BONHEUR COMMUN
« D'autres guidons porteront ces mots :
« Quand le gouvernement viole les droits du peuple, « l'insurrection est pour le peuple, et pour chaque por-
« lion du peuple, le plus sacré des droits et le plus inc dispensable des devoirs.
« Ceux qui usurpent la souveraineté doivent être mis « h mort par les hommes libres. •
* Les généraux du peuple seront distingués par des rubans tricolores flottant très visiblement autour [de leurs chapeaux.
« 4. Tous les citoyens se rendront avec leurs armes, ou, à défaut d'armes, avec tous autres instruments offensifs, sous la seule direction des patriotes ci-dessus, au chef-lieu de leurs arrondissements respectifs.
« 5. Les armes de toute espèce seront enlevées par les insurgés partout où elles se trouvent.
« 6. Les barrières et le cours de la rivière seront soigneusement gardés : nul ne pourra sortir de Paris sans un ordre formel et spécial du comité insurrectettr; il n'entrera que les courriers, les porteurs et conducteurs de comestibles, auxquels il sera donné protection et sûreté.
c 7. Le peuple s'emparera delà trésorerie nationale, de la poste aux lettres, des maisons des ministres, et de tout magasin public ou privé contenant des vivres ou des munitions de guerre.
« 8. Le comité insurrecteur de salut public donne aux légions sacrées des camps environnant Paris, qui ont juré de mourir pour l'égalité, Tordre de soutenir partout les efforts du peuple.
« 9. Les patriotes des départements réfugiés à Paris, et les braves officiers destitués, sont appelés à se distinguer dans cette lutte sacrée.
« 10. Les deux conseils et le directoire* usurpateurs de Palitorité populaire, seront dissous. Tous les membres qui les composent seront immédiatement jugés par le peuple.
« 11. Tout pouvoir cessant devant celui du peuple, nul prétendu député, membre de l'autorité usurpatrice, directeur, administrateur, juge, officier, sous-officier de garde nationale, ou quelque fonctionnaire public que ce soit, ne pourront exercer aucun acte d'autorité, ni don-
lier aucun ordre ,♦ ceux qui y contreviendront seront à l'instant mis à mort.
« Tout membre du prétendu corps législatif, ou directeur, trouvé dans les rues, sera arrêté et conduit sur-le-champ à son poste ordinaire.
« 12. Toute opposition sera vaincne sur-le-champ par la force. Les opposants seront exterminés.
« Seront également mis à mort :
« Ceux qui battront ou feront battre la générale ;
?< Les étrangers, de quelque nation qu'ils soient, qui seront trouvés dans les rues ;
« Tous les présidents, secrétaires et commandants de la conspiration royale de vendémiaire qui oseraient aussi 9e mettre en évidence.
« 13. Il est ordonné à tous les envoyés des puissances étrangères de rester dans leurs domiciles durant l'insurrection ; ils sont sous la sauve-garde du peuple.
« lu. Des vivres de toute espèce seront portés au peuple sur les places publiques.
« 15. Tous les boulangers seront en réquisition pour faire continuellement du pain, qui sera distribué gratis au peuple; ils seront payés sur leur déclaration.
« 16. Le peuple ne prendra de repos qu'après la destruction du gouvernement tyrannique.
c 17. Tous les biens des émigrés, des conspirateurs et de tous les ennemis du peuple, seront distribués sans délai aux défenseurs de la patrie et aux malheureux.
« Les malheureux de toute la République seront immédiatement logés et meublés dans les maisons des conspirateurs.
« Les effets appartenants au peuple, déposés au montde-piété, seront sur-le-champ gratuitement rendus.
« Le peuple français adopte les épouses et les enfants des braves qui auront succombé dans cette sainte entreprise ; il les nourrira et entretiendra ; il en sera de même à l'égard de leurs pères et mères, frères et sœurs, à l'existence desquels ils étaient nécessaires»
« Les patriotes proscrits et errants dans toute la République recevront tous les secours et moyens convena-
blés pour rentrer dans le sein de leurs familles. Ils seront indemnisés des pertes qu'ils auront souffertes.
« La guerre contre la tyrannie intérieure étant celle qui s'oppose le plus à la paix générale, ceux des braves défenseurs de la liberté qui prouveront avoir concouru à la terminer, seront libres de retourner avec armes et bagages dans leurs foyers; ils y jouiront, en outre, immédiatement des récompenses depuis si longtemps promises»
f Ceux d'entre eux qui voudront continuer de servir la République, seront aussi sur-le-champ récompensés d'une manière digne de la générosité d'une grande nation libre.
c 18. Les propriétés publiques et particulières sont mises sous la sauve-garde du peuple.
c 19. Le soin de terminer la révolution et de donner à la République la liberté, l'égalité et la constitution de 1793, sera confié à une assemblée nationale, composée d'un démocrate par département, nommé par le peuple insurgé sur la présentation du comité insurrecteur.
« 20. Le comité insurrecteur de salut public restera en permanence jusqu'à l'accomplissement total de l'insurrection. »
Cet acte renfermait les germes de plusieurs mesures législatives, destinées à justifier aux yeux du peuple les intentions bienfaisantes du directoire secret et la légitimité de son entreprise.
Et quoi de plus juste , en effet , que les mesures suivantes :
Distribution aux défenseurs de la patrie et aux malheureux, des biens des émigrés, des conspirateurs et des ennemis du peuple ;
Logement immédiat des malheureux dans les maisons des conspirateurs;
Restitution gratuite des effets du peuple, déposés au mont-de-piété;
Adoption par le peuple des épouses, enfants, pères, mères, frères et sœurs des citoyens morts dans l'insurrection, etc., et qui étaient nécessaires à leur existence.
On aurait tort de considérer la promesse d'une grande distribution de biens comme contraire à l'esprit de la communauté à laquelle on voulait arriver. Le grand point était de réunir , et le directoire secret qui n'adopta pas légèrement son acte d'insurrection, avait senti que, pour y parvenir, il ne lui fallait ni trop de réserve, ce qui eût pu décourager ses vrais amis, ni trop de précipitation, ce qui eût trop grossi le nombre de ses ennemis.
Par la promesse de distribution, le directoire fixait l'attention et entretenait l'espérance de la classe laborieuse, sans indisposer ceux qui, tout en haïssant la nouvelle aristocratie, n'aimaient pas pour cela l'égalité de fait. Distribuer les biens , ne signifiait pas morceler la propriété territoriale; car les véritables biens ne sont pas les terres, mais les fruits qu'elles produisent ; or, en distribuant les fruits, la promesse eut été complètement exécutée, et c'est là ce que le directoire secret se proposait de faire ainsi qu'on va le voir.
Aussitôt après la destruction de la tyrannie, le peuple de Paris devait être réuni en assemblée générale à la place de la Révolution. Là, le directoire secret lui eût rendu compte de sa conduite, lui eût démontré que tous les maux dont il se plaignait étaient les effets de l'inégalité, lui eût rappelé les avantages qu'il était en droit d'attendre de la constitution de 1793, et l'eût invité à approuver l'acte iusurrecteur. Ensuite on eût proposé au peuple insurgent de créer sur-le-champ une autorité provisoire, chargée de terminer la révolution, et de gouverner jusqu'à la mise en activité des institutions populaires.
A l'effet d'obtenir du peuple victorieux un décret conforme à ses vrais intérêts, le directoire comptait soumettre à ses suffrages les noms des démocrates qu'il jugeait les plus dignes d'une si haute confiance. Cette nouvelle assemblée serait venue contracter à la face du ciel l'engagement de se dévouer pour le salut de tous, et jurer d'exécuter fidèlement les ordres qu'on se proposait de lui faire prescrire par le décret suivant :
c Le peuple de Paris, après avoir terrassé la tyrannie,
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usant des droits qu'il a reçus de la nature, reconnaît et déclare au peuple français :
« Que l'inégale distribution des biens et des travaux est la source intarissable de l'esclavage et des malheurs publics ;
« Que le travail de tous est une condition essentielle du pacte social ;
« Que la propriété de tous les biens de la France réside essentiellement dans le peuple français, qui peut seul en déterminer et en changer la répartition ;
• Ordonne à l'assemblée nationale qu'il vient de créer dans l'intérêt et au nom de tous les Français, d'améliorer la Constitution de 1793, d'en préparer la prompte exécution, et d'assurer par de sages institutions fondées sur les vérités ci-dessus reconnues , à la République française, une inaltérable égalité, la liberté et le bonheur;
« Enjoint à ladite assemblée de rendre compte, dans un an au plus tard, à la nation, de l'exécution du présent décret ;
« Et s'engage enfin à faire respecter les décrets de cette assemblée ,' conformes aux ordres ci-dessus , et à punir de la peine des traîtres, ceux de ses membres qui s'écarteront des devoirs qu'il vient de leur prescrire. »
Nous verrons plus bas,*par quelles lois le directoire secret se proposait de fixer la destinée de la République : avant tout, suivons dans ses développements la marche de la conspiration dont il importe de faire connaître tous les détails.
