — Guillaume II, dit le Bon, ûls et successeur de Guillaume V\ — Paix de Venise conclue entre l'empereur Frédéric Barberousse et le pape Alexandre III, par la médiation de Guillaume II. — Mariage delleori, roi des Romains, ûls de Frédéric Barberousse, avec (instance, fille de Roger II, déclarée héritière du royaume des Deux-Siciles. — Craintes dô la cour de Rome. — Elle s*oppose à ce mariage. — Ses efforts sont inutiles. -— Asservissement prochain de la Sicile aux Allemands. — Barberousse maltraite le pape Lucius III. — La commune de Rome passe dans le parti impérial. — Elle s'affaiblit et se dégrade par son alliance avec les étrangers. — Barberousse part pour la cioisade. — 11 meurt en Asie. — Mort de Guillaume le Bon. — Désespoir des Siciliens. — Leur aversion pour la domination germanique. — Ils veulent un roi national. — Élection de Tarn rède. — Sa faiblesse. —Sa mort. — L'empereur
Henri VI devient roi de Sicile. — Sa poliiique. — Il établit dans Jltalie méridionale trois grands fiels : la Toscane, la Romagne et Spolète. — - Il lea donne à son frère Philippe de Souabe , à Marclnfvald d'Anweiler et à Conrad de Liitzenhard. — La papauté est cernée de toutes parts. — Henri VI ne veut point faire Imnmage du royaume des Deux-Sicile au saintrsîége. — Atrocité de son gouvernement. ^ Chute de la famille de Tancrède. — Naissance de Frédénc4loger, fils de Henri VI et de Constance. — Henri change de politique et met son fils sous la protection du pape Célestin IH. — Frédéric-Roger roi des Romains. - Maladie (\aEeiin VI. — Son testament. — Sa mort. — L'impératrice en est soupçonnée. — Innocent III. -— Il traite avec la commune de Rome, — La préfecture abolie. — Ligue de Timpératrice Constance avec le pape contre les Allemands. — Encore une investiture.
— Rigueur des conditions de cette investiture. — Constance, en mourant, nomme Innocent IH tuteur de son fils Frédéric-Roger. — Caractère et éducation de ce prince. — Troubles de sa minorité. -- Son dévouement apparent pour la cour de Rome. — Il reconnaît tous les droits du saint-siége au haut domaine du royaume des Deux-Siciles. — Il brigue Templre. — Il promet de séparer à jamais Tempire du royaume de Sicile en le donnant de son vivant à son fils Henri. — Il trompe Innocent III. — Mort de ce grand pape. — Frédéric-Roger garde l'usufruit de la Sicile et fait nommer Henri roi des Romains. — Plaintes du pape Honorius III. — Frédéric II empereur. — Sa mésintelligence avec le saint-siége.
— Il promet de partir pour la croisade. — Il ditfcre son départ sous des prétextes. — Grégoire IX l'excommunie. — Croisade philosophique. — Le xiii* siècle et le xviir. — Frédéric II de Souabe et Frédéric II de Brandebourg. — Code de Frédéric II. — Révolte de Henri, roi des Romains, contre son père. — Déchéance et châtiment de Henri. — Conrad roi des Romains. — Innocent ÏV.
Antagonisme acharné d*Innocent IV et de Frédéric II. — Le pape veut donner le royaume des Deux-Siciles à des princes étrangers.
— Concile de Lyon. — Innocent IV y prononce la déchéance de Tempereur. - Il fait élire à l'empire le landgrave de Thuringe, puis le comte de Hollande. — Fureur de Frédéric II. — Guerre.
— Renouvellement de la ligue lombarde. — Batailles de Corte Nuova et de Parme. — Défaites successives du parti de Frédéric. — Abattement moral de ce prince.— Il veut abdiquer et partager ses États entre ses fils. — Le pape n'y consent pas. — Innocent IV est résolu d'exterminer la maison de Souabe et de réunir les Deux-Siciles au patrimoine de Saint-Pierre. — Mort de Frédéric U. — Son testament. — Son génie, sa gloire, ses fautes et ses malheurs.
La lutte de la papauté et de Tempire^ qui avait pris si longtemps l'Europe entière pour champ de bataille, s'était enfin circonscrite dans un espace limité et sur un point précis. Vers le milieu du XIII* siècle^ elle fut transportée à l'extrémité méridionale de ritalie^ dans les belles et riches contrées dont se compose aujourd'hui le royaume de Naples. La querelle des investitures se termina par la croisade de Sicile; un débat de juridiction ecclésiastique aboutit à un procès de possession territoriale. Mais
8 HISTOIRE DE LA CONQrtTE
pour être réduit à des proportions moins vastes, à des termes plus simples^ l'antagonisme du pontificat et du trône ne perdit rien de son activité, de sa profondeur et de sa force. Loin de se ralentir, il prit le caractère plus ardent, plus implacable d'une rencontre particulière , d'un rendez-vous d'honneur. La guerre devint un dueU
Il devait en être ainsi. Dès qu'une puissance régulière était fondée dans le midi de l'Italie, la papauté ne pouvait pas souffrir que le même pouvoir s'établît au nord de la Péninsule. Cette politique lui était commandée par l'intérêt de son existence temporelle, par la position géographique des États de l'Église. Jamais les papes ne devaient permettre que la Lombardie et les Deux-Siciles fussent réunies sous le même sceptre. Un roi de Naples, roi des Lombards, les pressait de tous côtés; empereur, il les écrasait. Cette hypothèse redoutable se réalisa. Une dynastie germanique menaça le saint-siége; elle fut brisée. Une dynastie française fut appelée pour la remplacer; elle obtint la victoire, la puissance et la durée. Tel est le sujet de ce récit.
Avant de l'entreprendre, il faut exposer les rap-
DE NAPLKS. — LIVRE I. 9
ports de la papauté avec les Normands ^ fondateurs du royaume des Deux-Siciles (1016). L'histoire pré» sente peu de spectacles plus singuliers ^ plus surprenants que cet établissement monarchique créé dans le midi de l'Europe par une poignée d'hommes du nord. Mais pour en avoir la pleine intelligence, on ne doit pas y reconnaître seulement l'œuvre d'une audace aventureuse et d'une incomparable bravoure. Si les Guiscard et les Roger n'avaient été que des chevaliers errants ^ ils n'auraient point fondé une dynastie royale. Pour accomplir un tel dessein y il ne leur suffisait pas de ressusciter les demi-dieux de la fable au pied des temples grecs de Pestum et d'Agrigente.
Ils vinrent à propos; et leur sagesse pratique fàt égale à leur courage. Ils gouvernèrent la Sicile non pas en conquérants de la veille^ mais en vieux sou* verains héréditaires. Dès le premier jour, ils traitèrent les peuples dont ils étaient devenus les maîtres , comme des sujets et non comme des vain-* eus. Supérieurs à leurs contemporains, ils osèrent permettre ce que leur siècle ne tolérait pas : les cultes divers vivaient en paix à l'ombre de leurs lois. Un peu moins favorisés que le chrétien, le
musulman etle juif se voyaient ^ aussi bien que lui,
protégés et défendus.
C'est surtout dans les rapports des Normands avec le saint-siége qu'on trouve le secret de leurs succès. Ils se firent les alliés de la papauté contre les divers pouvoirs qui étaient alors disséminés sur la surface de la péninsule italique, et qui , divisés entre eux sur tout le reste, se réunissaient dans une opposition commune à Tinfluence et à la domination de Rome.
Le rapprochement des héros Scandinaves et des souverains pontifes ne se fit point avec la promptitude que leur conseillait un intérêt réciproque. Les Normands donnaient aux papes le point d'appui qui leur manquait contre l'empire d'Occident et contre l'empire d'Orient; mais des causes compliquées retardèrent cet accord qu'une nécessité mutuelle aurait dû amener plus tôt. L'obstacle était double : il résidait dans le saint-siége, il existait aussi dans l'armée conquérante. A la première vue, la papauté ne comprit pas les Normands, qui, à la vérité, ne se comprenaient pas eux-mêmes. Leur politique naquit et se développa sur le terrain (1017). Lorsque Rainulfe, Osmond, d'abord, les fils de
Tancrède ensuite, parurent en Italie (1038), aucun de ces guerriers n'avait conçu la pensée d'un séjour stable; encore moins le projet d'une monarchie. A leurs propres yeux, comme à ceux des peuples dont ils allaient devenir les maîtres, ils n'étaient que des aventuriers ; ils venaient tenter un coup de main heureux, comme l'avaient déjà fait avant eux plus d'un pirate de leur pays et de \euT race, Harold, Hastings et bien d*autres. Il n'y arait donc rien de commun entre l'entreprise de quelques exilés, de quelques gentilshommes obscurs, d'un petit nombre d'individus de condition privée, et l'expédition conduite en Angleterre par le chef même de la contrée, par le duc de Normandie. Guillaume le Bâtard n'accomplit la conquête de l'Angleterre qu'après l'avoir préparée par une politique artificieuse et prévoyante. Avant d'atteindre le but, il l'avait visé longtemps, ici , rien de semblable : point de préméditation, pas même de prévision , nulle trace d'un plan arrêté. L'entreprise se poursuit presque avant d'avoir été conçue; l'action précède le dessein. Ambitieux par nécessité et par hasard, nos aventuriers ne marchent pas à la conquête, c'est la conquête qui vient à eux.
Qu'on examine, en effet, leurs premiers pas dans cette carrière; ils sont yagues et indécis. Les Normands s'attachent tour à tour aux Allemands, aux Grecs, aux Lombards, aux petites puissances de la Campanie. Hs quittent les uns et les autres sans aucun motif appréciable, si ce n^est rinconstance et Tavidité naturelles à des capitaines d'ayenture. Après avoir placé à la tète de leur confédération un duc Argyre, mi-parti de grec et de lombard, ils ne le chassent et le remplacent par un des leurs que parce que cet Argyre les avait lâchement trahis (1044). Ils forment ensuite ^ à Melfi, une république de chevaliers, qui ressemble moins a une combinaison de la politique qu'à un rêve de la poésie. Dans toute leur conduite, à cette première période de leur histoire, on ne peut découvrir qu'une seule idée arrêtée et fixe , idée qui, d'ailleurs, dominait alors tous les esprits: nul ne pouvait se passer d'un supérieur féodal. Pour consacrer, pour légitimer leur acquisition par une investiture en forme, les Normands se mirent en quête d'un suzerain. Ils le cherchèrent partout. Du pommeau de leur épée ils frappèrent à toutes les portes. Ils rendirent hommage, suc-
c^si?ement, presque i la fois^ à tout ce qui exer* çait en Italie une domination étendue ou restreinte. Hs se déclarèrent les hommes de l'empereur d'Allemagne, des princes de Salerne, même des duce électifs de Naples. L'empire grec fut la seule couronne dont ils ne voulurent jamais tenir aucun de leurs droits ; mais enfin ils sentirent que ni les Allemands, ni les dynasties lombardes, ni les républiques campaniennes, telles que Naples, Amalfi ou Sorrente, ne pouvaient leur donner l'appui qui leur était nécessaire, les uns par l'abus de la puissance, les autres par l'excès de la faiblesse. 11 leur fallait un protecteur moins redoutable que les successeurs de Charlemagne, et moins décrépit que les restes de la domination lombarde. Dans le suzerain définitif qu'ils avaient à choisir, un caractère sacré leur était surtout nécessaire. Pour perdre les stigmates de déprédateurs, pour faire leur domination plus sûre en la rendant plus respectable, ils avaient besoin de se mettre sous la garde de la religion. L'investiture pontificale était donc la seule qui leur convînt. Toutefois, ce n'était pas une entreprise facile. Pour obtenir cette investiture, pour forcer le pape à vouloir bien de-
venir le seigneur de toute l'Italie méridionale,
il fallut l'y contraindre violemment, il fallut
s'armer contre lui, l'attaquer, le combattre et le
vaincre.
L'explication de cette situation bizarre est dans l'histoire de la papauté, telle qu'elle s'était constituée depuis l'extinction de la famille de Charlemagne. Alors un nouveau parti s'était élevé en Italie. Des princes indigènes briguèrent la- couronne impériale ; ils voulurent fonder une puissance nationale, restaurer un empire italien. Si leur dessein avait réussi il y aurait peut-être une Italie; mais ils eurent à combattre, dans les papes, des adversaires tantôt avoués, tantôt cachés, toujours invincibles. Au x" siècle, le souverain pontificat fut livré à une anarchie si effroyable qu'elle a fait reculer de stupeur les défenseurs les plus dévoués du saint-siége. Il n'y a de comparable aux scandales de cette période néfaste que son impénétrable obscurité. Eh bien ! un fait très-clair et très-net se dégage de ce chaos; ce fait est la persévérance des papes à empêcher la restauration de l'empire romain dans des dynasties italiennes. Pour écarter Lambert, les deux Béreiiger,
Ardouin^ marquis d'Ivrée, Arnould fut appelé par Formose^ Othon par Jean XII, Henri II par Benoît VIII. Voulant surtout empêcher que Tempire devînt indigène et central , les papes substituèrent les Allemands aux Italiens, les étrangers aux nationaux. Dans le même but, ils encouragèrent les libertés particulières des villes, ce qui rendait impossible la liberté générale du pays, ou en d'autres termes, son unité. Les papes et les empereurs allemands étaient alors réunis dans cette politique , qui ne les divisa que plus tard. Elle ne tarda pas à porter ses fruits immédiats : Tltalie devint Tapanage de TAllemagne, le pape un aumônier de Tempereur. La chaire apostolique fut bientôt occupée par des Germains. Léon IX était de ce nombre. Issu d'une maison souveraine, allié à la à la dynastie salique, très-saint homme, très-vénérable pontife, il était avant tout prince allemand. Quoique Léon IX ait fait renouveler par le peuple romain Télection impériale qui le plaçait sur la chaire de l'apôtre, il surpassait l'empereur luimême dans son attachement passionné à l'in- Queuce germanique en Italie. Il n'obtint de Henri le Noir qu'une faible partie des troupes qu'il lui
46 HbTOlRfi DK LA œNQUÊTE
avait demandée», le\a seul une armée, la mit sous les ordres de deux de ses compatriotes et livra bataille aux Normands (48 juin 1053). On sait quelle en fut Tissue. Le pape, yaincu et pri* sonnier, accorda à ses vainqueurs Tinvestiture qu'ils lui demandèrent i genoux. Après Léon IX et Victor II , qui avait été évèque d'Eichstedt , Etienne IX, de la maison de Lorraine, voulut prendre contre les Normands une revanche éclatante. La mort prévint Taccomplissement de ce dessein. Nicolas II commença par les anathématiser et finit par étendre en leur faveur l'investiture du pape Léon. Déjà Tinfluence d'Hildebrand commençait à devenir dominante '. Une troisième investiture fut conférée aux Normands par Grégoire VII lui-même, qui s'était déclaré contre eux au commencement de son règne. Enfin la création d'un État sicilien fut accomplie par Urbain II.
* Nous nous contenterons de nommer Grégoire VII , pour résister à la tentation trop naturelle d*en parler avec emphase. U est bien tempe que le livre de M. Viliemain , promis depuis tant d'années et si justement désiré , ramène enfm à la vraisemblance et à la vérité cette grande figure historique , qu'une sorte de rivalité déclamatoire entre les écrivains modernes a rendue presque entièrement méconnaissable.
Maintenant nous avons à examiner ces investitures diverses, leur mesure, leur progression, Tesprit qu'elles renferment, le sens qu'il faut y attacher. Tâche rude mais inévitable; car c'est dans ces actes réciproques de la papauté et de la royauté siculo-normande qu'est le principe de tous les événements que nous avons à raconter.
(Bénévent, 1 053?) Léon IX accorde à Humphroy, chet de \a confédération normande , et à ses héri- Uers, k possession de toute la terre qu'il avait déjà conquise et tout ce qu'il pourrait acquérir par la suite vers la Sicile et la Calabre, à charge de la tenir comme fief de Saint-Pierre.
(Melfi, 1059.) Nicolas II renouvelle, dans les mêmes termes, à Robert Guiscard, la donation faite à son frère Humphroy par le pape Léon IX. U reconnaît Robert duc de l'Apulie et de la Calabre, et duc futur de la Sicile; concède à Richard d'Averse la principauté de Capoue. Robert et Richard se reconnaissent, pour eux et leur postérité, les hommes du pape et lui prêtent serment comme à leur seigneur.
(Ceprano, 1080.) Grégoire VII confirme les in- Testitures précédentes à Robert Guiscard, qui re- 1 S
nouvelle son serment. Seulement, pour réserver les droits du dernier prince de la dynastie lombarde , dépossédé par le duc d'Apulie, le pape ne lui confirme pas la possession de Salerne, d'Amalfi et de la Marche de Fermo : « Nous contentant , dit-il , pour le moment, de t'y souffrir avec patience. »
La progression de ces trois actes est évidente : le premier est une promesse d'investiture , le second est l'investiture même, le troisième en est la confirmation.
Le pape donnait à Robert Guiscard tous les États qu'il avait conquis et tous ceux qu'il avait à conquérir.
Le pape avait-il le droit de faire cette donation?
Le saint-siége a toujours revendiqué un droit de souveraineté sur la Sicile. A cet égard sa prétention est très-ancienne * . Elle remonte au vi** siècle . Dès lors, les papes se disaient seigneurs de toutes les îles de l'Italie, en vertu de la donation de Constantin. Mais si leur droit de souveraineté n'était fondé que sur une chimère, il n'en est pas ainsi de leur influence. Elle était grande et réelle en Sicile,
* Innocent. P. I. ad Décent, Agub» Ep. xxv.
en Calabre et dans la Campanie. C'était un héritage de Tempire romain. Sous les Césars ^ ces pro« vinces avaient eu pour gouverneurs des consulaires qui relevaient du vicaire de Rome. Plus tard ^ on leur substitua des comtes. La Sicile était comprise au nombre des provinces suburbicaires^ et lorsque la constitution temporelle de TÉglise romaine, fa« qonnée en grande partie sur la constitution même de Vempire, eut pris une forme régulière, TÉglise de Sicile releva de Tévéque de Rome, non-seulement d'une manière générale, en sa qualité de souverain pontife, mais comme métropolitain immédiat de cette province. L'évêque de Rome était métropolitain de Tltalie méridionale, au même titre que Tévéque de Milan Tétait de la Cisalpine. Les papes avaient encore un autre instrument de pou-^ voir dans ces contrées. Ils y possédaient d'immenses richesses, en biens-fonds et en troupeaux. Un diacre administrait sagement ces domaines au nom de l'Église. Il y avait beaucoup d'esclaves sur ces ter^ res, mais ils y vivaient incomparablement moins malheureux que sous tout autre maître. Saint Grégoire le Grand appelait ces possessions \e patrimoine des pauvres, et à en juger sur de faibles indices
transmis presque par hasard y cette administration sans modèle restait aussi sans imitateurs.
Léon risaurien confisqua le patrimoine des paur vres et le déclara réuni au domaine impérial. Cet empereur et ses successeurs transportèrent le vicariat de Sicile des évoques de Rome aux patriarches de Constantinople^ qui nommèrent aux sièges vacants et appliquèrent aux principaux titulaires le titre d'archevêque , alors entièrement nouveau et contre lequel les papes commencèrent par s'élever avec force y à cause de son origine byzantine'. Les Grecs instituèrent l'archevêque de Syracuse métropolitain en Sicile et s'efforcèrent d'y enlever toute juridiction au saint-siége. Dès lors la population chrétienne fut divisée. Une rivalité violente s'établit dans son sein et favorisa l'invasion arabe. Cependant^ même sous le joug des Sarrasins, Rome maintenait des rapports secrets avec la Sicile, par des lettres , par des émissaires, par des conduits souterrains et mystérieux. Comme au temps de la prédication de saint Paul, premier apôtre de cette
* De Johannis (De Giovanni), Cod. dipL — Rocchus Pyrrhus, Stct7. sacr. — Rosario Gregorio, Comiderazioni sopra la storia di Sicilia,
DE NAPI.ES. - LIVRB I. 24
île, les cryptes, les latomies de Syracuse renfermaient les craintes, les espérances, peut-^tre les complots de vaincus, tantôt protégés, tantôt opprimés au gré d'un vainqueur capricieux. Cette population toujours compacte et persistante n'était pas seulement chrétienne, c'était une population latine, profondément attachée non-seulement au ào^e chrétien pris dans sa généralité, mais au symbole occidental, à la religion catholique romaine. Elle seconda de toutes ses forces Tinva* sion des Normands.
On le voit clairement : jusqu'alors la papauté avait exercé sans interruption, en Sicile, pendant plusieurs siècles, une influence tantôt avouée , tantôt latente , due à l'action réunie de l'autorité spirituelle, de la richesse territoriale et de la charité chrétienne ; mais rien de tout cela ne constituait un droit de souveraineté sur Tltalie méridionale. A l'exception de leur prétention générale sur les îles de la Méditerranée, en vertu de la fausse donation de Constantin et d'une prétention particulière sur le duché de Gaëte, dérivée d'une donation trèséquivoque de Charlemagne, les papes n'avaient jamais été ni souverains ni suzerains d'aucun
21 HISTOIRE DE LA œNQUËTE
des territoires qui appartiennent actuellement au
royaume dea Deux-Sicilea.
Les sujserains légitimes de ces pays étaient évidemment les Césars d'Orient, successeurs immédiats et directs de Tempire romain , reconnus pour tels par le saint-siége lui-même, quelque temps avant la révolution politique et religieuse qui brisa, au viii'' siècle, le pouvoir des empereurs de Byzance en Italie. Ceux-ci écartés, restaient les empereurs d'Occident, quoique par le traité conclu l'an 803 entre Charlemagne et Nicéphore V% ils se fussent formellement exclus eux-mêmes de toute prétention de suzeraineté sur les contrées situées entre le Garigliano et le Phare. Les successeurs de Charlemagne ne s'étaient pas emparés de ces contrées par droit de conquête, ou du moins, les avantages très-contestés qu'ils y avaient obtenus n'avaient eu aucun caractère durable; mais enfin, tout faibles qu'étaient les titres des empereurs d'Al» lemagne à la domination du midi de l'Italie , ils pouvaient, à tout hasard , les appuyer sur quelques prétextes dont les papes étaient entièrement dé-» pourvus.
Ainsi donc, à l'égard de l'Europe, telle qu'elle
DB NAPLBS. — LIVRB I, 23
était alors constituée ^ les papes n'avaient aucun droit sur le pays conquis par les Normands. Ils le tinrent des Normands eux-mêmes ^ et dès lors ce droit devint incontestable , non pour le reste de la chrétienté mais pour cette dynastie nouvelle et pour toute sa descendance. C'est ce qu'il ne faut pas oublier.
En réalité^ TApulie^ la Calabre, la Sicile n'appartenaient plus à personne. Les Normands s'emparèrent d'un territoire vacant. Ils s'y établirent uniquement par la conquête. Dans nos idées modernes ils auraient pu rester seuls maîtres d'un pays dont ils ne devaient la possession qu'à eux-mêmes. Telle n'était pas la pensée féodale qui subsistait alors dans toute sa force. Des chefs d'aventuriers, des rois nouveaux ne pouvaient gouverner d'une manière régulière et durable sans recevoir l'investiture de quelques-uns des grands pouvoirs établis alors dans le monde chrétien.
D'après ces prémisses, puisqu'il fallait aux Normands une investiture moralement supérieure à leur titre de possession, ils pouvaient la demander à l'un des deux empires. C'est là précisé-
îi HISTOIRE DE LA CONQUÊTE
ment ee qu'ils voulaient éviter à tout prix. Les Césars de Byzance et de Bambei^ étaient presque également détestés en Italie. D'ailleurs à une conquête récente il fallait une suzeraineté nouvelle. Les Normands choisirent le pape. Il résulta de ce choix que Tempire grec et Tempire germanique pouvaient bien ne pas reconnaître le droit que la papauté venait d'acquérir des Normands, mais qu'euxmêmes ou leurs héritiers, quels qu'ils fussent, ne pouvaient plus le contester. De ces deux faits si clairs, il en résulte un troisième, c'est que les papes étaient devenus les suzerains légitimes et reconnus de l'État fondé de ce côté-ci du Phare j qu'il y avait entre les papes et la dynastie siculonormande un pacte synallagmatique, qui l'engageait non-seulement elle-même, mais toute autre famille qui, dans l'avenir, tiendrait d'elle son titre et son droit.
(1 059.) Robert Guiscard avait juré fidélité à Nicolas II dans le concile de Melfi. Il avait promis pour lui et pour ses héritiers de servir toujours le pape, comme son seigneur, de ne jamais entrer dans aucun complot contre le saint-siége, de lui prêter, au contraire, main-forte contre ses ennemis et
surtout, de ne jamais s'emparer d'aucune portion du patrimoine de Saint-Pierre '.
* < Ego Robertus , Dei gratia et Sancti PeUri dux Âpuliae et Galat briae, et utroque subveniente, futurus Siciliœ, ad confirmationem e traditionis, et ad recognilionem fidelitatis, de omni terra, quam s ego proprie sub dominio meo teneo,et quam adhuc nulli ultramon- > tanorum unquam concessi, ut teneat; promitto me annualiter pro 9 unoqucque jugo boum pensionem gcilicet duodecim denarios pa- «pienâà monetae pereoluturum Beato Petro, et tibi domino meo & Nicolaopapse, et omnibus successoribus tuis, aut luis , aut tuorum « soccessonim nuntiis. Hujus autem pensionariœ redditionis erit < semper terminus, finito vero an no, sanctœ Resurrectionis die domi- « DÎco.Subbac conditione hujus persolvendœ pensionis obligo me, « et omnes meos, sive heredes , sive successores, tibi domino meo ff Nicolao paps, et successoribus tuis. Sic me Deus adjuvet, et hœc csancta evangelia. » Baronius, Ann. eccl., Luccae, mdccxlviii, t. XXI.
La Sicile proprement dite jouit, sous le nom de Tribunal de la Monarchie , d'immunités ecclésiastiques particulières. Elle les fait remonter à un traité entre le grand-comte Roger et le pape Urbain II, conclu en 4098. Par suite de ce traité, les rois de Sicile n'ont jamais permis rentrée d*un légat dans Tile, et se sont considérés euxmêmes comme légats nés du saint-siége. La cour de Rome a contesté ce droit à plusieurs reprises. Les publicistes , et à leur tête le célèbre cardinal Baronius, ont beaucoup écrit pour prouver que la Sicile était comprise dans les investitures de Nicolas II, de Grégoire VU et dans d'autres actes subséquents , ce qui est vrai ; ils ont déclaré la bulle d*Urbain U fausse , supposée , subreplice , et ils ont eu tort; car cette bulle se trouve textuellement dans des manuscrits contemporains. Une querelle violente s'éleva à ce sujet, tout à la 6n du xvi* siècle, entre Rome et l'Espagne, qui régnait alors en Sicile; il en coûta la tiare à Baronius, exclu par la cour de Madrid. Au xvin* siècle, les papes voulurent proûter de la situation précaire de Victor-Amédée , duc de Savoie,
26 HlaTOlBE D£ LA œXJCCTE
L'engagement de Robert Guucard a-t-il été tenu ou enfreint par ses succesàeurs? Tel e»t le fond du procès. L^â pap^irs oDt-iU durement, injustement, violemment exercé leur droit? Est-ce à tort ou à raiion qu'ils se sont plaints de la violation du pacte? Cest là toute la question; mais quant au droit pour tout snxerain de rentrer, en cas de félonie, dans la disposition du ûef dont il a le haut domaine, c'est le droit commun, le droit généralement reconnu par les contemporains, et ce nest pas à un autre titre que Philippe Auguste confisqua la Normandie sur Jean sans Terre.
