MANIFESTE DES ÉGAUX
Égalité de fait, dernier bat de Tari social.
Condorcet» Tableau de l'esprit humain, p. 3».
« Peuple de France l
« Pendant quinze siècles tu as vécu esclave, et par conséquent malheureux. Depuis six années tu respires à peine, dans l'attente de l'indépendance, du bonheur et de légalité.
« L'égalité ! premier vœu de la nature, premier besoin de l'homme, et principal nœud de toute association légitime! Peuple de France 1 tu n'as pas été plus favorisé que les autres nations qui végètent sur ce globe infortuné ! Toujours et partout la pauvre espèce humaine, livrée à des anthropophages plus ou moins adroits, servit de jouet à toutes les ambitions, de pâture à toutes les tyrannies. Toujours et partout on berça les homme* de belles paroles ; jamais et nulle part ils n'ont obtenu la chose avec le mot. De temps immémorial on nous répète avec hypocrisie, les hommes sont égaux; et de temps immémorial la plus avilissante comme la plus monstrueuse inégalité pèse insolemment sur le genre humain. Depuis qu'il y a des sociétés civiles, le plus bel apanage de l'homme est sans contradiction reconnu, mais n'a pu encore se réaliser une seule fois ; l'égalité ne fut autre chose qu'une belle et stérile fiction de la loi. Aujourd'hui qu'elle est réclamée d'une voix plus forte, on nous répond : Taisez- vous, misérables! l'égalité de fait n'est qu'une chimère; contentez-vous de l'égalité conditionnelle : vous êtes tous égaux devant la loU Canaille, que te faut-il de plu»? Ce qu'il nous faut de plus?
Législateurs, gouvernants, riches, propriétaires, écoute* à votre tour,
a Nous sommes tous égaux, n'est-ce pas? Ce principe demeure incontesté, parce qu'à moins d'être atteint de , folie, on ne saurait dire sérieusement qu'il fait nuit quand il fait jour.
« Eb bien ! nous prétendons désormais vivre et mou- ' rlr égaux comme nous sommes nés ; nous voulons l'égalité réelle ou la mort ; voilà ce qu'il nous faut.
o Et nous l'aurons, cette égalité réelle, n'importe à quel prix. Malheur à ceux que nous rencontrerons entre elle et nous 1 Malheur à qui ferait résistance à un vœu aussi prononcé !
« La révolution française n'est que Pavant-cornière d'une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la dernière.
« Le peuple a marché sur le corps aux rois et aux prêtres coalisés contre lui : il en sera de même aux nouveaux tyrans, aux nouveaux tartuffes politiques assis à la place des anciens.
« Ce qu'il nous faut de plus que l'égalité des droitst
« Il nous faut non pas seulement cette égalité transcrite dans la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. Nous consentons à tout pour elle, à faire table rase pous nous en tenir à elle seule. Périssent, s'il le faut, tous les arts, pourvu qu'il nous reste l'égalité réelle 1
« Législateurs et gouvernants, qui n'avez pas plus de génie que de bonne foi, propriétaires riches et saut entrailles, en vain essayez-vous de neutraliser notre sainte entreprise en disant : Ils ne font que reproduire cette loi agraire demandée plus d'une fois déjà avant eux.
« Calomniateurs, taisei-vous ( votre tour, et, dans le silence de ta confusion, écoutes nos prétentions dictées par la nature et basées sur la justice.
« La loi agraire ou le partage des campagnes fut le Tcf u instantané de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades mues par leur instinct plutôt que
, — 72 — par la raison. Nous tendons à quelque chose de plus sublime et de plus équitable, le bien commun ou la communauté des biens 1 Plus de propriété individuelle des terres, la terre n'est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de ia terre : les fruits sont à tout le monde,
« Nous déclarons ne pouvoir souffrir davantage que la très grande majorité des hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir de l'extrême minorité.
« Assez et trop longtemps moins d'un million d'individus dispose de ce qui appartient à plus de vingt millions de leurs semblables, de leurs égaux.
« Qu'il cesse enfin, ce grand scandale que nos neveux ne voudront pas croire l Disparaissez enfin, révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernants et de gouvernés.
« Qu'il ne soit plus d'autre différence parmi les hommes que celles de l'âge et du sexe. Puisque tous ont les mêmes besoins et les mêmes facultés, qu'il n'y ait donc plus pour eux qu'une seule éducation, une seule nourriture. Ils se contentent d'un seul soleil et d'un air pour tous : pourquoi la même portion et la même qualité d'aliments ne suffiraient-ils pas à chacun d'eux?
a Mais déjà les ennemis d'un ordre de choses le plus naturel qu'on puisse imaginer, déclament contre nous. « Désorganisateurs et factieux, nous disent-ils, vous ne voulez que des massacres et du butin.
« Peuple de France ,
« Nous ne perdrons pas notre temps à leur répondre ; mais nous te dirons : La sainte entreprise que nous organisons n'a d'autre but que de mettre un terme aux dissensions civiles et à la misère publique.
« Jamais plus vaste dessein n'a été conçu et mis à exécution. De loin en loin, quelques hommes de génie.
quelques sages, en ont parlé d'une voix basse et tremblante. Aucun d'eux n'a eu le courage de dire la vérité tout entière.
« Le moment des grandes mesures est arrivé. Le mal est à son comble ; il couvre la face de la terre. Le chaos, sous le nom de politique, y règne depuis trop de siècles. Que tout rentre dans Tordre et reprenne sa place. A la voix de l'égalité, que les éléments de la justice et du bonheur s'organisent. L'instant est venu de fonder la République des égaux, ce grand hospice ouvert à tous les hommes. Les jours de la restitution générale sont arrivés. Familles gémissantes, venez vous asseoir à la table commune dressée par la nature pour tous ses enfants.
« Peuple de France ,
c La plus pure de toutes les gloires t'était donc réservée 1 Oui, c'est toi qui le premier dois offrir au monde ce touchant spectacle.
« D'anciennes habitudes, d'antiques préventions, voudront de nouveau faire obstacle à l'établissement de la République des égaux. L'organisation de l'égalité réelle, la seule qui réponde à tous les besoins, sans faire de victimes, sans coûter de sacrifices, ne plaira peut-être point d'abord à tout le monde. L'égoïste, l'ambitieux frémira de rage. Ceux qui possèdent injustement crieront à l'injustice. Les jouissances exclusives, les plaisirs solitaires, les aisances personnelles, causeront de vifs regrets à quelques individus blasés sur les peines d'autrui. Les amants du pouvoir absolu, les vils suppôts de l'autorité arbitraire, ploieront avec peine leurs chefs superbes sous le niveau de l'égalité réelle. Leur vue courte pénétrera difficilement dans le prochain avenir du bonheur commun ; mais que peuvent quelques milliers de mécontents contre une masse d'hommes tous heureux, et surpris d'avoir cherché si longtemps une félicité qu'ils avaient sous la main ?
« Dès le lendemain de cette véritable révolution, iU
se diront, tout étonnés : Eh quoi ! le bonheur commun tenait h si peu? Nous n'avions qu'à le vouloir. Ah! pourquoi ne Pavons-nous pas voulu plus tôt? Fallait-il 4onc nous le faire dire tant de fois ? Oui, sans doute, un seul homme sur la terre plus riche, plus puissant que ses semblables, que ses égaux, l'équilibre est rompu : le crime et le malheur sont sur la terre.
« Peuple de Frange ,
« A quel signe dois-tu donc reconnaître désormais l'excellence d'une constitution?... Celle qui tout entière repose sur l'égalité de fait est la seule qui puisse te convenir et satisfaire à tous tes vœux.