Tandis que notre directoire mûrissait dans le silence toutes les parties de sa grande entreprise, les effets de ses inspirations commençaient à se manifester dans les corps armés stationnés à Paris et aux environs, et particulièrement dans la légion de police et parmi les grenadiers chargés de la garde du corps législatif.
Rien n'alarmait le gouvernement autant que cet esprit d'opposition dont les militaires laissaient déjà apercevoir de nombreux symptômes; par là s'évanouissait à
ses yeux le seul rempart qu'il se flattait de pouvoir opposer à la colère du peuple. Aussi, après avoir épuisé auprès de la légion de police les moyens de séduction, il fut forcé de donner Tordre de sortir de Paris aux deux bataillons les plus insubordonnés de ce corps qui, par la loi de son institution , n'aurait jamais dû servir hors de cette ville. Cet ordre, signifie le 9 floréal, fut suivi d'une désobéissance formelle dont la suite immédiate fut un surcroît d'agitation dans le peuple ; on crut toucher au moment où Ton pourrait avoir bon marché de la tyrannie.
Le directoire secret qui, sans avoir provoqué directement la résistance des légionnaires, avait cependant contribué à la faire éclater par les maximes qu'il ne cessait de répandre, crut aussi toucher au moment du succès, et quoiqu'il n'eût pas encore en son pouvoir tous les renseignements qu'il avait demandés, il se serait déterminé à donner le signal de l'insnrrection, s'il avait eu la certitude de trouver dans la légion de police, une force suffisante pour repousser les premiers efforts du gouvernement et augmenter par là la confiance du peuple.
Tout fut mis en œuvre pour former ce point d'appui, et on eut un instant l'espoir de rendre l'insurrection générale dans l'armée de l'intérieur (1) Des agents révolutionnaires se répandaient parmi les troupes ; d'autres se tenaient prêts à faire marcher le peuple ; un comité subitement formé au sein de la légion de police, communiquait déjà par l'entremise de Germain avec le directoire secret ; un manifeste de la légion au peuple, et la réponse de celui-ci faite en son nom par les conjurés, indiquaient aux bons citoyens la tâche qu'ils avaient à remplir ; les démocrates étaient sous les armes ; tout allait s'ébranler, lorsque la soumission inattendue des bataillons insurgés obligea à arrêter le mouvement, de crainte d'attirer sur la patrie un échec irréparable.
(1) On appelait ainsi l'armée que, depuis le 9 thermidor, on faisait camper autour de Paris pour en imposer aux amis de la liberté.
Un décret de licenciement étouffa l'insurrection dans son berceau. Un nombre assez considérable de légionnaires s'y soumirent avec joie, et on eut lieu de se convaincre que la crainte des dangers des frontières avait été pour plusieurs d'entre eux le vrai motif de la résistance que les soldats républicains avaient trop légèrement attribué à un généreux patriotisme.
Quoi qu'il en soit des causes, peut-être inconnues, de cette insubordination, les démocrates en retirèrent l'avantage d'avoir à leur disposition, en les retenant dans leurs demeures, non-seulement les légionnaires bien intentionnés, mais aussi presque tous ceux qui avaient obtempéré aux ordres du gouvernement. De cette nombreuse désertion se forma le corps que le directoire secret comptait placer à l'avant-garde de l'armée insurrectionnelle. Cet événement tumultueux redoubla l'impatience du peuple, dont l'impétuosité toujours croissante avertissait le directoire secret que le dénouement de la conspiration ne pouvait plus être différé sans un danger extrême. Des mouvements partiels, évidemment infructueux, allaient éclater, et, d'un autre côté, la perte de quelques légionnaires arrêtés pour avoir provoqué leurs camarades à la résistance, paraissait inévitable ; il fallait prévenir les fausses démarches et briser la hache des tyrans : ces circonstances engagèrent le directoire secret a presser le moment de l'insurrection. On était au 10 floréal.
Deux choses paraissaient indispensables à nos conjurés, la prudence sans laquelle tout succès est impossible, et l'audace qui écarte les obstacles que nul ne peut prévoir ; ils se firent constamment un devoir de celle-ci, en prenant celle-là pour guide. Voulant hâter la catastrophe , comptant, pour mettre en mouvement les Parisiens, sur l'énergie des démocrates, instruits de l'impatience publique, suffisamment rassurés sur l'esprit des troupes et maîtres des légionnaires déserteurs, ils songèrent à donner à leurs forces les dispositions les Mus convenables, et ce fut pour y parvenir qu'ils jugé • nt nécessaire de s'entourer des citoyens qui réunis-
saient à l'amour de la démocratie, l'expérience des opérations militaires. Fion, Germain, Rossignol, Massart et Grisel, tous officiers ou généraux, furent appelés auprès du directoire secret, l'après midi du 11 floréal ; Grisel y fut admis à cause de l'influence qu'on le croyait exercer sur le camp de Grenelle.
. A cette assemblée assistèrent Babeuf, Buonarroti, Debon, Darthé, Maréchal, Didier et les cinq militaires ci -dessus (1). Le directoire secret fit d'abord connaître à ces derniers le but de ses travanx, le point où il était parvenu et la route qui lui restait à parcourir ; il leur donna ensuite connaissance de l'acte insurrecteur qu'ils approuvèrent, et finit par les inviter à délibérer avec lui sur les moyens à prendre pour assurer le triomphe du peuple.
Il fut décidé que le directoire secret, se réservant la conception de toutes les mesures et la direction suprême du mouvement, confierait à un comité militaire le soin de préparer l'attaque et la défense, et lui remettrait les renseignements et les plans à ce relatifs.
Les cinq militaires ci-dessus furent nommés membres de ce nouveau comité, dont la première séance fut fixée au lendemain chez Reys, rue du Montblanc.
Dans l'assemblée générale dont nous venons de parler, Germain se montra ardent démocrate, Massart ne démentit pas le caractère qu'il avait manifesté chez Amar, Grisel joua parfaitement le rôle de républicain, Fion et Rossignol tout en applaudissant aux vues du directoire secret, regrettaient de ne pas y voir quelques ex-conventionnels montagnards»
Peu d'heures après cette réunion, la retraite de Babeuf et les séances du directoire secret furent transférées au faubourg Montmartre, dans la maison d'Ourcel , où était aussi réfugié le rédacteur de YEclaireur du Peuple, qui, connaissant déjà une partie de la conspiration, eut
(1) En convoquant celte assemblée, le directoire secret dérogea à l'article troisième de l'arrêté qui le créa, et cette faute, sans laquelle Grisel n'eût pas connu les chefs de la conspiration, fut la cause principale de la ruine de leurs projets.
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alors quelque part aux travaux auxquels elle donnait lieu.
Germain était le seul organe par lequel le nouveau comité communiquait avec le directoire secret. Ce comité qui, du domicile de Reys, se transporta quelques jours après chez Clérex, près de la halle au blé, prit diligemment connaissance de l'affaire qui lui avait été confiée, et soumit, le 15, au directoire susdit, la résultat de son examen.
Parmi les nombreuses propositions que les conjurés recevaient de tout côté, deux attirèrent leur attention particulière.
