‹ Histoire de la conspiration pour l'égalité dite de Babeuf: suive du procèsChapitre 8 sur 9 · G. BABEUF, AU DIRECTOIRE EXÉCUTIF · texte numérisé non relu

G. BABEUF, AU DIRECTOIRE EXÉCUTIF

« Regarderiez- vous au-dessous de vous, citoyens directeurs, de traiter avec moi comme de puissance à puissance? Vous avez vu à présent de quelle vaste confiance je suis le centre I Vous avez vu que mon parti peut bien balancer le vôtre! Vous avez vu quelles immenses ramifications y tiennent ! J'en suis plus que convaincu, cet aperçu vous a fait trembler.

« Est-il de votre intérêt, est- il de l'intérêt de la patrie de donner de l'éclat à la conjuration que vous avez découverte? Je ne le pense pas. Je motiverai commen mon opinion ne peut être suspecte.

« Qu'arriverait»!), si cette affaire paraissait au grand jour? Que j'y jouerais le plus glorieux de tous les rôles : j'y démontrerais avec toute la grandeur d'âme, avec l'énergie que vous me connaissez, la sainteté de la conspiration dont je n'ai Jamais nié tTétre membre* Sortant de cette route lâche et frayée des dénégations dont le commun des accusés se sert pour parvenir à se justifier, J'oserais développer les grands principes* et plaider les droits éternels du peuple aveo tout l'avantage que donne l'intime pénétration de la beauté de ce sujet 9 j'oserais, dis-je, démontrer que ce procès ne serait pas celui de la justice, mais celui du fort contre le faible, des oppresseurs contre les opprimés et leurs magnanimes défenseur». On pourrait me condamner à la déportation, à la mort; mais mon jugement serait aussitôt réputé prononcé par le crime puissant contre la vertu faible ; mon échafaud figurerait glorieusement à côté de celui de fiarnevelt et de Sidney. Veut-on, et des le lendemain de mon supplice, me préparer des autels auprès de ceux où l'ori révère aujourd'hui comme d'illustres martyrs, les Robespietrë et les Govtfon? Ce n'est point là la vole qui assure les gouvernements et les gouvernants.

« Vous avez vu, citoyens directeurs, que vous ne tenez rien lorsque jesuis sous votre main ; je nesuis pas toute la conspiration, il s'en faut bien : je ne suis même qu'un simple point de la longue chaîné dont elle se compose. Vous avez à redouter toutes les autres parties autant que la mienne : cependant vous avez la preuve de tout l'intérêt qu'elles prennent a moi ; vous les frapperiez toutes en me frappant, et vous les irriteriez.

« Vous irriteriez* dis-jé, toute la démocratie de la République française; et vous savez encore que ce n'est pâ» si peu dé chose que vous aviez pu d'abord l'imaginer : reconnaissez que ce n'est pas seulement à Paris qu'elle existe fortement ; voyez qu'il n'est pas un point des départements où elle ne soit puissante. Vous la jugeriez bien mieux, si vos eaptnreurs avaient sawf là fffanéte êoïrèipènaatee qui a mis a portée de former ÔH nomenclatures dont vôu* tt*avé< aperçflr cfti* (ftiètfjuéé

fragments; Ott à ëtf bedtt vouloir comprimer le feu sécré ; It brûle, et il brûlera; plus il parai! dans Certains ingtânM anéanti, puis sa flamme menaee de & réveiller subitement forte el explottv e.

* ËntreprendrtèÉ-vous de vous délivré* en total de cette vaste secte sans*-Cul6ttttié qui n'a pas encore voulu se déclarer vaincue? Il faudrait d'abord en supposèY la possibilité; niais 06 vous trou verieÉ- vous ensuite? Vous n'êtes pas toiit-à-fait dans la* même position que celui qui déporta, après la mort de Crontwei, quelques milliers de républicains anglais» Charles il était roi, et quoi qu'on en ait dit, vous ne Têtes pas encore; mis woet besoin d'ixit parti pour voué soutenir, - tf, Ôlëi celui dès patriotes, vous êtes exclusivement tiiê-â-Vis du rot/rttisme. Que dé chemin croyez-vous qu'il vous ferait voit, ai voùS étiez seuls cotitre lui?

* Mais, ditéz-vous, les patriotes nous sont aussi dangereux que les royalistes, et peut-être plus* Vous vous trompez; remarquez bien le caractère de l'entreprise des patriotes, Vous n'y distinguerez pas qu'ils voulaient votre mort, et c'est une calomnie de l'avoir fait publier. Moi, je puis vous dire qUlls ire la voulaient pas ; ils Voulaient marcher par d'autres voies que Celles de Robespierre ! ils ne voulaient point de Sang; ils voulaient vous forcer à confesser vous-mêmes que vous avez fait du pouvoir un usage oppressif, que vous en avez écarté toutes led forme» et les sauve-gardes populaires, et ils voulaient vous le reprendre t ils n'en seraient point venus ta, si, comme vous aviez semblé le promettre après vendémiaire, voué vous étiez mis en mesure de gouverner populairement.

« Moi-même, par mes premiers numéros, je vons eh avais voulu ouvrir la porte i j'avais dit cumment J'entendais que vous auriez pu voué couvrir des bénédictions du peuple : J'avais expliqué comment il me paraissait possible qiié vous fissiez disparaître tout ce que le caractère constitutionnel dé Votre gouvernement oûrê de contrasté avec le* véritables principes républicain*.

tf Eh biéft ! il eh est tempe encore t là tournure d><

dernier événement peut devenir profitable et salvatrice pour vous-mêmes et pour la chose publique. Dédaigneriez-vous mon avis et mes conclusions, qui sont que IMntérét de la patrie et le vôtre consistent à ne point donner de célébrité à l'affaire présente? J'ai cru apercevoir que c'est aussi déjà votre avis de la traiter politiquement : il me semble que vous ferez bien. Me croyez pas intéressée la démarche que je fais : la manière franche et neuve dont je ne cesse de me déclarer coupable dans le sens que vous m'accusez, vous fait voir que je n'agis point par faiblesse : la mort ou l'exil seraient pour moi le chemin de l'immortalité, et j'y marcherai avec un zèle héroïque et religieux ; mais ma proscription, mais celle de tous les démocrates, ne vous avanceraient point et n'assureraient pas le salut de la République* J'ai réfléchi qu'au bout du compte vous ne fûtes pourtant pas constamment les ennemis de cette République; vous fûtes même évidemmen t républicains de bonne foi.: pourquoi ne le seriez- vous pas encore? Pourquoi ne croirait-on pas que vous, qui êtes hommes, ne vous seriez pas temporairement égarés comme d'autres par l'effet assez inévitable d'exaspérations différentes des nôtres, dans lesquelles les circonstances vous ont jetés? Pourquoi enfin ne reviendrions-nous pas tous de notre état extrême, et n 'embrasserions-nous pas un terme raisonnable? Les patriotes, la masse du peuple, ont le cœur ulcéré; faut-il le leur déchirer encore plus? Quel en serait le dernier résultat? Ne mériteraient- ils pas bien, ces patriotes, au lieu qu'on aggrave leurs blessures, qu'on songe enfin à les guérir ? Vous aurez, quand il vous plaira, l'initiative du bien, parce qu'en vous réside toute la force de l'administration publique. Citoyens directeurs, gouvernez populairement; voilà tout ce nue ces mêmes patriotes vous demandent. En parlant ainsi pour eux, je suis sûr qu'ils n'interrompront point ma voix; je suis sûr de n'être pas par eux démenti. Je ne vois qu'un parti sage à prendre : déclarez qu'il n'y a point eu de conspiration sérieuse. Cinq hommes, en se montrant grands et généreux, peuvent aujourd'hui «au-

ver la patrie. Je tous réponds encore que les patriotes vous couvriront de leurs corps, et tous n'aurez plus besoin d'armées entières pour vous défendre. Les patriotes ne vous haïssent pas, ils n'ont haï que vos actes impopulaire» : je vous donnerai aussi alors, pour mon propre compte, une garantie aussi étendue que Test ma franchise perpétuelle. Vous savez quelle mesure d'influence j'ai sur cette classe d'hommes, je veux dire les patriotes : je l'emploierai à les convaincre que si vous êtes peuple, ils doivent ne faire qu'un avec vous.

c II ne serait pas si malheureux que l'effet de cette simple lettre fût de pacifier l'intérieur de la France. En prévenant l'éclat de l'affaire dont elle est le sujet, ne préviendrait-on pas en même temps ce qui s'opposerait au calme de l'Europe?

« Signé, G. Babeuf. »

Depuis longtemps il était évident, et la découverte de la conspiration venait d'en fournir de nouvelles preuves, que la proscription des doctrines démocratiques avait causé une grande division parmi les anciens amis de ta révolution, et qu'elle éteignait de plus en plus le zèle du peuple pour la défendre.