« Les chartes aristocratiques de 1791 et de 1795 rivaient tes fers au lieu de les briser. Celle de 1793 était un grand pas de fait vers l'égalité réelle, on n'en avait pas encore approché de si près; mais elle ne touchait pas encore le but et n'abordait point le bonheur commun, dont pourtant elle consacrait solennellement le grand principe.
« Peuple de France ,
« Ouvre les yeux et le cœur à la plénitude de la félicité : reconnais et proclame avec nous la République des égaux. »
Le directoire secret ne voulut pas qu'on donnât aucune publicité à cette pièce, parce qu'il n'approuvait ni l'eipression : Périssent, s'il le faut, tous les arts, pourvu qu'il nous reste l'égalité réelle ! ni l'autre : Disparaissez enfin révoltante distinction de gouvernants et de gouvernés; mais il fit publier et répandre h grand nombre un écrit qui contenait l'extrait de ses théories , et ayant pour titre : Analyse de la doctrine de Babeuf, proscrit par le Directoire exécutif pour avoir dit U vérité.
L'égalité sans restrictions, le plus grand bonheur possible de tous, et la certitude qu'il ne leur serait jamais
enlevé , étaient les bien* que le directoire secret 4e salut public voulait assurer au peuple français; il voulait reprendre l'ouvrage brisé le 9 thermidor , et, à l'exemple des victimes de cette funeste journée, ajouter à la révolution des pouvoirs et des grandeurs, celle incomparablement plus juste , dont l'impartiale dU~ tribution des biens et des lumières eût été le résultat final.
Et, quoique le directoire secret sût que la réunion de la sagesse h l'autorité serait pour lui un garant du succès, il était trop convaincu que le pouvoir le mieux in* tentionné ne saurait se flatter d'une réussite complète et durable sans l'amour et le concours du peuple, pour ne pas placer en lui sa principale confiance,
Avant que la révolution française eût donné au monde le spectacle nouveau de plusieurs millions d'hommes proclamant et scellant de leur sang des vérités qui, dans les temps antérieurs, n'avaient été aperçues que de quelques sages, le dessein d'émouvoir le peuple par la seule force de ces vérités eût pu paraître chimérique ; il n'en était pas ainsi à l'époque où se forma le directoire secret; alors il s'agissait moins de créer une opinion nouvelle , que de réunir en faisceau celle qui avait existé peu de temps auparavant , et que la calomnie et la proscription avaient divisée et assoupie.
Il fut dans la révolution un temps où l'espoir fondé d'une prochaine égalité attachait de cœur au nouvel ordre public la masse de la population ; déçue dans son attente, elle regretta, après le 9 thermidor» les sacrifices qu'elle s'était imposés , et regardant comme un leurre le bonheur qu'on lui avait promis, elle commença à prendre en aversion la révolution et ses défenseurs. Cette disposition des esprits fournit aux royalistes l'oc* casion de décréditer le système républicain, et aux aristocrates celle de répandre l'horreur des innovations et l'indifférence politique.
D'un autre cOté, la proscription avait grandement éclaire) les rangs des républicains prononcés; ceux qui
restaient, dispersés par la tiolenceou dhbés par la calomnie n'tasDiraient plus la confiance, à 1 aide de laaTelié 'ilsaXfcUuit autrefois le peuple à la con-
t»?" ffde choses, le directoire , secr£ ^ ne voulait aeir que pour et par le peuple, dut sentir qu u iTkllaitTvaSt touî éclair les t**>*™£^ faibles, ramener la masse à envisager les vraies causes de ses maux, tracer aux apôtres » courageux ^de I Mocratie un plan uniforme de conduite, et offrir à tous un centre unique de direction, „ A »<mS«i-
Loin de travailler dans ^^^,^^SinS!& teurs criminels, le directoire secret n ''^^'J*™? de son entreprise que des progrès de la raison publique et de l'éclat de la vérité. ... n
Ce que la société du Panthéon n'avait pu qu ébaucher, le directoire secret entreprit de l'achever ; il avait sur elle le double avantage d'être moins aperçu et de pouvoir mieux mûrir et suivre ses plans : la dissolution violente de cette société ne contribua pas peu a augmenter en lui, par le mécontentement qui en fut la suite, le sentiment de ses forces. .
Outre l'égalité réelle qu'il était juste et nécessaire de présenter au peuple comme le but véritable et légitime de la révolution, il était important d'attacher son attention à une forme d'administration propre à la conserver.
A cet égard, le directoire secret examina, avec plus de soin qu'on ne l'avait fait jusqu'alors, la constitution de 1793, à laquelle paraissaient se rallier à cette époque tous les amis sincères de la République; et, comme on y discutait en même temps les institutions qui devaient fonder l'égalité, il fut plus à même d'en démêler les défauts et de découvrir les suppléments dont elle avait besoin.
A l'instar du comité tenu chez Amar, nos conjurés voyaient le vice positif de cette constitution dans les articles de la déclaration des droits, qui concernent la propriété. Quant à la constitution elle-même, ils jugèrent
qu'elle ne garantissait pas assez le peuple des usurpa* lions du corps législatif et des erreurs dans lesquelles il pourrait être lui-même entraîné. On verra à la fin de cet ouvrage parquets suppléments ils se proposaient de prévenir ces dangers.
Malgré ces taches, le directoire secret fut déterminé à entretenir le respect que les républicains avaient voué à cette constitution, par deux motifs suprêmes, dont l'un était la sanction presque unanime qu'elle avait reçue delà nation : l'autre, le droit du peuple, par ellemême consacré, de délibérer sur les lots. C'était surtout dans cette dernière disposition qu'il voyait le caractère distinctif de la constitution de 1793, dont presque toutes les autres parties ue lui paraissaient que des articles réglementaires.
On convint donc de prendre cette constitution pour point de ralliement, et d'en présenter l'établissement comme le moyen d'atteindre cette douce égalité, dont on ne cesserait en même temps de démontrer la justice, de demander la pratique et de développer les lois fondamentales.
Ce n'était pas à l'aide d'une poignée de factieux ameutés par l'appât du gain ou par un fanatisme insensé, que le directoire secret prétendait renverser le gouvernement usurpateur : il ne voulait employer d'autre mobile que la force de la vérité.
L'exposition franche et entière des droits du peuple ' et des crimes de ses oppresseurs, était le seul moyen par lequel il entendait soulever contre la tyrannie, la masse des Parisiens ; au moment où l'indignation eût été forte et générale, il aurait levé l'étendard et donné le signal de l'insurrection.
Aussi son premier soin fut-il de travailler à convaincre et à entraîner : il n'épargna ni les discours, ni les écrits ; et, pour les faire circuler avec fruit, il institua dans Paris un grand nombre de petites réunions inconnues les unes aux autres, mais toutes dirigées par des démocrates, qui recevaient eux-mêmes l'impulsion des douze agents révolutionnaires.
n est bon délire, dan* l'instruction domina ces agents» les précautions par lesquelles le directoire de saint public s'empressa de mettre les démocrates* l'abri de l'imprudence et de la perfidie.
Dès le commencement, les agents révolutionnaires furent destinés à devenir les leviers par l'action desquels le peuple de Paris devait s'élancer sur ses tyrans; en attendant, ils formèrent les réunions, dirigèrent les discussions populaires, répandirent les écrits, et rendirent compte au directoire secret des progrès de l'opinion, des intrigues de l'aristocratie, du nombre, de la capacité et de l'énergie des démocrates*
On ne doit pas s'étonner de ce que les mesures de nos conjurés regardaient principalement Paris : c'était au cœur qu'il fallait frapper l'aristocratie ; et l'immense population de cette commune eût facilement imprimé son mouvement aux élémens démocratiques répandus dans toute la République.