Par Tune, on les engageait à faire adroitement concourir au renversement du gouvernement, les royalistes qui en étaient aussi ennemis, et dont on eût ensuite trompé les espérances par l'annonce du véritable but de l'insurrection. Cette proposition fut rejetée, parce qu'on jugea qu'il serait fort dangereux de mettre d'abord les armes à la main de ceux qu'il faudrait bientôt combattre, et parce qu'on sentit que" leur présence seule dans les rangs des insurges suffirait pour décourager les républicains et détruire en eux la confiance qu'ils accordaient aux mesures du directoire secret.
Par la seconde, deux officiers de la légion de police (1) offraient de poignarder, dans la nuit même, les membres du Directoire exécutif auprès duquel un d'eux était de garde avec un détachement de soldats patriotes ; ils demandaient qu'on les soutînt par un corps de démocrates, et qu'on commençât ainsi l'insurrection ; pour faciliter l'exécution de leur projet, ils communiquèrent le mot d'ordre. Cette proposition fut également rejetée, par le motif que rien ne devait être tenté qu'au marnent où le concours simultané de toutes les mesures rendrait la victoire presque certaine.
A la vérité de grandes dispositions étaient faites; l'édifice législatif avançait tous les jours; les patriotes actifs étaient connus et classés; l'acte insurrecteur et
(t) Pèche et Steve.
les guidons autour desquels le peuple devait se rallier, étaient imprimés et distribués aux agents ; l'impatience publique était extrême.
Mais, outre que le comité militaire ne s'était pas encore prononcé sur les moyens à employer pour opérer partout à la fois le grand ébranlement du peuple, le directoire secret n'était pas encore pourvu de l'argent dont il avait besoin pour faire subsister quelques hommes fort utiles, dénués de fortune, et n'avait pu s'assurer des poudres dont il était essentiel de munir les insurgents.
La pénurie d'argent est peut être le trait le plus caractéristique de notre conspiration ; l'amour des richesses tétait jugé criminel par les conspirateurs, et le directoire secret ne chercha jamais à se procurer par les contributions des patriotes, que ce qui lui était absolument nécessaire pour l'impression de ses écrits et pour l'entretien des démocrates pauvres qu'il employait. Cependant des moyens de ce genre étaient indispensables, soit pour acheter quelques agents de la tyrannie, soit pour fournir aux démocrates des occasions de flatter el de désabuser ies soldats égarés. On fit quelques démarches pour en obtenir ; mais la plus forte somme que le directoire secret eut à sa disposition,, fut celle de deux eent quarante francs en numéraire, envoyée par le ministre d'une république alliée; elle fut saisie par les agents de la police, qui s'introduisirent, le 21 floréal, dans le lieu où s'assemblaient les conjurés.
Qu'il est difficile de faire le bien par les seuls moyens que la raison avoue l qu'il en coûte au républicain austère de se relâcher des devoirs qu'elle impose, et d'employer les hommes qui les méconnaissent, afin de ne pas voir échouer ses tentatives et de ne pas être le témoin de nouveaux malheurs 1 Telle était la situation pénible dans laquelle se trouvaient les membres du directoire secret depuis la création du comité militaire.
Germain ne tarda pas à s'apercevoir que Rossignol et Fion n'adoptaient pas franchement la marche du directoire secret ; fortement attachés aux députés monta-
gnards, ils voyaient avec peine que ceux-ci n'en faisaient pas partie ; bientôt ils ne s'occupèrent plus que de cette idée, et donnèrent lieu de douter de leur dévouement dans le cas où elle ne serait pas agréée.
Les montagnards dont il est ici question, sont les conventionnels proscrits après le 9 thermidor, que nous avons vus réunis en comité, dans le dessein de rétablir la Constitution de 1793, et dont le directoire avait jugé nécessaire d'entraver les efforts.
Aux yeux de Fionetde Rossignol, les motifs qui avaient fait écarter ces montagnards n'étaient d'aucun poids; les affections particulières l'emportaient chez eux sur les considérations politiques, et ils paraissaient convaincus que l'apparition de ces anciens législateurs produirait un effet magique, effacerait les nuances des opinions républicaines, propagerait rapidement l'insurrection et vaincrait dans les départements toutes les résistances.
Plusieurs citoyens partageaient cette opinion; et, quand même Fion et Rossignol eussent été sans imitateurs, les avances qui leur avaient été faites et les services qu'on en attendait, par l'influence que Rossignol surtout exerçait sur les habitants du faubourg Antoine, obligeaient le directoire secret à prendre leur avis en grande considération.
Sur ces entrefaites, on rapportait à notre directoire que le comité montagnard, auquel Robert Lindet venait d'être adjoint, loin d'avoir perdu de vue l'objet pour leqnel il s'était formé, comptait le remplir à l'aide du mouvement préparé par les démocrates, dont il espérait s'emparer en faisant paraître ses membres au milieu de l'insurrection, et en les montrant au peuple comme ses seuls représentants.
D'un autre côté Drouet, célèbre par son dévouement et par son courage, connaissait les projets de Babeuf, était intimement lié avec Darthé, et désirait aussi une révolution favorable à l'égalité; le directoire secret comptait faire de sa popularité un levier d'insurrection. Mais Drouet n'était pas étranger aux travaux des mon-
tagnards, ses ancien* collègues, et paraissait penehçr pour la fusion des deux conspirations en une sçuje,
Enfin Germain Tint mettre le comble h la perplexité du directoire ; il manifesta de vives inquiétudes sur le» intentions de Fion et de Rossignol, et parut alarmé des obstacles qu'allait élever l'ambition des montagnard*, dont les desseins venaient de lui être confiés par Ricord et par Laigneiot, qui lui avaient fait/en même temps la proposition formelle de la réunion ; il ne doutait pas qu'ils ne fussent d'intelligence avec les deux membres du comité militaire ci-dessus nommés
Pebon, qui avait toujours pris une part active aux travaux du directoire secret, ne put entendre de sangfroid la proposition d'y associer ces montagnards, à q& U reprochait les maux qui pesaient sur la France: a Souillerez- vous , s'écriait-il, votre noble entreprise, en appelant à la gloire de sauver la liberté ceux qui, ou par ambition, ou par vanité, ou par jalousie, ou par ignorance, la perdirent? N'est-ce pas parmi eux que sont ceux qui, en assassinant, au 9 thermidor, les plu? fermes soutiens de la patrie , rendirent h l'aristocratie le pouvoir qu'elle avait perdu, et relevèrent les espér rances des royalistes? Oublierez- vous que, les premiers, ils aiguisèrent les, poignards des contre-révolutionnaires contre les amis de l'égalité ? Craignez de leur rendre la moindre influence ; ils s'en serviraient pour tromper çt diviser les républicains, Parleriez-vous avec respect de Robespierre et de ses compagnons de martyre ? ils vous prodigueraient encore les épithètes d'exclusifs^ de buveurs de sang , de dictatoriaux, de satellites de la tyrannie; rendriez-vous hommage à la vertu, & la morale, % la divinité? ils vous nommeraient fanatiques, modérés, sophistes ; donneriez- vous au peuple de sages conseils ? ils prétendraient qu'ils sont les seuls dépositaires du pouvoir de tout prévoir et de tout dirige*... ; avec eux vous n'auriez qu'opposition et discorde. On vous dira, qu'ils ne furent qu'égarés; je pense qu'ils n'en convie» 1 dront jamais ; qu'on leur pardonne, qu'on oublie leurs fautes; mais qu'on l«a réduise & un silea.ee éternel, parc*
qu'il est impossible de marcher avec eux dans le sentier de la vérité et de la justice. >
L'impossibilité de faire concourir , d'une manière quelconque, ces montagnards au rétablissement de la chose publique, paraissait si évidente à De bon, qu'il inclinait à penser qu'une inertie complète serait préférable à la réunion proposée. Cette idée de renoncer à la conspiration déplut au directoire secret, et un de ses membres en fut si frappé, qu'il s'oublia au point d'accuser Debon de pusillanimité. L'altercation qui s'ensuivit fut bientôt apaisée, mais l'opinion qui y avait donné lieu, demeura profondément gravée dans l'esprit des conjurés ; ils sentirent plus que jamais combien il leur fallait de prudence afin de ne pas sacrifier les meilleurs démocrates, sans aucun avantage pour le peuplé, qui n'en eût été que plus opprimé.