Cet état de choses, augmentant les chances favorables au parti royaliste soutenu par l'étranger, aurait dû, ce semble, tempérer la fierté des chefs de la nouvelle aristocratie, et les amener à adopter des modifications législatives qui, en leur rattachant les démocrates et par eux le peuple, eussent épargné à la République les luttes qui lui furent si funestes, et à eux-mêmes tes malheurs dont ils ont été enfin atteints. C'était là ce que proposait Babeuf, autant dans la vue d'épargner ses amis que dans celle de rendre à l'esprit républicain la vigueur qui s'é vanouissait. Mais l'orgueil effrayé peut-il écouter les conseils de la prudence f Le nouveau gouvernement ferma les yeux, et, dédaignant de faire sagement en arrière un pas qui lui eût gagné l'affection du peuple qu'il n'eut jamais, il se livra imprudemment à une fureur aveugle, et la poussa jusqu'à prêter, en dépit du bon sens et df

l'opinion, 1« intention» du royeUsme W ciipyenf qu^ 1* royalisme abhorrait, <M * prescrire e» eu* les seuls homme? de qui te République pouvait raisonnaMwent attendra un véritable et nécessaire dévouement.

Les révolutionnaires aristocrates ne pongèrent qn'à profiter momentanément de la victoire qu'ils devait k une Infâme trahison, pour écraser le parti qui condamnait leur usurpation. Drooet fut mis en accusation et renvoyé par devant la haute-cour de justice dont on fixa le siège à Vendôme.

JVu/, disait la constitution de Tan Ift, ne peut être distrait des juges que ta loi lui assigna par aucune commission ou par d'autres attribution* que nettes f «i sont déterminées par une loi antérieur*. Néanmoins une loi postérieure à la découverte de la conspiration décida que le député eqtraîperait ses coaccusés devant la haute-cour qui n'était pas Je tribunal que la loi leur avait assigné.

// y a, disait encore la même constitution, pour toute la République un tribunal de cassation qui pronanœ sur les jugements rendus en dernier ressort par tous tes tribunaux. Cependant la loi susdite ordonna que le* jugements de la bautercour, qui était bien un tribunal, ne seraient pas sujets à cassation.

Ces dispositions contraires à la lettre de laeoastitution furent attribuées par les consorts de Drouet à la crainte n'eut le gouvernement d'un débat pablie sous les yeux u peuple de Paris, et considérées par eux comme les effets de cette animosité qui éclata pendant la discussion, et fit dire à un législateur furieux : II n'y faut pas tant prendre garde pour des factieux, et à un autre non moins passionné : Il faudrait trop de temps si on voulait procéder contre des factieux avec toutes tes formes.

Cinquanie?neufs citoyens, sur lesquels dix-sept étaient contumax, furent mis en accusation à Paris ; beaucoup avec une légèreté inexcusable. En même temps on épiait dans toute la République les moindres prétextes pour grossir le nombre des accusés dont les puissants se flat* talent que la haute-cour ferait une hécatombe. Cherbourg, Arras, Rochefort, Bourg et Saintes fournirent

leur «ontingent en accusés, si évidemment étrangers à l'affaire qu'on ne put leur adresser une ombre de reproche.

Tandis qu'en préparait à Paris la tragédie qui allait être jouée à Vendôme, les démocrates parisiens s'agitèrent pour délivrer leurs compagnons : Drouèt se sauva de la prison de l'Abbaye à l'aide d'un guichetier républicain ; mais l'évasion des prisonniers du Temple, qui avait été concertée avec les soldats préposés à leur garde, échoua, faute de l'accord nécessaire;

Pacbe fut le seul homme, hors de prison, qui embrassa ouvertement, dans un écrit imprimé, les opinions et la cause des accusés. Quelques écrivains périodiques opposèrent une faible digue au torrent d'invectives qu'on faisait pleuvoir sur les détenus ; mais ils le firent maladroitement et sans courage, tantôt en niant des faits évidents, tantô: en insinuant que le gouvernement avait été le provocateur secret de la conspiration : jamais ils n'osèrent aborder la question de la légitimité des efforts des conspirateurs, et justifier leurs véritables intentions.

Dans la nuit du 9 au 10 fructidor de Pan IV, tous les accusés détenus à Paris furent transférés à Vendôme ; Péut-major de la place les fit fouiller minutieusement sous ses yeux, et les déposa lui-même dans des cages grillées construites exprès pour les donner, comme des bétes féroces, en spectacle aux ennemis de l'égalité et aux hommes trompés que ceux-ci ameutaient contre eux. Le convoi traversa Paris au milieu d'une nombreuse armée, et fut escorté dans toute la route par un fort détachement de gendarmerie et par des régiments de cavalerie. Les femmes, filles et sœurs des accusés, qui les suivirent à pied, essuyèrent fréquemment les rigueurs de l'atmosphère et les sarcasmes des aristocrates. Ils eurent eux-mêmes autant à souffrir de la brutalité de l'officier qui commandait leur escorte, qu'ils eurent à se louer de l'accueil plein d'égards qu'ils reçurent des administrations municipales de Chartres et de Chateaudun.

A Vendôme, on avait préparé tout exprès an tribunal et une vaste maison de justice dans laquelle les accusés présents furent enfermés le soir du 13 fructidor : Antonelle et Fion, arrêtés depuis la mise en accusation, ainsi que les accusés venus de Rochefort, de Cherbourg et d'Arras, y entrèrent successivement quelque temps après.

Des troupes de toute arme gardaient avec une grande sévérité les approches de la prison et les avenues de la ville, dont une loi du moment interdisait l'accès à dix lieues à la ronde ; on eût voulu enlever aux débats qui allaient s'ouvrir toute espèce de publicité.

Le temps qui s'écoula entre l'arrivée des accusés et l'ouverture des séances de la haute cour, fat employé par elle à se constituer, à interroger, à instruire les contumaces, à former le jury, et à juger les demandes et les déclinatoires présentés par les accusés. Ceux-ci en profilèrent pour protester, pour convenir des récusations qu'ils avaient le droit d'exercer, et pour concerter et préparer leurs défenses.

Par les décrets peu constitutionnels dont il a été parlé plus haut, on avait ouvert un vaste champ aux proiestations des accusés; plusieurs d'entre eux, en déclinant la compétence de la haute-cour, entrevirent la possibilité d'élever entre elle et le corps législatif une contestation qui eût pu amener des événements favorables à la cause populaire; vaine espérance 1 La haute-cour se déclara compétente.

Sur la totalité des jurés nommés par les assemblées électorales des départements, trente récusations non motivées pouvaient être exercées par les accusés. C'était une opération fort grave de laquelle pouvait dépendre le sort d'un grand nombre d'entre eux.

A l'aide des renseignements incomplets et souvent inexacts recueillis dans les départements, les accusés convinrent, par une délibération commune, des noms à rejeter; trente se les distribuèrent, afin que chacun d'eux en récusât un.

Cependant, les élections de Tan IV ayant été faites en

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beaocoap de lieux en l'absence des républicaine proscrits ou violemment expulsés des assemblées, et sous l'influence des ennemis de la révolution, il était impossible de ne laisser sur le tableau des jurés que de vrais amis de la liberté ; force fut de se contenter des moins mauvais. Parmi ceux qui méritaient une confiance entière, les uns furent exclus par le tribunal comme parents d'émigrés ; d'autres, sacrifiant à la peur, feignirent d'être malades et furent excusés : trois assistèrent aux débats.

Dès que Babeuf fut privé de la liberté, sa première pensée fut d'avouer la conspiration et d'en soutenir la légitimité. Elle résulte de ses réponses au ministre de la police qui lui demandait s'il avait eu le dessein de renverser le gouvernement et s'il était associé à quelques personnes pour y parvenir. Les voici : « Intimement convaincu que le gouvernement actuel est oppresseur, j'aurais fait tout ce qui était en mon pouvoir pour le renverser. Je m'étais associé avec tous les démocrates de la République; il n'est pas de mon devoir d'en nommer aucun. » Interpellé par le même ministre sur les moyens qu'il comptait employer, il répondit : « Tous les moyens légitimes contre les tyrans ; » et, peu après : « Je n'ai pas à donner les détails des moyens qui eussent été employés. Au surplus, ils ne dépendaient pas seulement de moi ; je n'avais que ma voix dans le conseil des tyrannicides. »