Le choix des agents révolutionnaires était une opération majeure; de si importantes fonctions ne pouvaient être confiées qu'à des hommes qui, à un amour constant de l'égalité, à une prudence éprouvée et à la confiance du peuple, réunissaient une grande activité et quelques lumières; ils furent nommés par le directoire secret, à la majorité des voix et après un mûr examen des motifs allégués en faveur de chacun d'eux par ceux qui les proposaient. *
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ftpoter qtie Stir des baïonnettes aveuglément «frumlses à leurs créatures, et ils parvinrent, sous le prétexte de maintenir la tranquillité publique, a transformer l'enceinte de la représentation nationale, dont rattachement des citoyens était naguère la défense unique, en un camp qui menaçait leur liberté et leur vie.
Cette armée autour et au dedans de Paris, qui en germinal et prairial de Tan III» avait aidé les ennemis de la liberté à établir leur empire, fut maintenue et augmentée parle gouvernement constitutionnel; on voyait à sa tête des ex-nobles, des détenus de Tan II, et généralement les hommes qui avaient donné d'éclatants témoignages de leur haine pour la souveraineté du peuple*
La présence de forces nombreuses et dévouées à la tyrannie, comparées à l'état de désarmement auquel l'autorité, sous le prétexte d'enlever les armes, tantôt aux royalistes, tantôt aux terroristes, avait réduit le peuple, devait décourager la multitude et lui faire redouter le moindre choc.
Au nombre des obstacles qui pouvaient s'opposer au succès de son entreprise, le directoire secret rangeait la résistance des troupes, et même l'idée seule que le peuple pourrait s'en former. Aussi songea-t4i de bonne heure à la tendre nulle, en réveillaut dans le cœur des soldats l'amour de la démocratie, en leur rappelant les grands intérêts pour lesquels ils avaient versé leur sang, et en les arrachant insensiblement à l'obéissance servile envers leurs chefs, de laquelle les tyrans leur faisaient un devoir impérieux. C'était encore par l'ascendant de la vérité, que les conjurés voulaient allumer dans l'armée la haine du gouvernement aristocratique, afin de joindre par un élan unanime ses forces à celles du peuple.
A cet effet, le directoire secret ajouta successivement aux agents d'arrondissement des agents militaires , chargés des mêmes fonctions auprès des bataitlons stationnés à Paris et aux environs : il accorda sa confiance
A Ffon pour les Invalides ;
A Germain pour la Légion de Police ;
A Massey pour les détachements cantonnés à Franciade;
A Vannek pour les troupes en général ;
A Georges Grisel pour le camp de Grenelle.
Le rôle que ce Grisel a joué dans le dénouement de la conspiration, exige que nous fassions connaître, dans toute leur étendue, les circonstances et les motifs qui lui donnèrent accès auprès des principaux défenseurs de l'égalité.
Outre les agents civils et militaires dont nous avons parlé, le directoire secret avait institué des surveillants qui en examinaient la conduite, en rectifiaient 'la marche, et imprimaient à leur action une nouvelle vigueur. Darthé et Germain furent chargés de ce soin important. L'un et l'autre rendirent alors à la cause de l'égalité les services les plus signalés : c'était par eux que le directoire connaissait plus particulièrement ce qui se passait dans les rassemblements ; et c'étaient eux qu'il chargeait des commissions les plus difficiles, dont ils s'acquittaient avec l'exactitude et avec le courage qui décèlent une profonde conviction et un entier dévouement.
Darthé, infatigable et intrépide, habile à faire passer dans l'âme de ceux qui l'écoutaient la chaleur de la sienne, à réprimer les élans trop précipités, et à concilier les nuances d'opinion, s'attachait à encourager et réunir les amis de l'égalité, et à découvrir ceux qui pouvaient le mieux en servir la cause. Ce fut dans ces vues qu'il fréquenta le café des Bains Chinois où se rendaient journellement plusieurs démocrates, et qu'il s'y lia avec Georges Grisel, d'Abbeville, alors capitaine à la suite dans le troisième bataillon de la trente-huitième demibrigade de ligne, campée à la plaine de Grenelle, près de Paris.
Grisel qui paraît, comme tant d'autres, n'avoir vu dans la révolution qu'une occasion d'élévation personnelle, recherchait les patriotes ; il parvint, en imitant leur langage, â passer auprès d'eux pour un ardent révolutionnaire, et dès lors il n'eut pas de peine à captiver la bienveillance de
quelques démocrates qui le présentèrent à Darthé comme un homme précieux à leur parti. Les éloges imprudentsque prodiguèrent à Grisel ses introducteurs, ses discours et l'empressement avec lequel il se chargea de répandre parmi les troupes les écrits du directoire secret et rédigea luimême une brochure insurrectionnelle, tendant à provoquer l'insubordination dans l'armée, persuadèrent le trop confiant Darthé de la pureté de ses intentions, et le déterminèrent â le proposer au directoire qui avait besoin d'un agent militaire auprès du camp de Grenelle, Il fut nommé, et les instructions relatives à sa mission lui furent délivrées par Darthé le 26 germinal.
Dès que les agences qu'on avait instituées furent suffisamment organisées, le directoire secret s'occupa sans relâche de répandre les écrits qu'il destinait à détromper le peuple. Il s'agissait de lui prouver que sa souveraineté avait été usurpée par l'autorité existante ; que la constitution de 1793 était la seule légitime ; que le bonheur de tous ne pouvait résulter que de la véritable égalité ; et que les maux qu'il attribuait à la révolution, venaient uniquement de ce qu'elle n'avait pas atteint son but.
Toutes les plumes démocratiques furent mises à contribution : Babeuf développait dans son Tribun au Peuple, l'esprit de l'institution insurrectionnelle, et Simon Duplay propageait les mêmes doctrines parmi les classes les plus laborieuses, au moyen d'une petite feuille, intolée VÊdaireur. Les républicains qui dirigeaient le ' Journal des Hommes libres, rendirent aussi à la démocratie d'importants services, par les discussions qu'ils osèrent établir sur la forme du gouvernement et sur le grand système de l'égalité, duquel ils firent éclater la justice en provoquant de victorieuses réponses aux objections qu'ils mettaient en avant.
Un des premiers soins du directoire secret fut de signaler au peuple, d'une manière positive, les points auxquels il devait se rallier ; il le fit au moyen de Y Analyse de la doctrine de Babeuf, qui fut distribuée et afficher le 20 germinal, avec une très grande profusion ; et quo
que le gouvernement s'efforçât de dérober cet écrit à la connaissance du public, il frappa tellement toutes les têtes, que les aristocrates le transcrivirent dans leurs journaux, comme un chef-d'œuvre d'extravagance et d'audace, et les patriotes en firent le sujet de leurs entretiens et de leurs espérances.
Le 23 germinal parut l'Opinion sur nos deux constitutions ; le 24 on publia la Lettre de Franc-Libre à son ami ta Terreur, (rédigée par Grisel) ; le 25 fut mis en circulation Técrit intitulé : Doit-on obéissance à la constitution de 1795 ? le 27 on distribua Y Adresse du Tribun à t'Ar niée; le 29 fut répandue la Lettre en réponse à M. V., et le l« r floréal fut livré au public Le Cri du peuple français contre ses oppresseurs.
Aux efforts du directoire secret prêtaient un prodigieux secours la persécution qui pesait encore sur la masse des patriotes, et la détresse toujours croissante qu'éprouvait la partie laborieuse de la nation; c'était le moment où le discrédit progressif des assignats, faisant resserrer les denrées, réduisait les ouvriers à se priver du nécessaire ou à aliéner les meubles et les habillements les plus indispensables (1).