Telle est Torigine de la suzeraineté du saintsiège sur le royaume de Naples. Au surplus , on se trompe aujourd'hui sur TeiTet d un pareil établisment. La suzeraineté des papes ne réveillait dans le moyen âge aucune répulsion , surtout aucun senti-
nommé temporairement roi de Sicile en 4743. Naples, toujours en rivallK'' avec la Sicile, prc^tendil aux mômes immunités, mais quelle que floit la valeur historique des titres allégués des deux côtés, le tribut de la haquenée, symbole du vasselagedu roynume de Naples envers le saint-siége, ne fut aboli que très-peu de temps avant la révolution française, et le roi de Naples, seulement en sa qualité de roi de Sicile , n'a jamais discontinué de siéger deux fois l'an dans In cnthédrale de Palerme, le chapeau sur la léle et l'épée au crMé, comme légat né du saint-siége.
ment de honte. Le vasselage était la loi commune. La chrétienté tout entière s'échelonnait en gradini inégaux. Il n'y avait pas plus à rougir de relever du pape que de tout autre seigneur. On peut même dire avec vérité , à condition toutefois de ne pas trop exagérer cette pensée , que le carao^ 1ère sacré du souverain pontife imprimait à son droit quelque chose de plus honorable pour ses vassaui. Cette impression ^ si étrangère à nos es^ prito, se retrouve dans la plupart des documents politiques du temps. Il n'y a guère que les troubadours provençaux ou les minnesœngers allemands qui attachent une idée de ridicule ou d'opprobre à la suprématie temporelle d'un prêtre. C'était un joug souvent incommode et rude, mais il n'avait rien d'humiliant. La Hongrie, la Bohème, l'Ara^ gon, la Pologne, l'Angleterre elle-même, devinrent successivement vassales du saint-siége. Toute» fois l'honneur de la France est de n'avoir jamais accepté la suzeraineté d'aucune puissance ecclésiastique ou séculière. La France est née wi^ raine, elle n'a jamais relevé que de Dieu.
Les papes n'exerçaient pas d'ailleurs le haut domaine sur l'Italie méridionale, en leur qualité de
souverains de Rome , parce qu'ils ne Tétaient pas encore. Ils ne le sont devenus bien réellement que vers la fin du xiv' siècle*. Ce fut alors seulement qu'ils élevèrent le trirègne au-dessus de Tantique formule de la puissance romaine S.P.Q.R. Senatus PopulxAsque Romanus.
Depuis la fondation de Rome^ le pouvoir légitime , le droit, la souveraineté enfin , résidaient essentiellement dans le sénat et dans le peuple. Le sénat et le peuple romains , sous la république comme sous Tempire, étaient réputés la source de toute autorité, de toute domination, de toute puissance. Ils constituaient le souverain. Les Césars ne se sont jamais prétendus que leurs délégués décennaux. Revêtus de toutes les magistratures, ils ont toujours reconnu au sénat Tinitiative des lois, forcée et fictive en fait, libre et légale en principe. C'était à lui qu'il appartenait de distribuer les provinces et les honneurs, de promulguer les sénatus-consuites, de décréter les châtiments et les récompenses. Un Tibère ou un Néron envoyaient des sénateurs au supplice, mais aucun d'eux n'osa
* En 4376, lorsque le saint-siége fut définitivement transporté d'Avignon à Rome.
abolir le sénat. Les rois goths eux-mêmes, devenus les maîtres de Tltalie, ne changèrent rien à ce principe, tout en se montrant aussi peu scrupuleux que les Césars sur son application ^
' Le code Théodosien parle de sénatus-consulte légitimement rendu. « Fraetores designantur senatus-consulto légitime celebrato. s Cod. Theod. lib. VI, Ut. ii. En i03, lorsque Rome fut assiégée par leâ Goths, le sénat choisit deux de ses membres pour traiter de la ^w avec Alaric. Zoz., X, Zoz. V. Ce fut au nom du sénat romain que \e pape saint Léon le Grand marcha au-devant d'Attila. En 192, 00 trouve le pape Gélase I®' en lutte avec le sénateur Andrtmaque, qui voulait maintenir la fête des Lu perça les (Labbe, ConciL, t. YUI, col. 95). En 490^ Festus, chef du sénat, est envoyé à Constantinople par Théodoric. Murât. AnnaL ital. an. 493. Marquis du Roure, Histoire de Théodoric, Paris, 4846. Les rois goths d'Italie, comme les empereurs romains, prêtaient serment au sénat (Cassiod. Fanor., X, 46, 47; VIII, 2, 3), qui conférait les honneurs, décernait les statues, approuvait les candidats aux emplois publics. Des prérogatives inconnues jusqu'alors lui avaient même été attribuées par les nouveaux possesseurs de Rome, telles que le droit de battre monnaie et le contrôle absolu sur tous les détails de l'administration intérieure. Le sénat délégua deux commissaires choisis dans son sein pour adjuger une portion des marais pontins à un riche patricien qui offrait de les dessécher. Cass. Var, passim. Ludewig, Vita Jusiiniani. Le recueil de Cassiodore renferme de nombreuses formules d'adresses au sénat. Cass. Var., 1. 1, 43, 44, 43; II, 3; III, 6, 22; V, 22; VIII, 44, 47, 19. Sous Théodoric, cette assemblée condamna à mort, pour crime de lèse-majeslé, un des premiers personnages de l'empire, un préfet du prétoire. — Dans l'application d'un droit si rigoureux, peut-être ne faut-il voir qu'une preuve de servilité et d'esclavage; mais la reconnaissance de ce droit n'en est pas moins constatée et on ne peut méconnaître la place essentielle que tenait dans l'État le corps politique investi d'une telle prérogative On a émis une opinion contraire à la perpé-
Rome a passé par la république aristocratique d'abord; puis par la république mélangée d'aristocratie et de démocratie ; elle a connu la monarchie militaire et absolue , la royauté barbare, la théocratie républicaine, la monarchie théocratique. Mais à quelque maître qu'elle ait obéi, quel qu'ait été le nom de ses chefs, consuls, empereurs ou souverains pontifes, toutes ces dominations diverses, plus ou moins admises, plus ou moins contestées, n'ont été que des gouvernements de fait. Ces gouvernements, amenés par la guerre civile, par la conquête, par la force ou par l'adresse, ont joui d'un pouvoir arraché par la violence, ou établi.
tuité du sénat, on a profité de quelques textes. Jornandès rapporte, en effet, qu'en entrant à Rome , le consul Bélisaire fut reçu par le peuple et par le sénat, dont le nom, dit-il, avait été presque enseveli avec la vertu romaine : « Consul Belisarius romanam urbem ingressus « est exceptusque ab illo populo quondam romano, et senatu jam « pêne ipso nomine cum virtute sepullo. » Jornan. Hist. goth,, apud Murât. Script, rer. ital., I, p. 244. Où est le peuple? où est le sénat? s'écrie Grégoire I". «Qualisremanserit Roma conspicimus, im- « mensis doloribus raultipliciler altrita, desolationé civium, impres- « sione hostium, frequentia ruinarum... Ubi enim senatus? ubi jam ftpopulus?» Greg. Magn. in Ezechiely lib. H, homil. vi. Mais cela veut dire seulement que du temps de Jornandès, comme au temps de saint Grégoire le Grand, le sénat et le peuple étaient également avilis et déchus, ce qui ne peut être contesté par personne. Ces citations mêmes prouvent Texistencc du sénat.
accru et consolidé par la politique; mais ils ne pouvaient en appeler à aucune autorité primordiale^ a aucun droit, à rien de ce que, dans le langage moderne, on appelle la légitimité.
De Justinien à Léon Tlsaurien , de la restauration orientale en Italie à la réforme iconoclaste en Orient , le sénat romain participe à la destinée générale. Comme tous les noms, comme toutes les institutions dans cette triste période enveloppée de si épaisses ténèbres, le sénat se dérobe à la vue la plus attentive. Cependant lorsqu'on le croit perdu dans les décombres du monde romain, lorsqu'on ne s'attend plus à le rencontrer nulle part, il perce l'obscurité des annales, il se retrouve, il se recompose , on le revoit. C'est ainsi qu'après une éclipse de deux siècles, il reparaît au milieu des Gaules, dans la tente de Charles Martel. Les sénateurs romains remettent au duc de France les clefs de leur ville et, en échange de son épée, lui offrent la toge de patrice, et peut-être le diadème impérial* Mais ce n'est plus un des leurs qui porte la parole pour eux. Un nouveau pouvoir les préside et les conduit. A leur tête est le patriarche d'Occident, l'évêque de Rome, le pape. C'est qu'une révolu-
tion lente, mais profonde, s'était opérée dans le
sein du sénat, et de là dans Tunivers.
Les rapports des évêques de Rome avec le sénat avaient été très-simples dans Torigine. Choisis presque toujours dans Taristocratie romaine, les papes faisaient partie du sénat, qui prenait à leur élection une part considérable et reconnue par le gouvernement des ^ois goths d'Italie*. Ensuite, lorsque cette domination et celle des Lombards furent devenues décidément hostiles à l'Église catholique et au patriciat romain , les deux intérêts blessés prirent le pape pour leur défenseur naturel , et l'évêque de Rome occupa, dans le sénat romain, une place analogue à celle du prince du sénat sous la république et l'empire.
C'est par un mouvement spontané, par un assentiment général, qu'au viii* siècle, sous la menace des Grecs et des Lombards , le sénat et le peuple romains se rangèrent autour de la chaire apostolique, occupée alors par un pontife dont le nom serait plus grand, s'il n'avait été comme étouffé entre ceux qui le portèrent avant et après lui. Gré-
* AUllarici ad Sénat, rom. Epist., apud Cassiod. Varior., Vm, 45.
goire P et Grégoire VII ont empêché l'histoire de rendre une justice complète à Grégoire II, qui sauva Rome et le catholicisme d'une coalition formidable. C'est à lui que remonte Torigine de Tautorité temporelle des papes sur Rome^ non pas de cette autorité fondée sur de faux diplômes , sur des donations apocryphes , mais de celle qui fut remise aux successeurs de saint Pierre par la confiance et la gralîtade du peuple romain. Grégoire II n'essaya point de s'élever sur les débris de la constitution romaine; il n'y porta point atteinte; il ne chercha pas à la détruire; il la respecta au contraire et se mit à la tète de la commune. Il n'en devint pas le maître y mais le protecteur et le guide. Ce n'est pas comme prince, comme monarque, que Grégoire Il gouverna Rome sauvée par son génie. Ce pape et ses successeurs immédiats s'en tinrent à la légitimité primordiale du sénat et du peuple; ils devinrent les présidents de l'un et les podestats de l'autre. Ce lien fit leur force réciproque. Abandonnées par leurs défenseurs naturels, attaquées par de nombreux ennemis, les populations opprimées par la force matérielle trouvèrent leur salut dans un pouvoir moral. Elles se livrèrent à lui, elles subirent t 3
volontairement cet ascendant nouvean, et la reconnaissance produisit la soumission. Depuis , la papauté a brillé d'une lumière plus vive et plus générale. Elle a déployé des forces plus actives , exercé une influence plus haute ^ une domination plus étendue. Le monde a retenti du bruit de ies foudres; la civilisation moderne s'est élevée à sa voix; mais dans tout le cours de sa puissance, rien n'est comparable à la grandeur simple de ses origines. Une aurore si pure n'est point effacée par des jours plus éclatants. C'est l'âge d'or de la papauté.
Depuis cette époque jusqu'à l'anarchie du X* siècle, les preuves de la présence du sénat surabondent dans les monuments authentiques \
* Ck)nringius, Vitale et Vendettini les ont réunies avec soin. En voici quelques-unes, prises au hasard dans un très-grand nombre de citations : a Léo III etiam Garolum coronavit, eumque defensorem « tutoremque sedis apostolicœ, sanctœque Ecclesiae stabilivit, etuna « cwn omni senatu romano imperium illi por omnia confirmavit. d Chron, farfense, apud Muratori, Script, rer, iialic., t. II, p. 644. a Imperiali laurea pro triumpho a domino papa Adriano etomnt jpoff pulo et senatu romano in Capilolio eslcoronatus. » Chron. casan.^ fAnr. Script, rer. ital., 11, 778. Le sénat romain intervient dans l'élévation à Fempire de Charles le Chauve, de Charles le Gros « cum « omni annisu...coepiscoponjm...amplique senatus. » Regin. Chron. ad an. 881 . Il déclare ennemi public Adelgise, prince de Bénéveni (Regin. ad an. 873) ; voir ConringiuS) Comment, de Sénat, roni.
DE NAPLKS. -. LIVRE I. 35
Au x' siècle Rome est plongée dans un chaos anarchique. La féodalité essaye de s'y établir et, par la résistance de l'antique esprit romain à la nouvelle influence germanique, elle y devient plus confuse, plus désordonnée que partout ailleurs. Travestie en une sorte de grand fief, disputée par des factions audacieuses et des familles puissantes , Rome subsiste sous cette enveloppe étrangère. Le nom du sénat survit à la domination germanique, les patriciens, les ducs, les barons qui dominent la ville du haut de leurs tours ^ doutent de leurs titres s'ils n'y joignent celui de sénateur romain, plus auguste que tous les autres. Albéric, consul, pa^ce, prince, se déclare seul sénateur, exemple qui ne fut pas perdu dans la suite. Des femmes, la terreur et l'opprobre de Rome féodale, une Théodora, une Marozie, prennent le titre bizarre de sénatrices ^ Mais quoique ce grand nom du sénat fût détourné de son acception naturelle^ sa durée con-^
fùsi, temp. repuU. liber. Geneta, 4769. Veodettini, Sioria dd senato romano , Roma , 4782. Vitale, Storia diplomaiica de' se^ naêori di iloma, Roma, 4784.
* « Marozia seoatrix omnium Romaaorum , Leoni abbati Subla- « cens! donat qusedam in Serpentaria. » — « Marozia exceilentis* • tiiiia foBmiBa et senalrix. » Excerpta SvMac., apad Vendettini»
étante, l'empressement des tyrans féodaux de Rome à le prendre de préférence à tous les autres titres, la nécessité où ils se sentaient de mettre leur pouvoir sous la sauvegarde de ce souvenir, tous ces faits concourent à prouver que si les sénateurs du x" siècle n'étaient point des Scipions et des Métellus, ils représentaient, non les prétentions de quelques individus, mais la prérogative d'un ordre politique. Les corps les plus assujettis n'en font pas moins partie de la constitution d'un État. Ces corps abolis, la constitution serait détruite.
L'accord des Romains et des papes ne fut pas durable. Le pacte de Grégoire 11 avec le sénat et le peuple disparut dans les désordres de l'anarchie féodale. La papauté se sépara de la commune et appela les Césars germaniques. Victime de leur funeste alliance, le sénat ne fut point supprimé, mais pour enchaîner ses membres ensanglantés et palpitants, les empereurs et les papes renouvelèrent un expédient inventé au commencement de l'empire. A l'imitation de l'empereur Auguste, ils firent présider le sénat par le préfet de Rome. Les Othon, de concert avpc les papes ^
rétablirent cette dignité, investirent le préfet par le glaive et lui attribuèrent toute la juridiction dans Rome, réduisant le sénat au jugement des causes civiles *. Lorsque ensuite la guerre fut allumée entre le sacerdoce et le trône, les empereurs et les papes nommèrent tour à tour {A 058) le préfet , et lorsque Nicolas II , sous Tinspiralîon d'Hildebrand , restreignit aux cardinaux seuls le droit de choisir le souverain pontife, par ua reste de respect pour Tantique constitution romaine, le préfet de Rome, non comme vicaire de
* « Senatores etsi babeant potestatem sine sanguinis vindicta
« traclandi etjudicandicnusas civiles et litesforenses, aUamen gran-
• diora urbiset orbis negotia longe superexcedunt eorum jiidicia , «spectantque ad romanum pontiûcem, sîve iilius vicarios Lino et « Cleto consimiles : itemque ad romanum imperatorem , sive iilius c ?icarium urbis praefectum, qui de sua dignitate respicit utrumque t videltcet dominum papam, qui facit hominium et dominum imperafltorem, aquo accipit suse potestatis insigne, scilicet exertum gla- « dium. Sicut enim hic, quorum interestexercitum campo ductare,
• congrue invesliunlur per vexillum : sic non indecenter ex longo usu « praefeclus urbis ab imperatore cognoscitur investilus per gladium « contra malefiictores lirbis exertum. Praefectus vero urbis desuper > sibi dato gladio tum légitime utitur ad vindictam malorum tandem « vero bonorum, quando exinde tam domino papae quam domino « imperatori ad honoriGcandumsacerdotium etimperium famulatur, « promissa , vel jurata utrique fidelitate. » Gerohi prsepositi ruspergeosis Expositio in psalmum lxiv ad Eugenium Illpapam, Baluz. , Miscetlan., V, p. 63.
l'empereur, mais comme représentant de la république, fut le seul laïque admis à siéger au conclave ^
Cette exception même était une reconnaissance virtuelle des droits du sénat et du peuple; cependant elle ne pouvait satisfaire ni Taristocratie ni la commune. Le sénat avait été réduit à un petit nombre de représentants, mais son instinct assoupi ne tarda pas à se réveiller. Il se souleva contre les papes et pour les arrêter dans leurs tentatives de monarchie, il réclama le droit d'élection. Alors les souverains pontifes, déchus de Tespérance de régner dans Rome, ne purent pas même y fixer leur séjour. Devenus suspects et odieux à la commune , ils se virent forcés de quitter la ville et d'aller chercher un asile hors de son enceinte (1088). Urbain II errait en fugitif dans cette Europe qu'il appelait à la croisade (1118 et 1119). Gélase II,
' « Notum itaque facimus dilectioni vestrae quod apud Terraci- « nam... sanctae romanœ Ecclesiae, episcopi et cardinales quum por- « tuensis episcopus omnium romanorum clericorum... se legatum «diceret... prajfectus autem urbis laicorum onmium se ferre asse- « reret legationem... me sibi quarto idusMarlii in pontificem clegea runt. » Urbani papae II Littera ad Hugonem abbatem, Baluz., Miscell.
Calixte II * étaient bannis et rappelés tour à tour. Enfin, à la mort de Calixte , le schisme, qui' avait commencé dès son pontificat, sévit avec une énergie croissante. Il y eut deux grands partis en présence : le parti formé à Técole de Grégoire VU , dévoué à la souveraineté temporelle de rÉglise, ennemi des traditions politiques de Rome païenne, et le parti aristocratique ou sénatorial qui combattait la domination des papes et fi attachait à faire revivre la république.
(1130.) Mystérieusement réunis, la nuit, dans les cryptes de Téglise deLatran, les cardinaux, ou du moins les principaux d'entre eux, après avoir caché au peuple la mort d'Honorius II, choisirent à la hâte un pape de mœurs austères, qui prit le nom d'Innocent II. En agissant avec une précipitation peu régulière, ils s'étaient flattés de faire échouer une intrigue habilement nouée dès le pontificat précédent, en faveur du cardinal Pier-Leone, chef de la faction sénatoriale. Pier-Leone n'était pourtant
' Calixte n, sans doute pour faire oublier jusqu'au nom du sénat, avait attribué aux cardinaux le titre de sénateurs. Suint- Marc, i46f^ chT(m. de Vhist. d'Italie, t. lU, partie II, p. 4061.
que le petit-ûls d'un juif, une espèce de banquier ou de prêteur sur gages, anobli et baptisé par Léon IX; ses mœurs étaient déréglées, sa mine basse, son avarice sordide; mais c'était un homme lettré, d'un esprit délié et subtil. Il avait figuré avec quelque honneur dans les négociations et dans les conciles; surtout il jouissait d'une extrême opulence, et ce qui était plus décisif que tout le reste , il possédait le fort Saint-Ange. L'aristocratie appauvrie s'était groupée autour de ce parvenu puissant et riche, et ce qui est arrivé plus d'une fois dans les États remués par des révolutions, Pier- Leone représentait la classe dans laquelle il n'était pas né. Toute la noblesse fut pour lui, à l'exception de la première famille de Rome, de cette maison issue des Aniciens, qui portait le surnom de Frangipani (Brise-Pains), glorieux surnom acquis par la libéralité vraiment chrétienne qui , dans une cruelle disette , lui fit prodiguer ses trésors pour donner du pain aux pauvres. Les Frangipani avaient appartenu jusqu'alors à leur parti naturel , celui du patriciat; ils avaient même été les ennemis des papes au point d'avoir traité indignement Ciélase II, un saint vieillard. Puis, ils avaient
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changé de faction^ irrités sans doute du choix de Taristocratie romaine qui avait revêtu du laticlave le petit-fils d'un usurier.
Le succès de Pier-Leone n'en était pas moins assuré. Il fut élu sous le nom d'AnacIet 11^ et opposa une cérémonie publique, solennelle, éclatante, à réiection nocturne et subreptice de son rival.
Innocent II se cacha dans la tour de Cecilia Metella. Cette reine du désert de Rome ceignit alors sa couronne gothique. Les Frangipani ne purent longtemps défendre le pape dans un tombeau transformé en forteresse. Tandis que Tantipape Anaclet tenait une cour brillante au» Vatican, Innocent s'échappait de sa retraite funèbre aussi clandestinement qu'il avait été élu, s'embarquait à Ostie , abordait à Pise et de là passait en Allemagne et en France. Il gagnait à sa cause le futur empereur Lothaire, le roi Louis le Gros , tous les princes, tous les ducs de la Germanie et des Gaules , et ce qui pesait plus dans la balance que tous les empereurs, tous les ducs et tous les princes, il était déclaré le pape légitime, le seul pape, le pape enfin, par saint Bernard.
L'Europe entière reconnaissait Innocent II. L'an-
tipape Anaclet ne s'appuyait que sur le roi de Sicile : Roger II, fils du grand-comte Roger et neveu de Robert Guiscard. C'était le prince le plus heureux de son temps et l'un des caractères les plus remarquables qu'aucune époque ait jamais produits. La fortune du nouvel État créé par les Normands avait été bien au delà des prévisions de ses fondateurs et de ses adversaires. Les uns avaient pu craindre, les autres pouvaient espérer qu'il périrait à la fois par les attaques extérieures et les discordes intestines. Divisé entre un trop grand nombre de possesseurs, il paraissait devoir se dissoudre au creuset des partages égaux et disparaître dans un morcellement indéfini. La race de Tancrède, déjà trop nombreuse , promettait de s'accroître encore. Celle des premiers pèlerins,devenus comtes d'Averse et princes de Capoue, se multipliait avec moins d'exubérance, mais ne semblait paa près de s'éteindre. Le sol conquis ne devait plus présenter, au bout de très-peu d'années, que des fractions d'une souveraineté impuissante. Il ne consistait plus qu'en des parcelles de territoire , mal rattachées par un lien fédéral qui, déjà relâché dans le présent, ne pouvait plus se renouer dans l'avenir;
mais la destinée sut y pourvoir. Les fléaux dont la vie humaine est poursuivie conspirèrent pour frapper les membres inutiles de la dynastie nouvelle. Ceux qui ne périssaient pas de mort naturelle succombaient à la ûèvre ou à la lèpre , comme si^ pour protéger Tœuvre de la conquête , Dieu ne voulait laisser vivre que les hommes capables de la consolider et de la défendre. Enfin, tout fut réuni sur une seule tète. Roger II, enfant de la vieillesse de Roger P% survécut seul à tous ses frères et à la postérité de Robert Guiscard. Ce qui pouvait être un péril extrême devint un gage de salut. Il se trouva que le jeune Roger n'était inférieur en génie ni au duc Guiscard, ni au grand-comte Roger. Ainsi fut atteinte, non par des combinaisons préconçues, mais par une suite d'événements inespérés, l'unité qui seule pouvait changer l'aventure en établissement, et la conquête en monarchie.
(1039 à 1113.) Il se passa soixante-quatorze ans entre l'arrivée des premiers enfants de Tancrède de Hauteville et le moment où le dernier rejeton de leur race succéda à leurs droits, recueillit les fruits de leurs travaux, résumant dans sa personne le
bonheur et Tesprit de sa maison. Roger II était né pour fonder un empire. Prudent et résolu ^ lent à attendre I prompt à se décider, d'une patience courageuse et d'une vaillance habile, il avait le calcul et l'exécution , Tœil qui guette et la main qui prend. Au fond de Tâme ses penchants étaient durs jusqu'à la férocité, et son visage aurait dû les trahir; mais Roger était parvenu à se vaincre au dehors comme au dedans; il savait se montrer le plus généreux, le plus gracieux, le plus courtois des chevaliers et des princes, malgré sa stature de géant et sa face de lion \ Enfin, il réunissait tous les contrastes, se servait tour à tour de ses qualités et de ses vices, les masquait les uns par les autres, et, selon la nécessité du jour, cachait la violence sous l'artifice, ou la ruse sous l'audace.
Il possédait une intelligence vaste et active. Le grand-comte Roger avait beaucoup fait sans doute, mais Roger II acheva et consolida l'œuvre paternelle. Avant toutes choses, il s'était appliqué à créer une marine; ses flottes avaient la prépondé-
* « Statura grandis, corpulentus, facie leonina. a Romualdi Guam. Salernitani Chron., apud Muratori , Script, rer. ital. i. VIII.
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rance sur toutes les mers; Venise en était jalouse et Byzance épouvantée. L'ordre qui régnait dans ses États n'avait point d'analogue eu Europe. Un système de douanes et d'impôts, souvent trèsarbitraire, mais singulièrement régulier pour cette époque, lui donnait des revenus importants et sûrs. Une haute impartialité religieuse, non moins surprenante dans un tel siècle , lui assurait l'obéissance elle respect de tous ses sujets, quelle que /ch /eur secte. Tous jouissaient du libre exercice de leur culte et du privilège d'être jugés chacun selon sa loi. Sa cour surpassait en éclat celle des plus grands princes. 11 couvrait le sol de monuments religieux d'une extrême magnificence, en partie conservés jusqu'à nos jours. L'industrie de la soie fut transportée, par lui , d'Orient en Sicile. Une paix profonde régnait dans ses États. Les grands vassaux courbaient la tête; toute résistance avait cessé; toute opposition avait rendu les armes. Roger était reconnu suzerain par le prince de Capoue, chef d'une famille rivale. La république de I Naples , celle d'Âmalfi essayèrent de résister, mais ne résistèrent pas longtemps. Enfin , pour éloigner de son royaume l'exemple de l'Italie du nord, où
les libertés communales se développaient avec une rapide énergie ; Roger ^ à l'exemple de son père^ établit en Sicile le régime féodal ^ non pas cette féodalité naissante et incertaine qui , affaiblie après la mort de Charlemagne^ devint en Europe un désordre plutôt qu'un gouvernement, mais la féodalité déjà connue , déjà éprouvée , ramenée à un système et renfermée dans des lois écrites, telle qu'elle s'était produite peu auparavant en Angleterre, après la conquête, et dans le royaume de Jérusalem , lorsque la domination chrétienne y publia ses Assises \ Ce n'est pas au hasard que les deux Roger la transportèrent à leur tour en Sicile; c'est au contraire en pleine connaissance de cause, dans un Lut arrêté d'avance , qu'ils y fondèrent un gouvernement féodal par sa forme , monarchique par son esprit, qui maintenait l'aristocratie à la base de l'édifice et sur le faîte élevait la royauté *.
^ Voir la savante introduction de M. le comte Beugnot aux Assises de Jérusalem. Recueil des historiens des croisades. Paris, imprimerie royale, 4842, t. î.
* Considerazioni sopra h storia di Sicilia dai iempi normanni $ino ai presenii, del canonico Rosario Gregorio. Palermo, 4834 (iB^4S),t.I,p.209.
Le monarque sicilien n'était pas seulement le chef d'une armée^ mais le souverain d'un peuple. On peut s'étonner qu'à cette époque^ le principe monarchique ne se retrouve dans toute sa force qu'à l'extrémité du monde civilisé, dans une lie, sous les auspices d'un prince parvenu, tandis qu'en France, en Espagne, la royauté, doutant d'elle-même, con-* duite par le désir plus encore que par l'audace, se fait accepter avec peine, et ne s'impose encore à pei^onne. C'est que Roger n'avait point, comme ses contemporains Louis le Gros ou Louis le Jeune, à compter avec une aristocratie puissamment et an^ cieunement établie. Il ne voyait autour de lui que les anciens compagnons de guerre de son père et de son oncle et une population vaincue, aussi di^ verse d'origine que de religion et de langage. Il n'avait point à rassembler et à assimiler des éléments épars; il pouvait créer et son gouvernement, et son peuple, et son pouvoir. C'était une machine à dresser sur un terrain plane; c'étaient des pièces à placer sur un échiquier vide. Aussi , de tous les souverains de son siècle, fut-il celui qui fit faire à la royauté les pas les plus prompts et les plus sûrs.