Interrogé quelques jourj après par le directeur du jury, il répondit ainsi à l'imputation d'être l'auteur de la conspiration : « J'atteste donc qu'on me lait trop d'honneur en me décorant du titre de chef de la conspiration ; je déclare que je n'y avais même qu'une part secondaire et bornée à ce que je vais dire : je l'approuvai, cette conspiration, parce que je la croyais légitime, parce que je croyais et que je crois encore que le gouvernement actuel est souverainement criminel, usurpateur de l'autorité, violateur de tous les droits du peuple qu'il a réduit au plus chétif dénuement, au plus déplo • rable esclavage, criminel enfin de lèse-nation au pre

mier chef; et que je croyais et que je crois encore à la sainteté du principe, que c'est un devoir rigoureux pour tous les hommes libres de conspirer contre un tel gouvernement : alors je consentis volontiers à aider de tous mes moyens les chefs et les meneurs d'une conspiration qui se forma contre lui. » Et après avoir établi le rôle qu'il avait joué dans ia conspiration il ajouta : « Voilà des détails qui détruiront sans doute la supposition absurde que j'étais le chef de la conspiration ; et cela fondé sur la seule circonstance que je me trouvais, au moment de mon arrestation, à côté d'une partie des papiers des conspirateurs. Je le répète, ce n'est point que je veuille par là atténuer ma culpabilité; je ne veux qu'être de bonne foi et ne point paraître avec un rôle plus brillant que je ne mérite, avec un rôle qui n'est pas le mien. Je consens après cela à porter cependant la plus forte peine du crime de tramer contre des oppresseurs ; car j'avoue encore que, quant à l'intention, personne n'a pu conspirer contre eux plus fortement que moi : j'ai la conviction que c'est un crime commun à tous les Français, du moins à toute la partie vertueuse, à tout ce qui ne veut pas de l'affreux système du bonheur d'un très petit nombre, fondé sur l'opprobre et l'extrême misère de la masse ; je me déclare complètement atteint et convaincu du forfait, et je déclare que c'était celui de tous les conspirateurs que je servais. »

Pendant la longue instruction faite par le directeur du jury, les principaux accusés détenus furent constamment au secret. Dans l'impossibilité de se concerter avec Babeuf, qui était censé le mieux instruit de l'affaire, les autres, de crainte de se contredire ou de se compromettre réciproquement, durent lui abandonner le soin de donner des explications, et se maintenir dans les bornes d'une rigoureuse circonspection. Les uns méconnurent leur propre écriture, d'autres imaginèrent des fables; Darthé protesta continuellement contre ia légalité de la procédure. -

Sans la faiblesse de Pillé, arrêté avec Babeuf et Buonarroti, son écriture et celle de quelques prévenus se-

raient demeurées inconnues. Craignant follement que les nombreuses copies qu'il avait faites des actes du comité insurrectear dont il avait été le secrétaire, n'attirassent sur sa tête l'accusation d'avoir trempé activement dans le projet, il se hâta de déclarer ce qu'il avait fait et vu, et de faire connaître les auteurs des manuscrits qu'il avait transcrits. Cet accusé, dont la conduite timide eut de funestes conséquences, joua adroitement dans les prisons et pendant les débats, le rôle d'imbécille. Devant la haute-cour, il prétendit qu'un esprit malfaisant Pavait poussé chez Babeuf; il déclara qu'on pouvait avoir un pacte avec un démon pour en être protégé ou pour nuire à quelqu'un, et demanda la parole pour donner, dit-il, des détails. Aucun des accusés vraiment compromis ne chancela devant le danger capital et imminent dont ils étaient menacés. Tous demeurèrent inébranlables dans leur attachement aux doctrines qu'ils avaient défendues, et dans la résolution de les sceller de leur sang; personne ne fut compromis par leurs déclarations.

A leur arrivée à Vendôme, ils étaient déjà convenus de renoncer à toute réticence, à tout faux-fuyant, à toute dénégation, d'avouer la conspiration et de se borner pour toute défense à en démontrer la légitimité. Ils pensaient devoir ce dernier témoignage à la justice de leur cause, et à la patrie un exemple mémorable de persévérance et de fermeté. D'autres accusés, moins compromis et plus prudents, furent alarmés de ce plan de défense et se mirent en devoir d'en empêcher l'exécution. « Si vous avouez, disaient-ils à leurs camarades, la réalité de la conspiration, le jury pourra-t-il la déclarer non constante? se pourrait-il que, parmi nos jurés, il y en eût quatre qui osassent justifier vos intentions, ou répondre par un pieux mensonge aux questions de fait qui leur seront soumises? Ce serait trop présumer d'hommes élus daos un temps de corruption et de perversité. Si la conspiration est déclarée réelle, n'entralnerez-vous pas dans votre perte, nous qui sommes vos amis, et ces nombreux républicains qui sont déjà en

butte aux calomnies et aux persécution*? Craigne* de mettre la vertu de nos juges à une trop rude épreuve, et offrez-leur au moins un prétexte pour vous absoudre. »

Soit que ces remontrances fissent craindre aux principaux accusés qu'il n'éclatât pendant les débats une funeste division, soit qu'ils reculassent devant l'idée de blesser la patrie en nuisant à leurs amis, soit enfin qu'Us ouvrissent leur cœur au soin de leur propre conserva* tion, le premier plan fut rejeté ; et on convint que la conspiration formelle serait niée, que son but serait hypotliétiquement défendu, et qu'on lâcherait de donner des explications vraisemblables aux pièces saisies et aux faits prouvés.

Cependant, le témoignage du dénonciateur était détaillé et précis, et quoiqu'il fût unique sur le fond de l'accusation, il était tellement corroboré par les écrits nombreux et accablants des accusés, qu'il semblait impossible que, toute considération politique à part, un homme de bonne foi niât, après le plus léger examen, la réalité de la conspiration.

Dès-lors, les accusés gravement compromis se proposèrent de se défendre en soutenant que le concert qu'on prétendait établir n'avait pas existé, et qu'eût-il été réel, il élait dénué de toute criminalité, soit par le défaut de moyens d'exécution, soit parce que, dans l'hypothèse la plus favorable, le but qu'on leur attribuait élait légitime et fondé en droit.

Ce que l'on préparait pour les débats, Antonelle l'exécuta d'avance auprès du public. Ce généreux citoyen fit alors le plus noble usage de ses talents et de ses biens. Quoique nulle présomption légale ne s'élevât contre lui, il épousa franchement la cause de ses amis détenus ; par de nombreux écrits, il disposa l'opinion à accueillir favorablement leur défense ; et, du fond de son cachot, il accusa sans ménagement le gouvernement, rendit hommage à la constitution de 1793, justifia les intentions des conspirateurs et osa presque se déclarer leur complice»

- fcfS -

A cette malheureuse époque, l'énergie républicaine était presque toute enfermée dans la prison de Vendôme. Là les accusés s'encourageaient mutuellement à servir le peuple par l'exemple d'une inébranlable fermeté, et tiraient dans la fraternité la plus démocratique. Les nuances que Ton remarquait entre les égaux et les ex* conventionnels n'empêchèrent pas que l'harmonie ne fût complète ; elle s'accrut tous les jours par le rapprochement des opinions et par la fidélité avec laquelle chacun remplît son devoir devant le tribunal.

Le soir, de$ chants républicains auxquels tous les prisonniers prenaient part, retentissaient au loin, et lei habitants de Vendôme, attirés par l'intérêt et par la curiosité sur une colline voisine, y mêlaient souvent leurs voix et leurs applaudissements.

Pour des hommes qui avaient tant osé en faveur d'une cause à laquelle ils étaient si dévoués, le sort de la Ré* publique était nécessairement le sujet permanent de leurs entretiens et de leurs inquiétudes. Un malheur horrible fournit aux unes et aux autres un nouvel aliment. A peine les accusés étaient arrivés à Vendôme, qu'ils apprirent le fatal événement de Grenelle, où, par un infâme guêt-apens, perdirent la vie tant de purs démocrates qu'y avait amenés le désir de briser les fers des prisonniers, et de rétablir les droits du peuple. Par cette exécrable boucherie, la puissance de l'aristocratie s'accrut de toute la force qui fut arrachée au parti démocratique.

Peu de temps après, quelques conspirateurs royalistes, émissaires de la dynastie proscrite par les lois, et pris sur le fait, furent traités avec une scandaleuse indulgence par une grande partie de la législature qui les protégeait, et par la commission militaire qui les jugea. Vers la même époque, les tribunaux chargés de juger les cdntumax du !3 vendémiaire, déclarèrent non constante la conspiration qui ensanglanta ce jour-là la ville de Paris*

Cette condescendance judiciaire déplut au ministère Je crains, disait un de ses membres, qu'elle ne fas

planche pour les accusés de Vendante : c'était surtout d'eux que le gouvernement désirait se défaire.

Enfin les débats furent ouverts le 2 ventôse de Tan V; quarante-sept accusés étaient présents ; dix-huit furent jugés par contumace (1). Babeuf, Darthé, Buonarroti, Germain, Cazin, Claude Ficquet, Bonin, Fion, Kicord, Drouet, Lindet, Amar, Antonelle, Rossignol et dix autres avaient réellement trempé activement dans la conspiration; cinq y. avaient participé indirectement, tous les autres y avaient été absolument étrangers, et ne furent traduits devant la haute-cour que par la fureur du parti qui aurait voulu faire de ce tribunal l'exterminateur de la démocratie.

Une force nombreuse gardait le tribunal ; chaque accusé était entre deux gendarmes. La salle était vaste, et l'enceinte réservée au public fut toujours remplie de peuple qui applaudit souvent les accusés, jamais les accusateurs.

Il y eut plusieurs défenseurs; ils prolongèrent les débats par les nombreux incidents qu'ils élevèrent, et contrarièrent quelquefois les vues des accusés dont ils n'osèrent jamais justifier les intentions. Les vrais défenseurs de la cause furent Babeuf, Germain , Antonelle et Buonarroti i.