On ne se dissimulait pas que de la réunion aux montagnards, allait résulter un état de choses moins favorable à la réforme qu'on avait en vue ; mais leur audace, et surtout les opinions de Fion et de Rossignol paraissaient des obstacles capables d'enrayer tous les rouages de la conspiration.
Les fautes des montagnards et les maux épouvantables qui en avaient été les suites, revenaient sans cesse à l'esprit des conjurés, et il était évident pour eux qu'on ne pouvait attendre des déterminations libres de ces ex-conventionnels, l'établissement tant souhaité d'une inaltérable égalité*
Persister dans la conspiration, tout en renonçant à cette égalité, eût été s'avouer inconséquent et ambitieux ; briser les fils de la conspiration au momenboù tout en promettait un prompt succès, eût été se rendre criminel aux yeux des patriotes et de la postérité : il fallait donc persévérer dans les premières résolutions , et tirer, des circonstances, le parti le plus favorable à la cause populaire.
A la suite d'une longue et vive discussion, le directoire secret adopta la réunion proposée, et résolut en
même temps de prendre de grandes précautions pour contenir l'ambition des montagnards et pour les forcer à concourir à l'exécution de ses desseins.
D'après les explications qui avaient été données, en adoptant cette réunion, on s'engageait à rétablir la Convention nationale, c'est-à-dire la partie de ce corps qu'Amar regardait comme la seule légitime et existante encore de droit ; si cela avait été fait sans aucune modification, la France eût été à la merci de ceux à qui on faisait! de si graves reproches. Pour éviter un aussi grand malheur, le directoire secret décida que le rappel delà Convention n'aurait lieu qu'autant que les montagnards consentiraient préalablement :
1° A adjoindre à la Convention nationale, composée exclusivement des députés proscrits, un démocrate par département, nommé par le peuple insurgé sur la présentation du directoire secret;
2° A faire exécuter, sans restriction et sur le champ, les dispositions de l'article 18 de l'acte insurrecteur ;
3° A se soumettre aux décrets qui seraient rendus par le peuple de Paris, le jour de l'insurrection.
Dès que cette résolution fut prise, Germain reçut l'autorisation d'amener le lendemain un membre du comité montagnard au directoire secret qui se transféra à l'instant chez Tissot, rue de la Grande Truanderie, où il avatt précédemment tenu quelques-unes de ses séances?
Le 15 floréal au matin, Germain amena au directoire secret Ricord, envoyé par le comité montagnard. Il fut reçu par un discours dans lequel on lui fit connaître l'état des choses, les motifs qui avaient fait écarter toute idée de réunion avec ses commettants, et ceux d'après lesquels cette réunion avait été ensuite agréée. On donna au député montagnard lecture de l'acte d'insurrection, et la discussion s'établit aussitôt sur les changements à faire à l'article concernant l'autorité provisoire qu'il était indispensable de créer. On convint sans peine que l'on rappellerait au pouvoir suprême les membres proscrits de la Convention nationale, mais on fit en même
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temps entendre à l'envoyé, que tonte négociation serait rompue si les montagnards ne donnaient pas des garanties irréfragables de leurs intentions populaires. On lui parla sans ménagement et sans détour, et on lui déclara qu'on se méfiait de ses commettants à qui on faisait de graves reproches.
Il fut impossible à Ricord de justifier la totalité de ses confrères, parmi lesquels il en est, disait-il, qui n'ont pas mérité le blâme du peuple. On lui exposa les trois conditions ci-dessus rapportées, auxquelles on ajouta de concert :
La suspension de toutes les lois et de tous les arrêtés rendus depuis te 9 thermidor de l'an II ;
V expulsion de tous les émigrés rentrés*
Ricord consentit à tout, sauf la ratification de ses collègues ; le lendemain il vint annoncer leur refus.
D'après les idées du comité montagnard, l'effet immédiat et unique de l'insurrection devait être la réinstallation d'environ soixante conventionnels proscrits, à qui il aurait fallu s'en rapporter aveuglément pour toutes les mesures consécutives.
L'adjonction d'un démocrate par déparlement était repoussée par les montagnards, comme une atteinte à la souveraineté nationale dont ils se prétendaient les seuls dépositaires t les ordres qu'on voulait leur faire prescrire par les insurgés, étaient à leurs yeux autant d'empiétements sur les droits du peuple français, qu'il appartenait à eux seuls de représenter ; ils voulaient bien mettre le peuple en possession des logements et des biens promis par l'acte d'insurrection , mais ils entendaient céder politiquement par là à un mouvement de générosité, et nullement exécuter un ordre, ni reconnaître un droit ; enfin ils offraient aux membres du directoire secret de les nommer au conseil exécutif qu'ils se proposaient d'établir.
On sera sans doute bien aise de lire la réponse qui fut faite à l'envoyé montagnard; la voici :
« En concourant au rétablissement provisoire d'une partie de la Convention, nous n'entendons servir qwe le
peuple. La seule récompense à laquelle bous aspirions, est le triomphe complet de l'égalité. Nous combattrons et nous exposerons nos vies pour rendre au peuple la plénitude de ses droits, mais nous ne concevons pas qu'on puisse se prétendre généreux envers le maître de toutes choses. Si vous désirez réellement travailler avec nous à la grande entreprise qui nous occupe, gardez-vous d'émettre des propositions et de faire des offres qui jettent du louche sur vos intentions.
s Plusieurs de tes collègues ont trahi la confiance du peuple, et nous serions infiniment plus repréhensibles qu'eux, si nous consentions à le livrer de nouveau à leurs passions et à leurs faiblesses. Il est inconcevable que , pour rétablir la souveraineté du peuple , il faille employer les instruments qui la perdirent» C'est a ceux de qui la nation attend la destruction de la tyrannie, qu'elle délègue nécessairement le droit de prendre les mesures provisoires indispensables.
« Nous ne voulons pas anéantir un gouvernement oppresseur, pour lui en substituer un qui ne le serait pas moins, il est bon de pardonner à Terreur, mais il y aurait de la folie à confier de nouveau le sort de la patrie à ceux dont les erreurs la perdirent.
» Mieux vaut périr par les mains des patriotes qui, indignés de notre inaction, pourront nous accuser de pusillanimité et de trahison, ou par celle du gouvernement qui pourra enfin avoir connaissance de nos tentatives, que de mettre encore le peuple à la merci de ceux qui immolèrent au 9 thermidor ses meilleurs amis, et laissèrent, depuis, lâchement proscrire les républicains et démolir l'édifice démocratique. »
En se retirant, Ricord déclara qu'il communiquerait au directoire secret la résolution définitive de ses commettants.
Tandis que ceci se passait entre le directoire seeret et le comité montagnard, des bruits sinistres alarmaient et décourageaient les patriotes; les principaux conjurés étaient en butte aux soupçons et à la calomnie et le calme qui avait succédé à une si vive fermentation, était gêné-
ralement considéré comme l'avant-coureurde nouveaux malheurs. Ces funestes pressentiments gagnaient insensiblement les agents révolutionnaires, à qui on avait recommandé de contenir les élans prématurés, afin de se ménager le temps de tout coordonner ; commençant eux-mêmes à se déconcerter, ils mandaient au directoire secret qu'un plus long retard leur ferait perdre la confiance des hommes les plus décidés à prendre les armes.
Afin de dissiper toutes les alarmes, le Directoire résolut de mettre sous les yeux de ses agents la position où il se trouvait et les obstacles qui entravaient sa marche ; mais les circulaires qu'on leur destinait , n'étaient pas «ncore transcrites, lorsqu'il apprit que les montagnards venaient de souscrire à ses propositions.
En effet, le soir du 18 floréal, Darthé rapporta au directoire secret, qne dans une assemblée à laquelle il avait assisté, le comité montagnard, après de violents débats, avait consenti à l'adjonction d'un démocrate par département, aux dispositions favorables à la classe malheureuse et à l'exécution du décret qu'on se proposait de demander au peuple de Paris en insurrection. Il raconta en même temps que les objections dont avait parlé Ricord avaient été victorieusement réfutées par Amar et surtout par Robert-Lindet, qui, après avoir justifié la méfiance du directoire secret, parla longuement de la nécessité d'imprimer à la révolution un caractère véritablement populaire, sans lequel elle n'est, dit-il, qu'un jeu de parti. Cette nouvelle fut annoncée à l'instant aux agents, et, dès lors, on ne songea plus qu'à hâter le dénouement de la conspiration.