Ce malaise, joint aux écrits par lesquels le directoire secret en montrait la cause et le remède radical, produisit une fermentation si vive et si générale que bientôt le mécontentement propagé par les réunions secrètes éclata publiquement et causa les nombreux rassemblements que l'on vit, vers la moitié de germinal de l'an IV, dans les rues, sur les places et sur les ponts de Paris.
Alors les usurpateurs de la souveraineté populaire
m Ce révoltant envahissement de la fortune déjà si réduite de la classe laborieuse, fut la suite de la suppression de la taxe des denrées et des contributions en nature sur les riches, deux moyens qui, avant le 9 thermidor, avaient éloigné la nécessité de recourir aune trop grande émission d'assiguats; depuis cette époque, 1 approvisionnement public ayant été abandonné aux ï- ° s J?j e8 J )ro Pli étaire8 et des marchands avides, pour la plupart SaatïïL «m? réfo r m «s Populaires, le pauvre fut dépouillé du néopulents 8e,V,t ff,J * menler ' e 8 «PwHtt «t '« Exe des gens
apprirent arec certitude que leurs ennemis se réunissaient en force et que le peuple, en invoquant l'égalité et la constitution démocratique, donnait des regrets aux victimes immolées à la corruption et à l'aristocratie, en thermidor de Tan II, et en prairial de l'an 111.
Ce qui se passait à Paris, les opinions, les discours et les discussions du peuple et des soldats, tout était journellement transmis au directoire secret par les rapports de ses agents et par les communications verbales des surveillants admis dans son sein ; il en était aussi instruit par plusieurs démocrates qui s'étaient adroitement introduits dans la police du gouvernement.
Bientôt le directoire secret s'aperçut que l'effet de ses inspirations avait surpassé son attente et sentit qu'il était urgent de rassembler tous les moyens par lesquels il comptait seconder, diriger et rendre utile l'ébranlement populaire dont on voyait les avants-coureurs.
Les conjurés s'assemblaient presque tous les soirs dans l'asile de Babeuf, auprès de qui restèrent constamment déposés les principaux papiers et le cachet de la conspiration; ce cachet, auquel les agents révolutionnaires reconnaissaient les ordres du directoire, portait les mots salut public autour d'un niveau.
Pendant les séances on examinait :
Les rapports des agents et les projets de réponse;
Les écrits à imprimer;
Les propositions sur la forme de l'insurrection ; '
Les dispositions législatives qui devaient la suivre ;
Les institutions et l'organisation de la République.
Toutes les décisions que le directoire secret rendait à la pluralité des voix, étaient couchées sur un registre et servaient de bases à la correspondance et aux travaux préparatoires qui étaient répartis entre les conjurés. Rien n'était signé. Babeuf que la proscription forçait à la retraite, fut presque le seul rédacteur des lettres et des instructions, dont les expéditions nécessaires étaient faites par un secrétaire et portées par Didier aux agents révolutionnaires.
Après avoir arrêté qu'on devait diriger l'a^on do
peuple contre le gouvernement existant, et vers Péta blissement de la constitution de 1793, le directoire secret eut à résoudre une question que les circonstances rendaient très épineuse ; il s'agissait de déterminer par quelle forme d'autorité on remplacerait subitement celle dont on méditait la destruction.
On était convaincu qu'il n'était ni possible ni sans dangers d'appeler à l'instant les assemblées primaires à nommer un corps législatif et un gouvernement conformément à la constitution de 1793. D'abord il était évident qu'un intervalle de temps quelconque devait s'écouler entre l'insurrection et l'installation de la nouvelle autorité constitutionnelle, et il n'était pas moins sensible qu'il eût été de la dernière imprudence de laisser un moment la nation sans directeur et sans guide. D'autres considérations faisaient penser au directoire secret que cet intervalle de temps devait être plus long que celui qu'exigeaient strictement les élections et l'arrivée des nouveaux députés : elles méritent d'être développées.
Changer la forme de l'administration publique n'était pas le seul but que se proposaient nos conjurés ; ils voulaient, et c'était là la partie la plus importante de leurs desseins, procurer à la France des lois bonnes et durables. Et, quoique le directoire secret n'ignorât pas que le mode d'après lequel la loi est émise et exécutée, peut exercer quelque influence sur les institutions à établir, l'histoire et l'expérience de la révolution française lui avaient appris que l'effet certain de l'inégalité est de diviser la cité, de créer des intérêts opposés, de fomenter des passions ennemies et de soumettre la multitude qu'elle rend ignorante, crédule et victime d'un travail excessif, à un petit nombre d'hommes instruits et adroits, qui, abusant de la préférence qu'ils ont su obtenir, ne s'appliquent qu'à conserver et à renforcer, dans 4a distribution des biens et des avantages, l'ordre qui leur est exclusivement favorable : il concluait de \k qu'un peuple, si étrangement écarté de l'ordre naturel, n'était guère capable de faire d'utiles choix, et avait
besoin d'un moyen extraordinaire qui pût le replacer dans un état où il lni serait possible d'exercer effectivement et non fictivement la plénitude de la souveraineté.
De cette manière de penser naquit le projet de remplacer le gouvernement existant par une autorité révolutionnaire et provisoire, constituée de manière à soustraire à jamais le peuple à l'influence des ennemis naturels de l'égalité, et à lui rendre l'unité de volonté nécessaire pour l'adoption des institutions républicaines.
Quelle sera cette autorité? était la question délicate gui fut scrupuleusement examinée par le directoire secret. Les trois propositions qui avaient été agitées chez Amar lurent produites : la première rappelait une partie de la Convention nationale ; la seconde créait la dictature ; la troisième établissait un corps nouveau, chargé de terminer heureusement la révolution (1).
Amar proposait dans le premier comité de rappeler la Convention nationale ; ce corps, disait il, qui ne pouvait être remplacé que par une autorité voulue par le peuple, Payant été en vertu d'une constitution et de lois contraires à sa volonté souveraine, est encore la seule autorité légitime. D'un autre côté, poursuivait
(l) I/expérience delà révolution française et pi us particulièrement les troubles et les variations de la Convention nationale ont, ce me semble, suffisamment démontré qu'un peuple, dont les opinions se sont formées sous un régime d'inégalité et de despotisme, est peu propre, au commencement d'une révolution régénératrice, à désigner par ses suffrages les hommes chargés de la diriger et de la consommer. Cette tâche difficile ne peut appartenir qu'à des citoyens sages et courageux qui, fortement épris d'amour pour la patrie et pour l'humanité, ayant longtemps sondé les causes des maux publics, se sont affranchis des préjugés et des vices communs, ont devancé les lumières de leurs contemporains, et méprisant Por et les grandeurs vulgaires, ont placé leur bonheur à se rendre immortels en assurant le triomphe de l'égalité. Peut-être faut- il, à la naissance d'une révolution politique, même par respect pour la souveraineté réelle du peuple, s'occuper moins de recueillir les suffrages de la nation que 5e faire tomber, le moins arbitrairement que possible, I autorité suprême en d«s mains sagement et fortement révolutionnaires.
Amar, la légitimité des décrets dépendait de la liberté des députés, garantie par les formes établies pour la poursuite de ceux d'entre eux contre lesquels s'élèveraient des accusations graves : or, des membres de la Convention furent arrêtés, déportés ou dépouillés de leurs droits politiques sans procès ni jugement, en germinal et prairial de Tan III ; donc les actes de la Convention postérieurs à ces violences sont nuls, la rédaction de la constitution de Tan III doit être considérée comme non avenue, et les véritables mandataires du peuple sont encore ceux qui n'ont pas participé à ces abus de pouvoir ou qui en ont été les victimes.