La Sicile était déjà un royaume , mais le titre de roi manquait à son chef. Roger le voulait y et il avait raison de le vouloir. Quelques modernes Ten ont blâmé; ils ont attribué ce vœu à la vanité. On ne voit pas qu'aucun contemporain ait pensé de la sorte. D'ailleurs Roger ne se serait pas rendu à cette objection ; il avait un sens trop droit , trop fin , trop profond pour méconnaître ce que la grandeur d'un titre héréditaire ajoute à la réalité de la puissance , lorsque le conquérant qui ose le prendre ne s'enivre pas de sa création, et se sert de cet instrument excellent avec hardiesse, mais aussi avec prudence. Cette ambition d'ailleurs n'avait rien que de juste ; elle était fondée sur une influence acquise , sur une domination étendue et sur un bonheur constant. Roger s'était intitulé successivement comte, grand-comte, duc de Sicile; il s'était même préparé à ses destinées futures, en prenant quelquefois un titre insignifiant à force d'être vaste, le titre de roi d'Italie; mais ce n'était qu'un essai. Une telle dénomination n'avait rien que de vague, et, malgré des droits réels, des obstacles sérieux s'étaient opposés à l'élévation du petit-fils de Tancrède.
La fortune des Normands avait choqué la vue et blessé Torgueil des grandes maisons souveraines qui y toutes y par une prétention souvent peu justifiée 9 rattachaient leurs branches vi- ▼aces à Tarbre caduc de Charlemagne. Pour ded rois, pour des empereurs d'origine salique ou saronney pour des ducs welfs ou weibelings, les Hauteville n'étaient que des pirates obscurs, des aventuriers, des soldats poussés au trône par Tinsolence du sort. Guillaume le Conquérant, issu de la race qui régnait sur eux , ne les considérait pas autrement. De nos jours, ces improvisations dynastiques, ces métamorphoses royales ne sont arrivées qu'à la suite de bouleversements immenses; il en a surgi plusieurs à la fois; elles n'ont été que le résultat partiel d'un grand fait qui confondait les calculs et dominait l'étonnement. Nous avons vu sur la moitié du trône de Roger bien autre chose que le fils d'un gentilhomme de Coutances; mais l'Europe du xii'' siècle a été plus surprise que nous. Alors, l'élévation au trône d'une famille privée était un fait isolé , sans exemple et sans cause. Aussi l'hostilité des souverains contemporains, surtout celle des empereurs d'Al- I 4
lemagne porte moins encore le caractère d'une opposition politique que celui d'une répulsion instinctive , d'un antagonisme inspiré par l'orgueil de la race et provoqué par la révolte du sang.
Le titre royal qu'avait pris Roger mettait le comble à l'irritation des monarques nés princes. Ils pouvaient lui pardonner son pouvoir qui les menaçait, mais non le titre qui le plaçait à côté d'eux. Roger n'avait donc aucun appui à en attendre. De plus, il lui restait peut-être à vaincre la secrète répugnance de quelques familles normandes encore attachées aux traditions Scandinaves, et qui ne pouvaient reconnaître un roi dans un homme qui n'appartenait pas d'origine aux races mythologiques ou divines, comme RoUf ou RoUon, tige des ducs de Normandie.
Un récit bizarre se rapporte sans doute à quelque tradition de ce genre qui vient du Nordj car c'est là que nous l'avons recueillie. Un scalde, Snorro, fils de Sturla *, qui écrivait ou plutôt qui chantait en Islande dans le xiii'' siècle, raconte l'aventure que voici : « Le vaillant roi Sigurd, montant sur
• Snorro Sturleson, Heimskringla, Stockholm, 4697. — Rask, Edda, Copenhague, 1818.
DE NAPLES. — UVRB h 51
ses vautours de mer pour faire le pèlerinage de Jé^ rusalem, passa deux hivers tant eu Angleterre qu'en Portugal^ où il fut comblé de richesses. De la terre de saint Jacques (c'est ainsi que le scalde appelle la Galice ), où Sigurd avait pillé et battu un comte, il entra chargé de butin dans le NarvanSûndy c'est-à-dire dans le détroit de Gibraltar. 11 en disputa le passage à des pirates sarrasins, et vint, la troisième année, hiverner en Sicile. Roger Tac* caeiUit non-seulement avec la magnificence et la splendeur d'un prince , mais avec le respect d'un guerrier Scandinave pour la race de ses rois. Il ne s'assit point au festin dressé pour son hôte , et le servit lui-même. Mais, le septième jour, Sigurd se leva, prit Roger par la main, força le duc de Sicile de s'asseoir à ses côtés sur le trône , et le salua roi , l'ayantjugédignedece nom. Puis, après avoir élevé jusqu'à lui l'ancien vassal qui honorait la royauté Scandinave par son hospitalité et par sa gloire , Sigurd poursuivit sa route pour Constantinople et la terre sainte, d'où il retourna dans sa terre natale avec le titre de jorsalafora^ pèlerin de Jérusalem. » La vérité est que, poussé par les conseils des principaux de la cour, ou plutôt fidèle à sa situa^
lion même y Roger se transporta de Sicile à Salerne et y appela ; comme dans le point central de ses États, les prélats les plus doctes, les jurisconsultes les plus experts, les plus nobles et les plus illustres parmi ses vassaux de Tun et de l'autre côté du Phare. Les ayant ainsi rassemblés, il leur exposa l'objet de cette réunion solennelle et leur demanda s'il leur paraissait convenable, utile, opportun, qu'il quittât désormais les titres subalternes de duc et de comte pour prendre celui de roi. Il les pria d'y penser mûrement, de lui communiquer leur opinion avec franchise, sans réserve et sans crainte. La réponse fut unanime. On applaudit au dessein de Roger; on le déclara digne de sa puissance et de son grand cœur, honorable pour sa nation, salutaire pour ses sujets. Alors il fut décidé que Roger conserverait toujours les titres de duc d'Apulie et de Calabre, de prince de Bénévent etde Capoue, parce que les chefs de ces contrées n'en avaient jamais porté d'autre , que par conséquent il n'y avait pas lieu de déroger aux traditions du passé en ce qui les concernait, mais qu'en vertu de ces mêmes traditions la Sicile devait prendre le titre de royaume qu'elle avait toujours possédé^ sous la domination grecque, dans
l'antiquité païenne , et dernièrement encore » pendant la domination sarraaine. Il n'était pas ju^te qu'elle perdît sous des princes chrétiens la préro* gative dont elle n'avait pas été dépouillée même par des païens et par des infidèles. Pour appuyer cette allégation I on citii savamment les Hiéron, les Gélon, lesDeniSi et avec moins d'exactitude | de prétendas rois sarrasins qui, disait-on, avaient régné à Palerme, tradition un peu hasardée qui pourtant assura à cette ville le rang de capitale du nouveau royaume. Ce choix était d'ailleurs convenable et politique» Païenne était moins exposée qu'Âgrigente ou Syracuse aux incursions arabes. En outre , c'est de tous les points de l'île le plus rapproché de la côte de Naples. L'assemblée se sépara sur ces conclusions; Roger II, de retour à Palerme, y prit solennellement le titre de roi et s'y fit couronner par quatre archevêques. Mais cette cérémonie provisoire ne lui sufiisait pas , ce n'était qu'un essai ; il avait besoin d'une consécration plus solennelle, et il ne pouvait la demander qu'au souverain pontife. C'était là le problème à résoudre ^
* Alexandri Teles. abbat. Chron, lib. U, c. i, apud Mural., Seript,, t, V. — Fa^ello, Biasis et tous les historiens siciliens.
54 IIISTOraE DE LA CONQUÊTE
Malgré les investitures accordées à Robert Guis* card et au comte Roger par les papes Léon, Nicolas, Grégoire et Urbain^ les hostilités entre la papauté et la dynastie nouvelle n'avaient été que suspendues. HonoriusII n'avait confirmé les donations de ses prédécesseurs à Roger II qu'après y avoir été contraint par la force des armes. Les Normands , cette fois encore, usèrent de leur victoire seulement pour constater leur dévouement au saintsiége. Par la législation qu'ils établirent, ils firent mieux que de réserver les droits de l'Église; ils la favorisèrent de tout leur pouvoir. Les fondations de monastères, les érections de cathédrales , les créations de chapitres se multiplièrent sous leurs mains. Cependant un dévouement si absolu, un si complet abandon n'avaient pu désarmer les soupçons de la papauté. Elle était restée hostile aux Normands et rien ne pouvait leur donner l'espérance de voir le titre royal de leur chef reconnu et consacré à Rome.
Peu importait à Roger IL II était de ceux à qui le bonheur et l'espérance ne font jamais défaut. Dans sa situation, il n'y avait qu'un événement qui pût venir à son secours. Il avait besoin d'un
schisme. Le schisme lui arriva tout à point. Il y avait un pape et un antipape. Le pape ne Taurait pas écouté; c'est à Tantipape qu'il eut recours.
La communauté d'intérêts réunit aisément Anar elet et Roger. Les deux parties contractantes s'apportaient mutuellement ce qu'elles ne possédaient pas. \ celle-ci il manquait une armée ^ à celle-là une coaronne. L'antipape et le duc s'entendirent aisément. Une ligue offensive et défensive fut conclue entre ces deux parias de l'Europe (1130). Roger fut couronné par le cardinal Conti , dans la cathédrale de Palerme, avec la pompe austère du christianisme et l'éclat merveilleux des contes arabes. Quelques chroniqueurs ont prétendu que, pour témoigner sa reconnaissance à l'antipape, le nouveau roi épousa une de ses sœurs , mais quoique très-douteuse, cette résolution ne dut pas être embarrassante pour un prince qui prit jusqu'à six femmes, parmi lesquelles il est difficile de distinguer la concubine de l'épouse. Quoi qu'il en soit, Roger n'était pas homme à se contenter d'un vain titre. Il se servit de son sceptre comme d'une massue pour en écraser ses ennemis. Les républiques
d'Amalfi et de Naples, Robert, prince de Capoue, Rainulfe , comte d' Avellino , avaient fait une ligue contre lui. A l'aide de la flotte pisane il les brisa tous. L'antique Capoue, détruite avec une telle furie qu'il ne reste plus de la ville des délices que des pans de murs et les ruines d*un amphithéâtre , Capoue fut donnée en apanage à l'un des fils du roi. Naples résista avec courage, mais enfin elle perdit à jamais cette liberté séculaire qui, depuis l'empire romain, s'était défendue contre les Sarrasins et les Lombards.
Tandis que le roi de Sicile triomphait ainsi de tous les obstacles, un orage redoutable se formait contre lui. Son titre royal, fondé sur la concession d'un antipape, lui avait attiré des haines politiques et religieuses. Saint Bernard poussa un cri de guerre : Lothaire, roi d'Allemagne, déjà avancé en âge, fut forcé par le glorieux moine de ceindre le glaive et de ramener en Italie le pape exilé. Sur l'injonction de saint Bernard , Tempereur et le pape, après avoir ajourné tous leurs différends, entrèrent ensemble en Italie. L'un et l'autre prétendaient seuls au droit d'y distribuer les grands fiefs. Ils avaient conçu la pensée de créer
UD duc d'Apulie pour l'opposer au nouveau roi de Sicile : leur choix était tombé sur Rainulfe d'Avellino, jeune prince de la dynastie normande des comtes d'Averse; mais ils ne pouvaient s'accorder sur le droit d'investiture, qu'ils revendiquaient également. Enfin , après un mois passé en contestations réciproques y ils investirent Rainulfe du ducVié d'Apulie, non par le glaive mais par le gonfanon. Tous les deux y mirent la main, le pape à droite, Tempereur à gauche.
Roger se trouvait en Sicile lorsque l'armée combinée franchit les Alpes. La marche rapide de Lothaire et d'Innocent II sur les frontières du royaume de Naples fut une promenade triomphale. L'Apulie, laCampanie, les Calabres même, soulevées au nom de la religion, échappèrent à Roger en un moment. Il ne lui restait que son île. Dans la première surprise de cette attaque, il ne fit rien pour s'y opposer; il attendit patiemment que les alliés fussent étourdis de leur victoire et affaiblis par la discorde. L'événement justifia sa prévoyance. Le pape et l'empereur se repliaient déjà, l'un sur les États romains, l'autre sur l'Allemagne, lorsque Roger II sortit brusquement de sa retraite, entra
58 HISTOIRE DE LA œNQUÊTE
dans la ville de Salerne qui lui était restée toujours attachée, et reprit hardiment l'offensive. Le pape, effrayé, lui envoya saint Bernard. Roger reçut avec respect l'abbé de Clairvaux ; mais il ne se troubla point à la vue de cet homme devant qui toute intelligence était alors prosternée. Ne se laissant toucher ni par la vanité ni par la crainte, il ne se montra pas plus ému des avances de saint Bernard qu'il ne l'avait été de ses invectives. Pendant les conférences, Rainulfe marcha sur l'armée royale. Roger se prépara à combattre (11 37). Saint Bernard lui prédit qu'il serait battu. Roger ne tint aucun compte de la prophétie. Elle se réalisa cependant; Roger fut battu, en effet; mais il ne perdit point son sang-froid accoutumé, et, chose singulière, il se vit ménagé et courtisé comme s'il avait remporté la victoire. Politique avant tout, il ne témoigna aucun ressentiment de sa défaite; laissant à l'antîpape la crainte de perdre son alliance et au pape l'espoir de l'acquérir. L'un et l'autre soumirent leur cause à l'arbitrage de ce vaincu. Six cardinaux se rendirent à Salerne. Pierre, cardinal de Pise, théologien célèbre, plaida la cause d'Anaclet, Bernard lui-même celle d'Innocent H.
Dans le dessein de gagner du temps, et pour éviter de prendre légèrement un parti , le roi Roger avait exigé ce débat contradictoire. Il le subit avec une patience à toute épreuve et assista aux conférences sans interruption, depuis Taurore jusqu'au soir , pendant huit jours consécutifs. Puis, après avoir bien écouté les orateurs, il déclara qu'il ne se sentait pas encore suffisamment informé ; il demanda à réfléchir. Saint Bernard lui accorda sa requête avec peine , mais enfin il l'accorda. Alors Roger retourna en Sicile, emmenant un cardinal de chacune des deux factions. Rentré dans son île , il évita de donner une décision , compta sur les événements et résolut de les attendre^ Il ne les attendit pas longtemps. Bien que l'élection d'Innocent II fût entachée de quelques vices de forme incontestables , c'était lui qui devait l'emporter. Ni l'Église ni le siècle ne pouvaient hésiter davantage entre les deux compétiteurs. D'un côté, on voyait assis sur la chaire apostolique un homme dissolu et superbe*, plus
• Romualdus Guarna.— Falco Bene venlanus. — CAron. caverne.
* Arnulphi Sagiensis, archidiaconi , Tractatus de sckismate orto post Honorii II papœ discessum. — Murat., Script., t. III. Card. Arag. Vita Innoc. Murât.) Script., loc. cit.
60 HISTOIRE DE LA œNQUÊTE
patricien que pape, plus publicain que patricien , un juif qui avait étendu ses mains rapaces jusque sur les chapelets de diamants et les ci* boires d'or^ pieuses offrandes des empereurs et des rois ; de Tautre côté , un pontife éprouvé par le malheur, vénéré sur la terre étrangère , puissant à la tête des conciles; et, rangés autour de lui, tous les docteurs de TÉgliseï tous les ordres religieux : Cluny, Clairvauxy Cîteaux, Prémontré, si divers d'habits, de couleur et de règle, mais associés dans une même idée et fortifiés par le même courage. L'opinion catholique se prononça hautement pour Innocent. Il reprit possession de Rome, conduit par Lothaire, qui tint la bride de son cheval et reçut de ses mains, dans Téglise de Latran , la couronne impériale. Anaclet resta quelque temps au fond de la cité léonine, puis sous les voûtes du tombeau d'Adrien; mais bientôt il perdit tout moyen d'action et se vit ruiné par des largesses nécessaires à son ambition , quoique cruelles à son avarice. Enfin il mourut forcené, et on jeta son corps dans un lieu inconnu (1138).
Roger n'hésitait plus ; il était décidé à se rap-
DE NÂPLES. — UVRE I. 61
procher d'Innocent 11. 11 ne voulait pourtant pas se donner à trop bas prix. Dans ce dessein, il favorisa l'élection d'un nouvel antipape; sans espoir et même sans désir de le soutenir. 11 ne lavait fait élire que pour amener le pape à composition ^ Cette manœuvre réussit en effet. Conduit au pied du trône pontiûcal par saint Bernard , Vantipape demanda pardon : la haute noblesse, qui s'était déclarée pour Anaclet, les Pier-Leone eui-fflémes, à l'exception d'un seul, nommé Giordano, achetés à prix d'argent, se soumirent au pape légitime.
Lothaire mourut en Tyrol , à son retour d'Allemagne, presque en même temps qu' Anaclet. Roger se sentit doublement délivré. Rien ne s'opposait plus à sa réconciliation avec le saint-siége. Cependant il se garda d'en trop presser le moment. Retiré au fond de la Sicile, il ne prit aucune initiative, sûr que le pape l'attaquerait le premier, soit par les armes spirituelles soit par une invasion en Apulie. 11 avait bien jugé sa situation (1139).
' « Ut honorabilius posset eu m Innocentio papa cooiponere. » Bernard! Guidonis Vita Innoc* II. — Murât., Script.^ t. HI , p. 430.
Dans le Becond concile cecuménique de Latran^ tenu en présence de mille évêques avec une solennité digne de Nicée^ Innocent II excommunia le roi de Sicile et annula Tinvestiture d'Anaclet ainsi que tous les actes de Tantipape; puis il se mit à la tète d'une armée et marcha lui-même contre Roger.
Cette guerre entre le pape et le chef normand eut rissue accoutumée. Innocent 11 fut fait prisonnier^ le roi tomba aux pieds du saint-père et demanda grâce pour sa victoire. Roger ne l'avait désirée qu'afin d'amener un renouvellement d'investiture. Depuis Robert Guiscard^ cette scène ét^t devenue une sorte d'étiquette. Roger Tavait déjà pratiquée. Le prédécesseur d'Innocent II, Honorius II l'investit du titre de duc, mais c'était Anaclet qui l'avait nommé roi. Toutefois, en confirmant à Roger le titre royal, Innocent s'en référa à la concession d'Honorius et non à celle d' Anaclet; l'honneur du saint-siége l'exigeait ainsi. Peu importait à Roger, il avait atteint son but; mais de nouvelles complications sortirent bientôt d'une révolution qui tient une place remarquable dans les fastes du saint-siége.
Depuis Grégoire VII, nous lavons vu, l'autorité du sénat s'était tellement affaiblie qu'on a pu croire y avec quelque apparence de raison, à sa disparition totale. La restauration d'Innocent II, la soumission des chefs de l'aristocratie romaine avaient surtout donné une grande force au parti pontifical. Il se croyait d'autant plus sûr de son triomphe qu'il en jouissait dans ce calme super- &cie\ et apparent qui précède les révolutions et les rend d'autant plus redoutables qu'il éloigne la crainte de les voir renaître; il ne faut alors qu'un incident, qui rarement tarde a éclater.
^Rome et Tibur se portaient une haine dont les traces ne sont point encore entièrement effacées par plus de dix siècles. Le peuple de Rome désirait passionnément renverser Tibur; le pape, plus généreux et surtout plus paternel, n'aspirait qu'à l'assujettir. Peut-être aussi ne voulait-il point priver d'un asile futur la papauté menacée , ni accroître l'autorité de la commune de Rome par la chute d'une cité voisine et rivale. Innocent II refusa de traiter les Tiburtains avec une rigueur impitoyable. Les Romains, qui regardaient son humanité ou sa politique comme un déni de justice,
«i HisTome UE Lx oys^tTE
we rérolfèreot contre lai et proclamèreot rancienne eoDstitotion de la république, cette constitution iouTent éludée, quelquefois enchaînée, jamais corn* plétement abrogée.
Otte fois, la protestation ne fut pas tacite et négative, mais avouée, formelle et éclatante. Les quatre mots magiques S.P. Q.R. reparurent de toutes parts et le sénat fut solennellement installé au Capitole (24 septembre 1 143^ Dans Tintervalle, Innocent 11 était mort rempli d'une déception amère, lui qui avait cru inaugurer à jamais le pouvoir absolu du saint-aiégedans les fastueuses assises du concile de Latran.
La lin de Tun de ses successeurs, de Lucius 11, fut encore plus triste. Animé de cette vaillance de chef de parti qui alors ne manquait à personne et dont nul ne se croyait exempté, Lucius, à la tète d'une troupe d'hommes armés, avait marché luimême droit au Capitole, pour en chasser les sénateurs. Atteint d'une pierre , il était tombé sur l'escalier, et ainsi misérablement lapidé, après quelques jours de douleurs, il avait succombé à ses blessures (1145).
Cette étrange et cruelle victoire avait porté au
plus haut degré 1 orgueil des Romains. La noblesse était divisée ; parmi ceux qui n'avaient point pris part à la révolution nouvelle ^ ou plutôt à la restauration de la constitution antique ^ on comptait les Frangipani et même les Pier-Leone. Un seul parmi eux s'était joint au parti sénatorial et populaire. Il se nommait Giordano. Le peuple Tavait créé patrice, dignité ancienne substituée aux fonctions de préfet de Rome qui^ depuis César Auguste ^ constataient /assujettissement du sénat. Dès lors , le nouveau gouTemement fut constitué; il s'empara de tous les droits régaliens I battit monnaie à reifigie des apôtres saint Pierre et saint Paul avec le S. P. Q. R. pour exergue. Selon l'usage de toutes les révolutions ou de toutes les restaurations, mots synonymes, une ère nouvelle fut inaugurée ; on data tous les actes de l'an premier de la rénovation du sénat. On prononça des confiscations; les hautes tours de l'aristocratie pontificale tombèrent de toutes parts, rasées jusqu'au sol, sans en excepter les forteresses qui appartenaient aux cardinaux.
La transaction suit de près la violence, Eugène III succéda à Lucius. C'était un ancien moine de Cluny, simple d'esprit à ce que pensait du moins saint
«é HlâTOOtt D£ LA CClNQCtlE
Bernard étooaé de ma âéTatUm; mais cd homme ai simple était tel qail le fallait dans la circonstance. A la suite de nombreux incidents, pendant lesquels Eogène Dl était sorti de Rome et j était rentré plusieurs fois, il fit un traité aTee les Romains, par lequel il reconnaiseait le sénat moyennant la suppression do patrice et le rétablissement du préfet; mais cet accord neut rien de durable; ce ne fut guère qu'une trcTC.
Cependant Rc^er, roi de Sicile, Tcnl filé sur Rome, profitait de toutes ces fluctuations, glissait, serpentait à trayers tous ces incidents et ne négligeait pas plus la force que Tadresse pour affermir son pouvoir. Repoussé après la mort d'Innocent U par ses deux successeurs immédiats Célestin 11 et Lucius H, il marcha contre FÉtat romain, toujours fidèle à sa maxime, à la fois habile et héroïque, d'acheter les concessions par la victoire. Son audace lui assura non-seulement la confirmation, mais Textension de sa prérogative. Il obtint du pape Lucius, d'autres disent du pape Eugène, la permission de porter la crosse etTanneau, ladalmatique , la mibre et les sandales. Son respect pour VÉglise était toujours mesuré à la manière dont il
m NAPLE6. — UVRE I. 67
était traité par les papes. Le souverain pontife était^ il son ennemi déclaré^ Roger se jetait sur le patrimoine de saint Pierre , le mettait à feu et à sang, ne respectait ni le caractère sacré, ni le sexe, ni même la mort. Les cadayres arrachés aux tombeaux étaient traînés tout pantelants par les rues des villes. Des soldats effrénés se jetaient sur les monastères de femmes; Roger redevenait le Scandinave, le païen Hasting, le pirate sectateur de Thor. En revanche, iorsque les souverains pontifes s'inclinaient vers son trône avec une mansuétude qu'il sollicitait i épée au poing, mais à genoux, le catholique reparaissait dans toute la ferveur de la foi^ dans toute la splendeur d'un zèle royal. Alors , des poutres gigantesques, arrachées aux forêts de la Calabre allaient soutenir les basiliques de Rome; alors les cathédrales surgissaient de toutes parts. Les donations des deux Roger au clergé de leur royaume étaient immenses; il n'y eut point de bornes à ces immunités et à ces richesses , mais malgré les remontrances de la cour de Rome, le père et le fils portèrent la tolérance en matière religieuse au point de s'entourer de médecins juifs et d'eunuques sarrasins; ils en firent leurs minis-^
68 HISTOIBE DE LA œN^CtTE
très, les gardieos de leurs trésors, les chefs de leur flotte. Lorsque la clameur derenait trop violente , Roger eo était quitte pour sacrifier de temps en temps au clergé, comme victime expiatoire, quelques- uns de ses favoris, qu'il frappait alors dans leur opulence, quelquefois dans leur existence même. 11 poussa un jour ce système d'équilibre jusqu'à une odieuse et ironique cruauté. Lu des eunuques du palais, musulman de naissance, mais converti au christianisme et élevé par son maître au grade d'amiral, fut accusé d'avoir mangé de la viande le vendredi *. Le roi, indigné, le condamna malgré ses dénégations et ses larmes à périr sur le bûcher , après avoir été traîné à la queue d'un cheval. Roger, tolérant par caractère, avait besoin, par cela même, de fermer la bouche à ses ennemis, en prouvant avec affectation un zèle devenu douteux et une foi violemment soupçonnée '.
Mais une des plus grandes singularités de ce
* a In diebud veneris et quadragesim carnes comedere non eu- « rabat. » Romuald. Guarn. Chronic.
* « Ut autem univermis mundus evidenter agnoscat qualiter « rex Rogerius tota fuerit intentione calhoiicus, qualiter chria stian» fidei zelo et fervore auccensus. » Romuald. Guarn. Chnm,
prince, c'est Texempie que seul il osa donner en ne voulant jamais prendre une part personnelle aux croisades. Aûn de s'en dispenser il montra un ressentiment très-habile de TaSiront fait à sa mère par Baudouin, roi de Jérusalem, qui Tavait épousée, puis répudiée. Enfin, quoique résolu à ne point se brouiller inutilement avec le saint-siége, Roger n était pas moins décidé à ne rien sacrifier, ni de sa dignité, ni de son pouvoir. Cette fermeté lui réussit. Celui que des saints avaient flétri du nom de trafiquant ridicule d'une couronne usurpée S ce tyran sicilien * avait fini par être proclamé par le même organe : Rai illustre dont la gloire était sans limites *.
Ainsi Roger II restait fidèle à TÉglise, mais en conservant toujours son indépendance et sa liberté d'action. Il joignait la fortune à Thabileté. Tout le secondait. Les empereurs d'Orient et d'Occident
* aHabent tamen ducem Apuliœ sed solum ex principibus, c ipsumque usurpatœ corons mercede ridicula comparatum. » £p. XXVII, ad GuHlelm. comit, pictav,, 1. 1, p, 438. S. Bernard. Opéra. Parisiis, 4690.
* « Tyrannus siculus. » S. Bernard, clxxvii, 1. 1, p. 474.
* a Et enim gloria nominis vestri quos fines non atligil? » S. Bernard, ad Rgger. reg.y ep. ccvi, ccvii , ccvm, p. 495-496.
70 HISTOraE DE LA CONQUÊTE DE NAPLES.
jaloux de sa puissance, allaient combiner leurs forces contre lui. Le premier monarque de cette grande maison de Stauffen ou Hohenstauffen, si illustre, dans les chroniques d'Italie et de France, sous le nom de maison de Souabe, Conrad III, mourut avec un tel à-propos que la réputation de Roger en a été effleurée. C'est le premier exemple de ces accusations d'empoisonnement tant prodiguées depuis à ses descendants. Mais qui ne sait jusqu'où va la calomnie, surtout contre les rois récents? Roger II, qui, dans sa jeunesse, n'avait combattu que pour se défendre, prit goût dans sa vieillesse aux coups de main et aux conquêtes. Il se jeta sur l'Afrique et sur la Grèce, prit Corfou, mita feu et à sang Thèbes, Corinthe et Athènes. Il s'empara de Tripoli, de Bougie, d'Hippone et de Tunis. Sa flotte, la plus redoutable et la plus nombreuse qu'il y eût alors, couvrait les mers (26 février 1i54), Enfin, il mourut à l'âge de cinquante-huit ans, comblé de richesses, de puissance et de gloire. Brave, habile et fin, le fondateur de la royauté en Sicile fut un politique, uu législateur et un héros, mais un héros Bas-Normand.