Pendant les négociations qui eurent lieu entre le comité montagnard et le directoire secret, les communications de celui-ci avec le comité militaire furent très fréquentes : ils demeurèrent d'accord
Que l'insurrection se ferait de jour ;
Que des généraux conduiraient, sous les ordres du directoire secret, le peuple contre ses ennemis;
Que les insurgent* seraient divisés par arrondissements, et subdivisés par sections ;
Que les arrondissements auraient des chefs, et les sections des sous -chefs ;
Que toute subordination envers les autorités existantes serait rompue, et tout acte de cette nature puni de mort sur-le-champ.
Pour mieux s'entendre, pour établir entre tous les principaux acteurs une parfaite confiance, et pour coordonner toutes les mesures à prendre, au principe de la réunion qui venait d'être conclue, une assemblée générale du directoire et des deux comités fut indiquée pour le 19 au soir, chez Drouet, près la place des Piques.
A côté de tant de généreux défenseurs des droits de Thumanité, se trouva un infâme hypocrite qui, afin de perdre la cause à laquelle ils s'étaient voués, avait malicieusement emprunté auprès d'eux leurs principes et leur langage : ce pervers est Georges Grisel.
Soit dans le dessein de se frayer un chemin à la for-: tune, dont la connaissance des projets des conjurés lui enleva ensuite toute espérance, soit dans l'intention immédiate de servir la tyrannie, Grisel s'efforça de se concilier la confiance des démocrates. Après avoir engagé Darthé à lui livrer l'instruction destinée aux agents militaires, il n'épargna rien pour entretenir l'opinion favorable qu'on avait conçue de lui ; admis depuis à une séance du directoire secret, et nommé membre du comité militaire, il s'y montra le démocrate le plus outré et le plus impatient ; il voulait tout connaître, et ne visait à rien moins qu'à débarrasser d'un seul coup la tyrannie de tous les amis de l'égalité, et à lui découvrir toutes les pensées de la démocratie.
Ayant enfin connu les principaux conjurés et une partie de leur plan, il les dénonça le 15 floréal au gouvernement à qui il promit de les livrer avec les papiera de la conspiration.
A ce trait de perfidie, Grisel ajouta depuis tous les jours de nouvelles trahisons ; très assidu au comité militaire , il pressait ses confiants collègues, il aplanissait les diffi-
cultes, suggérait les mesure*, et n'oubliait jamais d'affermir les courages par la peinture exagérée du dév Ouê* ment du camp de Grenelle à là démocratie.
D'après les renseignements donnés par Grisel, dés ordres furent expédiés pour surprendre, le 18, les conjurés dans une réunion qu'on Supposa devoir avoir lieu chez llicord ; on ne trouva personne, et de nouvelles mesures furent prises pour investir le lendemain an soir l'habitation de Drouet, où le traître savait que les conjurés devaient s'assembler^
En effet, cette assemblée eut lien depuis huit heures et demie jusqu'à onze heures moins un quart ; Babeuf, Buonarroti, Darthé, Didier, Flon, Massart, Rossignol, Robert Lindet, Drouet, fticord, Laignelot et Ja vogues y assistèrent. Grisel s'y rendit aussi : le perfide! 11 venait de vendre ses associés à ta tyrannie; il attendait là leurs bourreaux et il les embrassait, les applaudissait et leur prodiquait, sans rougir, les témoignages de la plus franche amitié.
Les conjurés assemblés chez Drouet étaient dans la plus parfaite sécurité; l'ardeur de leurs sentiments et la Sainteté de leur cause bannissaient toute méfiance : l'&ssurânce et la verbosité de Grisel écartaient de lui tous les soupçons.
Le directoire secret, par l'organe d'un de ses membres, exposa les motifs qui l'avaient déterminé à se faire le centre des efforts des démocrates contre la nouvelle tyrannie* « SoUVéhèz-vOus, dit l'orateur aux conjurés, « de vos serments ; souvénez-vous des maux produits < par l'Oubli des principes que vous jurâtes de sceller « de votre sang. Le moment de tenir vos engagements « est venu; il faut combattre. Le triomphe de la plus « noble des causes, la liberté du peuple français, la « confiance qu'il Vous témoigne, là fureur de ses enne- « mis et votre propre sûreté vous en imposent impé- » rieusement le devoir.
" Jamais conspiration ne fut plus légitime : il ne s'a- « |it point de choisir des maîtres ; aucun de nous n*as- « pire ni à la fortune ni au pouvoir ; des traîtres nous
a forcent à prendre les armes* et c'est pour l'existence, « pour la liberté et pour le bonheur de nos concitoyens « qu'une armée de libérateurs, par nous secrètement « réunis, n'attend que notre signal pour fondre sur « cette poignée de tyrans qui oppriment le peuple.
« Tout était dans la stupeur. Après l'inutile victoire « du 13 vendémiaire, l'aristocratie ne rencontrait aucun « obstacle ; un grand nombre de démocrates désespé- « rant de la liberté, allaient transiger avec d'odieux oli- « garques, gorgés du san^ de vos amis .
« A notre voix renaquit l'espérance et reparut l'an- « clenne énergie, et déjà, grâce au zèle infatigable de « tant de courageux républicains, le peuple impatient « demande à grands cris le signal du combat.
a Tous les bons nous sont connus; les méchants « tremblent. Au jour que vous marquerez, les armes « que la tyrannie s'efforce en vain de vous dérober, se « trouveront entre les mains de nos frères. Vous avez « voulu que la révolution que nous préparons soit « complète, et que le peuple n'ait plus à se contenter « d'une liberté spéculative et d'une égalité dérisoire.
« L'égalité réelle et légale, voilà le grand caractère c qui doit distinguer votre sublime entreprise de toutes « celles qui la précédèrent.
« Toutes les difficultés sont vaincues ; l'amour de la « patrie nous a réunis. Les conditions auxquelles ceux « qui représentèrent autrefois la nation ont souscrit, et « les dispositions de l'acte d'insurrection arrêtées de c concert, annonceront et garantiront au peuple la jus • « tice et l'utilité de son insurrection.
tt Les moments pressent; l'impatience publique est a extrême ; ne risquons pas de perdre par un plus long a retard, Une occasion qu'il ne nous serait peut-être « plus possible de ressaisir.
« Nous vous prions :
« D'ajouter aux mesures que nous avons prises, celles « que vous jugerez nécessaires ;
« De fixer le moment de l'insurrection.
« Nous périrons dans le combat, ou nous mettrop
« fin, par la victoire et par l'égalité, à une si longue et « si sanglante révolution. »
Robert-Lindet démontra la Justice de l'insurrection, justifia le rappel de la Convention, et insista longtemps sur la nécessité d'imprimer à la prochaine révolution, par la pratique de la plus stricte égalité, un caractère particulier et absolument populaire.
Quant à moi, disait Grisel, je vous réponds de mes braves camarades du camp de Grenelle; et, pour vous faire voir combien je prends à cœur le triomphe de la sainte égalité, je vous dirai que j'ai trouvé le moyen d'arracher à mon aristocrate d'oncle, la somme de 10,000 livres, que je destine à procurer des rafraîchissements aux soldats insurgés.
Le nouvel acte d'insurrection fut de nouveau approuvé par les conventionnels, qui promirent de se rendre, le jour de l'insurrection, avec leurs collègues à l'endroit que le directoire secret indiquerait, pour l'installation de la Convention, et de concourir sincèrement à l'exécution des mesures arrêtées et des décrets que prononcerait le peuple en insurrection.