Gonséquemment à ce raisonnement, Amar proposait de rappeler à l'exercice du pouvoir dirigeant, les membres de la Convention nationale qui furent par elle déclarés inéligibles, et ceux qui, ayant été exclus du corps législatif, n'avaient pas participé à l'usurpation.
Cependant on reprochait à un grand nombre de ces conventionnels la part qu'ils avaient prise aux crimes du 9 thermidor ; la proscription des démocrates sous les noms d'anarchistes, exclusifs, terroristes, etc.; la clôture des sociétés populaires ; la rentrée dans la Convention des soixante-treize girondins, et la mise en liberté de tous les aristocrates ; la faiblesse avec laquelle ils avaient laissé égorger plusieurs de leurs collègues ; le silence par eux gardé sur la proposition de changer la constitution ; un grand amour du pouvoir; les richesses acquises par quelques uns, et en général une extrême pusillanimité dans la défense des droits du peuple (1). Ceux qui étaient pénétrés de la nécessité de ne confier le sort de la patrie qu'aux plus sages et aux plus courageux, pouvaient ils se décider à rappeler au pouvoir suprême ceux qui avaient mérité en l'exerçant d'aussi graves reproches ?
Le directoire secret jugea que des raisons d'un aussi
peot,
grand poids devaient remporter sur l'avantage assez douteux qu'on se promettait d'une apparente légitimité, à l'aide de laquelle on espérait adoucir les ressentiments et vaincre les résistances.
Il pensa au contraire que, comptant uniquement pour la réussite de ses projets sur l'influence des démocrates de toute la République, qui, dans toutes les hypothèses, eussent secondé l'impulsion donnée par ceux de Paris, il était prudent de mettre de côté les subtilités, et de donner la préférence à la voie qui offrait le plus de sûreté contre les erreurs et les faiblesses des hommes revêtus du pouvoir.
Le rappel de la Convention ainsi écarté, le directoire secret s'arrêta à l'idée de faire nommer par les insurgents de Paris , l'autorité provisoire à laquelle il fallait nécessairement confier le gouvernement de la nation. En effet, dans l'impossibilité physique de recueillir suç, le champ les suffrages de tous les Français, c'était là le seul moyen de rendre à la souveraineté du peuple tout l'hommage compatible avec les circonstances. A cet avantage se joignait celui d'une plus grande probabilité de bons choix de la part d'hommes dont le dévouement aux principes de la nouvelle révolution eût été attesté par le courage avec lequel ils allaient en prendre la défense.
On prévoyait que les rusés ennemis de l'égalité tenteraient de soulever les habitants des départements contre ce qu'ils n'auraient pas manqué d'appeler l'empiétement des brigands de Paris sur les droits du souverain. Le directoire secret ne voulant rien faire que de juste, examina cette objection ; voici comment il la réfuta :
€ Quand il y a tyrannie, tout citoyen a le droit et est « dans l'obligation de travailler à la détruire. Cependant « il est impossible que tous les citoyens d'une vaste ré- « publique se rendent, à cet effet, auprès de l'autorité « qu'il faut renverser : c'est donc à ceux qui l'ap- « prochent à prendre les armes les premiers ; et, comme « fi est important qu'une autorité nouvelle succède im-
« médiatement à l'ancienne, c'est aux insurgeais à y « pourvoir.
» D'ailleurs, le droit d'abattre le pouvoir tyrannique « étant par la nature des choses délégué à la section du « peuple qui l'avoisine, c'est à elle qu'est aussi délégué « le droit que nulle autre ne saurait exercer, de la « remplacer d'une manière provisoire et conforme, au- « tant que faire se peut, aux principes de la souverain « neté nationale. »
Après cela, il s'agissait de savoir qu'elle serait la forme provisoire à proposer au peuple parisien en in* surrection. Sur ce point il y eut diversité d'avis : quelques membres du directoire secret opinaient pour la magistrature d'un seul ; les autres préféraient un corps nouveau, composé d'un petit nombre de démocrates éprouvés. Ce dernier avis prévalut.
Debon et Darthé qui proposaient la dictature, attachaient à ce mot l'idée d'une autorité extraordinaire, confiée à un seul homme, chargé de fe double fonction de proposer au peuple une législation simple et propre à lui assurer légalité et l'exercice réel de la souveraineté et de dicter provisoirement les mesures 'préparatoires tendant à disposer la nation à la recevoir. Selon eux, une tâche si importante et si hardie, ne pouvant être bien remplie qu'à l*aide d'une parfaite unité de pensée et d'action, devait être conçue et exécutée par une seule tête. A. l'appui de leur opinion ils invoquaient l'exemple des peuples anciens, et rappelaient les suites funestes delà pluralité, desquelles ils voyaient des preuves récentes dans les divisions du comité de salut public,
il leur semblait que les dangers de l'abus qu'on pourrait faire d'une semblable magistrature, pouvaient êlre facilement évités par la vertu bien connue du citoyen qui en serait revêtu, par l'exposition claire et légale du but qu'elle devait atteindre, et par les limites posées d'avance à sa durée.
Dans ce système, la tâche du directoire secret se réduisait à tracer en peu d'articles l'objet de la réforme, à fixer un terme à la nouvelle magistrature, à découvrir
le citoyen le plus vertueux de la République, et à faire adopter son plan par les Parisiens insurgea (1).
Cependant le directoire secret en jugea autrement : ce n'est pas qu'il méconnût la vérité des motifs allégués en faveur de la dictature ; mais la difficulté du choix» la crainte de l'abus, la ressemblance apparente de cette magistrature avec la royauté, et, par dessus tout, le pré* jugé général qu'il semblait impossible de vaincre, firent préférer un corps peu nombreux, auquel on eût confié les mêmes pouvoirs, sans courir les mêmes dangers et sans avoir tant d'obstacles à surmonter.
Le résultat de cette grave délibération fut qu'après la destruction de la tyrannie, le peuple de Paris serait engagé à créer une Assemblée nationale, revêtue de l'autorité suprême, et composée d'un démocrate par département (2), qu'en attendant, le directoire secret ferait des recherches scrupuleuses sur les démocrates à proposer ; et que, la révolution faite, il ne cesserait pas ses travaux et veillerait sur la conduite de la nouvelle assemblée.
Pendant que les conjurés réglaient ainsi ces points majeurs, ils suivaient attentivement les moindres dispositions du peuple ; ils ne négligeaient rien pour s'assurer la victoire au jour de l'insurrection qui eut pu être celui du combat. A la vérité, on élait autorisé à penser que l'armée s'abandonnerait à l'impulsion populaire ; mais il eût été de la dernière imprudence de ne pas mettre en ligne de compte l'influence que des offl-
(1) A quoi faut-il raisonnablement attribuer la perte de la démocratie et de la liberté en France, si ce D'est à la diversité des rues, à Vopposilion des intérêts, au défaut de vertu, d'unilé et de persévérance dans la Convention nationale? Ce n'est pas, ce me semble, pour conserver, mais pour établir l'égalité chez une nation corrompue, qu'on a besoin d'une autorité forte et irrésistible. Il est à présumer que si, en l'an II ou en l'an III, on avait eu la sagesse d'investir un homme de la trempe de Robespierre de la dictature que proposaient Debon et Darihé, la révoluttion eût atteint son véritable but.
(S) La République française était alors divisée en 97 départements.
tiers, mauvais citoyens, auraient pu exercer sur des soldats peu instruits et habitués à l'obéissance.