Rome 9 au milieu du m* iiècle^ présentait un ipectacle curieux et complet. La théocratie et la monarchie I la papauté et Tempire n'y étaient plus seuls aux prises. La république était venue les combattre à son tour. Les trois principes d'où dérivent les gouvernements descendirent dans la même arène pour s'y disputer le pouvoir et^ mieut encore , le droit. Si leurs forces n'étaient pas égales y ils étaient soutenus par la même conviction et par le même orgueil. Ils étaient tous les trois
actifs, résolus et persévérants. Entre eux , c'est la passion qui rétablissait l'équilibre. Par un rare concours de circonstances, chacune de ces grandes causes obéissait à des chefs dignes d'elles, qui appartenaient aux origines les plus étrangères et les plus diverses. 11 y avait là un empereur germain, un pape anglais, un démagogue lombard, nés, le premier dans la pourpre, les deux autres dans la poussière, mais sacrés tous les trois , Barberousse parle sang, Adrien IV par le choix, Arnauld de Brescia par l'éloquence et le martyre.
Un moine, un précurseur de Luther, Arnauld de Brescia, avait fortement contribué par le bruit de sa prédication et par l'éclat de sa renommée au mouvement qui venait de réveiller la république romaine. Bientôt, il l'accrut, il le dirigea par sa présence; et vers la fin de l'année 1145, après la transaction éphémère du pape Eugène III avec le parti sénatorial , Rome vit paraître dans ses murs le grand agitateur du xii* siècle. Les souvenirs contemporains , que provoque cette qualification moderne, peuvent seuls donner une idée de l'ascendant exercé par cet homme. Dans sa jeunesse, déjà couvert du froc, il avait franchi les Alpes, au bruit du
nom d'Abélard, et^ mêlé aux plus pauvres parmi les auditeurs du grand seolastique, Amauld avait puisé dans son enseignement, non le goût de la liberté abstraite , mais la passion de la liberté pratique. Sans doute, Abélard s'était livré aussi à quelques attaques contre les abus, contre les désordres qui résultaient de Texcessive richesse ou de la puissance illimitée de TÉglise, mais ce qui dans le maître n'était qu'une irritation accessoire ^ et passagère devint la préoccupation principale et presque unique du disciple. Bien qu'un tel rôle fût alors très-nouveau, là ne s'arrêta point l'originalité d'Âmauld de Brescia. Il troubla profondément , il essaya d'attaquer, de miner, de saper dans sa racine le droit public fondé au moyen âge. Le clergé s'était réservé la direction intellectuelle, le gouvernement moral de la société. Les séculiers n'étaient que les exécuteurs de sa pensée. Lorsqu'ils s'en écartaient, ils étaient punis; le glaive spirituel réprimait toute désobéissance; enfin le clergé était le chef de la société, et le reste des hommes, rois, guerriers, magistrats et peuples, n'étaient que
< M. de Rémusat, Abélard, t. J , p. 475.
les bras et les pieds; les membres qui se meuvent et non la tète qui pense. Il y avait là quelque chose de la religion des brames. Arnauld de Breseia protesta contre cette théorie. 11 appela les séculiers au partage^ au contrôle et à l'initiative de Tordre social. 11 nia que Tesprit résidât exclusivement dans rÉglise. A ridée ecclésiastique il opposa celle qui, un jour, devait régir le monde ; il devina et proclama ridée laïque *. L'Église ne s'abusa point sur le danger d'une telle doctrine; elle en devina seule là portée, et sa sagacité prévoyante prouva encore cette fois que le monopole de l'intelligence lui restait dévolu pour longtemps. Mais il fallait une autre pâture à la multitude; elle avait besoin d'excitations plus vives et plus immédiates. Arnauld, qui le savait, n'épargna point les déclamations. Les vices des prêtres^ rorgueil,les dissolutions et la tyrannie des évéques, lui fournirent des armes vulgaires mais puissantes. Ce fut moins par des raisonnements que par des tableaux grossièrement colorés qu'il fit voir à tous les esprits les côtés défectueux
' a Clericorum et episcoporum derogator, monachorum persecu « tor, laïcis tantum adulans.... » Olho Frisingiensis, lib. Il cap. XXI. Murat., Script, m*, ital., t. VI , p. 748.
de Torganisation religieuse et politique de son temps. Le grand nombre en avait souffert^ mais le petit nombre seulement s'en était aperçu ; le sentiment en était partout et la connaissance nulle part. Arnauld la répandit avec ferveur. Il commença par sa ville natale. Soutenu dans Brescia par le parti opposé à Tévéque^ il y souleva une guerre civile violente dont il ne tarda pas à devenir la victime. L'âme d' Arnauld^ quoique renfermée dam un corps faible, était plus intrépide que celle de son maître. Hâve et pâle, il était de ces gens qui ne boivent ni ne mangent guère ^ Saint Bernard ne
* c Arnaldum , dico de Brixia , qui utinam tam sanœ esset doc- « trins, quam district® est vitae. Et si vultis scire, homo est nec « manducans neque bibens, solo cum diabolo esuriens.... habens « fonnam pietatis.... accusatus.... schismate pessimo.... schisc maticus iosiguis.... unitatis divisor.... lupus roagnus et férus, c Videbitis hominem aperte insurgere in clerum , fretum tyran- « nide militari.... » S. Bernard. £p. cxcv, ad epmop, constant. ^ 1. 1, p. 487.
cSic, fatui Romani.... caput vestrum.... deturpatis.... Patres « veslri urbi orbem subjugaverunt : vos urbem properatis orbi fa* I cere fabulam. Pétri hères Pétri scde et urbc a vobis expuisus « est.... Quid ergo nunc Borna, nisi sine capite truncum corpus?... « Reconciliamini principibus vestris, Pelrum loquor et Paulum , f quos utique in vicario et successore suo Eugenio suis sedibus et « aedibas effugastis. » S. Bernard. Ep. ccxuii ad Rcmanos, 1. 1, p. 240.
l\ les appelle d'abord ; Populva sublimii et iUustris,,.. puis fatui
76 HISTOIRE DE LA œNQUÈTE
les aimait pas plus que Jules César. Toutefois, malgré un éloignement qui ressemblait à la haine , Bernard n'imprima jamais à Arnauld de Brescia la flétrissure de rhérésie, et, en signalant tous les périls attachés à sa parole , il se contenta de le déclarer schismatique; à la vérité, schismatique de la pire espèce. L'évèque de Brescia excita contre lui la noblesse, le clergé et le pape lui-même. Dans l'article 23 du deuxième concile de Latran^ tenu en 1139, Innocent II le condamna implicitement avec d'autres hérétiques, quoique sans le nommer ^ Il lui donna Tordre de garder un éternel silence, puis enfin, le fit bannir de Tltalie. Contraint de repasser en France, il en fut encore chassé par saint Bernard. Ne sachant où reposer sa tête, il se réfugia parmi les pâtres de la Suisse. Arnauld vécut et prêcha à Zurich. Sa parole se grava dans des cœurs fermes et simples. Son souffle plana longtemps sur ces montagnes, et c'est son esprit qui, deux siècles plus tard, dirigea la flèche de Tell.
Ce qu' Arnauld avait tenté sur l'étroit théâtre
Romani, a Regnum sacerdotum qui in Christo conjuncli.... Quid « Deus conjunxit ethomo non separet. »
* Ubbe, Conca., t. Xn, p. 4505.
m NAPLES. - LIVRE 1. 77
d'une ville lombarde et d'une bourgade lielvétienne, il rappliqua bientôt au pied du Vatican et à la vue du Forum. Il en réveilla, non sans quelque naïveté y les noms et les souvenirs : il parla des Fabius et des Camille; il exhorta les Romains du XI 1* siècle à renouveler la gloire des vainqueurs de Carthage; mais une tentative plus sérieuse s'associait à ces classiques réminiscences. Arnauld, qui avait contesté à Tévêque de Br|;Bcia toute autorité temporelle, tout droit sur les régales, voulut réfor^ mer la papauté d'après le même principe. Dans la théorie, il transportait la souveraineté à l'empire d'Allemagne; mais dans la pratique, il conçut la pensée de créer un empire italien. Ce fut parmi les sénateurs de Rome qu'il proposa de choisir un empereur \ Pour mettre un frein à l'aristocratie sur laquelle il s'appuyait en apparence, il demanda le rétablissement du tribunat et la restauration de l'ordre équestre, c'est-à-dire la création d'une classe intermédiaire entre le sénat et le peuple.
' c Ad hoc sauctitati Uiae qusdam notiûcaïaus , quid , faciente « Arnaldo.... nuper in urbe molita.... unum (senatorem) aulem « quem volunt imperatorem dicerc creure disponunt. » Vidalb. abbal. Ep., ad Eugen. III, apud Martenne, Ampliss. CoUect., un, p. 5(^7.
78 HISTOIKK D£ LA CONQUÊTE
C'étaient là de rudes coup», et TÉglise avait besoin d'une défense supérieure à Tattaque : elle la trouva dans son sein, quoique hors de Tltalie. Après la mort d'Anastase IV^ successeur immédiat d'Eugène III ^ on élut pape un Anglais nommé Nicholas Breskspeare (1 1 54). Né à Saint-Albans d'un pauvre prêtre^ il avait été frère servant dans la cuisine des moines, puis moine lui-même, puis chassé et mendiant. Bre^speare n'était encore que valet dans l'abbaye de Saint^Ruf, lorsque par la force de son caractère il passa de l'ignorance la plus absolue à une étude approfondie de tout ce qu'on savait alors : aussi devint-il abbé du monastère où il avait servi; mais, par une loi encore plus commune de l'humanité, à peine arrivé, il se vit calomnie. Les papes le protégèrent; Eugène III Tinvestit du cardinalat et l'envoya prêcher le christianisme dans les glaces de la Norwége. Il en revint avec une telle réputation de dévouement, de piété, d'énergie, que, dans la détresse de l'Eglise, le choix unanime des cardinaux, devenus maîtres des élections, se fixa sur lui. Il prit le nom d'Adrien IV et ne s'enivra point de sa fortune. Il disait en montrant sa tiare : « Cette
mitre phrygienne ne brille que parce qu'elle est de feu '. »
Soit que le moine de Bresciai comme cela arrive i tous les chefs de partie n*eût pas assee de force pour contenir Teffervescence populaire^ soit qu*il se fût associé à tous les écarts d'une démocratie déchaînée^ la lutte s'ouvrit par un attentat sur un des principaux membres du sacré collège. Le cardînai de Sainte -Pudentienne fut frappé presque mortellement, au moment même où il se rendait auprès du pape. Adrien IV prit sur-le-champ un parti décisif. Dès le premier jour de son règne, il s'était refusé à toute transaction avec le parti sénatorial. Cette fois, bien que le cardinal eût survécu à ses blessures, il fit ce que nul n'avait osé faire avant lui. Il jeta l'interdit sur Rome.
C'était une action inouïe, et qu'un étranger pouvait seul commettre. Elle était impossible pour un Italien. L'audacieuse et coupable Rome avait eu beau outrager ses pontifes, aucun, pas même Grégoire VII, ne s'était senti le courage d'excommunier la ville éternelle. Adrien était Anglais et res-
* « Goitmam et phrygium merito clara vider! quia ignea sunt. » Joan. Salbb. Polycrat. VUI , %3.
pectâii peu le nom romain. Le succès justifia son entreprise : les Romains furent plus consternés qu'indignés. Une réaction s'opéra aussitôt; on sacrifia Arnauld au pape; abandonné, l'agitateur prit la fuite et se cacha en Toscane. Ensuite ^ sur uu indice favorable, il crut pouvoir reprendre le chemin de Kome. 11 tomba entre les mains d'un cardinal, mais il fut repris par quelques comtes de la campagne attachés au parti sénatorial, qui n'avait pas abdiqué. Ces petits tyrans féodaux traitèrent le démagogue comme un apôtre. Peut-être descen* daient-ils de ces seigneurs de Toscanelle ou de Tusculum dont les papes, aidés par les Normands, avaient rasé les châteaux. Quelques-unes de ces forteresses restaient encore debout. Ce fut dans uu de ces asiles crénelés qu'Arnauld de Brescia se déroba à la vengeance d'Adrien IV. Dès ce moment, le pape n'attendit plus son salut que de TAUemagne.
Frédéric Barberousse y régnait depuis vingt ans*. Jeune encore, sa renommée était déjà proportionnée à sa grandeur. Frédéric était un des héros de la
' Fils de Frédéric de Hohenstauffen , duc de Souabe, né en 4 424 , succède à Conrad III en 4435.
croisade. Il avait accompagné en Asie son oncle Conrad III qui , le croyant destiné à rétablir la prépondérance germanique^ Tavait désigné pour son successeur, au détriment de son propre fils. Vigoureux d*esprit et de corps, poussant le courage jusqu'à la témérité, Tambition jusqu'à la démence, Frédéric était rempli de Charlemagne, moins encore du Charlemagne de l'histoire que de celui des chansons de geste et des romans de chevalerie. Comme roi de Germanie, il se croyait le maître de l'Occident; comme roi d'Arles, le souverain du Midi; comme empereur futur, le dominateur du monde. 11 visait sérieusement à la monarchie universelle. D'heureux événements avaient favorisé cette prétention. Déjà les princes allemands avaient subi son ascendant suprême; les Scandinaves euxmêmes s'étaient soumis à son arbitrage, et il avait prononcé entre divers compétiteurs au trône du Danemark, préludant ainsi à l'hommage qu'il voulait imposer à ce royaume. L'Italie était surtout le but marqué d'avance par son ambition qu'exaltait démesurément l'orgueil de race; et cependant, Torigine des Stauffen n'était ni haute ni ancienne; mais d'heureux hasards les avaient servis. I ' 6*
8i HISTOIRE DE LA œNQUÈTE
Ces princes y dont nous allons raconter la fortune^ voulaient, comme tous les souverains de leur époque, descendre des empereurs franconiens, et remonter de Charlemagne à Clovis. Toute fraude généalogique à part, ils venaient d'un chevalier nommé Frédéric de Buren. Sorti de la foule par son courage, ce baron de Bûren obtint la main d'Agnès , fille de l'empereur Henri IV *, fut créé duc de Souabe, et prit le nom de Stauffen, d'un château situé en Souabe et nommé plus tard avec une addition explétive, que s'attribuèrent plusieurs localités à cette époque, Uohenstauffen, « le haut Stauffen. d Ce gentilhomme réalisa les romans de chevalerie en épousant une fille d'empereur et en devenant un fondateur de dynastie; mais ce qui prouve qu'il n'était pas lui-même de race royale, c'est que les fiefs de la maison de Stauffen avaient relevé jusqu'alors de l'abbaye de Saint-Denis en France*.
11 n'en est pas moins vrai que par l'éclat de ses alliances et surtout par la transmission héréditaire
* Raumer*8 Geschichte der Hohenstattffén und ihrer zeit. Leipzig, 4825, 1. 1, p. 290.
* Pfister, Hist. d'Allemagne ^ t. IV, p. 52 de la trad. franc. Paris, 4837.
en fait^ quoique élective en droite de la couronne impériale, cette famille s'élève pendant plus d'un siècle au-dessus de toutes les maisons souveraines de l'Europe, et que, dès le commencement du iii^ siècle , à une époque si rapprochée de son ob* scur berceau , elle jouit d'une prééminence incon* testée sur tous les rois ses contemporains, qui, w surplus, étaient presque tous des rois nou« veaux \ A Textinction définitive de la maison car* iofingienne, des races jusqu'alors inconnues se placèrent sur les grands trônes européens. Quoique ai)8olument étrangers à Charlemagne, les Stauffen, d'un consentement universel, en paraissaient nonseulement les héritiers directs, mais les représen* tants légitimes. Si personne n'en doutait, eux* mêmes en doutaient moins que personne. Us dési* gnaient tous les autres rois par le titre de rois de province « reges provinciales. »
Rome semblait surtout à Frédéric Barberousse son domaine naturel. Ce fut pour constater, pour exercer un droit sacré, et à ses yeux imprescrip*
* Cette a«ertk>Q semble contradictoire avec ce que nous avons dit plus haut du mécontentement causé aux autres rois de l'Europe par Télévation des rois normands de Sicile , mais cela vient de ce que les Hauteville ont eu le noble orgueil de ne jamais vou* loir 86 donner de fausse généalogie.
tible, qu'il vint en Italie. La papauté, représentée par Adrien IV, la république par Arnauld de Brescia, opposaient d'autres maximes à celles de l'ambitieux empereur, et, chose bizarre, ces trois opinions en présence s'appuyaient presque également sur une interprétation arbitraire du droit romain. Un exemplaire des Pandectes venait d'être découvert à Amalfî , pendant la guerre de l'empereur Lothaire et du roi Roger. De Sicile il fut porté à Pise , d'où il s'était répandu dans toute la chrétienté avec une rapidité prodigieuse. La critique moderne, nous le savons, a essayé de renverser ces notions vulgaires. La découverte des Pandectes au xii^ siècle est traitée de fable par les savants de l'Allemagne. Nous ne contestons pas la valeur relative de ces objections. Elles ne nous touchent cependant que dans une certaine mesure, et il nous suffira de constater que si la trace du droit romain n'a jamais été perdue, si même il a toujours été enseigné dans quelques villes telles que Padoue, Ravenne ou Bologne; s'il est vrai surtout qu'il ait toujours été la base du droit ecclésiastique, il n'en est pas moins incontestable qu'au xii* siècle seulement son adoption fut générale et sa restauration
DE NAPLBS. - LIVRE I. 86
éclatante. Toutes les opinions , tous les intérêts y puisèrent des armes nouvelles. La république et l'empire cherchaient leurs arguments dans ces dé* eombres du monde romain, retrouvés ou non dans une petite république maritime de la Campanie. Tous les partis, toutes les opinions, toutes les prétentions, venaient bâtir un droit nouveau avec les débris plus ou moins authentiques d'un ordre ancien; c'était l'arsenal de tous les grands chefs de parti; et Frédéric était toujours entouré de jurisconsultes, même dans ses courses militaires. Un jour qu'il ehevauchait entre Bulgarus Os Aureum et Martinus Copia Legum, disciples du grand Imerius et fameux lecteurs des lois à l'université de Bologne, il leur proposa cette question :« A qui appartiennent les régales telles que duchés et marquisats , comtés et consulats, douanes et gabelles, ports, moulins, droits de pêche, droits de chasse et autres provenances de même nature ?. . . — Tout, s'écrièrent ces juristes, tout est à l'empereur. — Ainsi donc, reprit Frédéric, vous pensez que l'empereur est le maître du monde? — Non pas quant à la propriété , » répondit Bulgarus. Martinus, plus hardi, ajouta: i< Et quant à la propriété aussi. » Frédéric ne
116 HISTOIRE DB LA CONQCtTE
poussa point la controrerae plus loin , mais lorsque la promenade fat Gnie, il donna son cheval à Copia Legum... Trop sincère. Os Aurettm n'eut rien \
On sent bien qu'infatué à ce point du pouvoir impérial, Barberousse n^était pas disposé à en céder la moindre partie. D'après sa Uiéorie, fondée sur les interprétations de ses jurisconsultes, il refusait au pape le droit de traiter sans sa permission avec aucune puissance étrangère, ni de recevoir au* cun ambassadeur comme prince indépendant. En icevanche Frédéric revendiquait pour lui-même le droit d'envoyer des nonces à Rome, sans le consentement du pape; de les loger d'autorité dans les palais des évèques, de réclamer de ces prélats nonseulement le serment de fidélité, mais l'hommage; de percevoir directement certains impôts, tels que le droit de fermage, même sur le domaine aposto* lique; enfin il était convaincu que toutes les régales, les magistratures dans l'État de l'Église appartenaient à l'empire. Il réclamait aussi Ferrare et la Toscane, fiefs de la comtesse Mathilde, le duché de Spolète et les îles de Sardaigne et de Corse,
• Otto Morrn» , in Miiralori , Annali dltalin.
Toute la contrée située depuis Acquapendente jusqu'à Rome , enfin Rome elle-même^ et, pour résumer ces prétentions par un mot populaire, il disait : u Si je n'ai pas Rome, je ne suis donc qu'un roi des Romains en peinture. »
Les principes sur lesquels s'appuyait la papauté étant entièrement opposés à la doctrine impériale, comment Adrien IV avait-il pu concevoir la pensée de recourir au roi des Romains? Il semble, au premier aperçu , qu'il lui était en effet plus aisé de s'entendre et de se liguer avec le sénat contre la puissance impériale, avec Arnauld contre Frédéric; de fomenter dès lors la ligue lombarde et sicilienne, et de frapper de la sorte un coup inattendu , prompt et décisif. On a peine à comprendre quel avantage il trouvait à traiter avec un monarque dont les intérêts étaient tellement contraires à ceux de la papauté qu'ils en étaient, à proprement parler, la négation systématique et absolue. En effet, sans parler des traditions fondées sur des faits antérieurs , qui toutes , depuis Grégoire VU, présentaient le perpétuel antagonisme du sacerdoce et de l'empire, il y avait entre la cause pontificale et celle du sénat et du peuple
88 HISTOIRE DE LA œNQUÊTE
un lien commun , un même point de départ. L'un et l'autre croyait que ni les empereurs d'Orient ni les empereurs d'Allemagne n'étaient les successeurs des Césars : les premiers parce qu'ils avaient perdu cet héritage, les autres parce qu'ils n'y avaient jamais eu aucun droit; que par conséquent la souveraineté appartenait à Rome. Les deux opinions s'accordaient sur ces prémisses, mais elles en tiraient des conséquences opposées. Le parti romain prétendait que ce droit appartenait et avait toujours appartenu au sénat et au peuple; le parti pontifical affirmait que le véritable héritier des Césars était le pape; que les rois allemands étaient ses hommes liges, puisque, depuis Charlemagne, c'est de la munificence des papes qu'ils tenaient la couronne impériale. Dans le langage de la cour de Rome, l'empire était appelé un bénéfice ^ car le vocabulaire de la féodalité avait passé jusque dans les matières purement canoniques. Cela avait été poussé si loin qu'Innocent II prononça au deuxième concile de Latran ces paroles étranges, qui prouvent à quel point le gouvernement de l'Église était sorti de sa voie primitive : « Vous savez que Rome est la capitale du monde et qu'on est élevé aux honneurs
ecclésiastiques par le souverain pontife , selon la coutume du droit féodal ^ »
Un examen attentif des annales du genre humain prouve d'une manière certaine qu'à toutes les époques^ les gouvernements les plus divisés par des intérêts matériels se liguent et se coalisent contre un intérêt morale contre un principe qui les effraye et les menace. Au xii'' siècle , la papauté avait une crainte si vive du renouvellement des idées répu- Meaines qu'elle s'était effacée devant l'empire^ et n'aspirait plus qu'à faire cause commune avec les rois allemands. Loin de leur disputer le pouvoir dans Rome^ elle leur en demandait tout au plus le partage. Les lettres de saint Bernard ^ du grand publiciste pontifical , gardent la trace de cette politique affaiblie \ Saint Bernard va jusqu'à se servir des paroles de Pilate pour représenter
' <K NoBtis , quia Roma capui est mundi et quia a romani pontia ficis licentia eccleeiastici honoris celsitudo , quasi feodali juri 8 consuetudine suscipitur. » Acta concUii laieran, ex Chronicomathriniacensi, apudLabbe, Concil., t. XII, p. 4507.
* a Hoc scitis, quoque vos communem contumeliam, communem a dissimulalis injuriam ? Nonne ut apostolica sedes et caput imperii a Roma est? Quamobrem accinge gladio super fémur tuum potcna tissime. Qui regem fecit , contradicit Caesari. » S. Bernard. Ep. ccLiv ad Conrad, regem Rom,, t. I, p. ti2.
90 HISTOIRE DE LA œNQUÊTE
r usurpation de la dignité royale par Roger de Sicile comme un attentat aux droits de l'empire, tant la peur de la liberté républicaine avait fait oublier les maximes de Grégoire YII ! Ce fut donc pour écraser d'un commun effort Arnauld de Brescia et ses doctrines qu'Adrien IV s'était rapproché de Frédéric Barberousse, Il suffisait d'ailleurs, pour les unir fortement, qu Arnauld eût voulu établir un empereur de son choix.