Les femmes généreuses qui avaient suivi les accusés assistèrent assidûment à toutes les séances du tribunal.

Parmi les accusés gravement compromis, Darthé seul, plus conséquent que tous les autres, persista dans sa protestation ; jamais il ne reconnut dans la haute cour

(1) Accusés présents: Babeuf, Darlhé, Germain, Blondeau, Cordas, Frossard, veuve Nounard, Buonarroti, Sophie Lapierre, Goulard, Mugnier, Massa rd, Raybois, Fion, Cochet, Nayez, Boudin, Jeanne Krelon, Vadier, Laignelot, Toulolie, Lambert, Lam, beitè, Poitofeux, Morel, Diifour, Moroy, Clerex, Amar, Philip, Cazin, Nicole Martin, TafToureau, Prouin, Roy, Pillé, Breton, Didier, Antonelle, Antoine Ficquet, Ricord, Thierry, Adélaïde Lambert, Vergnc. Duplay père, Dtiplay fils, Crépin.

Ac cusés contumax : Drouet, Lindet, Vacret, Claude Ficquet, Gtiilnem, Chrétien, Monnier, Reys, Menessier, Mounard, Bande, Boum, Parrein, Bodsom, Lepellelier, Rossignol, Jorry, Cor

le pouvoir de le juger ; il refusa constamment de répondre et de s'expliquer, et se laissa condamner sans se défendre. Après avoir protesté de nouveau devant le jury, il prononça les mots suivants : «Pour moi, si la Providence a fixé à cette époque le terme de ma carrière, je la terminerai avec gloire, sans' crainte et sans regret. Que pourrais- je, hélas! regretter...? Quand la liberté succombe ; quand l'édifice de la République se démolit pièce à pièce ; quand son nom est devenu odieux; quand les amis, les adorateurs de l'égalité, sont poursuivis, errants, livrés à la rage des assassins ou aux angoisses de la plus affreuse misère ; quand le peuple, en proie à toutes les horreurs de la famine et de l'indigence, est dépouillé de tous ses droits, avili , méprisé, et languit sous un joug de fer; quand cette sublime révolution , l'espoir et la consolation des nations opprimées, n'est plus qu'un fantôme; quand les défenseurs de la patrie sont partout abreuvés d'outrages, nus, maltraités, et courbés sous le plus odieux despotisme ; quand, pour prix de leurs sacrifices, de leur sang versé pour la défense commune, ils sont traités de scélérats, d'assassins, de brigands, et que leurs lauriers sont changés en cyprès ; quand le royalisme est partout audacieux , protégé , honoré , récompensé même avec le sang et les larmes des malheureux ; quand le fanatisme ressaisit avec une nouvelle fureur ses poignards; quand la proscription et la mort planent sur la tête de tous les hommes vertueux, de tous les amis de la raison, qui ont pris part aux grands et généreux efforts en faveur de notre génération ; quand , pour comble d'horreur, c'est au nom de ce qu'il y a de plus sacré, de plus révéré sur la terre, au nom de l'amitié sainte, de la respectable vertu, de l'honorable probité, de la bienfaisante justice, de la douce humanité, de la divinité même, que les brigands traînent à leur suite la désolation, le désespoir et la mort ; quand l'immoralité profonde, l'horrible trahison, l'exécrable délation, le parjure infâme, le brigandage et l'assassinat sont officiellement honorés, préconisés et qualifiés du nom sacré de vertu ; quand tou r

les liens sociaux sont rompus ; quand la France est couverte d'un crêpe funèbre ; quand elle n'offrira bientôt plus & l'œil effrayé du voyageur que des monceaux de cadavres et des déserts fumants à parcourir; quand il n'y a plus de pairie, la mort est un bienfait.

» Je ne léguerai à ma famille et à mes amis ni l'opprobre ni l'infamie ; ils pourront citer avec orgueil mon nom parmi ceux des défenseurs et des martyrs de la cause sublime de l'humanité. Je l'atteste avec confiance, j'ai parcouru toute la sphère révolutionnaire sans souillure; jamais l'idée d'un crime ou d'une bassesse n'a flétri mon âme ; lancé jeune encore dans là révolution , j'en supportai toutes les fatigues, j'en portai tons les dangers sans jamais me rébuter, sans autre jouissance que l'espérance de voir un jour fonder le règne durable de l'égalité et de la liberté ; uniquement occupé de la sublimité de cette philanthropique entreprise, je fis la plus entière abnégation de moi-même; intérêt personnel, affaires de famille, tout fut oublié, négligé ; mon cœur ne battit jamais que pour mes semblables et le triomphe de la justice. »

Dès le commencement , les accusateurs nationaux firent éclater une haine acharnée, non seulement contre les accusés, mais aussi contre tout ce qui avait été fait en faveur de la démocratie dans le cours de la révolution. Posant d'abord en fait l'existence d'une faction imaginaire d'êtres malfaisants, monstres autrefois tnconnus, hypocrites* irréligieux, ambitieux^ vindicatifs, furitudôi calomniateurs, homicides^ fils de Panarckié, nés dans son sein y ne connaissant pas d 9 autre élément, Rappelant sans cesse et ne souriant qvtà elle, ils lui attribuèrent tous les mouvements et tous les actes révolutionnaires, et ne craignirent pas.de ranger, avant toute discussion, parmi ses membres, les accusés que la hautecour avait à juger.

Telle avait été, au dire des accusateurs, l'influence de (Jette faction, que ceux qui les écoutaient ne purent démêler les événements de la révolution qu'ils honoraient de leur approbation. D'après la définition qu'ils donne-

rent d'une Insurrection légitime, on dut conclure qu'au fond de leur cœur ils n'exceptaient de l'ahathème p*r eux lancé contre les mouvements nationaux , pas même celui du 14 juillet qui était le seul auquel ils paraissaient applaudir.

Il ne fut pas difficile aux accusateurs dé prouver, à l'aide de nombreux écrits saisis chez les accusés, le concert qu'ils qualifiaient de conspiration criminelle ; mais, quant à l'intention, élément essentiel du crime, ils s'efforcèrent d'en écarter la discussion, et dans le peu qu'ils en dirent, ils la dénaturèrent par des suppositions et par des inductions hasardées et absurdes. Leur constant objet fut de rendre les accusés méprisables et odieux, et de les empêcher dé convaincre la France que leurs vues étaient bienfaisantes, que leur opposition à la constitution de l'an III était légitime, et que leurs tentatives avaient été justes et conformes à l'intérêt général. Que doit-on penser de ces accusateurs qui, chargés de poursuivre au nom de la République les auteurs d'un projet inexécuté, se permirent de justifier la conspiration et la révolte armée qui firent verser, au 13 vendémiaire de l'an IV, le sang de plusieurs milliers de citoyens, et dont le but final était de rétablir la royauté?

De concert avec les accusateurs, les juges voulant resserrer le débat dans les bornes étroites du fait, interposèrent plusieurs fois leur autorité pour interdire aux accusés toute discussion, même hypothétique, du fond de la conspiration , et tout examen de leurs écrits qui, cependant, étaient présentés par l'accusation comme les principaux et presque les uniques moyefis des conspirateurs.

Ainsi un tribunal qui paraissait devoir être l'appui des droits de la nation et le frein des hommes puissants, ne fut dans le fait que l'instrument de ceux qui, au mépris de la souveraineté du peuple, s'étaient emparés de l'autorité suprême par la violence et par la ruse.

Quoique les accusés gravement impliqués eussent renoncé & avouer formellement la conspiration, ils persistèrent à en défendre les principe*. La révolution était '

leurs yeux une chose sainfe; ils étaient conscieusement fidèles à la souveraineté populaire et à la constitution de 1793 qui la consacrait ; fiers de ce qu'ils avaient fait pour les rétablir, ils s'honoraient des fers qu'ils portaient et du danger dont ils étaient menacés.

Une forte irritation , suite nécessaire de l'opposition qui s'était manifestée entre les vues des accusateurs et les sentiments des accusés, éclata à plusieurs reprises, par les décl a m a tionsï virulentes du ministère public, parles interruptions partiales du tribunal, et par les impétueuses réclamations des détenus.

Pouvaient-Us, ceux-ci, entendre de sang-froid calomnier les fondateurs de la République, et refuser aux plus fermes soutiens de l'égalité les talents, le courage et la moralité? Pouvaient-ils', sans mot dire, s'entendre imputer des sentiments vils et intéressés, eux dont la plupart avaient exposé mille fois la vie pour la patrie et étaient sortis des fonctions publiques dans une honorable pauvreté? eux, contre qui ne s'éleva dans le cours d'une si longue procédure pas une seule voix pour leur reprocher une action infâme ?

Pendant les débats, le caractère des accusés ne se démentit jamais. En toute occasion Jils rendirent d'éclatants hommages à la République et à l'égalité; plusieurs fois ils réfutèrent victorieusement les sophismes politiques des accusateurs, et firent, presque à chaque séance, retentir les voûtes du tribunal de leurs chants républicains.