Massart rendit compte, au nom du comité militaire, des bases du plan d'attaque qui lui avait paru le plus conforme aux vues du directoire secret. D'après l'avis du comité, les douze arrondissements de Paris, réunis en trois divisions, devaient être conduits par autant de généraux sur le corps législatif, sur le directoire exécutif et sur l'état-major de l'armée de l'intérieur : les premiers peletons devaient être formés par les démocrates les plus ardents ; et telle était l'impatience publique, que l'on regardait comme chose de facile exécution, la levée en masse de tous les hommes laborieux, à la voix des agents révolutionnaires et des amis actifs de l'égalité. Il ajouta que, pour se prononcer sur le moment de l'insurrection, le comité avait besoin de quelques nouveaux éclaircissements sur le nombre des démocrates et sur la capacité de quelques-uns d'entre eux, ainsi que sur les lieux où étaient déposées les armes et les muni-
tions dont il fallait nécessairement s'emparer au commencement de l'action.
L'assemblée arrêta :
« Que le directoire secret hâterait le dénouement de là conspiration;
« Qu'il donnerait à ses agents des instructions conformes au plan du comité militaire ;
« Qu'elle se réduirait deux jours après, pour entendre un rapport final sur l'état des choses et fixer le jour du mouvement. »
À peine rassemblée était-elle dissoute, que le ministre de la police, suivi d'un détachement d'infanterie et de cavalerie, pénétra de vive force et au mépris des lois (1) dans l'appartement de Drouet, où il espérait saisir les conjurés ; on n'y trouva que Drouet et Darthé, que le ministre ne crut pas prudent d'arrêter. Un ordre mal conçu ou maljdonné fit ainsi avorter, pour le moment, les sinistres desseins de la tyrannie régnante.
Mais cet événement qui eût dû inspirer de la méfianee aux conjurés, ne fit qu'accroître leur sécurité. Grisel, qui avait su les convaincre de sa bonne foi, dissipa leurs alarmes et leur persuada que toute nouvelle précaution était inutile.
D'abord, le directoire secret attribua à la trahison le danger qu'il avait couru, et, dans l'examen qu'il s'empressa d'établir pour en découvrir l'auteur, il arrêta un moment ses soupçons sur un des plus sincères amis de la cause populaire. Germain n'avait pas assisté à l'assemblée qui avait eu lieu chez Drouet, et cette absence, â laquelle il s'était condamné à cause des poursuites dont il était déjà l'objet, éleva contre lui quelques nuages que le souvenir de sa moralité, de sa conduite, de ses sacrifices et de sa franchise fit bientôt évanouir. Toute méfiance ultérieure fut dissipée par un raisonnement suggéré à Darthé par Grisel lui-même. S'il y avait, disaitil, un traître parmi les conjurés, il aurait conduit la
(1) La constitution d'alors dérendait les visites domiciliaires pendant la nuit.
police à la rois chez Drouet où non» étions hier ftasoif, et dans le lieu où nous nous assemblâmes tons le 11, parce que les papiers de la conspiration y sont déposés (1) : cela n'ayant pas eu lieu, on doit en conclure qu'il n'y a pas de trahison, et que la démarche de là police n'est que l'effet des soupçons qu'elle a conçus et de la surveillance extraordinaire qu'elle s'est imposée. Par là furent dissipées toutes les alarmes, et le directoire secret jugea inutile de prendre aucune des précautions par lesquelles il lui eût été si facile d'éviter les malheurs dont il fut bientôt accablé.
Eh exécution des ordres du directoire secret, il y eut, le 20 au soir, une nouvelle assemblée à laquelle intervinrent Darthé, Didier, Germain, Fion, Massart, Rossignol, Grisel et tous les agents d'arrondissement. Cette assemblée, qui fut tenue chez Massart, eut pour objet de consulter chacun de ces citoyens, dont l'expérience était connue, sur les moyens les plus propres à faire éclater simultanément le mouvement, et à en assurer le succès, et d'apprendre de chaque agent révolutionnaire, quelles étaient, au juste, ses ressources en hommes, en armes, en munitions et en dévouement.
Claude Fiquet, agent du 6 m * arrondissement, suggéra de barricader le faubourg Antoine, afin de protéger la dissolution des troupes campées à Vincennes, si elles étaient bien intentionnées, ou de les empêcher de pénétrer dans la ville si elles avaient de mauvais desseins.
Paris, agent du 7°", rendit compte d'un plan d'attaqUé proposé par un général que le directoire secret l'avait engagé à consulter ; il dit comment on pourrait facilement arrêter le directoire exécutif, et proposa de s'assurer des issues souterraines du Luxembourg, par où ses membres auraient pu se soustraire à la justice.
Cazln, agent du 3* e , voulait qu'on assurât pat 4 un pont de bateaux, la communication entre les faubourgs Antoine et Marceau, et qu'on s'emparât, dès le com-
(l)Ûriitl déclara depuis devant le» tribunaux, qu'il n'avait pas pu se souvenir du lieu où s'était tenue l'assemblée du U.
menceroent, des hauteurs de Montmartre, soit pour foudroyer de là le* aristocrates qui oseraient résister, sojt pour s'y rallier en cas d'échec,
Bodsoii t agent du U mo , désirait que l'insurrection se fit un jour où le décadi coïnciderait avec un dimanche, afin de réunir plus aisément les ouvriers encore attachés aux pratiques du christianisme, et ceux qui y avaient renoncé. Il proposa de se servir des femmes et des enfants pour rompre les rangs des soldats et les entraîner à se confondre avec le peuple.
A Tégard de l'esprit public, les agents révolutionnaires répétèrent ce qu'ils avaient mandé au directoire, secret ; ils dirent que l'impatience était générale et extrême, et que la chute de la tyrannie était certaine, à moins que les soldats ne se décidassent à faire main basse sur le peuple ; dans ce cas, ils comptaient sur le nombre et sur le courage des démocrates, secondés par des dispo* sitions militaires mûrement concertées.
Cependant, les renseignements donnés par les agents ne parurent pas suffisants au comité militaire, qui désira plus de précision, et voulut que les citoyens distinés à jouer dans l'insurrection un rôle important, fussent consultés, de manière à ne pas se méprendre sur leurs intentions. Ces nouveaux .rapports devaient être remis à M assart, et communiqués par lui à une assemblée générale indiquée pour le lendemain matin chei Dufour, an faubourg Poissonnière.
Tandis que l'agitation, toujours croissante, faisait présager généralement un choc prochain, le directoire secret mesurait dans le silence les forces qu'il avait ralliées, combinait les mouvements à leur imprimer, et mûrissait les plans par lesquels il se proposait d'atteindre le grand but de la révolution, c'est-à-dire, Tégale répartition des biens et des peines.
En portant lès regards autour de lui, il se voyait à la tête d'une armée composée d'un grand nombre d'amis ardents de la révolution, ralliés par ses soins à un but commun , et impatients de se mesurer avec la tyrannie; des membres des autorités en exercice avant le 9 tner-
raidor ; des canonnière de Paris, célèbres par leurs esprit démocratique ; des officiers destitués ; des patriotes des départements qu'il avait appelés à Paris ou qui y étaient venus pour se soustraire à la persécution ; des militaires détenus pour cause de civisme ou d'insubordination ; des grenadiers du corps législatif; de presque toute la légion de police, et du corps entier des Invalides (1)
Il apercevait en outre une grande inquiétude parmi les soldats campés autour de Paris , et entendait les murmures des hommes laborieux dont l'indignation éclatait sans ménagement dans les réunions secrètes et dans les immenses rassemblements qui se formaient journellement sous la voûte des cieux.
On était d'ailleurs convaincu que le zèle des prolétaires, seuls vrais appuis de l'égalité, redoublerait, lorsqu'ils verraient exécuter, dès le commencement de l'insurrection, les dispositions tant de fois ajournées, par lesquelles leur sort allait être adouci ; et le directoire secret était d'autant plus assuré des forces de son parti, que ses agents, en lui peignant la véhémence du peuple, lui demandaient hardiment le signal du combat.