Dès ce moment, sa perte fut résolue (1155), Ce fut la première demande du pape au roi d'Allemagne, dès qu'il eut paru en Italie. Frédéric n'attachait aucune importance à la vie d'un homme qui n'était pour lui qu'un séditieux, et de plus, un moine. Il ne crut pas un seul instant pouvoir refuser le châtiment de ce misérable frate au pape, son juge naturel; il n'en eut pas même la pensée. Aussi l'ordre fut-il donné sur-le-champ aux comtes qui retenaient Arnauld de livrer leur hôte aux officiers impériaux. Vassaux de l'empire, ils n'osèrent ou ne voulurent pas désobéir. Remis entre les mains du pape, Arnauld fut conduit à Rome. On l'y brûla à petit feu et à petit bruit , un peu avant le lever du soleil, à l'insu de la populace dont
on voulait éviter les murmures , et dont peut-être on craignait la résistance. En effet , dès que les Romains eurent appris ce qui se passait, ils coururent en foule ^our mettre obstacle au supplice d'Âmauld de Brescia, mais ils vinrent trop tard. Le prophète (c'était ainsi qu*on rappelait à Rome) n'était plus que de la cendre \
\mauld , plus remarquable encore par sa cause que par son génie , fut le premier qui s'éleva dogmatiquement contre le saint-siége. Son supplice, si facilement, si dédaigneusement concédé par Tempereur au pape, avait été le gage ou plutôt le préliminaire de leur alliance , car il ne fut pas suffisant pour aplanir entre eux toutes les difficultés. Frédéric était arrivé jusqu'à Sutri , et le pape s'était avancé à sa rencontre ; lorsque, préoccupé de soupçons et d'ombrages , Adrien IV s'arrêta tout à coup et s'enferma brusquement dans le château fort de Gittà di Castello. De là, il envoya trois cardinaux à l'empereur pour lui enjoindre de jurer qu'il ne ferait jamais,
• L'illustre poè'le toscan Niccolini a écrit sur Arnauld de Brescia mie tragédie ou plutôt une chronique en vers , d*on beau style et d'un grand caractère. Giov. Batt. Niccolini, Amaldo da Brescia, Marsiglia, FIrenze, 4S43.
ni ne laisserait jamais faire aucun tort ni au souverain pontife, ni au sacré collège, mais qu'il les défendrait toujours dans leur existence, dans leurs biens et dans leur honneur. Frédéric estimait un serment personnel trop au-dessous de sa dignité : il fit approcher un de ses chevaliers et lui ordonna de prononcer la formule sur les reliques des saints, la croix et TÉvangile. Le pape se tint pour satisfait. Il promit de couronner Barberousse et de se rendre à Sutri, auprès de lui. Mais là, la vieille rancune des deux pouvoirs se fit jour à travers les nécessités réciproques de la politique. Le roi ne voulut point tenir Tétrier du pape, le pape refusa au roi le baiser de paix et s'assit en grondant sur son faldistoire. Les princes et les barons s'entremirent dans le débat. Le roi tint l'étrier avec une mauvaise grâce étudiée; il prit la gauche pour la droite, \drien le lui reprocha. Enfin, de guerre lasse, il accomplit dans toute sa rigueur le rite pontifical , et se contenta de dire à l'ancien mendiant de Saint-Albans : « Je n'ai jamais été palefrenier. »
Ainsi l'alliance entre la papauté et l'empire avait été solennellement conclue. Après un tel acte et surtout après la mort d'Arnauld de Brescia, le parti
sénatorial et populaire devait être vaincue. Il ne semble pas cependant qu'il ait perdu courage, ni qu'il se soit hâté de rendre les armes. Malgré Fessai avorté d'un empereur italien de race, la commune de Rome n'avait jamais refusé de reconnaître la suzeraineté de l'empire; elle l'avait au contraire toujours proclamée, et même le sénat avait formellement appelé à son secours, contre Eugène III, le roi Conrad de Souabe, l'oncle et le prédécesseur de Barberousse. On conserve encore la lettre que les Romains écrivirent à Conrad et à laquelle ce prince ne fit jamais aucune réponse. Frédéric, arbitre entre tous les partis qui divisaient alors l'Italie, devait bien s'attendre à recevoir une députation du sénat. Elle vint en effet de Rome et trouva encore le roi d'Allemagne à Nepi. Le langage des députés romains fut moins grave que leur mission. Par un travers assez commun aux novateurs politiques, les sénateurs s'attachèrent à ces souvenirs classiques , à ces détails de cérémonies et de costumes qui ont jeté du ridicule même sur des époques qui semblaient devoir échapper au ridicule par l'horreur. Prenant trop au sérieux et Rome et sa république restaurée, ils signifièrent à Fré-
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déric de se mettre en instance auprès du sénat pour obtenir la confirmation du titre impérial et les honneurs du triomphe. Ils lui conseillèrent de se ceindre du laurier d'or , de revêtir la robe peinte , puis de monter au Capitole , sur un char traîné par un quadrige , précédé des nations vaincues et des tyrans enchaînés. Le taux de toutes ces faveurs était fixé d'avance; cela montait à quinze mille livres d'argent. « A ce prix , le César germanique était assuré d'obtenir la bienveillance et la protection du sénat romain. » Ainsi parlèrent les pères conscrits. Porté par son naturel à la raillerie mordante, Frédéric répondit en riant que son trésor était trop obéré pour suffire à payer tant d'honneurs, et qu'il en tenait quitte le glorieux sénat';
' « Miserunt ergo Romani legatos ad regem in castra qui dice* a rent ei , paratum esse senatum et universos cives urbis ^ exciff piendum eum, triumphalibus pompis , siquidem imperatorio more « sese exhibuisset.... Regem propter impériale fastigium Roma ve- « nientem decel venire.... in curru aureo purpuratum agentem , a prae curribus suis, tyrannos bello subactos et divrtias gentium. a Proptcreaoporteteum.... daresenatui, quœedictispraeûxasunt, a yidelicet quindecim millium libras argent! , ut per hoc susciten* a tur animi senatus ad benevolentiam.... Tune rex snbridebat : « Grata, inquit, promissio, sed cara emtio; magna requiritis , o « viri romani, de exinanita caméra nostra. » Hermoldi Chron» Sçlavorum, 1. 1, c. uxfx.
m NAPLES. — LIVRE I. 95
mais à Tironie dédaigneuse il fit succéder bientôt une violente colère^ lorsqu'il entendit les Romains le menacer de lui fermer les portes de leur ville, s'il désobéissait aux sénatus-consultes, et lui dé^ clarer qu'un étranger, un hôte tel que lui, ne pouvait tenir ses droits que de la volonté de la république, à laquelle il devait jurer fidélité et rendre hommage. Le fougueux Souabe ne les laissa pas achever *. Il leur répondit qu'il n'y avait plus de république, que son pouvoir avait passé aux Grecs, puis aux Francs; et sans même daigner s'arrêter aux droits du sénat et de Tordre équestre allégué par les orateurs, il refusa avec indignation le serment exigé et déclara qu'il entrerait dans l'enceinte de Rome, dès le lendemain; non pas comme leur élu, mais comme leur maître. Encouragé par le pape dans ces dispositions hostiles à la commune, Frédéric voulut prévenir l'effet de ses menaces, et par le conseil imprudent d'Adrien IV, il envoya un détachement de ses plus hardis chevaliers s'emparer la nuit, à la hâte, de la cité léonine et de la basilique de Saint-Pierre. Le lende^
I OiloFrisiog.) LU.c.xxii.
main matin il fut sacré par le souverain pontife j mais au moment où il sortait de l'église et retournait dans son camp à cheval, la couronne en tête, suivi de son armée, les sénateurs réunis au Capitole déchaînèrent une émeute sur le Vatican. Le peuple, irrité, pénétra jusque dans la basilique et massacra plusieurs évêques du parti impérial. A cette nouvelle, Frédéric furieux rebroussa chemin avec ses troupes; une lutte violente s'engagea entre la ville et l'armée. Commencée vers quatre heures, elle fut aussi longue que sanglante , car elle ne se termina que dans la nuit.
Ainsi des deux pouvoirs alliés contre le troisième, aucun n'avait remporté une victoire décisive; mais le débat n'était pas limité aux droits abstraits de l'empire, du sacerdoce, ou de la république romaine. C'est un but plus immédiat et plus visible que se proposaient toutes ces ambitions effervescentes. Ce but n'était pas un principe mais un pays; c'était la possession des Deux-Siciles.
De la nombreuse postérité de Roger II, il ne lui était resté qu'un fils, nommé Guillaume, flétri plus tard du surnom de Mauvais. Au moment de la mort du roi de Sicile, sa dernière femme, la cinquième.
quelques-uns disent la sixième^ portait dans son sein cette princesse Constance , dont le mariage devait amener un jour Tesclavage et la ruine de sa patrie. Guillaume I^ ne put se maintenir avec le saint-siége dans les termes froids ^ réservés^ mais convenables^ dans lesquels Roger avait fini ])ar se placer. Adrien IV, qui convoitait la Sicile, lui refusa Vinvestiture et répondit à ses lettres de notification en \e traitant non de roi , mais de seigneur. Guiliâuine indigné renvoya le légat, et pour imiter la politique de son père dans des circonstances analogues , il se jeta sur le patrimoine de saint Pierre. Adrien IV Texcommunia aussitôt et souleva contre lui tous les feudataires de TApulie et de la Galabre qui, n'étant plus contenus par la main de fer du roi Roger, n'attendaient qu'un signal pour reconquérir leur indépendance. Ils trouvèrent aussi des encouragements à la cour de Constantinople. La récente ^couronne de Sicile était attaquée à la fois par les grands vassaux, par le pape, par l'empereur d'Orient, et menacée par Frédéric Barberousse.
Convaincu que la Sicile était un fief de l'empire et que les Normands l'avaient volé à l'Allemagne, Frédéric était descendu en Italie, traînant à sa suite 1 7
it6 llfcTOlHt DE LA CuNgLÊTE
les enneiiiid de la dynastie normande^ qui s'étaient réfugiés à sa cour. Afin de mieux imiter Charlemague f Frédéric avait envoyé à l'empereur Manuel un projet d'alliance et de partage ; aussi lorsque Adrien 1\ lui eut proposé de conquérir la Sicile pour le compte du saint-siége , Barberousse avait repoussé cette ouverture, de manière à ce que Adrien ne songeât plus à y revenir ; mais , dès ce moment y il y eut entre T empereur et le pape un dissentiment profond, quoique secret. Il n éclata qu'après le départ de Frédéric ; la mal aria avait décimé ses troupes, et pour soustraire les débris de son armée à l'influence dun été de Home, l'empereur était brusquement retourné en Allemagne.
Frédéric à peine parti , le roi de Sicile et Adrien IV se rapprochèrent. C'était le résultat inévitable d'un dissentiment entre l'empereur et le pape. Peu satisfait de Frédéric, débarrassé d'Arnauld de Brescia, Adrien se voyait nécessairement porté vers l'alliance sicilienne. Des intérêts divergents, assoupis pendant quelque temps, mais devenus visibles à tous les yeux par des soupçons mutuels, devaient amener à la fois une rupture avec les Germains et une alliance avec les Normands. Elle fut conclue (juin 1 1 56) à
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Héïxéyeni, où le pape résidait alors. Adrieu IV coucéda à Guillaume. F^ JLout ce que ses prédécesseurs avaient accordé à Robert Guiscard .çt i^ux deux Roger, et en out^re, il le confirma^ lui et toute sa postérité ,.d£tnâ la ppssession de Salerne^ de Capoue^ résenée et ajournée pgjr Grégoire VIL Guillaume P' s'engagea à payer un tribut. Cette investiture , la cinquième de celles que les papes avaient accordées aux rois de Sicile, peut être considérée comme la coiifinnation d'un pacte sincère et irrévpcable entre la papauté et la dynastie siculo-normande.
 la nouvelle de ce traité, Barbei*ousse se livra à de vi£s transports de colère; tous pe^ plans étaient renversés. Désormais le pape n'était plus Tintro*dttcteur de la puissance gefma,nique, en Jtalie. La querelle devint nationaliÇ.tLe midi et le nord, Tltalie et r Allemagne se niiren^ en présence. T^el fut le caractère de cette lutte.
(1 1 5T à 41 59.) Lçs évêque«,«llemftnds écrivirent au p9p9 comiioe.À un va^aid infidèle qui avait traité avec le roi de Sicile sans la permission de rempeleur gei^maaique^ leur commun suzerain. C'est à ce Utre quAj dans. les diètes^ de. Besançon et de RûHoagliit/^Ffédéric proclama des prérogatives in-
connues même aux Césars et qu'il les fit enregistrer par des légistes, qui s'empressèrent de traduire ses rêves en texte de loi.
Barberousse rentra en Italie la vengeance à la main ; des torrents de sang coulèrent sur son passage. Sa cruauté égala celle des tyrans les plus effrénés.
Alors éclata la ligue lombarde. L'Italie menacée et libre s'arma contre la Germanie envahissante et usurpatrice. Pour trouver quelque chose de plus grand il faut remonter jusqu'à l'antiquité elle-même : Legnano vaut Marathon. Il serait beau de lutter, par la force et la couleur du récit, avec ce mouvement si unanime , si passionné , si légitime surtout ! . . Mais cette tâche ne nous appartient pas ; il nous suffît d'observer qu'en donnant un caractère national aux luttes qui divisaient l'Italie, Frédéric Barberousse replaça le pape , considéré comme prince temporel, dans la situation qui lui était propre ; il en fit le chef d'une confédération italienne, appuyée au nord sur les républiques lombardes, au midi sur le royaume des Deux-Siciles. Rome devint le centre de la résistance contre la tyrannie étrangère. Elle ne pensa pas à attaquer, mais à se défendre;
non plus à s'isoler, mais à s'associer; non à dominer, mais à conduire. Jamais elle ne fut plus sainte, et Dieu lui accorda alors un chef grand et bon : le pape Alexandre III \
(H 59 à 1178.) Furieux, l'empereur court l'assiéger jusque dans Saint-Pierre ; il lui oppose antipape sur antipape; il soulève contre lui le peuple elle sénat, ce sénat qu'il avait si cruellement insulté. Alexandre III est chassé; il fuit; il est errant Je royaume en royaume, de ville en ville; mais il reste toujours pape et patriote. Ce n'est pas du fond de la patriarchie de Latran , c'est de l'exil, c'est sur la terre étrangère qu'il force un roi assassin à pleurer sur les reliques de sa victime et qu'il prépare la chute de Frédéric. Il y réussit. Ces Lombards qui s'agenouillaient devant Frédéric, des croix de bois à la main, se relèvent indignés, et de leurs croix de bois ils écrasent les Teutons. Dans les diètes impériales de Besançon, de Roncaglia, de Pavie, Barberousse trône, la couronne en tête; il la porte pendant trois jours consécutifs , puis il la dépose jusqu'à ce que la charrue ait passé sur le sol où fut
' II se nommait Orlando Bandinelli et succéda à Adrien IV, le 7 septembre 4459.
MiUb; plut tard, il ftrit à tnri^Ts les soren de la Sonfoit, déni^ en Tskt d'éeom; il biâse entre les mainé des Miboats T^ioqaeors «on booelier, son étendard et sa lance. Enfin, Temperear raincu demande ^ràee et le pape lai accorde la paix. Lltalie da nord ne décida pas seule ces grands événements; la Sicile t prit une part non moins active. Désor'* mais attachée au saint-siége par on lien indissoluble, elle était alors la première puissance navale de TEurope. Guillaume I'' donna au pape une flotte qui protégea ta fuite, et une autre qui escorta son retour.
La Sicile, livrée à la fois à Tanarchie et au despotisme, dévorée par le triple fléau d'un gouvernement tyrannique, d'une armée rebelle et d'une cour corrompue, exerçait pourtant une influence réelle. Pendant toute la durée de son règne, Guillaume 1** était resté indissolublement attaché au saint-siége. il avait pour jamais rejeté les Grecs hors de Tltalie; mais malgré ses succès militaires, son gouvernement ne fut qu'une intrigue longue, sanglante et confuse. Maïone, ministre tout-puissant, ennemi de la noblesse, «avait conspiré avec la reine pour substituer à Guillaume, Roger son fils, encore enftmt.
Maione fut tué dans une émeute et Roger périt de la main jalouse de son père. Accablé de remords ^ poursuivi de soupçons, solitaire et farouche, Guil* laume ne se manifestait à ses sujets tremblants que par des arrêts de proscription (15 mai 1166). Il mourut pleuré seulement par ses odalisques et ses eunuques ^ Deux fois dans le courant de notre siècle* le corps de Guillaume le Mauvais a été arraché à la tombe, et deux fois la génération actuelle a reculé d'effroi à Taspect de sa taille colossale et de la férocité empreinte sur ses traits hideux.
Guillaume II, encore dans T enfance, succéda à son père. Pendant sa minorité sous la régence de sa mère, Marguerite de Navarre, la Sicile protégea Alexandre III contre Tempereur; lorsqu'au moment de conclure la paix à Venise (1177), Frédéric, qui avait juré de ne point entrer dans la ville sans le consentement du pape, fut sur le point d'y pénétrer par la violence. Les ambassadeurs de Guillaume II,
* Hugo Falcandos. Murât., Script, rer. itcd., t. VIT.
* En 4840, à la suite de Hncendie de Téglise de Montréal, et en f S 45, pour la translation du corps de Guillaume I** dans le tombeau de porphjnre d'où il avait été retiré la première fois en 4840; la conservation du cadavre était surprenante, surtout la première fois.
404 HISTOmB DE LA œNQUfeTE
garant du traité, menacèrent les Vénitiens de re* présailles funestes au commerce de leur république^ ; menace qui fut sufiisante pour faire prosterner Frédéric II devant le trône d'Alexandre III. Le pape ne mit point le pied sur le cou de l'empereur ; il ne dit point : « Je marche sur Taspic et le basilic^ » et versa de nobles larmes en relevant le César hu« milié. Consacrées par les arts, sous les voûtes resplendissantes du palais ducal de Venise , ces anecdotes , si accréditées, n'en restent pas moins des mensonges. Ce qui distingue précisément Alexandre UI de quelques-uns des papes les plus illustres, c'est qu'il fut leur égal en grandeur, sans être leur émule en orgueil. Comme eux, il marcha à un but très-élevé, mais il ne blessa jamais l'instinct fxaturel des masses; instinct vulgaire peut-être, mais indestructible, qui dans le pontife cherche avant tout le père et s'étonne de ne pas l'y trouver toujours. Alexandre III fut constamment ferme et
' « Noncii autem régis hoc audientes.... cum indignatione dixe- « runt :... Cra&tina die iter accipientes domini régis Don verbis sed a operibus vindicare curabimus. Quod fiaclum postquam fuit per « Venetias divulgatum , timor maximus Venetos occupavit. Time- « bant enim ne.... rex Venetos qui in terra sua erant, capi faceret « et in custodia detineri. » Romuald. Guarn. Salem., apud Del Be, Cronisti itcUianiy 1. 1, p. 84.
DB lOPLES. — LIVRE h 406
jamais dur. C'est là ce qui lui donne une phytic^nomie singulière au milieu de ses contemporains. Il ne se porta à aucun de ces actes violents qu'on ne peut louer que par des paroles vio« lentes.
Le sénat de Rome pouvait jouer un grand rôle dans ces événements. S'associant à la ligue lombarde^ il ajoutait à la gloire de ce récent effort tout Vancien prestige du nom romain; mais il ne corn-* prit point sa mission. Plus fidèle à sa haine qu'à son honneur^ il se fit l'allié des antipapes^ créés par Tinfluence teutonique. 11 ne sut pas même montrer quelque dignité^ quelque constance dans la voie qu'il avait choisie. Lorsque la ligue prenait le dessus et que Frédéric^ contraint de fuir en Allemagne, abandonnait Tltalie, le sénat rappelait Alexandre 111, le ramenait en triomphe, pour le chasser ensuite, dès que la fortune retournait dans le camp impérial. Pendant que le reste de l'Italie défendait son indépendance, le sénat romain n'était occupé qu'à renverser les murailles de Tivoli. Cette conduite honteuse lui fit perdre son ascendant. Soutenu cependant par l'empereur , il survécut à sa défaite morale et
domina encore du haut du Capitole. Malgré les gervices rendus par Théroïque Alexandre a la liberté de ritalie et du monde ^ les papes ne devinrent pas les princes de Rome. Lucius III ^ élu le premier par les cardinaux seuls (1181)^ disputa vainement le pouvoir au sénat et au peuple ; il ne fut point immolé comme celui de ses prédécesseurs dont il portait le nom^ mais il vit les plus fidèles de ses clercs , les uns frappés de cécité^ les autres traînés sur des âneS; la tète couronnée d'une mitre dérisoire. Tels étaient alors les exploits des nobles Qmrites. Frédéric profitait de ces troubles qu'il fomentait lui-même. Las d'attaquer inutilement la Sicile^ il résolut de traiter avec elle et de mettre dans sa famille^ par une alliance matrimoniale^ cette couronne qu'il n'avait pu acquérir par la force des armes.
Rentré à la fin de sa longue et difiicile carrière^ sinon dans la plénitude, du moins dans tout l'éclat du pouvoir impérial, Frédéric P' avait conçu un projet qui mettait le sceau à la grandeur et à la puissance des Hohenstaufifen. Il avait associé à l'empire Henri, l'aîné de ses fils, et l'avait fait couronner
DB NAPIES. -ii* LITRE i; • 407
roi des flomaini; C'était un prince ausETi fier^ aussi ambiti6«x que lui-même; mais Torgneil de Henri ne se trahissait pas par les explosions d'une humeur aventureuse et bruyante. Sdn cara<^tère était sombre et sauvage. Plus éclairé que son père^ instruit dans les lettres, que Barberousse ignorait profondement, Henri n*avait pas été adouci par leur culture. Loin de là, il poussait la sévérité jusqu'au goât du sang. Résister aux progrès de sa race, s'op« poser à la domination germanique était aux* yeux du roi des Romains un crime digne des plus affreux supplices. Frédéric comptait sur lui pour accom* plir ses plans de monarchie universelle. Il négocia son mariage avec Constance, fille posthume de Roger H et tante de Guillaume le Bon, rois de Sicile. Ce mariage s'accomplit (1185). Constance avait trente ans. Elle fut déclarée rhéritière du royaume par Guillaume lui-même, qui n'avait pas d'enfants. Les^HohenstaufTen obtenaient par cette alliance ce qu'ils avaient vainement demandé à un demi-siècle de guerre. L'Église y perdait la liberté, mais elle était alors trop faible pour se défeilidfe. Tant qu'Alexandre 111 avait vécu , l'empereur et la commune de Rome avaient fait tr^e à leurs hos-
il os HISTOraE DE LA CONQUÊTE
tilités. Sous les faibles pontifes, successeurs immédiats du pape Alexandre^ les Romains, soutenus par Tempereur, prodiguaient au saint-siége le mé* pris, Toutrage et la menace.
Il n'y avait plus de frein possible à Taudacieuse tyrannie de Barberousse et de son fils. L'Italie s'attendait à devenir esclave ou à payer encore sa résistance d'un torrent de sang. On attendait la guerre, elle allait éclater... Soudain, tout s'arrête : les oppresseurs, les opprimés, les Italiens, les Allemands se regardent, se rapprochent et se réconcilient; les armes leur tombent des mains. Un cri s'échappe de toutes ces poitrines naguère soulevées par la colère : Jérusalem est prise ! Le tombeau de Jésus-Christ est au pouvoir des infidèles ! A Jérusalem ! à Jérusalem ! Barberousse répète ce cri. Il dépose sa haine, sa vengeance et tous ses grands desseins!... Il prend la croix, il part; il entrevoit la terre d'Asie; mais avant de la toucher, il disparaît dans les eaux glacées du Salef (1 0 juin 1 1 90).
Frédéric Barberousse était un monarque trèsbrave et très-fier; l'Allemagne l'a placé au rang de
* Chranicon acquiscindinum.
ses plus grands princes^ et même elle Ta toujours entouré de ce prestige fabuleux et héroïque qui n'appartient qu'à un petit nombre de noms prédestinés. Frédéric I*' n'en fut pas moins vaincu par la ligue lombarde, par le pape et par la Sicile, c'està-dire par un prêtre sans armée, pai* des villes sans murailles et par un royaume sans gouvernement : tant il est vrai qu'en dépit de tous les obstacles, le succès est toujours au fond d'une politique sincère, d une situation vraie et d'une cause juste.
Guillaume II, roi de Sicile, avait précédé Tempereur Frédéric T^ dans la tombe (1 6 novembre 1189). Son règne est l'une des époques les plus célèbres de l'histoire d'Italie. C'est l'hégire de la Sicile. Les souvenirs les plus doux, on peut même dire les plus tendres, s'attachent à la mémoire d'un prince qui fut surnommé le Bel et le Bon. La réalité d'une félicité si vantée fut, dans tous les cas, bien éphémère, car la régence de Marguerite de Navarre n'est qu'un intermède anarchique, et Guillaume ne vécut que trente-six ans;
HISTOlHfi Dfi . LA CONQUÈTK DE N APLES. 1 1 4
Mais la durée si courte de ce . règîie ajouta sans doute à sou prestige, et d'ailleurs, pour y voir une ère de bonheur, il suffit de penser à celle qui la précéda et la suivit. On ne peut comprendre par quelle illusion Guillaume Jl détruisit son ouvrage en laissant son royaume à Tétranger. Depuis le jour où Constance, la dernière du sang des Normands, épousa le fils de Frédéric Barberousse, les esprits les plus cultivés, et il y en avait alors en Sicile plus qu'ailleurs, comprirent que c'en était fait de leur pays. L'avenir de cette île, si illustre et si heureuse alors, se présentait à eux sous les plus sombres images : ils virent d'avauee « les chevaux des Barbares broutant les champs, fertiles de la Trinacrie et s'abreuvant dans ses fleuves^ des hordes confuses remplissant de terreur et de ruines les villes florissantes; leur luxure effîrénée souillant les filles aux yeux de leurs mères, les vierges saintes au pied de Tautel *. » Enfin dans ce qui était annoncé comme
' «lolueri mihi jam videor turbuleotas Barbarorum acies, eo c quo fcruntur impetv irniente*, civitatea opulenlas, et ioca diu- « tiirna pace florentia inetu concutere, cepda v^slare> rapinis ata lerere et fœdare luiuria. logerit se mibi « et lacryaia3 a noiente a futures specie» çalamilalià iBxlorquet. » Hu©> Palcandui , Prœf. Muralori, t. VIII.
1 1 2 HISTOIRE DE LA œNQUÈTE
une alliaoce^ les Siciliens ne voyaient qu'une invasion.
Dans leur pensée, il n*y avait qu'un seul remède à cet état de choses : tenir Tacte de Guillaume II pour non avenu et élire un roi national'. C'était en effet le seul parti légitime. 11 fut suivi. Deux princes, issus du sang royal des Hauteville, se présentaient aux suffrages des Siciliens : le comte d'Andria et le comte de Lecce; ce dernier, nommé Tancrède, comme Fauteur de leur race. Les soldats tenaient pour le comte dAndria; le peuple pour Tancrède. L'arbre généalogique du premier u'avait pas de lacune; mais trop éloigné du trône, le comte d'Andria ne jouissait pas du rang de prince du sang. La naissance de Tancrède était entachée d'illégitimité, il était né du prince Roger, fils du roi Roger. Le prince mourut avant le roi , ce qui rejeta Tancrède dans la foule obscure des bâtards. Mais
* « Nunc mihi velim edisseras, ad qucm inteliigis finem rem in « lanto discrimine perventuram, quove putas Siculos usuros con- « silio? utnimne regem sibi creandum exisUment, et coliectis c viribus contra Barbaros dimicandum ; an vero, rei diffidentia, « et insueti laboris odio, tempori servientes, malint quodlibet du- « mm servitutis jugum suacipere , quam famsB et dignitati suae , « et patriœ libertati consulere 1 » Idem , loc. cit.
DfiNAPLES. — LIVRE f. 113
Constance elle-même^ était-elle beaucoup plus légitime ? Issue de cinquièmes noces, prohibées par les canonsy fille posthume de Roger II y n'était-elle pas d ailleurs écartée par son sexe? Quoique les femmes ne fussent alors exclues de la couronne par aucune loi formelle, même en France, partout , même dans les États où la descendance féminine a prévalu plus tard, elle était déjà rejetée par Tinstinct des masses. Sous cette impression, et pour écarter la maison de Souabe, le choix libre des Siciliens porta Tancrède au trône (1190-1194). C'était là leur droit; mais pour devenir tout à fait légitime, il fallait que Tancrède fût un héros. Par malheur, il n'avait d'héroïque que son nom. Il ne possédait pas même ces dons extérieurs qui parfois suppléent au talent. Déjà vieux, petit, chétif, presque difforme*, il était lettré, musicien, astronome ou plutôt astrologue. Son âme généreuse se laissait facilement toucher, mais il était peu résolu; il n'avait pas le coup d'œil qui saisit les occasions; enfin il n'exerçait
« Corpore te geminos brevis atbome sempcr in uno c Nam puer a tergo vivis ab ore senex. »
Pétri Ebul. Carmen de Motibus siculû. Apud Del Rc , Cronisti normanni. NapoU, 1844, p. 409.
1 1 4 HISTOIRE DE U OONgUÊTE
aucua dficendant même sur ceux qui Tavaioat choisi.
Cependant la force de sa position l'emporta pen-* dant quatre ans sur la faiblesse de sa nature. Allié par des traités aux rois de France et d'Angleterre^ uni plus étroitement encore à Tempire, il avait reçu la consécration suprême du saint-siége. La pape Célestin 111^ après avoir été forcé de cou* ronner Henri VI et de reconnaître les droita dt Constance, était retourné à la véritable politique de la cour de Rome. Il avait reconnu dans Tancrède un roi indigène, un roi national, et lui avait renouvelé l'investi ture. C'est seulement après son avènement que Henri VI, enrichi des trésors extorqués à Richard Cœur de Lion, avait osé entrer dans le royaume, entraînant à sa suit^ une armée nombreuse, destinée en apparence à la croisade, et conduisant avec lui l'impératrice Constance, qu'un poëte lauréat (il y en a eu de tout temps) appelle la Junon de la Sicile ^ Il l'avait
* « JuDonem spectare suam quis tardât in urbe? »
(Petr. EiMiL« p. 4U.) « Una donius vobis , unum de noctc cubile ,
< H«DC nunquam sine te , tf sapU , pAUare loqul. « Delicioia xiuaf commuDicet una parepsig. » (idem, p. 423.)
Uùf^^ i Salerne, (^e# SalBroitai^^ 1^. livrèrent i Twcrèd# î aelui-ci !> nv(Ky» |i PaJerma kou^ U ganb d^ la raîo49 Sybillfi 4« IMome, pfi femme » plui énergique, plu» détorminée, ^n uo mot, plut iumme qu^ lui. Sybill^ fiiirait coucher Conetanee 44110 soa lit §t, mwgeait i^yec elle au même plat, ne U perdABt pM de Yue un Beul inetaqt. La fière im-r pérvtrice pe répondait À tant de précautione que par up dédain eileiMieui. Au lieu de garder Con-^ Btiauu^ GQmm9 otage, Tancrède, magnanime ou im-r pmdej^, h reovoya^ mê\gré lee ^oumih de Sybille, m roi dw Romaine^ 9on épouji^. Le pape Tavait MÎgér Taapri^de oa ^rut point pouvoir lui désobéir et comptai eu? la reconnaieeance de Henri VI. Ce h% aa ruiji#. Au reste, il mourut bientôt de la pertA de Aoger son fils aîné.