Le traître par qui les hommes confiants qu'il avait flattés, enflammés et carressés, furent dénoncés et livrés.... Grisel ! figurait sur la liste des témoins au nombre desquels il y avait d'autres espions de la police qui, ayant horreur de sa profonde immoralité, refusèrent de s'asseoir constamment à ses côtés.

On se flatta d'écarter ce témoin , car la loi défendait de faire entendre le dénonciateur, quand il s'agissait de délits dont la dénonciation est récompensée pécuniairement par la loi, ou lorsque le dénonciateur peut de toute autre manière profiter de sa dénonciation.

Dans l'opinion des accusés et de leurs défenseurs, le mot peut exprimait une possibilité illimitée, et comprenait les récompenses que le dénonciateur de la conspiration pouvait raisonnablement attendre du gouvernement.

L'expédient qu'imaginèrent les accusateurs nationaux pour se tirer de rembarras où les jetait l'argumentation pressante des accusés, excita un rire universel; ils osèrent soutenir que la qualification de dénonciateur n'était pas applicable à Grisel, parce que, disaient-ils, ayant fait sa première déclaration au Directoire et non à un officier de police judiciaire, il n'était que simple révélateur.

Ce subterfuge ne fit pas fortune ; néanmoins, le tribunal ayant décidé que la signification du mot peut devait être restreinte, aux droits acquis au dénonciateur par l'effet de la dénonciation, ordonna, au grand scandale de beaucoup de personnes, que Grisel serait entendu.

Il y avait au procès environ cinq cents pièces de conviction, et plusieurs séances furent consacrées à les représenter aux accusés qui les reconnaissaient, ou à faire vérifier, par des experts, celles qu'on attribuait à ceux qui ne répondaient pas ou étaient contumax.

On s'épuisa en conjectures pour savoir quels étaient, dans une pièce à laquelle les accusateurs attachaient une grande importance, les mots que Babeuf avait couverts d'une grosse tache d'encre , en paraphant cette pièce chez le ministre de la police. La fastidieuse discussion qui eut lieu à ce sujet,occasionna de violentes invectives de part et d'autre, et se termina par un tumulte épouvantable; la séance fut brusquement levée au milieu des cris des accusateurs, des défenseurs et des accusés; ceux-ci chantèrent avec véhémence, en se retirant , le couplet de l'hymne des Marseillais : Tremblez tyrans, et vous perfides! Le tribunal dressa du tout un procès-verbal, sur lequel le Corps Législatif passa à l'ordre du jour.

A la suite d'un reproche adressé par les accusés ar

— «ftO -

président, les accusateurs se plaignirent de ce qu'on voulait, en entassant incidents sur incidents, prolonger indéfiniment les débais: « Tant de voix, dirent-ils, s'élèvent contre la lenteur des opérations de la hautecour l Quelles sont ces voix si multipliées? s'écria

Babeuf; amis du peuple, vous le devinez» Ce ne sont que celles de cette caste improprement dite honnête, qui n'est qu'un point par rapport à la masse, mais qui a bien l'insolence de prétendre être tout , de vivre sans rien faire de l'expression des sueurs du grand nombre, de compter pour rien cette masse exclusivement utile, de la juguler, de l'affamer pour prix de l'emploi perpétuel de ses bras, de son intelligence, de son industrie. Telle est, républicains, la poignée de vampires dont on dit que toutes les voix s'élèvent contre la lenteur des opérations de ceux qui se sont promis de nous immoler. Tels sont ceux à qui l'on s'empresse de complaire. Honnêtes gens,vous serez satisfaitsl lisez les premières séances des débatsde la haute-cour, vous vous convaincrez comme vous y êtes servis. Et vous , portion essentielle et majeure du peuple, vous verrez comme on vous traite dans la personne de ceux qui n'ont pas abandonné vos intérêts. Vous aussi , amis, ses défenseurs, compagnons de gloire , vous l'avez entendu ; c'est le million doré qui appelle votre crucifiement. Vous ne démêlez pas, à travers les clameurs de la horde dévoratrice, vous ne démêlez pas les voix de ces vingt-quatre millions d'opprimés dont vous avez à soutenir la belle cause. Ils géhiissent en silence, chargés de fer, dépouillés, nus, tombant d'inanition , adressant leurs hommages et leurs regrets aux mânes des glorieux martyrs qui nous ont précédés dans la carrière de l'établissement de la félicité publique, dont ils vous ont légué l'apostolat sublime, de même que vons le transmettrez à d'autres justes, aussi zélés et peut-être plus heureux que vous et vos prédécesseurs. La vertu ne meurt pas; les tyrans s'abusent dans leurs atroces persécutions; ils ne détruisent que des corps; l'âme des hommes de bien ne fait que changer d'envefeppe; elle anime, sitôt la dissolution de l'une, d'autres

êtres chez qui elle continue d'inspirer les mouvements généreux qui ne laissent jamais de repos au crime dominateur.

D'après ces dernières pensées, et d'après toutes ies innovations que je vois introduire chaque jour pour hâter mon holocauste, je laisse à mes oppresseurs toute la facilité qu'ils désirent; je néglige les détails inutiles de ma défense ; qu'ils frappent sans rien attendre ; je m'endormirai en paix dans te sein de la vertu. »

Grisel parla pendant deux séances et raconta minutieusement tout ce qu'il avait fait pour connaître, seconder, tromper et trahir les accusés. Il dit vrai , sauf quelques additions dictées par la vanité, et par lesquelles il se mit parfois en contradiction avec lui-même. Mais, quoiqu'on ne pût le regarder comme un menteur, on ne tut pas moins révolté de l'effronterie avec laquelle il fit parade de sa perfidie et des ruses au moyen desquelles il avait su capter la bienveillance de ceux dont il méditait la perle.

Par un mouvement naturel d'indignation, Antonelle peignit au vif l'hypocrisie du traître et imprima sur son front le cachet ineffaçable de l'infamie.

En parlant de quelques accusés, Grisel avait dit : « Je ne vois ici que des agents, pas un d'eux n'était le véritable chef de la conspiration ; il y avuit derrière le rideau des hommes qui faisaient mouvoir et agir ceux-ci. » Ce propos arracha à Germain les phrases suivantes : «Ah! si c'est trop peu de nous, dit-il, vas sur les bords de l'Aude soustraire au sable qui le couvre le cadavre de ma femme ; vas en disputer la pâture aux vers moins dignes que toi de le dévor.er; précipite-loi comme un tigré affamé sur ma mère ; joins à cet abominable festin mes sœurs et leurs enfants ; arrache mon fils des faibles bras de sa nourrice et broie ses tendres membres sous ta dent carnacicre. Nos soixante familles t'offrent la même dégoûtante curée ; vas la saisir, vas. Eh quoi ! cet appas ne te tente point? C'est que sans doute encore tu dissimules.» Les mots, par lesquels Germain termina ton éloquente défense, ne sont pas moinr '«marqua-

blés: « J'attends, dit -il, sans aucune espèce de crainte ni de faiblesse, votre prononcé : quel qu'il soit , pourquoi craindrais-je? pourquoi faiblirais-je? En effet, mort, la liberté n'aura pas eu de plus dévoué martyr; vivant, elie n'aura pas de plus intrépide défenseur. »

Grisel avait parlé de l'insurrection du 1 er prairial an 111, en l'attribuant aux anarchistes, dénomination sous laquelle il affectait, à l'instar des accusateurs, de comprendre tous les amis sincères de l'égalité. « Prairial ! s'écria Babeuf, époque terrible, journées funestes, mais saintes et révérées, qui ne se représentent jamais à la pensée des Français vertueux sans provoquer l'attendrissement et les regrets, le souvenir des plus grands crimes, celui des efforts généreux de la vertu, et des plus grands malheurs du peuple... Prairial ! journées désastreuses mais honorables, où le peuple et ses délégués fidèles firent leur devoir, où ses traîtres mandataires, où ses affa meurs, ses assassins, les usurpateurs de la souveraineté et de tous ses droits, mirent le comble à des atrocités dont aucune histoire n'offre l'exemple... Il n'y eut que vous, ô Gracques! ô immortels Français! il n'y eut que vous de généreux; il n'y eut que vous qui osâtes vous déclarer les appuis et les défenseursdu peuple; il n'y eut que vous dont le dévouement entier appuya ses trop justes demandes : Du pain et des lois! Goujon, Duroy, nomme, Soubrany, Duquesnoy, Bourbotte, illustres victimes ! vous dont les noms à jamais célèbres ont déjà retenti dans cette enceinte, où ils retentiront encore plus d'une fois ! vous dont nous ne cessons d'honorer les mânes par nos chants quotidiens ! vous dont la constance dans ies fers et devant des juges-bourreaux nous servira d'exemple pour supporter la captivité la plus longue et la plus dure ! vous enfin, que les méchants ont tués, mais qu'ils n'ont pu flétrir un seul jour! glorieux martyrs ! intrépides soutiens de l'égalité sainte! vous sauvâtes à la liberté, à la souverainesé du peuple, à tous les principes garants de son bonheur, l'opprobre d'être envahis sans une courageuse résistance... Nous avons dû vous

remplacer après votre chute ; tombés comme vous , nous devons vous imiter et paraître devant nos persécuteurs, inébranlables comme vous; et tout véritable républicain doit honorer l'époque où vous mourûtes victimes des plus détestables ennemis de la République... » Là, le tribunal força Babeuf à se taire.