Tout en redoublant d'efforts pour attirera la cause du peuple les soldats du gouvernement, le directoire se* cret cherchait à rendre les démocrates plus forts qu'eux, dans le cas où il fallût en venir aux mains. Son dessein était de créer subitement une armée populaire, et, à cet effet, il recueillit des renseignements sur le nombre, la valeur et la capacité des démocrates, sur les forces de leurs ennemis et sur les lieux où le peuple eût pu se pourvoir d'armes et de munitions ; il préparait dans Paris des logements aux républicains qu'il appelait de toutes les parties de la France, à renforcer les amis de la liberté, et marquait soigneusement les dépôts de subsistances, afin qu'au grand jour de la rédemption, la faim ne contraignit pas le peuple à abandonner, comme en prairial de Tan III, le champ de bataille.
Parmi les patriotes des départements, les Lyonnais avaient fixé plus particulièrement l'attention du directoire secret. Il y en avait à Paris qui avaient mérité la confiance de Robespierre ; et ceux qui demeuraient à Lyon, y avaient déployé un tel caractère, qu'on était en droit d'en attendre les plus grands services. Ce fut à Bertrand, ancien maire de cette ville, que le directoire confia le soin de les réunir et de les diriger dans le sens de l'institution insurrectionnelle.
Au 20 germinal de l'an IV, il se manifesta dans le peuple de Paris une violente agitation, que les factions criminelles travaillaient à mettre à profit concurrent, ment avec les démocrates.
Deux factions principales existaient dès-lors dans le gouvernement. Les hommes qui, sous les bannières de l'égalité, s'étaient adroitement emparés des richesses et du pouvoir, et que j'ai nommés faux amis de l'égalité ou égoïstes conquérants, formaient celle qui reconnaissait pour chefs Barras, Tallien, Legendre, Fréron, Merlin de Thionville, Rewbell, etc., etc. L'autre se composaient des amis de l'ancien ordre d'inégalité, que j'ai compris sous la dénomination d'égoïstes conservateurs
on vieux aristocrates ; elle ralliait les débris de la Gironde, les auteurs de la nouvelle constitution et même les royalistes qui se promettaient quelque avantage du cours que cette faction imprimait à l'opinion, et généralement de tout ce qui tendait à proscrire l'égalité ; on comptait dans ses rangs Boissy-d'Anglas, La Rivière, Thibaudeau, Dumolard, Camille Jordan, Lareveillière Lépeaux, Lanjuinais, Portails, Pastoret, Siméon, etc.
La première de ces factions ne voulait de la constitution, qu'autant qu'elle la maintiendrait en possession de la prééminence ; la seconde attendait de son exécution scrupuleuse de nouveaux succès. Celle là, moins nombreuse, mais plus entreprenante et plus hardie, méditait des actes de violence contre celle - ci, qu'elle accusait de viser au rétablissement de la monarchie , et qui de son côté , plus forte en nombre , mais plus hypocrite et plus lâche, se proposait d'accabler ses adversaires par les armes constitutionnelles. Une aristocratie, quelle qu'elle soit, repousse à la fois l'égalité et toute aristocratie dont elle redoute la concurrence ; tout prétexte lui est bon pour écarter ses rivaux. Or, rien ne nuisant autant dans l'opinion du vulgaire aux hommes publics, que le dérèglement et la rapacité, les vieux aristocrates s'efforçaient d'exciter par des reproches de cette nature, contre les amis vrais ou faux de l'égalité, l'indignation du peuple que ces derniers n'avaient que trop méritée.
Aux attaques de ce genre, les égoïstes conquérants opposaient la masse des hommes qui avaient pris à la révolution une part quelconque. Ils avaient l'adresse de présenter indistinctement tous les censeurs de leurs crimes, comme autant d'ennemis de la République ; ils effrayaient les républicains de toutes les couleurs, par la crainte d'un prochain retour à la royauté ; ils prétendaient qu'on oubliât les droits du peuple pour ne songer qu'aux complots des royalistes dont ils disaient qu'eux seuls pouvaient réprimer l'audace ; ils mettaient enfin tout en œuvre pour se faire le centre du mouvement populaire dont ils ne se dissimulaient pas rapproche*
Dans le système de cette faction, l'insurrection dont ils comptaient s'emparer, ne devait avoir d'autre objet que celui d'arracher du corps législatif et du gouvernement les hommes qui leur déplaisaient, tels que Boissy d* Angles, Isnard, Cadroy, Rovère, Larivière, etc.
A cette fin, on fit retentir les enceintes des conseils lé* gislatifs de violentes déclamations contre les massacres récemment arrivés dans le midi de la France, dont on accusait quelques-uns de ceux-ci d'avoir été les instigateurs, et dont cependant leurs ennemis actuels avaient été longtemps les provocateurs.
D'hypocrites apostats se répandaient dans les lieux publics pour exagérer le nombre et les tentatives des conspirateurs royalistes, détourner l'attention du peuple des crimes des faux amis de l'égalité, et les remettre en possession de sa confiance.
Ainsi les républicains peu clairvoyants étaient placés entre les séductions des révolutionnaires parjures et les conseils des vrais démocrates.
De cette double impulsion naissaient de dangereux obstacles aux travaux du directoire qui sentit bientôt la nécessité de les faire cesser.
Ce fut encore dans la vérité qu'il chercha le remède ; il dévoila le piège, et le piège fut déjoué. Un numéro du Tribun du Peuple, consacré à mettre au grand jour les crimes des transfuges du parti populaire, déconcerta leurs émissaires , et l'on peut dire avec vérité que parmi les hommes qui avaient pris de bonne foi une part quelconque à la révolution, il ne leur resta aucun partisan, et il n'y eut plus qu'un vœu pour la prompte destruction de la tyrannie établie par la constitution de l'an 111.
En même temps, le directoire apprenait que Ricord, Laignelot, Choudieu, Amar, Huguet et Javogues (1), tous conventionnels montagnards, proscrits aux mois de germinal et prairial de l'an m, se concertaient
(1) Huguet et Javogues furent assassinés par la commission mUUaire du Temple, à la fuite du massacre du eam» de Grenelle.
pour se mettre à la tête de l'insurrection qu'ils prévoyaient, afin de rétablir la Convention nationale et successivement la constitution de 1793. Ces tentatives, auxquelles on associait sans fondement Barrère et Vadier, parurent si importantes au directoire qu'il crut nécessaire d'en faire l'objet d'une sérieuse discussion.
Faut-il céder la place aux montagnards proscrits? Fant-il tâcher de se joindre à eux? Faut-il s'opposer à leurs tentatives? Telles furent les questions agitées à ce sujet dans le sein du directoire secret.
Aux motifs qui avaient fait rejeter le rappel de la Convention, se joignit, pour repousser le comité montagnard, la connaissance qu'on avait des opinions peu démocratiques de quelques-uns de ses membres et de l'extrême faiblesse de quelques autres. Mais, comme on reconnaissait les services qu'ils avaient autrefois rendus à la République, on se borna à recommander aux agents révolutionnaires d'engager le peuple à se méfier des démarches qui pourraient être faites à l'instigation de ces montagnards; on enjoignit en même temps de veiller à leur sûreté et de les prévenir des mesures que le gouvernement prenait contre eux, et dont le Directoire était journellement averti par quelques agents principaux du ministère de la police.
A la vue du danger dont elles étaient également menacées, les factions existantes dans les premières autorités de la République ne tardèrent pas à réunir leurs efforts contre la démocratie.
La rapidité avec laquelle se propageaient de nouveau les principes démocratiques, la hardiesse des écrits qui provoquaient une nouvelle et salutaire révolution, ces nombreux rassemblements où les crimes des usurpateurs étaient proclamés, et où la constitution de 1793 était hautement demandée , ce concert de vœux unanimes décelant un vaste plan dont il était difficile de saisir les mains directrices, l'impatience de la multitude et l'audace des conspirateurs semèrent l'épouvante dans lis rangs des ennemis de l'égalité, qui sentirent la nécessité de suspendre leurs querelles et de diriger toutes
leurs forces contre les incorrigibles apôtres des doctrines populaires.