Guillaume III, le «eeond da ses fils, lui succéda ioua la tutelle de Sybilie (4 194), Henri VI eut &£ir lement raison d'un en&nt et d'upe femme. Ils ^taieat renforméa dans la citadelle dis Cj^atabellotta. L*empenMir négocia avea eux et les trompa. U leur avait propiis noo^seulemenl; la vie sauve, mais das fiefs en Italie. Il fît arracher la virilité au petit roi et Tattroya prisonnier avec sa mère. Cette Jtalianne
fut enchaînée sur un froid et dur rocher des Alpes suisses. Le règne de Henri VI ne fut qu'une série de cruautés. Trop de peintures sanglantes passeront sous les yeux du lecteur pour nous arrêter à ce tableau. Henri se montra le digne fils de Barberousse. Lorsque Frédéric I" attaquait les villes lombardes^ il poussait contre elles d'étranges machines de guerre : il y faisait attacher les enfants des assiégés qui recevaient dans leurs corps les flèches lancées par leurs pères. Henri surpassa ces exemples domestiques. C'est par centaines ^ c'est par milliers qu'il aveuglait, qu'il déchirait ses victimes. Il poursuivit surtout les mallieureui restes du sang glorieux des Guiscard et des Roger. (Jn prince de cette famille, accusé d'une conspiration vraie ou fausse, fut couronné de fer rouge^ sur un trône également rougi aux flammes d'un brasier. Un autre fut traîné dans les rues à la queue d'un cheval et pendu la tète en bas. La mort même ne fut pas épargnée. On arracha de leurs tombes^ on jeta à la voirie les corps de Tancrède et de son fils. Enfin rien ne peut se comparer plus tard aux actes du féroce Souabe.
Certes, l'introduction de la maison de Hohenstauf-
fen en Italie ne Tut point marquée par des bienfaits. Le pied de leur trône plongea dans un lac de sang (11 95 et 1 1 96). Un parti puissant dans le pays même poussait le vainqueur à ces exécutions présidées par le comte de Celano, ennemi des comtes d'Acerra, famille à laquelle appartenait la reine Sybille. Alors, comme depuis, on vit la violence des étrangers provoquée par la discorde des nationaux. Toutefois, Henri VI n'était pas seulement DO barbare, c'était aussi un politique. A cet égard, il était supérieur à son père, plus chevaleresque, plus brillant, mais moins profond. Henri avait pris pour point de départ, dans ses relations avec le saint-siége, deux idées fondamentales : ne point demander d'investiture pour le royaume des Deux-Siciles; dominer, serrer et étreindre de toutes parts la papauté, la réduire à la seule ville de Rome et à sa banlieue, en créant trois grands fiefs féodaux dans l'Italie centrale, sur la tête et sur les flancs de l'État ecclésiastique. Ces trois principautés étaient le duché de Toscane ou de Tuscie, composé de l'héritage de la comtesse Mathilde que les papes redemandaient en vain aux empereurs; le duché de Romagne et
le ducb% de Spolète. Il donna le premier à soti frère Philippe^ le iecond à Fuil det chefs de son armée^ à Thomme qui avait pris la part la plus notable à sa confiance^ Markwald d'Anweilerj le troisième à un autre de ses capitaines, Konrad d« Lutsenhard, guerrier vaillant; mais emporté^ ôa^ pricieux, prompt à changer d'actions et de projetS| que Tltalie tout entière désignait par le nom de Konrad le Diable au corps\ Prise entre laTos^ cane et Naplés, la papauté haletante ne pouvait plus se mouvoir. L'ayant réduite à cet état, Henri ne voulait plus tenir d'elle son droit à la couronne. 11 dédaigna de se faire Son vûssal et ne réclama point son consentement. Si sa vie s^était prolongée, s'il n'avait pas mis la violence à la place de la vi^ gueur^ peut-^ètre aurait^il t^placé le royaume de l^icile sur de nouvelles bases. Le contrat de Robert Guiscard était déchiré à jamais, et le succès couronnait son audace. Mais sa pensée fût trahie par son tempérament : les fureurs du bàf^ blire firent avorter les plans du politique. Henri n^arrèta point les massacres; ils redoublèrent avee
* C*éél là seule Iraduclioh possible de Corrâdo Mosca in Cenrello,
DRNARËS. — LIVBE î. 119
une telle forcé que Timpératrice elle-même ne put supporter darantage une tyrannie si aveugle, si ef-* finénée. Constance s*indigna d'en être l'occasion ou le prétexte. Elle se sourint que le sang répandu à flots était celui qui coulait dans ses veines. Elle . prit y an fond de son c(êut, le parti des Siciliens opprimés. On dit même qu'elle porta le patriotisme Jusqu^à rhomicide. Henri YI mourut à Messine* (î» septembre 1 1 97), à Tâge de trente-deux ans, fflsodit par les Italiens, regretté par les Allemands. Lorsqu'à la chute du jour, au dernier rayon de soleil perdu sous les voûtes de la cathédrale de Païenne, on circule autour des sombres mausolées de porphyre où Henri dort à côté de Constance, on voudrait leur arracher le secret d'une vie si troublée et d'une mort si mystérieuse. Violée deux fois, la tombe n'a jamais répondu. En ouvrant celle de Henri VI, on a trouvé sur son cadavre de longues tresses de cheveux blonds ; mais nul ne peut dire si c'est le dernier sacrifice d'une femme dévouée, ou l'hommage ironique d'une reine contrainte à
• Riccard. S. Germ. — Albert. Stad. — C%ron. Fosses Novœ. — Otton S. Blas.
choisir entre deux devoirs; placée entre son époux
et son peuple, entre sa famille et sa patrie.
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'au moment de rendre le dernier soupir , Henri VI sentit fléchir son orgueil et tomber ses desseins. Sous le coup des foudres de l'Église, il ne voulut point passer dans une autre vie tout couvert de ses anathèmes. Cet homme si superbe frémit et s'abaissa. Il trembla pour lui-même, il trembla aussi pour le fils qui lui était né à lesi, le 26 décembre 1 194, et auquel il avait donné les noms réunis de Frédéric et de Roger, double présage de gloire. Cet enfant restait orphelin et sans appui. Henri le mit sous la protection du pape. Il reconnut pleinement le droit de suzeraineté de l'Église romaine sur la Sicile, et la réversibilité de la Sicile à l'Église romaine, dans le cas où Frédéric-Roger viendrait à mourir sans postérité légitime. Il est probable que Constance inspira les dernières volontés de l'empereur, mais elle n'en fut pas dépositaire. Henri YI confia son testament à Markwald , duc de Spolète ; Markwald l'emporta en Sicile. Là, sous le prétexte de veiller aux intérêts du jeune prince, il se hâta d'organiser le parti allemand.
Un intérêt commun unit Timpératrice et le pape. Dans ce moment, la chaire de SaintrPierre n'était pas occupée par un vieillard débile. A Célestin III, de la maison Orsini, avait succédé, dans toute la vigueur de Tâge, Lothario, des comtes de Signia, qui prit le nom d'Innocent III et le rendit immortel (8 janvier 1 1 98). Nous ne le suivrons pas dans sa vaste carrière. La Sicile, à vrai dire, ne fut pas \e théâtre le plus glorieux ouvert à son génie, et ce n'est point là qu'il faut chercher Innocent III. Nous n'en devons pas moins y borner notre récit. Quelques mots cependant sont nécessaires pour expliquer la situation du nouveau pape , surtout dans ses rapports avec la commune de Rome.
Dans le cours du xii* siècle, elle était arrivée au dernier degré d'anarchie et de décadence. Le pouvoir légal résidait toujours dans le sénat et le peuple, mais l'un et l'autre n'en faisaient plus qu'un usage vil et dérisoire. Attachée ou plutôt vendue au parti impérial, la commune ne combattait plus pour la liberté et pour la pensée. Le vent avait emporté l'une et l'autre avec la cendre d'Amauld de Brescia. La soif de l'or remplaçait ces nobles instincts. Lueius III n'avait été chassé de
Ml HISTOIRE DE LA CONQUÊTE
Rome que pour n'avoir pas distribué au peuplé la somme accoutumée, dans les jours d'avènement. Depuis, le nombre des sénateurs avait varié au gré de comices tumultueux; mais en 1 188, sous le pontificat de Clément IIl, il y avait eu entre le pape et les Romains un accord mémorable , sur lequel il faut nous arrêter un moment : les Romains Jurèrent au souverain pontife paix et fidélité, soumission et service*. Ils stipulèrent, en revanche, que la dignité du sénat etdu peuple fût maintenue fortement*. Vôicî comment ils Tentendaient : ils abandonnaient au pape la nomination du sénat, Tadministration de la ville dont ils partageaient avec lui les revenus, se réservant un tiers dans le droit de battre monnaie •. Mais ce qu'ils voulaient avant tout, c'était de renverser et de détruire la ville de Tusculum. Ils en demandèrent la permission à Clément III. Moyennant des concessions importantes, cette permission leur fut accordée, traité peu digne du père
* a Pîdele cum subjectione servitium, pacem et âdelitatem. » ' « Dignitas seoatua populique romani in optimum statum tobo* « ratur. j>
^ i( Âd prœsens reddimus vobis sonatum , et urbem y ac mone- « tam; tamen de moneta habebimus tertiam pariem. » Clem. lU Tract, cum, P. S. Q. R. Vitale , Sturia diphmatica.
M KAPLES. — LIVRE 1. 119
commua des fidèles, puisqu'il fût le prix du sangi mais qui d'en devint pas moins la pierre angulaire de la souTeraiueté temporelle des papes sur la ville de Rome*
Toutefois, les effets ue s'en firent sentir que dans un ayenif éloigné. Le traité ne fut pas scrupuleusement observé; Tceuvre d'une faction fut détruite par une autre. Un patricien nommé Bénédict Carus- Homo s'empara du pouvoir et devint seul sénateur. Son nom a résisté au temps, gravé sur la pyramide de Seittus, le plus indestructible des monuments de Rome. En montant sur le trône, Innocent III trouva la faction sénatoriale divisée, mais puissante. Il se vit contraint de quitter la ville et erra quelque temps de Pâlestrine à Ferentino, de Ferentino à Anagni. Il ne rentra qu'en transigeant. Au renouvellement du sénat, le pape fut obligé de consentir à la nomination de cinquante-six sénateurs, concession qui ne parut pas sufilsante. Il fallut soutenir une lutte année. Les Frangipani se défendirent dans le Cotisée. Rome se hérissa de tours; celles du pape se dressèrent hautes et fortes. Enfin Innooent III l'emporta. La discorde lui livra une partie du sénat. n supprima le titre de consul, se fit jurer fidélité
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par le préfet, et après avoir réduit le sénat à un seul représentant dont il se réserva la nomination, il reçut le serment du sénateur, choisi par lui-même. Ce serment n'établissait pas encore la puissance temporelle du pape; il la préparait seulement dans l'avenir. Parla formule de son serment le sénateur ne reconnaît pas le saint-père pour souverain de Rome. Il jure fidélité au seigneur pape, mais il explique son serment. Il se borne à la promesse de ne jamais entrer dans aucune conspiration contre lui et de l'avertir par lettres, ou par la voix d'un messager, des complots formés contre sa vie; il s'engage à veiller à sa, sûreté, à celle des cardinaux; à ne point empiéter sur quelques droits régaliens*, qui appartenaient légitimement à la papauté et
' « Ego N., urbis senator, ab hnc hora in antea fidelis ero libi, t domino meo papae N. Non ero nec facto, nec in consilio, net que in consensu ut perdas vilam , aut membrum, aut capiaris « roala captione. Consilium , quod mihi credes per te , vel per lit- « teras , aut nuntium me sciente ad damnum si scivero, pro posse c meo illud impediam , quod si per me impedire non potero , illud « tibi significabo per me ipsum , vel litteras aut nuntium, seu talem « personam , de qua pro certo credam quod illud dcbeat tibi Bdet liter inlimare. Papatum romanum, et regalia Beati Pétri , quae « vero non habes ad recuperandum et defendendum et recuperata a contra omnes homînes adjutor ero secundum scire et posse f meum. » Apud Vitale, Storia diplotn. de' senafori romani, p. 82.
à Saint-Pierre. Rien dans la formule de ce serment ne montre un sujet en présence d'un maître. L'autorité municipale et militaire restait concentrée dans les mains du sénateur, et si Tautorité morale du souverain pontife demeurait supérieure à celle des plus puissants monarques , il n'en est pas moins certain qu'il n'était revêtu d'aucun des attributs de la force publique et de la souveraine puissance.
Les troubles de Rome apaisés y Innocent III ne traita plus avec aucun de ses ennemis. Le duc Markwald offrit de lui livrer le testament de Henri VI. 11 le refusa. Il dédaigna de transiger avec le parti germanique, qu'il se préparait à détruire. Des insurrections, fomentées par les émissaires du papei soulevèrent contre les généraux et les princes allemands la Toscane, la Romagne, le duché de Spolète^ les trois grands fiefs fondés par l'empereur Henri. Toutes les terres dites de la comtesse Mathilde se soumirent au saiut-siége, et dès lors la souveraineté temporelle de la papauté, non sur la yille de Rome , mais sur le patrimoine de Saint- Pierre, s'assit sur une base solide.
Dans l'Italie centrale, l'ascendant germanique était vaiucu; en Sicile, il résistait encore. Alléguant
m HISTOIBE D£ LA ÇONQUftTE
le» dernières volontés de Henri VI, Markw^ld H ^eg Allemands s'appuyaient sur une faction indigèna^ à la tète de laquelle était placé Tévèque de Troïa , chancelier du royaume, qui tenait en échec rim-^ pératrice Constance, mère du jeune roi. Constance se jeta alors sans réserve dans les bras de la cour de Rpma (1 1 98). Elle chassa les troupes allemandi^ et demanda au pape une investiture nouvelle, qui établissait encore plus clairement que par le passé la suzeraineté du saint-siége sur le royaume. Enfin, quelques mois après la nu>rtde Henri VI, se sentant comme lui près de sa Qn, elle confia au pape In-» nocent lU la tutelle de son fils Frédérîc^&oger^ roi de Sicile, déjà élu, à Tàge de denx ans, du vivant de son père, roi des Komains, c'est^à^dirt empereur futur d'Occident.
Le pape tecepta la tutelle, décidé à protéger rorpbeUo dans la possession de la Sicile, mais de ne jemais permiidttre qu'il réunît daaa ses mains la •eepti*e impérial au sceptre sicilien. Innocent ill ne négligea rien pour anéantir la domination germanique. Le duc Markwald, vaincu dans hfhim d^ Palerme, survécut peu à sa déftdte (1200). On prit dans ses bagages Le t^tameot de
M VAPLES. - LIViifi I. 127
Henri VI» Eu écrasant les Allemands^ unis aux Sajv rasius, Innocent lU délivra son pupille d'un grand danger; il mit obstacle au morcellement de ses États, il conserra intact son droit héréditaire; mais cou** naissant trop les hommes pour ne pas prévoir un adversaire possible, même dans un enfant; persuadé que la crainte était un gage plus sûr qu^ la recon-^ naissance , Innocent lU ne voulut pas exposer le jeune Frédéric à devenir ingrat. Afin de le main-* tenir dans le devoir, il crut utile de placer auprès de lui un vassal assez puissant, assez autorisé, assez dévoué au saint-siége pour être le surveillant, le tmoin, le gardien du jeune roi, et pour devenir, s'il le fallait, un rival, même un compétiteur. Le pape rallia les restes dispersés de la famille de Tancrède. Sybille, échappée de prison^ s était réfugiée à la cour de France. Elle y avait rencontré Gauthier de Brienne , chevalier de haut lignage » maifl plus riche en vaillance qu'en châteaux et m terres. La reine détrônée lui avait donné sa fille Àlbine, et en dot, ses droits sur le comté de Leece et sur d'autres fiefs importants des Deu^*^iciles. Gauthier de Brienne était devenu de la sorte le représentant armé des prétentions de la .dernière
dynastie. C'était précisément ce que voulait le pape. Il attiraBrienneàRome(1201); il l'envoya en Sicile, toutefois après lui avoir fait promettre de ne point attenter aux droits de Frédéric-Roger. Mais, malgré cette précaution, la présence du gendre de Sybille, la résurrection du parti de Tancrède, n'en étaient pas moins pour le roi un péril et une menace. Quoique bien jeune encore, Frédéric le ressentit vivement et ne l'oublia jamais.
Né, élevé hors de l'Allemagne, Frédéric ne trahit jamais son origine septentrionale que par son goût passionné pour les contrées méridionales de l'Europe. Toute sa vie il s'enivra sans mesure du ciel, du sol, de l'air du Midi ; non pas avec la nonchalance voluptueuse d'un habitant de cette zone favorisée, mais avec l'entraînement, l'emportement, la furie des hordes du Nord, lorsqu'un instinct physique invincible les précipitait sur l'Italie. Cet amour du soleil lui inspirait quelque chose de la prédestination orientale. Dès son enfance il vécut entouré d'astrologues, d'eunuques et d'odalisques. Son palais devint un sérail et lui-même un sultan. Il devait en être ainsi. En Sicile, tous les objets visibles étaient asiatiques. La forme extérieure des
maisons y l'architecture intérieure , les rues, les bains, les jardins, les églises même portaient l'empreinte de Tislamisme. On y voit encore les louanges de Dieu gravées en arabe sur les colonnes de marbre^; et c*est dans le même idiome qu'elles étaient tracées avec Ter, les diamants et les perles , sur le manteau des reines et la dalmatique des rois '.
Palerme était appelée alors la ville trilingue. Le latin, Varabe y étaient parlés également, et Tidiome italien, la favella volgare^ naquit à la cour de Frédéric-Roger sous les arceaux moresques de ses palais de Palerme et de Catane. La langue de Pétrarque fut murmurée pour la première fois au bruit de^s fontaines de la Ziza. Les formes extérieures de lislamisme étaient alors, dans le midi de TEurope,
* Inscriptions arabes dans les églises de la Martorana et de Saint* Michel Archange, à Palerme. (Morso, Palermo antico, édition de «8?7, p. 73 et 4 26.)
* Voy. la description des vêtements trouvés à Palerme, à la fin du wiir siècle, dans les tombeaux de lienri VI, de Frédéric II, de Constance, et surtout celle du manteau royal de Roger II, envoyé par Henri VI en Allemagne , à Nuremberg, avec les trédors des rois de Sicile. Il est orné d'une inscription arabe expliquée par Tychsen et mieux encore par Tabbé Salvatore Morso [Palermo anfico, p. 24). Au sujet des tombeaux des rois, ouverts en U91 et en «789, il faut lire Rosario Gregorio, Discorsi, t. I, fascicolo^,p. n9à307.
430 HISTOIRE DE LA œNQUfiTE
l'enseigne affichée de ce petit nombre de libres penseurs^ d'ennemis avoués de la domination ecclé« aiastique et monacale^ qui prenaient volontiers euxmêmes le nom d'épicuriens. Les esprits de cette trempe se retrouvent dans tous les temps ^ quoiqu'à différents degrés; à toutes les époques une op« position systématique aux mœurs générales est leur signe de ralliement. L'idéal se réfugie toujours dans l'exception. Pour nous, le mouvement catholique constitue l'idéal du moyen âge. 11 n'en était pas ainsi pour le moyen âge lui-même. Les croisés ne se savaient ni beaux ni poétiques; ils accomplissaient simplement ce qui, pour eux, n'était qu'un simple devoir. L'imagination, l'élégance, le choix, enfin, pour nous servir d'une expression moderne dont le sens est éternel et qui d'ailleurs peut seule rendre notre pensée, la mode, prenaient alors une route opposée. Est-ce le saint sépulcre que Frédéric demandait à l'Orient? Non, mais ses jardins, ses harems, ses mœurs molles et guerrières, mêlées par intervalle de férocité et d'indolence; son architecture sévère et massive au dehors; au dedans voluptueuse et légère.
Frédéric n'avait jamais vu les Allemands qu'en
Sicile;, il avait pris en aversion leur langue^ leurs usages si opposés à la politesse d'une cour, berceau de la littérature italienne. Malgré son sang germa^ nique, les mœurs allemandes, pour lui comme pour ses sujets, étaient le synonyme de coutumes sau* yages et barbares. Toutefois, il avait toujours re« gardé Tempire comme son héritage. Il le voyait déchiré entre deux prétendants, dont Tuu, PhiUppe deSonabe, était son oncle ; l'autre, Othon de Brunswick, le représentant d'une race, éternelle ennemie de sa maison. Et cependant, c'est pour Otbon de Brunswick qu'Innocent III s'était déclaré; c'est contre Philippe, c'est sur un Hohenstauffen qu'il avait lancé l'interdit; et ce pape, qui se disait le protecteur de son enfance, écartait du trône impérial non-seulement lui-même, mais son parent; non-seulement sa personne, mais sa race.
Le pape était dans son droit. Le dessein de 6é[)a^ rer à jamais les couronnes d'Allemagne et d'Italie était sensé, politique et juste ; mais Frédéric-Roger ne pouvait admettre qu'il en fût ainsi. Réduit à l'héritage de sa mère, il se croyait spolié de son héritage paternel. Ambitieux avec ardeur, il ne pouvait pardonner ce partage de son bien ; il 1 9*
n% HISTOIRE DE LA CONQUÊTE
était résolu à s'en venger tôt ou tard. Il haïssait profondément le saintrsiége ; il le regardait comme son véritable^ son seul ennemi; mais^ accoutumé dès Tenfance à cacher sa pensée^ poussant la dissimulation jusqu'à une fausseté ingénieuse et raffinée^ il se tut; il attendit; et, pour porter des coups plus surs à la papauté ^ il commença par la tromper.
Dans cette guerre muette et sourde ^ Tambitiou n'était pas le seul mobile de Frédéric-Roger. Le caractère de son esprit Ty entraînait plus invinci^ blement encore que son intérêt; dans le défi qu'il jetait du fond de son âme à l'autorité spirituelle du souverain pontife^ il y avait encore plus du philosophe que du roi. En parcourant les actes de ce prince on est étonné de voir à quel point il avait .devancé son époque. 11 y a des moments où du xiii^ siècle on se croit transporté^ par une baguette magique, jusqu'au xvi*; mieux encore, jusqu'au xvIII^ 11 ne paya à son temps d'autre tribut que oelui d'une crainte secrète. Sceptique à ses heures, il n'avait qu'une incrédulité intermittente; à l'ar^ deur fiévreuse avec laquelle il bravait, il appelait les foudres sacerdotales^ on reconnaissait plus en-
m NâPLES. — LIVRE I. 433
core un croyant inquiet et rebelle qu'un incrédule ferme et convaincu.
Quelle que fût la profondeur de ses ressentiments^ Frédéric ne permit à aucun regard humain de lire dans son cœur. Pendant les premières années de la vie de son pupille ^ Innocent III crut voir en lui un fils obéissant, un enfant fidèle du saint-siége. Frédéric avait prodigué les bienfaits, les privilèges aux ^lises, aux abbayes de son royaume; il avait inféodé Sora et d'autres riches domaines aux Conti, neveux du pape '; enfin il s'était montré reconnaissant et dévoué sans mesure. Ces artifices portèrent leur fruit (1209). Le roi des Komains, Philippe de Souabe, oncle de Frédéric-Roger, était mort assassiné. Othon IV , débarrassé d'un rival , s'était révolté contre l'Église ; il marchait sur les Deux-Siciles, qu'il revendiquait comme un fief de Tempire. Othon s'avança jusqu'à Tarente. Le pape lui ordonna de rétrograder; Othon désobéit. Innocent Ul souleva contre lui les princes d'Allemagne et le roi de France Philippe Auguste. L'empereur menaça Rome; le pape l'excommunia, le déclara
* Lunig, Codex diplomaticus ftaliœ, t. U, p. 623.
déchu et lui opposa Frédéric-Roger, qu'il fit passer en Allemagne 9 pendant qu'Othon de Brunswick demeurait encore en Italie (1212).
Ce fut là une faute inmiense. Innocent 111 sacrifia toute la politique de la cour de Rome. Pour se débarrasser d'un ennemi transitoire qui appartenait à une famille dévouée au catholicisme, et qu'une maladie, un regret, un remords pouvait ramener au giron de l'Église, Innocent III éleva à l'empire un prince d'une maison nécessairement ennemie, que ses intérêts essentiels et durables devaient tourner, tôt ou tard, contre la papauté, et qui, de plus, avait à tenir compte non-seulement des griefs légués par ses pères, mais de ceux qu'il avait lui-même à venger. Malgré la clairvoyance d'un esprit sagace et profond. Innocent III s'abandonna à Tirritation du moment; surtout il se laissa endormir par les promesses et les flatteries de l'astucieux Sicilien. Frédéric lui prodigua les expressions de la reconnaissance; il feignit d'abdiquer la oouronne dé Sicile; il la déposa sur le berceau de son fils Henri , qu'il avait eu de Constance d'Aragon. Il jura au pape que jamais la Sicile et l'empire ne seraient réunis; il promit de
ratifier la reBtitution définitive de l'héritage de Mathilde. Par un diplôme, daté de Cologne, tA reconnut formellement la souveraineté du saint* siège sur la Sicile \i il admit dans toute leur éten due les droits de suzeraineté du souverain pontife gur son royaume; il ne nia, il ne contesta rien; il se prosterna, il s'humilia au pied* de ce trône, d'où Innocent III dominait le monde. Ainsi ce pape, Tun des hommes les plus illustres qui aient jamais régaé, qui réalisa dans la pratique ce que Grégoire VIII avait préparé dans sa pensée; ce pape qui vit TAngleterre au nombre de ses vassales ; le fléau des hérétiques, le destructeur des Albigeois, le propagateur des ordres mendiants, milice nou* velle et toute-puissante du saint-siége; cet arbitre delà chrétienté, ce canoniste profond, ce jurisconsulte consommé, ce grand politique, ce grand prince, en un mot. Innocent III, mourut trompé par un enfant (6 juillet 1 21 6 )•
Frédéric n'avait plus de compétiteurs. Forcé de repasser les Alpes, écrasé à Bouvines par les armes victorieuses de la France, Othon lY n^avait pas
' Raynnldi, Annal, ecc^. ad an. 4 S4 5, 11*^38.
436 HISTOIRE DE LA œNQUÊTB
longtemps survécu à ces désastres : il était mort dans le désespoir (1218). Othon se croyait damné. Dans Texcès de son repentir^ au moment d'expirer, il s'était fait frapper de verges, fouler aux pieds par ses serviteurs, depuis les plus élevés jusqu'aux plus infimes; depuis le sénéchal jusqu'aux aides de ses cuisines. C'est ainsi qu'ils mouraient tous alors. Pleins de santé et de vie , ils insultaient le saint-siége; près d'expirer, ils ne trouvaient pas d'expiation assez terrible pour ce crime. Dégagé de toute appréhension du côté de l'Allemagne, Frédéric était rassuré en même temps par le caractère du nouveau pape. C'était un patricien comme Inno* cent m. Issu de la famille des Savelli , Honorius III appartenait, comme son prédécesseur, aux premiers rangs de l'aristocratie sénatoriale. Mais sa haute situation ne s'appuyait ni sur la vigueur de l'âge ni sur la force du talent. Honorius, vieux, défiant et faible, quoique plein de zèle, était possédé de la passion des croisades. Pour le flatter dans son désir, Frédéric-Roger annonça qu'il allait prendre la croix. Â la faveur de cette déclaration, il fut couronné empereur, sous le nom de Frédéric II, le seul qui lui appartienne désormais. Sitôt qu'il eut senti
la couronne impériale sur son fronts il ne songea plus qu'à la perpétuer dans sa famille. H pratiqua les princes allemands avec tant de secret et tant d'art que Henri, son fils, fut couronné roi des Romains à Tinsu du pape, et, s'il fallait en croire Frédéric, à son propre insu. Telle fut son excuse auprès d'Honorius. Il n'en promit pas moins la séparation des deux couronnes. Dans le même temps, il sollicita et obtint l'usufruit de la Sicile, dont la nue propriété avait été dévolue, de son vivant, à son fils le roi Henri. Par ce subterfuge, l'empire et la royauté demeurèrent unis dans sa personne. Jamais une si formidable puissance n'avait encore menacé la liberté de l'Europe.