Des limiers de la police vinrent déposer contre des ouvriers accusés de s'être, depuis l'arrestation de Babeuf, coalisés pour le délivrer et pour exécuter ses projets ; ces hommes déhontés, parmi lesquels on voyait un faux monnayeur qu'on avait tiré de prison, tout exprès pour en faire un espion, avaient encouragé par leur concours ceux contre lesquels ils rendaient témoignage.

Au milieu de tant d'êtres pervers, parurent deux infortunés jeunes hommes qui, par leurs malheurs, par leur générosité et par leur courage, firent verser aux spectateurs des larmes d'attendrissement. Jean -Baptiste Meunier et Jean-Noêl Barbier, l'un et l'autre soldats, avaient été condamnés à dix ans de fers pour des faits relatifs à l'insurrection de la légion de police. Devant la commission militaire qui les jugea, on leur arracha des aveux à charge de quelques-uns des accusés ; ce fut pour confirmer ces aveux, qu'on les transféra à Vendôme.

Mais, loin de répondre à l'attente des accusateurs, Meunier et Barbier désavouèrent hautement tout ce qu'ils avaient eu 'a faiblesse de confesser, et aimèrent mieux s'exposer à une nouvelle condamnation, comme faux témoins, que de proférer un seul mot contre les hommes qui étaient mis en jugement.

Ils firent plus; ils s'inclinèrent devant les accusés, ils les saluèrent par des chants républicains; ils les appelèrent amis du peuple; ils demandèrent à partager leur gloire. Tant de vertu fut récompensée par une nouvelle condamnation aux fers. . O temps !...

Aucun des accusés n'était plus que Babeuf gêné dans sa défense, par la résolution qui avait été prise en com mon, de nier la conspiration. Sur environ cinq cenf

pièces de conviction, saisies presque toutes auprès de lui, et contenant, en toutes lettres, l'organisation, le plan, les actes et la correspondance du comité insurrecteur, il y en avait plus de cent écrites de sa main; la dénonciation était toute contre lui; cinq longues séances furent employées à l'interroger.

Comment donner aux faits nombreux, résultant de ces pièces, et confirmés par le dénonciateur, des explications tant soit peu vraisemblables? Les principaux accusés essayèrent de le faire ; ils réussirent quelquefois partiellement, mats, dans l'ensemble, ils n'obtinrent d'autre succès que celui de mettre un peu plus à l'aise ceux d'entre les jurés qui partageaient déjà leurs opinions. Sous Ce rapport, leur défense ne fut qu'un tissu peu cohérent de subtilités que leurs cœurs désavouaient, et auxquelles ils ne se soumirent que par condescendance pour leur compagnon d'infortune.

La vraie défense de ces accusés est tout entière dans l'aveu qu'ils firent de leurs doctrines démocratiques, dans l'hommage solennel qu'ils rendirent à la constitution de 1793, et dans leur persévérance à justifier hypothétiquement le but de la conspiration.

Cette conspiration était toute renfermée dans l'acte de création d'un directoire insurrecteur, que les accusateurs appelaient une usurpation de la souveraineté ; c'était sur cette pièce que se fondait principalement l'accusation. Babeuf en justifia les motifs, l'intention et les moyens.

« Ce n'est point ici, dit-il, un procès d'individus, c'est celui de la République; il faut, malgré tous ceux qui n'en sont pas d'avis, le traiter avec toute la grandeur, la majesté, le dévouement qu'un aussi puissant intérêt commande.,. Cet acte, poursuivit-il, appartient k des républicains quelconques, et tous les républicains sont impliqués dans cette affaire ; par conséquent, il appartient a la République, à la révolution, à l'histoire

Je dois le défendre. »

En comparant, un moment après, sa position actuelle à celle des démocrates non emprisonnés : « Génie

de la liberté 1 s'écria-t-il, que de grâces j'ai à te rendre de m'avoir mis dans une position où je suis plus libre que tous les autres hommes, par cela même que je suis chargé de fers ! Qu'elle est belle ma place ! qu'elle est belle ma cause ! elle me permet exclusivement le langage de la vérité... Au milieu de mes chaînes, ma langue est privilégiée sur • toutes celles de l'incalculable nombre des opprimés et des malheureux, à chacun desquels on n'a pu, comme à moi, bâtir pour demeure un cachot. Ils souffrent, ils sont vexés, pressurés, accablés sous la plus cuisante détresse, courbés sous le plus odieux avilissement, et pour comble d'atrocité il ne leur est plus permis de se plaindre... Qu'au moins, si la patrie est condamnée à mourir dans tous ceux de ses enfants qui sont dans cette affaire, il soit dit qu'en périssant, ils n'ont point trahi, qu'ils ont courageusement professé les maximes de leur mère... Je parle aux vertus, elles seules peuvent trouver en nous des justes : s'il n'en était plus pour m'entendre, ah ! sans doute, il ne resterait qu'à dresser l'échafaud. »

Mais, quand Babeuf parla avec amour de la constitution de 1793, quand il commença à rappeler les violences par lesquelles on l'avait arrachée au peuple, les accusateurs nationaux se mirent à invectiver les accusés, et prétendirent qu'ils conspiraient encore contre le gouvernement Aussitôt Babeuf fut condamné à se taire.

Buonarrotti entreprit aussi de justifier cette pièce ; il dit que le corps qu'elle établissait, n'avait d'autre objet que celui de propager les doctrines démocratiques ; il soutint que, lors même que ce corps eût préparé des projets législatifs à soumettre au peuple, dont on connaissait le mécontentement et dont on prévoyait l'explosion, il n'eût fait qu'un acte de prudence nullement contraire aux lois ; et, se plaçant ensuite dans l'hypothèse, que le directoire secret eût voulu provoquer le peuple à examiner la forme du gouvernement, il démontra que cette provocation est le droit de chaque citoyen, dans tout pays régi par une constitution qui,

comme celle de Tan III, reconnaît que la souveraineté réside dans l'universalité des citoyens.

Plus tard, Babeuf revint adroitement sur cet objet, et moyennant quelques ménagements préalables, il put dire tout haut : « Provoquer le réveil du véritable peupie, le règne du bonheur, le règne de l'égalité et de la liberté, l'abondance pour tous, l'égalité et la liberté de tous, le bonheur de tous, voilà les vœux de ces prétendus fameux insurrecteurs qu'on a peints avec deà couleurs si épouvantables aux yeux de toute la France. *

Venant ensuite aux moyens, il fit voir que dans la réalité, ils se réduisaient à opérer une révolution danà les opinions, un mouvement général dans les esprits, dont il croyait que les auteurs de Pacte dé création s'étaient exagéré les effets : « Car, ajouta t-il très Judicieusement, il est trop sensible qu'une révolution morale, résultat nécessaire de la conversion du plus grand nombre des hommes et de la renonciation à toutes les passions qui les subjuguent, n'est point une chose dont l'exécution, par le seul moyen de l'apostolat des vertus, soit facile à comprendre. Depuis qu'il existe chez les nations des éclaireurs, des hommes généreux qui se consacrent à prêcher les maximes de la suprême raison, et à indiquer la route de la vraie justice, on n'a gaèréf vu leurs succès, et on les a vus presque tous en être victimes. >

11 fit plus, il prouva que, lorsque le peuple est opprimé, l'insurrection, même partielle, est jtfstë et nécessaire ; et, s'appuya nt de ses raisonnements et de l'autorité de Mably, il réfuta complètement la doctrine léthargique des accusateurs nationaux qui avaient dit : « L'insurrection n'est légitime que lorsque c'est l'universalité des citoyen* qui Ta font. » Autant valait-il dire : jamais.

Deux fois Babeuf fut interpellé de nommer ses coopéréteurs, et deux fols il repoussa cette provocation avec horreur.

(1 repoussa avec la uléme indignation ce système mensonger par lequel quelques accusés et un défenseur

auraient désiré qu'on se défendit en attribuant l'idée de la conspiration â la tyrannie, et en faisant de ses agents les provocateurs des actes les plus dangereux pour elle, il s'agissait de l'acte insurrecteur au sujet duquel tticord s'était éCrié : * C'est Grisel qui l'a fait » : « Non, » répondit fièrement Babeuf, «il ne l'a paà fait. Ce n'est pas une pièce qui doive faire rougir son auteur, et Grisel est un trop grand scélérat pour avoilr fait un pareil acte. »

Toutes les pièces de conviction étaient présentées par les accusateurs dans l'ordre avec lequel elles avaient été réellement faites, et les réunissant naturellement en faisceau, ils en déduisaient facilement l'histoire véritable de la conspiration.