(1) On peut, sans exagérer, porter à dix-sept mille les hommes prêts à prendre l'initiative de l'insurrection, qui se trouvait alors à Paris, sans compter la classe très nombreuse des ouvriers dont le mécontentement et l'impatience éclataient de toute part. Voici l'état qui servit de base aux déterminations du directoire secret:
Révolutionnaires , . . . 4,000
Membres des anciennes autorités 1,500
Ganonniers , 1,000
Officiers destitués , . . . 500
Révolutionnaires des départemens 1,000
Grenadiers du corps législatif 1,600
Militaires détenus 500
Légion de Police 6,000
Invalides 1,000
A côté du tableau de ses forces, il avait devant les yeux celui des forces que la tyrannie pouvait lui opposer : il savait que des corps armés pourraient, quoique faibles, entraver la marche du peuple ; que les royalistes prendraient probablement la défense du gouvernement qu'ils haïssaient, pour ne pas subir la loi de l'égalité qui leur était encore plus odieuse; que la pluralité des riches qui commandaient exclusivement la garde nationale, verraient avec peine le triomphe de la démocratie ; que les principaux avaient des armes, et que le gouvernement pourrait en fournir aux autres.
De leur côté, les conjurés avaient à leur disposition les ajmes et les munitions dont les grenadiers du corps législatif et les légionnaires étaient pourvus , et comptaient s'emparer de celles qui étaient déposées chez les armuriers , aux chefs-lieux des sections, aux Tuileries, aux Feuillants et aux Invalides, à l'aide des citoyens les plus audacieux et de la connivence de ceux qui étaient préposés à la garde des magasins. Ils comptaient en outre sur l'artillerie du camp de Yincennes , qui leur était dévouée , et espéraient que les troupes se joindraient au peuple, que l'éclat subit d'une immense population frapperait d'effroi les partisans de la tyrannie, et que le peuple trouverait un puissant auxiliaire dans la lâcheté si naturelle aux favoris de la fortune, sur lesquels le gouvernement fondait ses principales espérances*
Est-ce pour se soustraire à la juste haine du peuple, est-ce pour seconder les conjurés ou pour les connaître et les perdre, que le directeur Barras eut, le 30 germinal, avec Germain, à ce autorisé par le directoire secret, une longue conférence, dans laquelle il le sonda sur les causes de l'effervescence qui se manifestait dans le peuple ; et que, le 20 floréal au soir, il fit offrir aux principaux conjurés par l'organe de Rossignol et de Louel, ou de se mettre avec son état-major à la tête de l'insurrection, ou de se constituer en otage au faubourg Antoine? Ceux qui voudraient donner à ces faits une interprétation honorable pour le directeur Barras, auraient aussi à expliquer pourquoi il ne fit pas prévenir
de la dénonciation qui avait été faite contre eux au Directoire exécutif, le 15 floréal, eeux à qui il paraissait témoigner le 20, tant d'intérêt et de confiance (1).
Après s'être rendu compte des forces de la démocratie k Paris, après avoir recueilli les vues des patriotes les plus éclairés, et après avoir entendu le comité militaire, le directoire secret crut devoir tracer un mode d'insurrection, afin que tous les efforts tendissent uniformément vers le même but, et afin que l'entreprise n'échouât pas faute de prudence. L'exactitude de l'histoire exige que l'on consigne ici les points auxquels le directoire secret avait donné son assentiment , sauf les changements que les circonstances eussent pu rendre nécessaires.
On avait reconnu depuis longtemps l'avantage qu'il y aurait à ouvrir l'insurrection par Tannonee publique d'un directoire insurrectionnel auquel tout devait se rallier, et dont chacun devait suivre l'impulsion.
Cette annonce devait se faire par la promulgation de Pacte insurrecteur, arrêté de concert avec le comité montagnard.
Pans cet acte, ainsi que dans ceux qui auraient paru pendant et après l'insurrection, le directoire secret prenait le titre de comité insurrecteur de salut pablic, pour
(l)Un fait postérieur à notre conspiration parait éelaicir eejmyslèrg. Après la dissolution violente du direclojte secret et l'emprisonnement de plusieurs de ses membres, d'autres démocraies entreprirent de briser leurs fers et de continuer leur ouvrage. Deux amis du directeur Barras s'introduisirent auprès d'eux et leur persuadèrent que celui-ci partageait leurs vœux et désirait seconder efficacement leurs efforts. Ce fut par leurs conseils qu'on forma le projet de faire fraterniser les démocrates et les militaires du camp de Grenelle, avec lesquels ils se seraient pertes ensuite sur le Directoire exécutif pour opérer les changements désirés. Les promesses faites, au nom de Barras, par ses amis, une somme d environ 24,000 francs par eux distribuée, et tes protestations de quelques officiers du camp, déterminèrent *o effet les démocrates à s'y présenter en fouie sans armes, aux cris de Vjve la Republique! et en chantant des hymnes patriotiques; au lieu de la fraternité qu'on leur avait promise, ils y trouvèrent la mort. Qui tendit ees pièges? qui voulut détruire d un seul coup le parti démocratique ?
se rapprocher des formes sous lesquelles on avait préparé l'égalité avant le 9 thermidor, et pour éviter toute ressemblance avec celles que l'aristocratie avait instituées.
Le partage de l'armée insurgente en trois divisions avait été adopté. Trois généraux devaient les commander sous les ordres d'un général en chef, soumis à ceux du comité insurrecteur ; à chaque général de division eussent été subordonnés des chefs d'arrondissement, et à ceux-ci, des chefs de sections, subdivisées elles-mêmes par pelotons.
 l'égard des généraux, les vues du comité se portaient sur Fion, Germain, Rossignol et Massart. Les chefs et les commandants de pelotons, désignés par le même comité, devaient se présenter pour former les rangs du peuple, au moment où la proclamation de l'acte insurrecteur, le tocsin, les trompettes et la voix des amis de la liberté, l'eussent appelé à reconquérir ses droits.
Un point essentiel était d'attacher à chaque section des démocrates éclairés, chargés d'expliquer au peuple les dispositions de l'acte insurrecteur, et de lui en démontrer la justice et l'utilité.
L'armée populaire étant ainsi composée* à l'aide de l'insurrection qu'on se flattait de rendre générale dans les classes laborieuses, il fallait la diriger contre la tyrannie et l'opposer à ses forces. Des colonnes devaient marcher sur le corps législatif, sur le Directoire exécutif, sur l'état-major, et sur les hôtels des ministres pour soutenir les républicains, chargés d'arrêter les usurpateurs.
Les sections les plus aguerries et les mieux armées eussent été dirigées vers les dépôts d'armes et de munitions, et surtout vers les camps de Grenelle et de Vincennes, où il n'y avait pas plus de huit mille hommes que l'on croyait prêts à se joindre au peuple.
Pour hâter cette jonction, on se proposait d'employer l'appareil d'une grande force autant que le langage de la persuasion ; des orateurs eussent rappelé aux soldats
lea crimes do gouvernement et leurs devoirs envers la patrie; les femmes leur eussent présenté des couronnes et des rafraîchissements ; les invalides les eussent invités à suivre leur exemple. Au pis aller, des dispositions étaient prises pour encombrer les rues et pour faire pleuvoir sur les troupes des torrents d'eau bouillante mêlée avec du vitriol, et une grêle de pierres, de tuiles, d'ardoises et de briques.
Le reste de Tannée populaire eût été employé à garder les issues de Paris, à maintenir les communications entre les différents corps du peuple, à protéger l'approvisionnement de la ville, à empêcher tout rassemblement anti-populaire, à intercepter toute correspondance aristocratique, à repousser toute tentative de pillage, et à exécuter les ordres des autorités insurrectionnelles.
Des accidents imprévus, semblables à ceux qui eau* sèrent les malheurs de prairial, auraient pu rendre douteux le succès de l'entreprise, si on n'avait pas songé a les prévenir. Parmi ces accidents, le défaut de subsistances qui eût empêché le peuple de rester sous les armes tout le temps nécessaire, était infiniment à redouter; aussi le comité insurrecteur avisait -il aux moyens de faire approvisionner abondamment tous les lieux où le peuple pourrait s'assembler, et c'était principalement dans cette vue , qu'il avait arrêté de faire installer, dès le commencement du mouvement, dans chaque section, trois membres du comité révolutionnaire qui était en exercice au 9 thermidor, et de les charger de mettre à l'instant sous la main des citoyens insurgés, les vivres dont ils pourraient avoir besoin, en saisissant les denrées déposées dans tous les magasins publics et privés, et d'exécuter sur-le-champ , les premiers soulagements promis aux malheureux.