Sur ces entrefaites, un message du Directoire exécutif vint donner réveil à tous les e nnemis de la réforme publique; les démocrates y étaient horriblement calomniés, et on invoquait contre eux des décrets de proscription et de mort.
A cette occasion, l'hypocrisie avec laquelle on avait cru justifier la clôture violente de la société du Panthéon lança plus méchamment encore ses traits empoisonnés. Le gouvernement voulant rendre lesdémocrates universellement odieux, les accusait de chercher à plonger l'état dans une affreuse anarchie, dans le double dessein de rétablir par là le despotisme royal et de s'enrichir en attendant par le brigandage (1).
C'était par de semblables imputations que la Convention post thermidorienne était parvenue à imposer à la France le joug de la nouvelle aristocratie. Cependant y avait-il du bon sens à accuser de vénalité des hommes qui étaient sortis pauvres d'une révolution et
$(l) C'est avec la même bonne foi qu'on a Teint d'attribuer au royalisme et à l'ennemi étranger, la pensée de loules les grandes mesures par lesquelles le royalisme fut écrasé et l'étranger vaincu, et qu on a prétendu transformer en royalistes déguisés les hommes dont 1 austérité et le désintéressement attestent lo sublime dévouement à la cause de l'égalité et de la liberté. Cette manœuvre dont la Gironde donna le premier exemple, afin de Justifier sa conduite dans le jugement du roi et sa haine contre les vrais fondateurs de la République, a été depuis perfection né« par ces eunuques politiques qui, incapables des mouvemens généreux qui sauvent et régénèrent les nations, se vengent de la nullité A laquelle ils sont condamnés, en ravalant les grands nommes dont les vertus leur paraissent chimériques, aux basses intrigues qui constituent toute leur science politique. A les entendre,- l'action révolutionnaire fut conçue et dirigée par ceux qui en furent principalement atteints, les frères de Louis XVI avaient sollicité sa condamnation ; les royalistes qui perdirent la vie les â et 3 septembre furent immolés à la profonde politique de leurs amis ; et cet enthousiasme populaire qui sauva la France
de l'invasion, fut l'œuvre de ceux qui voulaient l'envahir !..
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des places qui leur avaient offert tant d'occasions de s'enrichir? Appartenait-il à ceux qui, après le 9 thermidor, avaient exercé tant de violences , de signaler comme des anarchistes ceux qui , au bout du compte , ne demandaient que l'exécution de la loi que le peuple avait sanctionnée? La véritable, la seule anarchie, disaient les démocrates, est dans les prétendues lois qui, violant les droits naturels des hommes, condamnent les nations ou à des troubles toujours renaissants ou à une mortelle léthargie. Leur constante conduite et les vœux qu'ils ne cessaient de former pour l'établissement d'une vraie république, répondaient suffisamment au reproche de royalisme déguisé auquel personne n'ajoutait foi. Les royalistes applaudissaient à cette fourberie qui les débarrassait de leurs plus redoutables ennemis, et leur faisait même concevoir la vaine espérance de s'en faire des auxiliaires.
De si solides raisons ne confondirent pas l'effronterie du Directoire exécutif; élevé sur la violation des droits du peuple, il ne songeait qu'à les anéantir, et cette odieuse détermination éteignait en lui tout sentiment de pudeur. Il crut qu'en persévérant dans la calomnie, il parviendrait à étouffer la vérité, et se flatta de rallier à lui toutes les classes des citoyens, par les couleurs effrayantes sous lesquelles il ne cessait de peindre ses ennemis.
Cependant ce perfide message renfermait une vérité qui faisait pâlir les méchants ; il attestait l'existence d'une association courageuse qui se proposait de renverser la nouvelle tyrannie constitutionnelle.
Telle était alors la corruption et la lâcheté des députés, qu'il n'y en eut pas un seul qui osât prendre ouvertement la défense des droits du peuple ; à l'exception de douze, tous les membres du conseil des Cinq-Cents s'empressèrent d'accepter les funestes lois des 27 et 2$ germinal de l'an IV, auxquelles leurs dignes collègues de l'autre conseil donnèrent le même jour une sanction unanime.
Ces actes, indignes de porter le nom de lois, forent
- *6 un attentat contre la liberté publique. Par eux, toute réunion paisible de citoyens peut être dissoute comme un attroupement séditieux ; par eux, toute discussion sur les avantages ou les inconvénients des différents gouvernements peut être punie de mort ; par eux, toute amélioration dans la Constitution de l'état est presque rendue impossible ; par eux enfin, on arracha aux Français, déjà dépouillés des droits de délibérer sur les lois et de se réunir en sociétés politiques, celui d'émettre librement leur pensée sur les affaires nationales.
Dès lors les agents subalternes de la tyrannie redoublèrent d'audace contre les orateurs, les écrivains et les colporteurs du parti démocratique ; les moindres observations , les plus légers murmures , transformés en provocations séditieuses, fournissaient à tout moment des prétextes pour emprisonner les meilleurs citoyens, et l'appareil militaire fut déployé contre les hommes paisibles qui allaient dans les lieux publics chercher, dans les épanchements de l'amitié, quelques consolations à la douleur que les maux de la patrie leur faisaient éprouver.
Une sainte colère s'empara de tous les amis sincères de la liberté et leur fit prendre la résolution de résister à l'oppression ; ils disaient tout haut que le moment était venu de tenir le serment de vivre libres ou mourir.
Mais le directoire de salut public, qui s'était placé au point d'où il pouvait mesurer les forces de son parti et celles de ses ennemis, jugea qu'il n'était pas encore temps de livrer le combat. Craignant un de ces événements mal combinés qui avaient tant contribué à établir l'empire aristocratique, et regardant son entreprise comme le dernier effort dont le mauvais succès eût perdu tout-à-fait la démocratie, il ne pouvait se résoudre à donner le signal de l'attaque avant d'avoir coordonné prudemment tous les éléments insurrectionnels qui lui paraissaient indispensables pour obtenir la victoire.
Quoique les noms des directeurs secrets fussent couverts d'un voile salutaire, leur association et leurs tra-
vaux étaient connus de tous les démocrates; cette connaissance,, en soutenant leur espoir, les rendait dociles aux avis qui leur étaient adressés par la voie des agents révolutionnaires ou par celle du Tribun du Peuple et de YEclaireur.
Une si longue suite de revers avait enfin convaincu tout le monde que la véritable République ne pouvait attendre son salut que du concours de tous ses amis à seconder avec confiance les plans conçus et secrètement dirigés par un petit nombre d'hommes assez forts pour ne pas désespérer d'une cause tant de fois proscrite et presque anéantie.
A l'aide de cette confiance, le directoire secret put arrêter l'explosion prématurée, provoquée par les lois des 27 et 28 germinal , que les plus modérés comparaient à l'ancienne loi martiale. Mais tandis qu'il contenait d'une main un débordement dangereux, il se hâtait de rassembler de l'autre tous les fils qui devaient le conduire à un dénouement prompt et à un triomphe certain. La lenteur qui eût encouragé ses ennemis, divisé et refroidi ses amis, ne lui paraissait pas moins dangereuse qu'une imprudente précipitation. Décidé à sauver promptement la liberté ou à périr avec elle, il pressait les opérations des agents révolutionnaires, redoublait de zèle pour s'attacher l'armée dont il n'était pas encore sûr, et s'occupait assiduement à régler les formes de l'insurrection et la législation qui devait la suivre.