Ce que les accusateurs réunissaient, les accusés, enchaînés par leurs conventions au système de dénégation, s'efforcèrent de le séparer en rapportant les pièces qu'ils avaient écrites à des causes isolées, à des circonstances fortuites et à des temps différents. En analysant ces pièces, ils ne laissèrent échapper aucune occasion d'avouer leurs principes démocratiques, de les justifier et de démontrer que la constitution qui régissait alors la France, n'était pas celle que le peuple français s'était donnée.

C'est ainsi qu'en expliquant un projet d'adresse aux soldats, dont il était Tailleur, Buonarroti dit pourquoi il avait servi activement la révolution française; développa, malgré les interruptions du trjbunal, les raisons qu'il avait eues de défendre la constitution de 1793; accusa le gouvernement d'usurpation et de tyrannie, et fit l'éloge des intentions et des actes du gouvernement révolutionnaire. « Le serment ! s'écria-t-il, que je fis de défendre le Code qu'un peuple immense avait unanimement sanctionné dans ses jours d'union et de gloire, n*a pu s'effacer de mon cœur, et la foi que Ton vit des esclaves conserver à leurs maîtres, je l'avais conservée à un peuple magnanime qui m'accueillît généreusement dans son sein, et m'intima, dans ses jours de liberté, sa volonté solennelle. »

Ce ne fut pas sans être vivement émus, qu'une foule de citoyens de Vendôme et des environs assistèrent avec empressement aux séances de la Haute-Cour. Ces véhémentes attaques, souvent répétées contre le gouvernement, ces argumentations pressantes, d'où les accusateurs ne sortirent pas toujours victorieux, cette franche défense des événements les plus populaires de la révolution, ce vif attachement aux droits et aux intérêts du peuple, ces témoins à charge qui refusaient de parler et rendaient hommage à ceux contre lesquels on les faisait paraitre, ces familles dévouées, présentes an combat dont elles attendaient l'issue en tremblant, avaient inspiré aux spectateurs, en faveur des accusés, un pressant intérêt qu'augmentaient tous les jours les articles d'un journal, imprimé sur les lieux, et les entretiens des habitants presque exclusivement occupés de ce qui se passait au tribunal.

A ces dispositions bienveillantes se joignit bientôt le désir de garantir les accusés les plus impliqués des dangers dont on les sentait menacés. D'un côté, on fit secrètement des tentatives pour faire insurger en leur faveur une partie des soldats qui les gardaient; elles n'eurent pas de succès. De l'autre, on songea à favoriser une évasion clandestine.

A l'aide de quelques outils, furtivement introduits dans la prison, fut ouverte, en peu de jours, par les prisonniers, une large brèche par où ceux qui avaient quelque chose à craindre, allaient se dérober à leurs bourreaux, lorsque la conduite inconsidérée d'un des accusés donna l'éveil et fit évanouir toute espérance de fuite.

Environ trente têtes furent vouées à la mort par le long discours que les accusateurs nationaux prononcèrent à la suite des débats. Les pièces saisies étaient si nombreuses et si concluantes, qu'il leur fut très facile d'établir la vérité de la dénonciation et de prouver la réalité de la conspiration. Us ne réussirent pas de même à démontrer qu'elle était criminelle.

^es accusés avaient soutenu a plusieurs reprises que,

dans l'hypothèse même qu'il y eût eu conspiration , il n'y avait pas eu crime, parce que la constitution contre laquelle elle paraissait dirigée, étant subversive de la souveraineté du peuple, et n'ayant pas été acceptée par lui, n'était pas la loi véritable. À ce point majeur et décisif les accusateurs ne répondirent rien, et, se retranchant dans le fait, ils prétendirent écarter toute discussion sur la droiture des intentions, Laissant de côté l'objection la plus grave, ils s'amusèrent à combattre celles qui leur parurent les plus faibles, et visèrent surtout à effrayer les Ames craintives par la peinture exagérée des moyens d'exécution, par l'exposition calomnieuse des intentions des accusés, et par le tableau fantastique des conséquences faussement déduites de leurs projets. Rien, en effet, ne parut plus extravagant que cette conclusion où Ton affirmait, d'un ton doctoral, que de la pratique de la souveraineté populaire et de l'égalité, devaient nécessairement jaillir la dévastation, la dépopulation et la désolation de la France, et par suite, de fil en aiguille, le retour d'un roi.

Il serait aussi inutile que fastidieux de rapporter minutieusement les explications forcées, données par les accusés, aux pièces qu'on leur opposait, les dénégations par lesquelles ils repoussèrent les allégations du dénonciateur et les légères contradictions dans lesquelles celui-ci tomba, par défaut de nfémoire, ou par l'envie de paraître plus prévoyant et plus rusé qu'il ne l'avait été en effet.

La dénonciation était "vraie dans son ensemble, la conspiration avait été réelle, et les principaux accusés n'en nièrent l'existence que par un pieux mensonge, dont ils ne se promettaient aucun succès, et dont ils rougissaient dans leur cœur.

Mais ce qui ne doit pas être passé sous silence, c'est la partie de leur défense générale, dans laquelle furent discutés les principes du droit public des Français ; la révolution y fut justifiée dans sa plus grande tendance à l'égalité et à la souveraineté du peuple, et nous allons en donner un court résumé , pour faire connaître U

sentiment* dans lesquels, ces accpé> pe.rjréyértffeut jij*qu'au dernier moment.

Dans le système des accusateurs et du tribunal, les jurés devaient se borner à examiner s'il y avait eu réellement offense a la constitution de Pan W, dont ils prétendaient empêcher les accusés de discuter la légitimité. Cependant les plus impliqués d'entre eux ne persistèrent pas moins à développer et à justifier les principes qu'ils avaient professés avec tant de chaleur, parce qu'ils les croyaient vrais et conformes au bien-être de tous ; ils ne voyaient que là leurs véritables moyens de défense aux yeux du peuple et des jurés populaires.

D'abord, ils s'adressèrent à la vertu des jurés , afin d'éveiller dans leurs âmes un noble sentiment d'indépendance; ils essayèrent de les convaincre que la sublimité de leur mission leur imposait le devoir de remonter à la source des choses, de s'élever au-dessus de la constitution de l'an III, de soumettre l'origine et l'essence de celle-ci à un rigoureux examen , et de prendre pour guides de leurs décisions les vrais droits du peuple et non les prétentions de l'autorité existante gui, eu réalité, n'avait pas été créée par lui.

« Il n'en est pas, di*aU un accusé, de cette affaire comme des procédures ordinaires. L.a puissance des accusateurs, la faiblesse et l'obscurité des accusés doivent appeler l'attention scrupuleuse des hauts-jurés sur des considérations étrangères à la marche habituelle des tribunaux. Ce ne sera pas en vain, citoyens que. les opprimés réclameront devant vous contre la cruauté de leurs oppresseurs. Ce ne sera pas en vain que le saint enthousiasme de la liberté réclamera auprès de vous respect et justice pour les principes sacrés auxquels nous dûmes la destruction des privilèges, la chute du trône et les progrès de la raison publique vers l'égalité des droits... Le peuple vous chargea de reconnaître le bien et non d'adapter les formules sèches de la jurisprudence aux plans de l'ambition et de l'ineptie... Représentants du peuple 1 soyez lui-même ; il faut avoir son cœur pour exprimer sa volonté.»

Avant 4'enirqptndfe de démontrer qm U véritable lo) df s Fonçais était la constitution de 1793, et que celle de Tan III n'était qu'un acte de spoliation et de violence, les accusés s'attachèrent à repousser ('barreur dont les accusateurs nationaux s'étaient efforcés d'entourer la loi démocratique et ceux qui lui demeuraient fidèles, par la peinture exagérée de la sévérité du gouvernement révolutionnaire avec lequel ils feignaient de la confondre.

« Vous rappelez toujours, dirent les accusés, les mesures de 1703 ; mais vous passez sous silence ce qui pré céda la malheureuse nécessité qui les fit employer. Vous oubliez de rappeler à la France je» innombrables trahisons qui firent périr des milliers de citoyens; vous oubliez de lui parler des progrès effrayants de la guerre de la Vendée, de la livraison de nos places frontières, de la défection de Dumouriez et de la protection révoltante qu'il trouva jusqu'au sein de la Convention nationale; vous oubliez de rappeler les cruautés inouïes, par lesquelles les féroces Vendéens déchiraient par lambeaux et faisaient expirer au milieu des tourments les plus raffinés, les défenseurs de la patrie et tous ceux qui gardaient quelque attachement à la République. Si vous évoquez les mânes des victimes d'une déplorable sévérité, amenée par les dangers toujours croissants de la patrie, nous exhumerons les cadavres des Français égorgés par les contre-révolutionnaires à Montauban, à Nancy, au Champ -de«Mars, dans la Vendée, à Lyon , à Marseille, à Toulon; nous éveillerons les ombres d'un million de républicains, moissonnés aux frontières par les partisans de la tyrannie, conspirant sans cesse pour elle , au sein même de la France, nous mettrons en balance le sang que vos amis ont fait couler, par leurs froids calculs, avec celui que les patriotes ont versé à regret dans l'emportement de la défense, et dans l'exaltation de l'amour 4e la liberté..» Est-ce nous, ou la liberté, que les accusateurs nationaux se sont chargés de poursuivre?... Leur acharnement ne nous sera pas inutile, et les hauts-jurés démêleront, sans doute» dan? partialité de leurs tableaux et dans l'affectation avec

quelle ils dénaturent l'histoire, et entassent sur la tête des accusés des faits qni leur sont étrangers, celte haine secrète que les ennemis de la République , plus adroits que nous, ont vouée à ses intrépides et trop confiants amis.»