Afin de donner au peuple une idée sensible de la nouvelle révolution, et d'affermir son zèle, le comité insurrecteur se proposait de publier pendant l'insurrection, deux arrêtés, en vertu desquels les pauvres eussent été immédiatement habillés aux frais de la République, et logés le même jour dans les maisons des ri~
chea, à qui ou n'aurait laissé que le logement indispensable.
Il est bon de faire connaître l'idée que le comité insurrecteur s'était formée du jugement populaire, auquel il voulait soumettre les principaux coupables, c'est-àdire les membres des deux conseils et ceux du Directoire exécutif. Le crime était évident, la peine était la mort, un grand exemple était nécessaire.
Cependant on voulait que cet exemple portât l'empreinte d'une rigoureuse justice* et du sentiment profond du bien public. Jl était convenu que le peuple insurgé entendrait un rapport détaillé et individuel sur les trabisons dont il avait été la victime, et serait invité à excepter de la proscription ceux d'entre les accusés a qui un égarement excusable, des mœurs simples et populaires, ou quelque service éclatant rendu à l'égalité pendant l'insurrection, auraient pu faire pardonner les fautes politiques. Il y avait au comité insurrecteur, des avis d'après lesquels les condamnés eussent été ensevelis sous les décombres de leurs palais, dont les débris auraient rappelé aux générations les plus reculées, la juste punition infligée aux ennemis de l'égalité.
Toutes les mesures d'attaque et de défense allaient être indiquées aux agents d'arrondissement et aux généraux que le comité était sur le point de nommer.
De l'insurrection heureusement terminée, devait nécessairement découler un nouvel ordre de choses, dont il était prudent de poser d'avance quelques bases, afin de préparer les dispositions les plus urgentes : le comité insurrecteur en avait fait l'objet de ses méditations.
On a vu comment, avant sa réunion aux montagnards, il comptait faire établir, par le peuple insurgé, la nouvelle autorité et les règles de sa conduite ; aux changements rendus nécessaires par cette réunion, la méfiance que les démarches équivoques des montagnards firent naître, en fit ajouter d'autres.
Triompher de la tyrannie eût été bien peu de chose, si on n'avait pas eu la certitude qu'elle serait remplacée
par des conducteurs animés du plus pur amour de l'égalité. Il fallait des hommes dont les doctrines , les mœurs et la vie entière fussent en parfaite harmonie avec l'esprit des institutions qu'ils étaient appelés à créer.
Dans le premier système , le comité insurrecteur était certain que l'esprit dont il était animé passerait tout entier dans la nouvelle Assemblée nationale, et c'était en cela qu'était la plus forte garantie qu'il pouvait offrir au peuple, du prochain établissement de l'égalité et de la constitution populaire.
Mais dès qu'on se fut décidé à rappeler une partie de la Convention, le comité insurrecteur crut de son devoir de prémunir le peuple contre les écarts de la nouvelle autorité ; les reproches qu'il faisait aux montagnards prouvent suffisamment qu'il était loin d'avoir en eux une entière confiance.
Aux anciens motifs de méfiance, la conduite récente de ces conventionnels en ajoutait de nouveaux. Le comité avait été frappé de la subtilité avec laquelle ils s'étaient efforcés d'écarter l'adjonction proposée, de la hauteur qu'ils apportaient dans les discussions, et de cet orgueil aristocratique qui leur faisait appeler concession gratuite, la restitution au peuple de ses droits.
Il était d'ailleurs instruit que Ton pratiquait clandestinement des manœuvres, afin d'éluder les conditions convenues, et de faire tomber exclusivement entre les maii?s des montagnards l'autorité suprême de la République. Or, le comité était si fortement convaincu qu'il leur était impossible de faire le bien, qu'il regardait comme un crime impardonnable le moindre mouvement qui, en leur livrant le pouvoir, ne ferait que substituer une tyrannie à une autre.
On avisa donc aux moyens de forcer les conventionnels rappelés, à tenir leurs promesses et à ne mettre aucun obstacle à l'établissement d'une égalité effective et durable. C'était par le peuple que les conjurés avaient espéré de renverser la tyrannie; c'était par l'ascendant de la vérité qu'ils avaient obtenu l'appui du peuple ; et
ce Tut encore à l'aide de la vérité et du peuple, qu'ils résolurent de déjouer les nouvelles machinations.
Nonobstant les dispositions de l'acte insurrecteur, par lesquelles une partie de la Convention nationale était rappelée à l'exercice du pouvoir, le comité voulait qu'elle fût rétablie par la volonté expresse du peuple insurgent; que l'adjonction convenue tût par lui solennellement décrétée, et qu'il nommât lui-même les députés adjoints. 11 voulait, en outre, que le même peuple ordonnât aux magistrats, en activité au 9 ihermidor, de rentrer sur-le-champ en fonctions; confirmât toutes les dispositions insurrectionnelles ; prescrivit la prompte exécution des arrêtés du comité, concernant le logement et l'habillement des malheureux, et installât directement la nouvelle Convention, après avoir prononcé le grand décret dont nous avons parié plus haut.
A cet effet, le comité insurrecteur avait recommandé à ses agents d'employer tous leurs soins à réunir, aussitôt après la destruction de la tyrannie, la masse des citoyens autour du lieu où il s'assemblerait. Là, le comité eût rendu compte au peuple de tout ce qu'il avait fait pour briser le nouveau joug qu'on avait imposé à la nation, et lui eût demandé les décrets qu'il jugeait nécessaires au salut de la République. Le discours qu'un des membres du comité devait prononcer dans cette grande circonstance, était rédigé et allait être soumis à la discussion.
Un point fort délicat fut mûrement discuté dans le comité insurrecteur. 11 s'agissait de déterminer quelle part auraient ses membres à l'exercice de la nouvelle autorité. Son dessein était de parler au peuple sans réticences et sans détours, et de rendre à sa souveraineté le plus éclatant hommage. S'il avait jugé nécessaire, pour le succès complet de l'insurrection , d'être invesli temporairement de tout le pouvoir national, il n'eût pas balancé à le demander. Mais toute institution de ce genre ayant été précédemment repoussée, il restait seulement à examiner s'il convenait d'engager le peuple insurgent à instituer un corps peu nombreux, chargé
d'inspirer les mesures législatives à la nouvelle Convention dont il exécuterait les décrets, ou s'il était plus utile d'abandonner à celle-ci ce soin important.
Quelle qu'eût été la décision du comité insurrecteur, il aurait encore fallu se demander si le succès de la nouvelle révolution n'exigeait pas que ses membres composassent exclusivement le corps dont il s'agit.
Rien n'ayant été statué à cet égard, je ne puis que rapporter les raisonnements par lesquels le comité avait comparé les avantages et les inconvénients des divers plans qu'il eût pu adopter.
On considéra d'abord que la conversion de l'initiative insurrectionnelle en un pouvoir permanent et nécessairement très étendu, ferait soupçonner les membres du comité insurrecteur de vues ambitieuses et intéressées ; on craignit que de semblables inculpations, par la facilité avec laquelle elles s'accréditent et se propagent, n'entravassent leur marche et ne leur laissassent pas le temps de réaliser le bien qu'ils se proposaient ; et l'on se demanda si la présence des conjurés dans la nouvelle convention, leur union intime et la confiance dont ils seraient investis, ne suffiraient pas pour communiquer aux lois, l'esprit de leur entreprise, et pour élever à la magistrature suprême des citoyens dignes d'en exercer le pouvoir.
D'un autre côté, le comité insurrecteur ne voyait pas beaucoup d'hommes en qui la pureté des principes se trouvât réuni au courage, à la fermeté et à l'intelligence nécessaires pour les réduire en pratique ; il sentait combien il était dangereux de ne pas laisser le soin d'achever l'ouvrage à ceux qui avaient eu la hardiesse de le commencer, et redoulait la duplicité de certaines personnes avec qui il allait se trouver en concurrence. Après avoir longtemps hésité, nos conjurés s'étaient presque décidés à demander au peuple un décret, par lequel l'initiative et l'exécution des lois leur seraient exclusivement confiées.
Bien des projets demeurèrent imparfaits, bien des travaux furent interrompus par la trahison qui livra a