Mais il ne suffisait pas à Frédéric d'endormir un vieux pontife. L'audace de son caractère et l'élévation de son esprit l'appelaient à de plus nobles efforts. Frappé des vices du gouvernement féodal, pressé d'y apporter des remèdes au delà même de ce que le tempérament de son époque pouvait comporter, l'empereur tenta le premier ce qui fut depuis essayé tant de fois : il résolut de supprimer d'un coup les abus dont il était entouré. Dans un parlement réuni à Capoue (1220)^
il institua une haute cour chargée de réviser et de contrôler les titres sur lesquels se fondaient les possessions féodales. Toutes celles qui ne justifiaient pas de leur origine furent immédiatement attribuées au fisc. On déposa presque tous les grands feudataires. Ils prirent les armes et furent écrasés. Le clergé lui-même se sentit frappé dans la personne de Tabbé de Mont-Cassin, le premier des barons du royaume. Tant ecclésiastiques que séculiers % tous les barons perdirent le privilège de haute justice*. Ce droit fut exclusivement attribué à la royauté; révolution incroyableet jusqu'alors sans exemple ! Enfin , par une audace encore plus inouïe^ après avoir combattu et vaincu les Sarrasins^ qui remplissaient et troublaient la Sicile^ Frédéric II en transporta des colonies entières à Lucera^ dans la Capitanate^ à la face du patrimoine de saint Pierre. 11 implantait ainsi au cœur de son royaume Tétendard de Mahomet qu'il allait combattre en Syrie. Tout caduc qu'était le pape Honorius^ il sentit le péril et Taf**
' D. Luigi Tosti , Cassinese , Storia délia badia di Monts Cassino. Napoli,4842,t. II,p.280.
• Riccardo di San Germano, apud del Re, Cronisti napoletani, t. II, p. 37 etsuiv.
front d'un tel voiiinage. Quelles étaient les armes do saint-siége contre une milice qu'aucun de ses anathèmes ne pouvait atteindre? Le pape s'indi^ gna, menaça; il fut apaisé. Dès que Tadroit Frédéric le voyait en colère ^ il lui promettait une croi< lade; le pape se calmait aussitôt, et traitait Tem* pereur comme un fils. 11 voulut même le remarier. Gonstance d'Aragon , sa première femme ^ venait de mourir. Honorius lui fît épouser lolandci ou eomme le disent les Italiens^ lole, fîUe de Jean de Brienne, roi de Jérusalem , récemment dépossédé. Tout demeurait en suspens , lorsqu'après un pontificat de dix ans, plein d'incertitude dans le présent et de menace dans l'avenir, le vieil Honorius mourut f et eut pour successeur Grégoire IX (19 mars 1227), encore plus chargé d'années, mais doué d'une ardeur belligérante et d'une volonté indomptable. 11 rappelait Innocent 111. Ces deux papes étaient de même maison : tous deux Conti, de la branche de Signia. Entre deux hommes tels que Frédéric II et Grégoire IX , la lutte n'était pas douteuse ; elle devait être terrible , et le fut en effet. Cependant, au commencement du nouveau pontificat, une amitié cordiale sem-
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blait s'être établie entre Tempereur et le pape. Pour éblouir Grégoire I\, Frédéric II donna une publicité étendue , une pompe exagérée aux préparatifs de son départ pour la terre sainte. Charmé de ces démonstrations , Grégoire les crut sincères et en remercia le ciel. Frédéric ne se borna point à ce leurre; il fit au pape un indigne et déloyal sacrifice. Lui sceptique y lui philosophe , il devint l'auxiliaire des plus cruelles persécutions contre les hérétiques. Non content d'accabler dans ses manifestes les Patarins , les Albigeois et tous ces malheureux qu'on pourchassait alors de ville en ville y il alluma les bûchers sur tous les points de son royaume. Il répandit à grands flots le sang de ces hommes qu'au fond de l'âme il devait regarder comme ses complices ! La cruauté fut mise ainsi au service de la perfidie ^ ! Mais ces holocaustes hypocrites ne trompèrent pas longtemps le pape. Il s'aperçut bientôt qu'il n'y avait pas à compter sur un prince qui poussait l'ironie jusqu'à la férocité. Il le somma d'acquitter enfin son vœu.
* « Capiatur.... concremandus in ultricibus flammis pereat.... 't Eum lioguae plectro deprivent , etc. » Pertz , Mimunienta GermanicBy t. II, p. t53.
DE NAPLES. — LIVRK I. 441
Tous les délais I tous les prétextes étaient épuisés. Le renouvellement de la ligue lombarde^ dans le nmxl de ritalie^ lui avait servi de motif pour différer la croisade ; le pape se chargea d'apaiser la ligue qu'il avait excitée lui-même. Frédéric partit enfin (1227). Tout à coup on apprit son retour. Embarqué à Brindes^ il avait débarqué à Otrante; k chaleur extrême, Tair pestilentiel avaient fait éclater à bord une épidémie contractée à terre; l'empereur lui-même faillit y succomber. Le pape n'avait admis aucune de ses excuses; il les avait déclarées mensongères , il l'avait excommunié. Aux bulles outrageantes de Grégoire IX , Frédéric II répondit par des manifestes empreints par avance de tout l'esprit de la réforme. Les deux principes qui se disputaient alors le gouvernement du monde se rencontrèrent et s'entre-choquèrent ; dans cette émulation de violence et de haine f on ne saurait dire lequel des deux se montra le plus ardent, le plus acharné, le plus passionné* ment implacable.
Opposer dans Rome la république au pape était un moyen prompt et sûr* Frédéric II s'en saisit avidement. Malgré ses traités avec Clément III
Ui UiSlXJlKE DE LÀ CONQUÊTE
et iDDOcent III , la commune de Rome n'avait abandonné aucune de ses prétentions à la sou^ veraineté. Il y avait eu cependant des phases diverses dans ses rapports avec les papes. Le séna^ teur Parentius avait forcé le prédécesseur de Grégoire IX d'aller chercher un asile temporaire dans Anagni ; mais le sénateur et le préfet conduisirent par la bride le cheval de Grégoire IX, lorsque, couvert da pourpre et d'or, ceint d'une double couronne, il s'était rendu dans un appareil fastueux à la basilique de Saint-Jean de Latran , pour y prendre possession du pontificat suprême. Dans la ville, le calme succédait quelquefois aux ti*ou* blés, mais il ne fallait qu'un signe pour y rappeler la tempête. Frédéric fit ce signe. Pour soulever l'oligarchie sénatoriale contre Grégoire IX, il l'achela en détail. Toujours puissantes, les grandes maisons aristocratiquess'étaientappauvries. Ce n'est pas l'aristocratie qui s'enrichit des discordes civiles, profitables seulement aux familles nouvelles; les vieilles races achèvent de s'y épuiser. Les Frangipani n'étaient plus au temps où de leurs deniers ils nourrissaient le peuple. Conmie tous les patriciens de Rome ils manquaient d'argent. Pour les
DBNAPLBS. — LIVRE 1. 143
gagner à sa cause, Tempereur acheta leurs terres , les paya largement et les leur rendit ^ à la seule condition de lui prêter hommage et de se reconnaître ses vassaux immédiats. Cette largesse habile rendit l'empereur maître du Colisée, du môle d'Adrien, du tombeau de Métella et des plus fortes tours de la ville. Le pape était dans ses mains. Une émeute est provoquée; la ville se soulève. Grégoire IX ^ vieillard à la stature imposante^ aux tnitê nobles et vénérables, ottroit alors le sacrifice de la messe dans une des basiliques de Rome. Le sanctuaire est violé; le pape fuit; il se cache; de Rome il se rend secrètement à Viterbe, il y est assiégé par les Romains. De Viterbe il court à Orviète, d'Orviète à Pérouse, de Pérouse à Assise , et c'est là que, proclamant à la fois la sain* teté de François et l'impiété de Frédéric, il renouvelle l'anathème contre Tempereur et lui défend d'entreprendre le pèlerinage de la terre sainte. (1228.) Ce fut précisément le moment que Frédéric choisit pour prendre la croix. Voulant frapper à son tour l'excommunication , la convaincre d'injustice et de démence , se montrer enfin plus catholique que le pape, Frédéric tint un parlement
Hi HISTOIRE DE LA CONQUÊTE
solennel à Barletta. Revêtu de la pourpre impériale, il monta sur un tribunal dressé en plein air, fit lire son testament au peuple et à Tarmée, reçut leurs serments et annonça Touverture de la nouvelle croisade. Il y avait dans cette pompe un reflet de Rome païenne, quelque chose de l'appareil des Césars. Au moment où il allait s'embarquer, Grégoire IX lui renouvela sa défense ; mais Frédéric II n'en tint aucun compte et passa outre.
Quel était sou dessein en accomplissant ce bizarre voyage? Il n'en avait pas d'autre que de braver le pape. On ne le croirait pas si on n'en tenait la preuve de sa main. Malek-kammel , soudan d'Egypte, en guerre avec son frère Malek-Moaddam , prince de Damas, avait appelé l'empereur à son secours. Par un traité secret, ignoré de la cour de Rome, Malek-Kammel avait promis à Frédéric de lui livrer Jérusalem et les lieux saints; mais, dans l'intervalle, les deux musulmans s'étaient réconciliés, et lorsque Frédéric débarqua à Ptolémaïs, il trouva le soudan d'Egypte peu disposé à lui tenir parole*. Pour l'y déterminer, Frédéric
' Abulfeda et Ibn-Alatir, dan^ Michaud. hiblioth.descms., t. IV.
DE NAPLES. - LIVRE I. iih
lui écrivit qu'il ne prétendait tirer aucun avantage de la prise de possession de Jérusalem ; qu'il ne voulait pas même garder la ville, et que son intention était de retourner promptement en Europe. « Mais, disait-il, le pape et les rois ont été instruits de mon voyage ; si je revenais sans avoir réussi , je perdrais toute considération à leurs yeux, et c'est uniquement pour marcher tête levée parmi eux que je te demande l'exécution de ta promesse'. » A ces conditions, le Soudan voulut bien lui prêter Jérusalem. Ce voyage est, sans contredit, une des curiosités de l'histoire. On vit un empereur excommunié pénétrer dans la ville sainte par la grâce des musulmans et malgré le pape. A son arrivée, les regards des catholiques s'attachèrent sur lui avec lexpression de l'indignation et de la haine. Excités par les moines mendiants, les chefs des grands ordres militaires furent sur le point de verser le sang d'un prince chrétien au pied du tombeau de Jésus-Christ. En entrant dans le temple, il n'y trouva ni le patriarche ni le clergé : ils avaient fui d'horreur à son approche. Faute d'un consécra-
i * Dehebi, chron. arabe dans Michaud, Hist. des crois. Paris,
I Furoe, 4844, t. IV, p. 25.
446 HISTOIRK DK LA CONQUÊTE
teur^ il plaça sur Tautel désert la couronne de Godefroy de Bouillon ^ la reprit de sa main, en ceignit son front, et n'entendit d'autre amen que celui de ses soldats.
L'esprit de raillerie, héritage de Frédéric Barberousse, vint en aide à son petit-fils pour déguiser son dépit. Il se moqua beaucoup de la Terre Pro* mise, et déclara qu'il préférait la Terre de Labour. Un prêtre chrétien était entré, l'Évangile sous le bras, dans la mosquée d'Omar; il le fit sortir. Tout près de sa demeure, le muezzin psalmodiait du haut d'un minaret ces vers du Eoran : (c Comment serait-il possible que Dieu eût eu pour fils Jésus fils de Marie? » Frédéric, qui ne l'entendait plus depuis quelques jours, demanda raison de son silence au cadi du quartier; celui-ci se confondant en excuses de l'insolence du muezzin, dit qu'il l'aVait fait taire par respect pour Sa Sérénité Impériale. « Tu as eu tort, répliqua Frédéric; c^est votre loi, à vous autres; c'est votre religion. Pourquoi y manquer à cause de moi? Par Dieu, si tu venais dans mes États! * »
* Yliffei^ chroniqueur arabe, témoia oculaire, Micbaud, Bibliaih. des crois., t. IV.
Dfi NAPLES. — LIVRE 1. U7
11 n'acheva pas... Mais ses paroles ont été re* prises, cinq siècles plus tard, par un autre Frédéric. En effet y où sommes-nous ^ et qui voyonsnous? Cet homme, vieux avant le temps, à la miné chétive, au masque sarcastique, aux yeux brillants da feu de rintelligence, mais affaiblis et cernés par Il double fatigue de Tétude et du plaisir; cet empereur, ce roi dont TorgueiLdémesuré, dont la vanité capricieuse s'élèvent au-dessus du diadème; te poète , ce philosophe fastueux qui met trop de frix à sa damnation étemelle ^; cet Allemand qui dédaigne les mœurs et la langue de T Allemagne; ce leeptique couronné qui n'a foi qu'en lui-même; ce persécuteur de tous les abus, la tyrannie exceptée; cet administrateur éclairé, mais despotique, vigilant, mais dur; enfin ce bel esprit et ce grand esprit; esV-ce Frédéric II de Souabe? est-ce Frédéric II de Brandebourg? Sommes-nous au xiii* siècle? sommes-nous au xv!!!"*? Voltaire est-il déjà né, ou n'en est-on encore qu'aux Albigeois et aux Patarins?.
En vérité, le doute est permis Néanmoins,
tout en tenant compte des deux époques, il faut se
* Mot du prince de Ligne sur Frédéric II , rui de Prusse.
I i8 HISTOIKE DE LA CONOL'ÈTE
rappeler que l'un de ces hommes fut inférieur à Tautre. Frédéric de Hohenstauffen descendit souvent jusqu'à l'hypocrisie, ce que Frédéric de Hohenzollern ne fit jamais, et rien d'ailleui-s ne montre, dans le premier, le grand capitaine, ni même le vaillant soldat.
Tandis que l'ironique César jouait ces atellanes au fond de l'Asie et qu'il abandonnait la ville sainte aux stipulations d'un traité philosophique , le pape profitait de son absence pour faire envahir ses États par son beau-père, Jean de Brienne. Privé par Frédéric II du titre de roi de Jérusalem, blessé dans sa fille, l'impératrice lole, qui, abreuvée . d'humiliations, venait d'expirer au milieu des concubines et des bâtards de l'empereur, Brienne était devenu son ennemi déclaré. Il entrait à main armée dans la Terre de Labour; mais il fut forcé de se replier sur les Abruzzes. La victoire resta aux troupes pontificales; elles avaient pénétré jusqu'au cœur du royaume de Naples, quand tout à coup, saisies d'une terreur panique, elles repassèrent en tumulte le Vulturne et franchirent la frontière. L'empereur débarquait à l'autre bout de l'Italie.
m NAPLRS. -- LIVRE I. 449
(1229.) Frédéric ne perdit pas un instant pour fondre sur ses ennemis. De Brindes^ il courut à Lucera et y rassembla ses Sarrasins; de là, il marcha sur Naples, puis sur Capoue^ prit San Germano, mit garnison dans Tabbaye du Mont-Cassin, brûla Sora et rejeta l'armée de Brienne au delà du Garigliano. Dans cette course rapide , il n'épargna point ses ennemis. Des franciscains^ des frères prêcheurs, furent pendus sans pitié aux créneaux des forteresses. Les impériaux ravagèrent les terres, les
ehàteaux des Hospitaliers et des Templiers
Mais Frédéric s'arrêta devant sa victoire et offrit la paix au pape , qui , après avoir commencé par la refuser avec hauteur, la souhaita et l'accepta.
Grégoire IX y fut déterminé par les intelligences établies entre l'empereur et le sénat romain. A la suite d'une famine, le peuple, qui attribuait ce fléau à l'absence du souverain pontife, avait forcé les sénateurs de le rappeler et de le rétablir. Grégoire IX, fatigué de ses courses vagabondes, ne voulait plus s'y exposer désormais. Il reçut Frédéric en grâce , lui donna le baiser de paix et le releva de l'interdit.
«5<» HISTOIRE DE LA CONQUfiTE
Cependant la ligue lombarde se ranimait. Elle n'avait plus à combattre, conmie au temps de Bar^ berousse^ un chef de hordes barbares, torrent dévastateur, mais passager. Sous Frédéric II, elle se voyait aux prises avec une tyrannie stable et permanente. L'empire était représenté par des lieutenants puissants, nombreux, presque tous italiens de naissance. A Crémone, le marquis Pallavicino et Buoso di Doara; à Vérone, à Padoue, dans la Marche trévisane, les Romano, race de tyrans déjà ancienne, dont chaque génération nouvelle retrempait ses forces et son pouvoir dans une plus large effusion de sang. Eccelino III, monstre semblable aux Phalaris et aux Néron, était Tallié le plus fidèle de Frédéric II, qui l'avait marié à une de ses filles naturelles nommée Sauvage \
Cette race vraiment tragique des Romano en était alors à sa troisième génération. Le vieux Eccelino, surnommé le moines parce que, souillé de nang et de rapines, il s'était retiré dans un cloître, vivait encore au temps de la puissance d'Eccelino III et d'Alberigo ses petits-fiU. Voulant
* Selvaggia.
Dl NAPLEg. — LIVBB 1. 451
Uur donner lei dtraîws avis d*un vieillard et d*un sage y il leur écrivit ainsi du fond de sa retraite : <c Eccelino de Romano à ses très^hers petits-fils, salut : J'ai connu longtemps les affaires et les hommes, et j'ai toujours vu qu'il fallait céder aux érénements, pour retrouver ensuite ses aviuitages. J« me rappelle Tavoir souvent entendu dire à votre mère, grande magicienne très-experte dans la conoaiisance du cours des étoiles et des mouvements des planètes. Suives ses conseils. Réconciliez-vous naintenant avec vos ennemis s'ils sont les pltls forts et attendez Theure de la vengeance, qui, je Tespàre, sera prochaine et complète ^ » Tels étaient les auxiliaires de Frédéric II en Italie.
Entre le pape et l'empereur la paix ne pouvait pas être durable (1230). Trop de dissentiments séparaient les deux parties contractantes.
Cependant, ces dissentiments, tout inévitables qu'ils étaient, tardèrent à éclater. Frédéric II et Grégoire IX se rendirent des services apparents.
* tt Hoc enim.dixisse me recolo matrem vestram quod stellarum «cursu Doverat.... Spero enim quod vcniet tempus et hora qua ^ de festrîB etamicorum vestrorum injuriis animo lœtabundo vide- « bilis plenariam ullionem. » Episiola EceUini monachi filiis . an. 4S2S. — Code^ EeelHnianw, éd. Verci , t. III , p. nt.
Expulsé encore une fois^ le pape sollicita avec succès l'appui de l'empereur, qui obtint, à son tour, du pape , des lettres sévères adressées aux villes lombardes révoltées, portant l'ordre formel de déposer les armes. Il mit même la sincérité du saintpère aune épreuve plus importante encore. Henri, l'aîné des enfants de Frédéric II, s'était révolté contre lui; Grégoire IX frappa d'anathème (1235) ce fils rebelle que son père avait vaincu et jeté dans une prison de l'Apulie, où il périt, à la fleur de l'âge, après sept ans de captivité. Mais ce n'était pas assez pour réconcilier des cœurs ulcérés et pleins de ûel. Le pape soupçonnait l'empereur d'avoir excité les Romains; l'empereur se laissa persuader que Grégoire IX , comme un autre
, Alexandre III, prêtait secrètement la main à la ligue, et que, trop docile à l'exemple d'Urbain II, qui arma jadis Henri V contre Henri IV son père, c'était Grégoire IX qui avait soulevé contre lui un fils ingrat.
Dans cette situation, la guerre devait prendre feu à la plus légère étincelle. Il ne fallait qu'un prétexte ; Grégoire IX se hâta de le saisir. Frédéric avait un fils naturel nomini'^ Enzio; il le déclara
roi deSardaigne. Les papes, appuyés sur de fausses donations , réclamaient la Sardaigne ainsi que toutes les îles de la Méditerranée. Grégoire somma Frédéric de révoquer ce don et de cesser ses armements contre le^ Lombards. Pour toute réponse, Frédéric confirma son fils dans sa royauté nouvelle, livra bataille à la ligue lombarde, la défit àCorte Nuova, et, pour insulter le pontife (1237), envoya le carroccio de Milan au sénat et au peuple de Aome ^
Alors ce fut une lutte à mort. L'empereur et le pape remplirent la chrétienté de leurs accusations réciproques. Grégoire IX excommunia Frédéric II pour la seconde fois. Il le nommait dans ses bulles : un monstre marin dont la gueule est pleine de blasphèmes, et Frédéric lui répondait en le traitant de grand dragon ^ d'antechrist et de nouveau BaUiam.
Exaspéré, le pape dépose Frédéric et offre sa couronne à Louis IX, roi de France, pour son frère Robert, comte d'Artois. Louis IX, dontTé-
* On conserve encore au Capitole, sur un des escaliers intérieurs, une inscription en Thonneur de Frédéric II, gravée par l'ordre du sénat et du peuple romain.
154 HISTOIRE DE LA œNl^UÊTE
quité avait devancé Tâge , refuse ce que tout autre prince aurait accepté avec transport. Alors la chrétienté retentit du bruit d'un prochain concile. Il sera tenu à Rome avant Tannée révolue ; du haut de la chaire apostolique le pape y jugera Tempereur. Les évêques^ les abbés ^ les docteurs devront s'y rendre de toutes parts. Beaucoup de ceux de France et du nord de Tltalie s'embarquèrent à Gènes sur plusieurs galères. Frédéric II envoya une partie de sa flotte dans les eaux de Pise pour leur interdire le passage. Il y eut un grand combat entre les deux escadres. Vingt-deux bâtiments génois , avec tous les passagers, tombèrent au pouvoir de la marine impériale. De ce nombre étaient deux cardinaux, une foule de prélats et les députés des villes lombardes. L'empereur les fit conduire à Naples et les jeta tous dans des cachots où on les traita par son ordre comme les plus vils criminels. Qu'on juge de l'indignation du pape!... Jamais affront plus sanglant n'avait été imprimé au saintsiégel... Grégoire IX s'arma de toutes les foudres de l'Église; il accusa formellement l'empereur de tous les crimes et de tous les vices, le déclara hérétique au premier chef, même athée. Ce fut un
dernier effort.. S'il est vrai qu'à prèa de cent ang on puisse mourir d*autre ohose que de vieillesse, Grégoire IX mourut de colère et de douleur.
Dans ce moment , la puissance de Frédéric 11 paraissait irrésistible. L'Italie tremblait devant lui. L'Allemagne lui était soumise. Les instigateurs de la révolte de Henri, les ducs de Styrie et d'Autriche ^lincuB, dépossédés» dégradés» étaient .mis au ban de Fempire. De gré Ou de force , Frédéric avait repris tous les domaines des Hohenstauffen, perdus pendant son orageuse minorité. Son fils Conrad venait d'être proclamé roi des Komains. Au comble de la fortune , il ne lui restait plus qu'à fonder un empire héréditaire. Le premier depuis Justinien et le seul dans son siàcle» Frédéric II conçut la pensée d'une législation uniforme» en un mot» d'un Gode.
L'imprévu et le vAgue conduisaient alors le monde. Frédéric essaya d'y substituer la prévoyance et la précision. Il chargea ses deux ministres Taddeo di Sessa et Pierre des Vignes (Pier délie Vigne) de régler par une législation écrite l'administration de l'État dans tous ses détails et dans toutes ses branches. Il voulut remplacer par
les notions de réternelle justice les préjugés amenés par la superstition et enracinés par Thabitude , en substituant le droit naturel au droit féodal. 11 se proposa d'enchatner les passions , les préjugés de son siècle au pied du trône restauré de Cbarlemagne.
Cette idée était à la fois grande et chimérique. 11 était be^u de former un ensemble judiciaire depuis les lois des Normands jusqu'à celles qu'il avait si souvent promulguées lui-même; mais en pleine féodalité^ il était illusoire de vouloir fonder une monarchie despotique sur un ordre judiciaire parfait.
La monarchie absolue et Tordre légal étaient également repoussés par le clergé et par Taristocratie, les seules forces morales reconnues jusqu'alors^ et auprès desquelles s'élevait en Lombardie, en Ligurie et en Toscane^ la révolution communale, pleine d'une audace inspirée par la nouveauté et nourrie par le succès. Frédéric voulut surtout prévenir la contagion de cet exemple; il lui traça ce qu'on appelle de nos jours un cordon sanitaire, au nord, sur le Garigliano, au midi sur le Phare. Il se plaça entre ces trois éléments et les
attaqua en même temps. Contenir par une seule étreinte la papauté ^ le haut baronnage et la démocratie municipale y c'était se créer une tâche impossible. On peut combattre une des tendances de Tépoque où on gouverne , mais en satisfaisant les autres. Malheur à qui veut les réprimer toutes à la fois !
Dans ces lois, dont nous ne pouvons présenter que Vesprity le roi apparaissait comme la source de toute justice. Représenté par le grand justicier^ assisté de quatre grands juges , il recevait en dernier ressort les appels qui passaient successivement à travers plusieurs instances, pour aboutir à la grande cour de Capoue. Par une innovation, alors inouïe en Europe, ce n'est pas seulement dans ses domaines qu'était établi Tappel à la justice royale, mais dans toute l'étendue du royaume, sans acception de condition ou de rang; car, le vassal, quel qu'il fût, était autorisé à en appeler de son seigneur.
Défense était faite à tout prélat, comte ou baron, d'exercer sur ses terres l'ôflice de justicier*; de
* Xova con$t., lib. I, tit. xux, p. 7i.
rien exiger des vassaux qui ne fût déterminé par la
loi; enfin y de se livrera aucun acte arbitraire et
illégal.
Plus de duels judiciaires; plus de vengeances privées; forte amende pour le port d'armes non autorisé ; peine de mort pour toute provocation à la guerres civile.
Le sentiment le plus pur semble avoir dicté ces lois; on s'étonne que Frédéric II ne soit pas un des héros de l'humanité ; mais ces beaux dehors servaient trop souvent de voile à une avidité fiscale effrénée. Ses sujets^ bien garantis contre les attaques de la féodalité et du clergé , n'en res« taient que plus exposés aux exactions du fisc impériaP. D'ailleurs^ le législateur ne donnait pas à son œuvre la consécration de l'exemple. L'homme qui promulguait ces lois si humaines était violent, vindicatify sanguinaire, tout couvert de souillures et de sang. Son impartialité en matière de foi était poussée jusqu'à la négation de la foi. S'il ne nia
* Pour les détails de la législation de Frédéric II, et en général pour tout son règne, il faut lire Texcellent et consciencieux ouvrage de M. de Cherrier, intitulé: Histoire de la lutte de la papauté avec les empereurs de la maison de Souabe. Paris , de Bure , 18U.
DE NAPLHS. — LIVRK I. 159
jamais la divinité du Christ, dans le livre pré-
tendu des Trois Imposteurs, comme il en fut accusé par les papes, il n'en affichait pas moins un mépris du christianisme d'autant plus odieux à ses contemporains que, par une hypocrisie sacrilège, il faisait brûler les hérétiques tout en insultant au dogme et au culte catholique.
Entouré d'odalisques et d'aimées; donnant des eunuques pour gardiens à sa femme, la belle Isa* belle Plantagenet, la fille des rois d'Angleterre; souvent revêtu de robes orientales; à la guerre, monté sur un éléphant; dans son palais, entouré de lions apprivoisés; toujours accompagné d'une troupe de musulmans; indulgent pour eux; disposé à leur permettre la violation des églises et le viol des femmes, la débauche et le sacrilège, Frédéric II, dans l'opinion de ses sujets, n'était plus un prince chrétien.
Dans les dix dernières années de son règne, cet état de choses était parvenu à son comble. Le nombre de ces Barbares croissait tous les jours; dix-sept compagnies nouvelles appelées d'Afrique s'étaient répandues comme une armée d'invasion sur la Basilicate et la Calabre. Enfin, Tempereur
4 50 HiSTOIRB DE LA CONQUÊTE
Cependant la ligue lombarde se ranimait. Elle n'avait plus à combattre^ conmie au temps de Barberousse^ un chef de hordes barbares , torrent dévastateur, mais passager. Sous Frédéric II, elle se voyait aux prises avec une tyrannie stable et permanente. L'empire était représenté par des lieutenants puissants, nombreux, presque tous italiens de naissance. A Crémone, le marquis Pallavicino et Buoso di Doara; à Vérone, à Padoue, dans la Marche trévisane, les Romano, race de tyrans déjà ancienne, dont chaque génération nouvelle retrempait ses forces et son pouvoir dans une plus large effusion de sang. Eccelino III, monstre semblable aux Phalaris et aux Néron, était Tallié le plus fidèle de Frédéric II, qui l'avait marié à une de ses filles naturelles nommée Sauvage \
Cette race vraiment tragique des Romano en était alors à sa troisième génération. Le vieux Eccelino, surnommé le moine , parce que, souillé de nang et de rapines, il s'était retiré dans un cloître, vivait encore au temps de la puissance d'Eccelino III et d'Alberigo ses petits-fiU. Voulant
• Selvaggia.