Le premier objet qui se présentait naturellement à la discussion, était la manière d'opérer la dissolution des autorités illégitimes, et de mettre leurs membres dans l'impossibilité de rien entreprendre contre l'égalité. Le dessein unanime du directoire secret était d'atteindre ce double but par un grand exemple de justice , capable d'effrayer les traîtres et d'en imposer à ceux que le peuple honorerait à l'avenir de sa confiance.
Une trahison révoltante et une usurpation manifeste étaient les crimes dont les membres des deux conseils et ceux du Directoire exécutif s'étaient rendus évident-
ment coupables. Couverts du sang des meilleur» citoyens, ils avaient dépouillé le peuple de sa souveraineté, et avaient sacrifié la majorité de la nation aux prétentions d'une poignée de riches insatiables et ambitieux. Une punition éclatante était nécessaire, mais l'indulgence et l'oubli eussent succédé à un jour de terreur juste et salutaire, qui n'eût laissé après lui que le souvenir d'une légitime et trop tardive explosion.
La plupart des Parisiens mécontents, inquiets, malheureux, jetaient les yeux en arrière et regrettaient les temps qui avaient précédé le 9 thermidor ; ils n'avaient besoin pour renverser les tyrans que d'être conduits par des républicains intrépides, qui attendaient eux-mêmes le signal de nos conjurés.
Dans cet état de choses, ceux-ci virent que Je point important élait de soustraire la foule des nommes laborieux à l'influence du gouvernement établi, et de les mettre exclusivement sous celle des démocrates ; ils arrêtèrent donc que le jour de l'insurrection, tous les rapports existant entre le gouvernement et'les citoyens seraient rompus, que le peuple se rangerait sous les bannières que le directoire secret délivrerait à des personnes de son choix, et que donner ou exécuter au nom de l'autorité tyrannique un ordre quelconque, serait ce jour-là un crime national puni de mort sur-le-champ.
Pour mettre de l'ordre dans le grand mouvement qui se préparait, le directoire secret jugea nécessaire de s'en déclarer ouvertement le chef, et d'indiquer en cette qualité au peuple, les demandes qu'il devait former, la marche qu'il devait suivre, les obstacles qu'il lui fallait vaincre, et les pièges qu'il lui importail de déjouer.
A cet effet, après une longue et sérieuse délibération, il adopta ce fameux acte insurrecttur, dont la publication eût été le signal de la nouvelle révolution, et qui était ainsi conçu :
« Des démocrates français, considérant que l'oppression et la misère du peuple sont à leur comble ; que cet état de tyrannie et de malheur est du fait du gouvernement actuel s
« Considérant que les nombreux forfaits de» gouvernants ont excité contre eux les plaintes journalières et toujours inutiles des gouvernés ;
c Considérant que la constitution du peuple jurée en 1793 fut remise par lui sous la garde de toutes les vertus;
« Qu'en conséquence, lorsque le peuple entier a perdu tous ses moyens de garantie contre le despotisme, c'est aux vertus les plus courageuses, les plus intrépides, à prendre l'initiative de l'insurrection, et à diriger l'affranchissement de la masse;
« Considérant que les droits de l'homme reconnus a la même époque, 93, tracent au peuple entier, ou à chacune de ses portions, comme le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs, celui de s'insurger contre le gouvernement qui viole ses 'droits ; et qu'ils prescrivent à chaque homme libre de mettre à l'instant a mort ceux qui usurpent la souveraineté ;
c Considérant qu'une faction conspiratrice a usurpé la souveraineté, en substituant sa volonté particulière à la volonté générale librement et légalement exprimée dans les assemblées primaires de 1793, en imposant au peuple français, sous les auspices des persécutions et de l'assassinat de tous les amis de la liberté, un code exécrable, appelé constitution de 95, à la place du pacte démocratique de 1793, qui avait été accepté avec tant d'enthousiasme ;
« Considérant que le code tyrannique de 95 viole le plus précieux des droits, en ce qu'il établit des distinctions entre les citoyens, leur interdit la faculté de sanctionner les lois, de changer la constisution et de s'assembler, limite leur liberté dans le choix des agents publics. et ne leur laisse aucune garantie contre l'usurpation des gouvernants ;
« Considérant que les auteurs de cet affreux code se sont maintenus en état de rébellion permanente contre le peuple, lorsqu'ils se sont arrogé, au mépris de sa volonté suprême, l'autorité que la nation seule pouvait
leur confier ; qu'ils se sont créés, soit eux-mêmes, soit à l'aide d'une poignée de factieux et d'ennemis du peuple, les uns, rois sous un nom déguisé ; les autres, législateurs indépendants ;
« Considérant que ces oppresseurs, après avoir tout fait pour démoraliser le peuple ; après avoir outragé, avili, et fait disparaître les attributs et les institutions de la liberté et de la démocratie ; après avoir fait égorger les meilleurs amis de la République, rappelé et protégé ses plus atroces ennemis, pillé et épuisé le trésor public, pompé toutes les ressources nationales, totalement discrédité la monnaie républicaine, effectué la plus infâme banqueroute, livré à l'avidité des riches jusqu'aux derniers lambeaux du malheureux qui, depuis près de deux ans, meurt, chaque jour , affamé ; non contents de tant de crimes, viennent, par un raffinement de tyrannie, de ravir au peuple jusqu'au droit de se plaindre ;
« Considérant qu'ils ont ourdi et favorisé des complots pour entretenir la guerre civile dans les départements de l'ouest, en trompant la nation par une pacification plâtrée, dont les articles secrets stipulaient des conditions contraires à la volonté, à la dignité, à la sûreté et aux intérêts du peuple français ;
« Considérant que, tout récemment encore, ils ont appelé à eux une foule d'étrangers, et que tous les principaux conspirateurs de l'Europe sont eu ce moment à Paris pour consommer le dernier acte de la contre-révolution ;
c Considérant qu'ils viennent de licencier et de traiter indignement ceux des bataillons qui ont eu la vertu de se refuser à les seconder dans leurs atroces desseins contre le peuple ; qu'ils ont osé mettre en jugement ceux des braves soldats qui ont déployé le plus d'énergie contre l'oppression, et qu'ils ont joint à cette infamie celle de qualifier d'inspiration royaliste leur généreuse résistance à la volonté des tyrans ;
« Considérant qu'il serait difficile et trop long de suivre et de retracer complètement la marche populicide
de ce gouvernement criminel, dont chaque pensée, chaque acte est un délit national ; que les preuves de tous ces forfaits sont tracées en caractères de sang dans toute la République ; que de tous les départements, les cris qui appellent sa répression sont unanimes ; qu'il appartient à la portion des citoyens la plus voisine des oppresseurs d'attaquer l'oppression; que cette portion est comptable du dépôt de la liberté envers l'état entier, et qu'un . trop long silence la rendrait complice de la tyrannie ;
c Considérant enfin que tous les défenseurs de la liberté sont prêts;
« Après s'être constitués en comité insurrecteur de salut public, prennent sur leurs têtes la responsabilité et l'initiative de l'insurrection, et arrêtent ce qui suit :
c Article premier. Le peuple est en insurrection contre la tyrannie.
« 2. Le but de l'insurrection est le rétablissement de la constitution de 1793, de la liberté, de l'égalité et du bonheur de tous.
« 3. Aujourd'hui, dès l'heure même, les citoyens et les citoyennes partiront de tous les points, en désordre et sans attendre le mouvement des quartiers voisins qu'ils feront marcher avec eux. Ils se rallieront au son du tocsin et des trompettes, sous la conduite des patriotes auxquels le comité insurrecteur aura confié des gui* dons portant l'inscription suivante :