DE NAPLKS. — LIVRE I. 464
ments et de haines : aussi le pays se dépeuplait-il de familles entières, qui fuyaient à rapproche des Sarrasins. C'était fournir à la cour de Rome des moyens d'attaque trop légitimes; mais le saint* siège était alors vacant.
(1241.) Après la mort de Grégoire IX, le conclave dura près de deux ans, interrompu pendant quelques jours seulement par le pontificat éphémère de Célestin IV. Dans cet intervalle, Frédéric II poursuivait les hostilités; il parut plusieurs fois devant Rome, Tassiégea sans la prendre, et se contenta de dévaster les environs. Albano, lieu charmant, les délices et le repos des papes, fut mis à feu et à sang par les Sarrasins de Tempe* reur.
Les cardinaux enfermés dans Agnani étaient en proie à la discorde. Frédéric II saisit cette occasion de les livrer à la risée publique. Quoique la vacance du trône pontifical fût favorable à ses intérêts, il ne négligea pas de se montrer plus catholique que le sacré collège. Afin de le forcer de mettre un terme au scandale de ses délais, il lui prodigua la menace, la raillerie et l'outrage. Enfin Sinibaldo Fieschi, de l'illustre maison génoise des comtes de
Lavagna, fut élu et prit le nom d'Innocent IV (25 juin 1 244). Les partisans de Frédéric s'en réjouirent vivement y parce que Sinibaldo était lié d'amitié avec lui; mais, tout en ordonnant des fêtes pour célébrer cette élection, Tempereur ne partagea point Taliégresse de sa cour. Dès lors, il entrevit le pape dans le cardinal, Tennemi du lendemain dans Tami de la veille. Il devait en être ainsi. L'antagonisme du sacerdoce et de Tempire ne tenait pas à des relations particulières, à des événements transitoires. Ce n'était pas une circonstance, c'était une situation. Les individus, quelle que soit d'ailleurs leur valeur ou leur force, ne créent pas les faits généraux; ils les précipitent ou les ralentissent; ils les aggravent ou les modèrent; là se borne leur action. C'est ce qu'on peut comprendre sans fatalisme ; et comme Frédéric était fataliste, il le comprenait d'autant mieux.
D'ailleurs, il connaissait trop bien Innocent IV pour attendre de lui la conciliation et la paix. Nourri dans le double orgueil de l'aristocratie et de la science. Innocent IV, Tun des plus grands seigneurs et des premiers canonistes de son tempS|
DE NAPLES. — LIYB£ 1. 163
mettait ses puissantes facultés au service de 1 ac* croissement temporel du saint-siége : la grandeur de Rome était sa passion. Il l'entendait dans le sens antique, en patricien superbe et en jurisconsulte profond.
Dans les premiers jours du pontificat d'Innocent IV, il y eut, selon Tusage, un rapprochement entre le pape etTempereur; mais ce n'était qu'une courtoisie d'avènement : aucun des deux n'y fut trompé. Le problème était insoluble. Frédéric II voulait être absous; le pape y consentait; mais Inoocent IV exigeait préalablement la restitution de toutes les conquêtes de l'empereur dans l'Italie septentrionale et principalement dans les États pontificaux. Frédéric, de son côté, exigeait, avant tout pourparler, la levée de l'excommunication dont il avait été frappé par Grégoire IX. L'un et l'autre s'obstinèrent dans leurs prétentions. Un nouveau dissentiment rendit encore tout accord impossible entre eux. Le pape exigea que l'empereur cessât d'armer contre les Lombards, et leur accordât une amnistie; Tempereur s'y refusa absolument. Ils se séparèrent plus irréconciliables ({ue jamais.
l>a ^eire recomineoça. Pcmit dénoncer les bo^lililéff, Frédéric fit jeter dans des cachots tous les moioes qui lui tombêreot sous la main. 11 allait mareber encore une fois sur Rome, dont Innocent IV avait pris poss^e&sion , lorsqu'il apprit que le saint-pére s'était enfui , déguisé , à Civita Veecbia, et que, de là, il s'était embarqué pour Gènes, sa ville natale, où il se trouvait en ce moment.
A cette nouvelle , Frédéric fut saisi de stupeur. Le pape voulait lui échapper et lui échappait en effet. Voici quel était le plan d'Innocent IV :
Rome , travaillée à la fois par les retours de Tesprit républicain et par les pratiques du parti imj)érial, ne présentait plus au souverain pontife qu'un asile humiliant et précaire; le patrimoine de saint Pierre, même Tltalietout entière, devenaient inhabitables par la même raison. Pour retrouver la liberté et la force , la papauté sentait le besoin de se retremper dans d'autres climats , de passer les Alpes pour les redescendre plus tard, ranimée et rajeunie. Alors la tyrannie laïque disparaîtrait; alors toutes les tètes de Thydre seraient coupées. La papauté reconstruirait l'Italie sur une nouvelle base. Au nord, les libertés municipales, sous les auspices
DE NAPLES. — LIVRE I. 4f5
du saint-siége; au midi, non plus la suzeraineté et la protection y non plus seulement le haut domaine, mais le domaine direct. Enfin, Innocent IV était décidé à chasser de Tltalie la maison de Hohenstauffen, à empêcher Tavénement de toute autre dynastie sur le trône des Deux-Siciles, afin de réunir définitivement à TÉtat de TÉglise ce qu'on appelle aujourd'hui le royaume de Naples*, c'est-àdire, la pointe de Tltalie, depuis Manfredonia jusqu'au cap Spartivento, et en fomentant l'anarchie dans la Sicile proprement dite, sous prétexte d'y établir le régime communal, à l'imitation des villes lombardes. Ce plan, si savamment tracé, faillit être dérangé par un ressentiment d'amour-propre. Innocent IV avait demandé un asile aux rois d'Angleterre et de France. Aucun de ces monarques ne voulut le lui accorder. Malgré leur piété, ni Henri III, ni Louis IX ne consentirent à recevoir
■ Cette expression, royaume de Naples, est un anachronisme au XIII* siècle; mais, il faut s'y résigner, pour être clair. UÂpulie, la Campanie, etc., etc., ne sont que des provinces. La Sicile ne représente à l'esprit que l'île de ce nom. Nous n'avons pas, à cet égard, de termes clairs et précis comme les Italiens. Dans leur belle langue, il Regno signifie les États continentaux du roi des Deux- Siciles; lo Stato, l'État de l'Église. On disait même autrefois il Ducato pour désigner le Milanais.
le pape dans leurs États ^ An moyen âge, la présence d'un pape y à la fois ruineuse et gênante pour peu qu'elle fût prolongée, était regardée partout comme une calamité publique. Dans le centre de TEurope, le dévouement au saint-siége s'alliait avec une extrême aversion des mœurs , des usages , de l'étiquette de la cour pontificale, surtout de la domesticité nombreuse qu'elle traînait à sa suite. Innocent IV eifrayait singulièrement par son avidité fiscale excessive, insatiable. Redoutable de loin, comment l'affronter de près? Bref, aucun prince ne voulut le recevoir; Innocent IV en fut blessé au vif; il s'écria dans sa colère : « Quand j'aurai écrasé le grand dragon, je mettrai ensuite sous mes pieds les roitelets de France et d'Angleterre, qui sont autant de petits serpents*. » La ruine de l'empereur se rattachait dans son esprit à
• Matth. Paris.
* c A nonnullis aflSrmative dicebatur quod dominus papa si- « tienter et super omnia desiderabat ipsum, quem magnum dracoa nem vocabat) pessundare, ut ipso suppeditalo et conculcato, « reges Francorum et Anglorum , nec non et alios christianitatis « reges, quos omnes régules et serpentulos esse dicebat, facilius « exemplo dicti Frederici pertemtos, conculcaret. » Matthaei Paris monachi albanensis Angliœ historta major a Guilielmo Conquistatin-e ad ultimum annum Henrici Tertii. Tigun, 4606, p. 748.
DE NAPLES. - LIVRE I. m
un plan d'intimidation dirigé contre tous les rois. Après un séjour de trois mois à Gènes, ne croyant plus pouvoir demeurer en sûreté dans sa ville natale, il prit la route de Lyon. Quoique cette ville relevât de l'empire, Frédéric II n'y exerçait aucune juridiction; la souveraineté de l'évèque y était seule établie, seule reconnue en réalité, et Lyon ressemblait moins à une cité française qu'à une ville ecclésiastique, telle que Cologne ou Sbyence.
A peine arrivé, le pape annonça solennellement, le jour de Noël, la réunion d'un concile et le fixa i la Saint-Jean de l'année suivante. Les prélats de toute la chrétienté y furent appelés. Le pape n'admit aucune excuse; la caducité même fut sommée de se rendre à ces grandes assises, où devait être jugé Frédéric de Souabe, empereur des Romains, accusé d'hérésie, d'impiété, de vices monstrueux, d'alliances sacrilèges avec les Sarrasins; accusé, en un mot, de toutes les infractions à la justice, à la religion et à la morale.
Frédéric 11 ne comparut pas au concile, où siégeait (28 juin 1245),*aux pieds du pape, un autre empereur, Baudouin de Courtenay, chassé de Con-
stantinople parles Grecs. Taddeo de Sessa et Pierre des Vignes parurent à sa place. Taddeo le défendit avec éloquence; Pierre se tut. Peut-être est-ce là rinfidélité qu'il paya de sa vie. Taddeo de Sessa osa opposer aux lettres produites par le pape d'autres lettres qui incriminaient le saint-père. Dans cette assemblée, la défense paraît avoir été aussi libre, mais aussi excessive que l'attaque. Le pape sut écouter; il ne voulut pourtant pas se laisser fléchir (17 juillet). Dans la dernière session, il prononça la déchéance de l'empereur. « C'est bien ! s'écria Taddeo de Sessa, en versant des larmes éloquentes; viennent maintenant les Tartares et les Kharismiens, ils n'ont plus personne à craindre : le monde est à eux ! » Taddeo en appela au futur concile, et ses compagnons et lui sortirent en tumulte. Le pape, se tournant alors vers l'assemblée, dit avec un calme majestueux : « J'ai agi comme je l'ai du. La volonté de Dieu soit faite! » Puis il prit un cierge et l'éteignit sous ses pieds; les cardinaux, revêtus pour la première fois de la longue robe rouge, les prélats, les docteurs éteignirent aussi des torches, à Texempffe du pape, et dirent avec lui : Anathème!
Frédéric II 86 trouvait à Turin lorsqu'il apprit sa déchéance et Télection de Henri , landgrave de Thuringe, en qualité de roi des Komains. A cette nouvelle il frémit, et ordonna d'une voix tonnante qu'on lui apportât le co£Fre où étaient renfermées ses trois couronnes : Empire, Jérusalem et Sicile. H en prit une, la mit sur sa tète et ainsi couronné, s'écria comme en démence : « Qu'il vienne la prendre, ce misérable, cet homme de néant; ma couronne est à moi; le concile, le pape, le diable ne me l'arracheront pas. » De Turin il voulut se lancer sur Lyon, pour y saisir le pape au milieu du concile. Mais Louis IX étendit la main et lui défendit d'aller plus avant (1246). Peu de temps auparavant, le roi de France avait vivement, quoique inutilement, plaidé la cause de l'empereur auprès du pape. Louis IX était l'homme de tous les devoirs.
Dès ce moment, l'animosité de Frédéric II et d'Innocent IV n'eut plus de bornes. Elle scandalisa, elle épouvanta la chrétienté. « Jamais, dit un contemporain S non jamais créatures humaines ne
* Matt. Paris.
86 Bont autant haïes. » Leurs lettres^ répandues à profusion, contenaient les imputations les plus honteuses; ils s'accusaient réciproquement d'avoir attenté à la vie Tun de Tautre. Ces soupçons éclatèrent par des arrestations, des procès et des supplices. Dans cette lutte, l'empereur fut le vaincu (1247). 11 avait mis le siège devant Parme; pour réduire cette ville rebelle, il avait eu recours à des moyens barbares. Tous les jours des prisonniers étaient amenés au pied des murailles et égorgés aux yeux de leurs concitoyens. Mais Parme ne s'était point rendue; elle avait repoussé les assauts des troupes impériales, et l'empereur fut forcé de fuir jusqu'à Borgo San Donnino. Il avait perdu Taddeo de Sessa, le plus fidèle de ses ministres; les habitants de Parme s'étaient saisis de Taddeo et l'avaient coupé par morceaux. Des chagrins plus cuisants accompagnèrent ces pertes. Enzio, roi de Sardaigne, fils naturel de Frédéric, était tombé entre les mains des Bolonais, à la suite d'une bataille. Il était jeune et beau ; caché dans un tombereau, il fut trahi par une boucle de cheveux blonds qui s'échappa et le fit reconnaître, probablement par quelque regard de femme. Fré-
m NAPLBS. — LIVRE I. 471
déric aimait ce fils. Il le redemanda vainement. Quelle eût été sa douleur b'II avait pu savoir que cette captivité ne finirait qu'avec la vie d'Enzio^ et qu'elle durerait vingt ans! Un autre de ses enfants naturels^ Frédéric d' Antioche^ mourut dans le même temps. Les douleurs s'enchaînent avec les douleurs, les blessures du cœur enveniment les plaies de l'orgueil. Frédéric II était veuf , il avait perdu sa troisième femme, Isabelle d'Angleterre; son fils, le roi des Romains, était en âge de se marier. Il demanda pour lui-même la fille du duc d'Autriche, pour Conrad, l'héritière de Provence. Les deux princesses repoussèrent avec horreur l'empereur et le roi ; l'excommunié et son fils ! Accablé de ce dernier coup, l'inconsolable monarque versait des larmes amères qui tombaient abondamment de ses yeux. C'était une chose bien misérable de voir pleurer de la sorte un homme d'une autorité si grande et déjà si avancé dans la vie. Il s'écriait : Malheur ! malheur ! Et ses amis, assis en cercle autour de lui, gémissaient et pleuraient, essayant en vain de calmer son désespoir ^ Cependant
* Matth. Paris.
on se sentait moins touché lorsqu'on le voyait s'emporter à (les paroles indignes et se laisser prendre à des erreurs messéantes pour sa dignité et pour son âge. Dans la dernière année de sa vie^ il parcourait son royaume^ sans but^ sans raison, en vieux chevalier errant, perdu d'amour ^ Mî^is ce qui le rendait odieux, ce qui suspendait dans tous les cœurs le sentiment d'une noble pitié, c'est que ce vieillard ivre d'amour s'enivrait aussi de sang'. Il n'épargna plus personne; ses amis les plus éprouvés devinrent ses premières victimes. Sur des soupçons dont tous les contemporains ont reconnu la fausseté, il fit arracher les yeux à son chancelier, Pierre des Vignes, et ordonna de le
* « Dal mese di novembre andôeT imperalore da Puglia in Sicilia « non si sa perché.... Perô si dice che non va più per quest' « anno. Esi diceancora che sta innamorato. » Matt. Spinelli, p. i.
* On trouve dans les archives de Naples un exemple bien extraordinaire, et que je crois inédit, de la cruaulé de Frédéric II. « Domino Mattheo de Luciis restitutum castrum Lucii Casalia a PiscariaB et Modis, et medietas Casalii Ordicani annui valons a unciarum 20, cum juribus distinctis. Quœ castra fuerunt confi- « scata occasione conspira tionis supra factœ per dominum Perrum, « fratrem majorem dicti domini Matthei , qui captus fuit, et missus « in insulam Maltae, ubi mortuus fuit. Et ob dictam conspirationem « imperalor Fredericus capi fecit duassorores domini Perri et eas «comburi, cum aiiis pluribus apud Neapolim. » Fascic. 16, fol. 4!23.
promener de ville en ville, pour Texposer dans cet état aux insultes publiques. Pierre, désespéré, se brisa la tète contre une colonne \
£nfin, lorsque après la mort de Henri de Thuringe , le pape substitua à Frédéric II un nouveau compétiteur, dans la personne de Guillaume de Hollande , Frédéric ne se sentit plus la force de lutter; il s'humilia, et annonça son dessein d'abdiquer l'empire et d'aller mourir dans la terre sainte, pourvu que ses couronnes fussent partagées entre ses enfants légitimes. Il supplia Louis IX, qui allait partir pour la croisade, de faire recevoir au pape cette dernière offre d'un ennemi
* « lo son colui , che lenni ambo le chia\i
« Del cor di Federlgo , e che le volsi « Serrando e disserrando si soavl ,
« Che dal segreto suo quasi ognl uoin tolsl : « Fede portai al glorloso uflizio, c Tanto ch'io ne perdei lo sonno e i polsi.
« La meretrlce , che mal dair ospizio c Di Cesare non torse gli occhi putti , c Morte comune , e délie corti vizio ,
« Infiammô contra me gli animi tuUi , « E gl* infiammatl infiammar si Augusto , c Che i licti onor tornaro in tristi lutti.
« L* animo mio , per disdegnoso gusto , « Crcdeudo col niorir fuggir disdcguo , « Ingiusto fece me contra me giusto.
« Per le nuove radie! d* esto legiio « Vi giuro , che giamma! non ruppi fede « Al mio signor, clie fu d*onor si degnu. » Jnferuu, c xiii.)
vaincu. Le saint et bon roi sentit ses entrailles émues; il consola Frédéric, et avant de quitter la France, intercéda pour lui. 11 ne l'oublia même pas en Syrie. Ses propres souffrances ne l'empêchèrent pas de compatir aux peines de son client impérial. Louis IX avait renvoyé ses frères en Europe. Par son ordre , ils se rendirent auprès du pape et lui demandèrent de se réconcilier avec l'empereur. Irrités des refus d'Innocent IV, ils lui répondirent avec la chaleur de leur âge, et s'emportèrent jusqu'à lui reprocher son insensibilité et son avarice. L'aîné de ces princes se nommait Alphonse, comte de Poitiers; le second, Charles, comte d'Anjou*.
Frédéric II, en partageant ses États entre ses fils, satisfaisait au juste vœu de la papauté, qui ne voulait pas la réunion de la Sicile avec l'empire; mais Innocent IV avait résolu de réunir le royaume au patrimoine. L'abdication de Frédéric dérangeait ses vues; d'ailleurs, il ne lui suffisait pas de la ruine d'un individu, il lui fallait la déchéance d'une dynastie. Frédéric priait ; le pape ne Técoutait plus et riait de sa douleur.
* Maiih. Parid.
Sous ce regard ironique et dur^ Frédéric, à la fois immobile et agité, tournait convulsivement sur lui-même, comme l'oiseau fasciné parle serpent. Il tomba enfin. La mort, plus pitoyable que les hommes, mit un terme à tant d'angoisses (26 décembre 1250). En se rendant à Lucera pour y rejoindre ses Sarrasins, il s'arrêta au château de Fiorentino. Déjà malade, il s'y sentit saisi d'un mal d'entrailles. 11 expira, plein de repentir de sa vie passée et de crainte d'une vie future. Autour de son lit de mort dressé à la h&te, il n'y avait que quelques serviteurs; un enfant, une femme et un vieux prêtre qui le bénit en tremblant. C'étaient Mainfroy, prince de Tarente, le plus jeune, le plus illustre de ses fils naturels ; Bianca Lancia, la mère de Mainfroy, dont l'union avec l'empereur fut, dit-on, légitimée dans ce moment suprême; Berardo, archevêque de Palerme, qui, malgré les défenses de l'Église, lui donna l'absolution, et quelques honmies dont la signature fut apposée au bas de son testament. Parmi eux, on distingue Berthold, margrave de Hohenbourg, général des troupes allemandes dans les Deux-Siciles; Pietro Ruffo le Calabrais , comte de Catanzaro , et Jean
de Procida^ Salernitain, nom bien plus célèbre qui se retrouvera en traits de sang à la fin de cette histoire. Dans ce dernier acte de sa vie, auquel Frédéric II imprima un caractère solennel et authentique ^ il ordonna des restitutions^ des aumônes, des réparations à diverses églises lésées dans leurs privilèges; il statua qu'on rendrait « à la très-sainte Église romaine , notre mère, tous ses droits; » mais en ajoutant, « sauf en tout et pour tout, le droit et l'honneur de l'empire, de nos héritiers et autres féaux, si l'Église, de son côté, restitue les droits dudit empire. »
Après cette déclaration , qui n'implique aucun désaveu, l'empereur établit l'ordre de la succession dans ses États, et assigne à chacun de ses fils une part dans son héritage.
Les dispositions de Frédéric ne changeaient rien aux rapports essentiels de l'Église et de l'empire. L'avenir était aussi troublé que le présent. Le dernier acte du petit-fils de Barberousse aggravait encore ce qu'il y avait déjà de trop précaire dans la situation politique de la maison de Souabe. Une remarque essentielle pour la suite de ces grands événements, remarque qui n'a
DE NAPLES. - LIVRE I. ai
point été faite jusqu'à ce jour , même parles contemporains si intéressés à relever un tel fait^ mais si insouciants de toute recherche rétrospective , c'est que l'ordre de succession par droit de primogéniture est essentiellement violé dans le testament de Frédéric II. Le testateur y méconnaît le droit de représentation y loi essentielle de tout ordre régulier de succession. Henri , son iils aîné , était mort rebelle ^ vaincu et captif. Conrad , frère puîné de Henri , avait été nommé à sa place roi des Romains 9 qualité qui constituait la succession à Tempire électif^ mais non l'hérédité aux biens patrimoniaux de la maison de HohenstaufTen. Henri était mort^ mais il avait laissé deux fils , dont Taîné, le jeune Frédéric, naturellement et de préférence à ses oncles, aurait dû être appelé à l'héritage du royaume des Deux-Siciles, du duché de Souabe , enfin de tous les biens patrimoniaux de ses ancêtres. Portant au delà de la tombe sa haine pour son fils Henri, l'empereur exclut le fils de ce prince S lui substitua le roi Conrad, le second
* Du mariage d'Henri et de Marguerite d'Autriche étaient nés
deux enfanta, Frédéric et Henri, morts, le premier en 4254 , l'autre
en 4254, par conséquent, l'un, un an, l'autre, quatre ans après la
mort de FrédéricII. Le second n'est pas même nommé dans le tea-
ns HISTOIRE DE LA CONQUÊTE
de ses iiU, et laissa, comme aumône , au jeune Frédéric déshérité, le duché d'Autriche et le comté de Styrie, possession précaire, contestée, toujours livrée au premier occupant. Il mit pour ainsi dire, hors la loi le malheureux orphelin, qui, d'ailleurs, ne survécut qu'une année à cette injustice, car la succession fut établie dans Tordre suivant : Conrad, roi des Romains; Henri le Jeune, le troisième des fils légitimes de l'empereur, auquel le prince ne laissait que le royaume d'Arles ou celui de Jérusalem, au choix du roi des Romains, c'est^-dire une illusion ou une impossibilité; enfin Mainfroy, confirmé dans la principauté de Tarente, qu'il avait obtenue après son mariage avec Béatrix de Savoye, et investi des comtés de Monte Saint- Angelo et Tricarico, ce qui le rendait maître d'une grande partie de la côte du royaume de Naples, située le long de la mer Adriatique.
Ce n'est pas tout. Le testament impérial déclarait le prince de Tarente bailli ou vice-roi des Deux-
tavient. L'empereur les avait-il exclus parce que le crime de leur père les avait frappés de déchéance? mais c'était établir un précédeot biea dangereux. On n'a pas allégué autre cbose oontre Conradin.
OB NAPLBS. '■ UVRE I. 479
Sicilwy toutes les fois que Conrad résiderait en Allemagne ou ailleurs ^ avec un plein pouvoir illimité et tous les droits régaliens. On était alors précisément dans le cas prévu. Mainfroy se trouvait ipso facto, régent du royaume, et Theureux bâtard se voyait non-seulement appelé éventuellement au puissant héritage de la maison de Souabe, mais préféré à Théritier naturel et direct de tant de couronnes*
Aiasi Frédéric léguait encore le trouble et la dis* corde à ses États. En sacrifiant les droits légitimes des fils de son premier né, il infirmait d'avance, ceux qu'aurait à réclamer un jour un autre de ses petits-fils qui n'était pas encore au monde, mais qui bientôt devait naître, Tunique rejeton de sa race y et le plus malheureux de tous. On retrouve dans ce testament Frédéric II tout entier : la grandeur réunie à Timprévoyance. Par un mélange bilarre, ce prince unissait le dérèglement de Timagination dans l'ensemble, à la rectitude dans les détails; le désordre moral, à Tordre administra^ tif et judiciaire; antithèse psychologique, moins rare qu'elle ne devrait l'être, et que Rome antique avait déjà vue dans Tempereur Adrien. Voltaire et
480 HISTOIRE DE LA œNQUÈTE
Gibbon ont prêté à Frédéric 11 le projet de restaurer Tempire en Italie. 11 en eut peut-être quelquefois la velléité passagère y mais jamais la volonté ferme. Pour accomplir un tel dessein^ il aurait fallu ou supprimer le pape, ou le déporter au delà des Alpes. La démence elle-même n'aurait pas admis la première hypothèse, et la seconde était encore si prématurée, que personne ne Tavait conçue. Si elle se réalisa dès le siècle suivant, ce fut avec moins de calcul et de préméditation qu'on ne le croit d'ordinaire. L'établissement des papes en France fut nécessairement amené par tout ce qui l'avait précédé. La papauté ne quitta l'Italie qu'après avoir acquis, par une longue expérience, la conviction qu'elle ne pouvait plus coexister avec le mouvement municipal, non-seulement à Rome, mais même à Viterbe ou à Pérouse.
Ce qui frappe à la première vue dans Frédéric 11, c'est qu'il n'était pas de son temps. C'est là son honneur dans l'histoire; ce fut là son infortune dans la vie. Devancer son siècle est à la fois une gloire et un inalheur. La postérité en tient toujours compte; les contemporains ne le pardonnent jamais. Les mérites et les torts de Frédéric vien-
DE NÂPLBS. — LIVRE I. 481
nent tous de cette source. Son esprit franchissait les intermédiaires et manquait le but en le dépassant. Il voulut réaliser 9 dès le xiii* siècle, ce qui ne devint possible qu'au xvi*. Sa mort n'en fut pas moins un événement immense. Elle changeait Tétat politique de TEurope et surtout celui de ritalie. Sans être tout à fait un grand homme, il avait jeté un si vif éclat par sa puissance, par 800 audace, par son amour des lettres et des arts; il avait tellement frappé les esprits par la rapidité de ses mouvements, par sa présence sur mille points opposés, presque à la fois, presque en même temps : aujourd'hui en Allemagne, demain à Napies, quelques jours après à Milan, à Rome, en Sicile ; il avait été tellement mêlé à tous les événements , à tous les intérêts, pendant plusieurs générations successives ; il tenait de si près à tout le monde par Tamour ou par la haine, par la crainte ou par l'espérance, que chacun crut voir finir tout son temps avec lui, et que, déjà tombé, on ne pouvait encore croire à sa chute. On l'eût dit encore prêt à relever son épée, tandis qu'il expirait au fond d'une masure , soudainement emporté par l'accident le plus vulgaire, par une indigestion, par
\n HISTOIRE DE LA CONQUÊTE DE NÂPLES.
une fièvre , par une bouffée de mauvais air. 11 y avait eu auparavant , il y eut plus tard, des chefs égaux à Frédéric II en puissance , supérieurs en génie^ qui disparurent presque inaperçus, après avoir dominé le monde. Lassés ou trahis , ils s'étaient survécu. La génération venue immédiatement après eux ne les connaissait que par leur renommée. Plus tard, Topinion les vengeait et les vengeait avec excès. La mémoire de Frédéric n'eut pas à attendre une rémunération si tardive. C'est au plus fort de la lutte qu'il était tombé. La mort l'avait saisi plein de courage et de colère, dans toute l'action, dans toute la passion de la vie. Aussi eut^il une fortune dont il n'existe qu'un second exemple. Longtemps après qu'il eut disparu de la terre, la foule, le peuple, identifiant avec sa personne l'idée même de la souveraine puissance, oublia ses autres titres, ses autres noms, et tout mort qu'il était, l'appela toujours I'Empereur.
Fm DU LIVftB PREMIER ET DE L'iNTRODUCTIOPT.