S'être concertés, dans le dessein de renverser la constitution de Pan III pour lui substituer celle de 1793, ef dans celui de porter atteinte aux propriétés par rétablissement de la communauié des biens, étaient les deux grands chefs d'accusation dont les accusés avaient à se défendre.

« Assurément, diient-ils, nous aimons la constitution de 1793; nous l'aimons, parce qu'elle garantit au peuple le droit inaliénable de délibérer sur les lois ; nous l'aimons parce qu'elle fut solennellement acceptée presque à l'unanimité par le peuple français. »

« Assurément, ajoutaient-ils, nous considérons encore cette constitution comme la véritable loi fondamentale de la France, parce que celle de l'an III a dépouillé le peuple du droit effectif de souveraineté, et parce qu'il est faux que le même peuple l'ait acceptée. >

Les raisons et les calculs par lesquelles les accusés démontraient la vérité de leurs assertions étaient si convaincants, qu'après une longue argumentation de part et d'autre, l'accusateur Viellart s'avoua vaincu en prononçant ces mots : Au surplus, j'obéis.

« Veut-on , poursuivaient les accusés, que nous ayons appelé l'attention du peuple sur cette étrange infraction de ses droits ? En cela, nous n'avons fait qu'user du droit de parler et d'écrire, que la constitution de l'an III garantit à tous les Français.

« Prétend-on de plus que nous nous soyons concertés pour rétablir de gré ou de force la constitution de 1793, qne nous regardons comme sacrée, comme la sauvegarde de la liberté publique? D'abord, ce concert que nous nions, n'est pas prouvé, et l'absence des moyens d'exécution suffit seule pour écarter tout soupçon de conspiration dangereuse et criminelle. Mais eussionsnous réellement conspiré à l'effet de rétablir la constitution de 1793, nous n'aurions fait que suivre les mou-

vements d'une conscience pure, nous n'aurions fait qu'obéir à la loi véritable ; nous n'aurions fait que ce que tout vrai citoyen doit faire, nous n'aurions fait qu'accomplir le serment d'être fidèles à la liberté, à la souver ai té du peuple et à la République.»

Tandis que les accusateurs et le tribunal prétendaient que les jurés devaient se borner à examiner si on avait voulu attenter à la constitution de l'an III, les accusés représentaient que , si on voulait à tout prix qu'ils eussent conspiré, leur conspiration n'était pas un crime, parce que l'autorité contre laqnelle elle paraissait dirigée n'ayant pas été agréée par te peuple, n'était pas légitime. Ce fut sur ce défaut de légitimité qne les accusés appelèrent positivement la délibération du jury.

Quant au dessein d'établir la communauté des biens, il ne fut pas nécessaire aux accusés de le discuter longuement, parce que les écrits qui renfermaient les plans successifs de législation n'ayant pas été saisis,et rien de semblable n'ayant été proposé devant le dénonciateur, cette partie de l'accusation était faiblement établie. Cependant, Babeuf qui avait fait souvent de cette communauté le sujet de son Tribun du Peuple, ne négligea pas d'en parler; il exposa ses opinions démocratiques sur cette matière, et les justifia par le raisonnement, par le tableau des maux inévitables qui affligent la société, et par d'imposantes autorités. La propriété, dit-il, est sur la terre la cause de tous les maux.

« Par la prédication de cette doctrine, proclamée depuis longtemps par les sages, j'ai voulu rattacher à la République le peuple de Paris, fatigué de révolutions, découragé par les malheurs et presque royalisé par les menées des ennemis de la liberté. >

Babeuf termina ainsi sa longue défense : « Si la hache menace ma tête, les licteurs me trouveront tout prêt ; il est glorieux de mourir pour la cause de la vertu... La décision des jurés va résoudre ce problème : la France restera-t-elle une République (1), ou sera-t-ellela proie des brigands qui la démembreront, et reviendra-t-elle (t) Quatre ans après, il n'en restait plus vestige.

- «34 -> une monarchie?.,. Citoyens jurés, conoaomecefr'VfMs des. hommes que l'amour de la justice a seul conduits ? Voulez-vous accélérer la contre -ré valu lion et précipiter la chute de* patriotes sous tes poignards des royalistes triomphants?... Cependant, si notre mort est résolue, si la cloche fatale a sonné pour moi, il y a longtemps que je suis résigné. Constamment victime dans cette longue révolution, je suis familiarisé avec les supplices. La roche tarpéienne est toujours présente à mes yeux, et Graccuas Babeuf es! trop heureux de mourir pour son pays. Ehl tout bien considéré, que manque-t-il à ma consolation? puisse jamais attendre de finir ma carrière dans un plus beau moment de gloire?... J'aurai éprouvé, avant ma mort, des sensations qui ont accompagné rarement celles des hommes qui se sont sacrifiés pour l'humanité... la puissance qui fut bien forte pour nous opprimer longtemps, ne le fut guère pour nous diffamer, Nous vîmes la vérité jaillir de tous les pinceaux pour buriner, dès notre vivant, les faits qui nous honorent et feront éternellement la honte de nos persécuteurs. L'histoire gravera nos noms en traits honorables. Quels sont aussi ces hommes au milieu desquels je suis traité comme coupable l C'est Orouet, c'est Lepelletieri... O noms chers à la République l... Voilà donc mes complices !... Amis, vous qui m'entoures de plus près sur ces gradins, quiètes vous encore ?... je vous reconnais : vous êtes, presque tous, des fondateurs, des . fermes soutiens de cette République ; si Ton vous condamne, si Ton me condamne, ahl je le vois, nous sommes les derniers des Français, nous sommes les derniers des énergiques républicains... l'affreuse terreur royale va partout promener ses poignards !.. Ne vaut-il pas mieux emporter ia gloire de n'avoir pas survécu à la servitude, d'être morts pour avoir voulu en préserver nos concitoyens!... O mes enfants (des larmes coulèrent de ses yeux) je n'ai qu'un regret bien amer à vous exprimer : c'est qu'ayant désiré fortement de concourir à vous léguer la liberté, source de tous les biens, je vois après moi l'esclavage, et je vous laisse en proie à tous

ies marne Je n ? «ù rien du tout £ vgu? fégue* I U k ne voudrais pas même vous léguer mes vertus çifiques,, ma haiae profonde contre la tyrannie, mon ardent dévouaient a la cause de régal i té et de Ja liberté, mon vif amour pour le peuple : je voua ferais un trop fur neste présent. Qu'en feriez -vous «pus l'oppression rpyale qui va infailliblement s'établir? Je vous laisse esclaves» et cette pensée est la seule qui déchirera mon <ta*e dans mes derniers instants. Je devrais, dans ce cas, vous donner des avis sur les moyens de supporter plus patient ment vos fers et je sens que je n'en suis point capable-»

Aux premières questions qui furent soumises à la deV libération des jurés et qui ne portaient que sqr la réalité de la conspiration et sur la participation que ÇtWHtë accusé y ayait eue, le tribunal, à la requête du chef 4q jury, en ajouta d'autres touchant (as provocations écrites ou verbales au rétablissement de le constitution de 1793. Cette addition produisit dans le titre de l'accusation un changement d'autant plus illégal qu'il soumit tout à coup a Tfttamen des jurés les écrits sur lesquels il n'avait jamais été permis aux parties de s'expliquer ()). Les plaintes que firent à ce sujetjquelques accusés, soutenus en cela par l'avis des accusa leurs nationaux, pe furent pas écoutées.

Les accusés s'élevèrent vivement, ipais pas avec, plus de succès, contre la manière dont fut posée la question intentionnelle et dans laquelle ils virent la preuve d'une haineuse partialité. La loi ordonnait sous peine de nullité qu'en toute circonstance le juré, après avoir déclaré le fait constant et l'accusé convaincu, ajoutât : « Il me paraît ou il ne me paraît pas avoir commis tel fait méchamment et à dessein* » C'était surtout sur le maintien de l'adverbe méchamment qu'insistaient les accusés, parce qu'ils y voyaient une invitation faite au jury, d'examiner la légitimité des motifs par lesquels ils avaient justifié hypothétiquement la conspiration.

(i) Un jugement du tribunal criminel de la "Seine a solennellement reconnu depuis, que les questions relatives aux provocations dont, il s'agit, furent posées par la haute-cour en coBtrarsn» lion à la loi.

Ce fut au sujet de la question intentionnelle que les accusés s'exprimèrent ainsi en s'adressant aux jurés : « Descendez dans votre cœur, vous y trouverez une voix sourde qui vous crie : ces hommes enfin ne rêvaient

qu'au bonheur de leurs semblables La révolution

ne fut pas pour tous qn jeu d'intérêt personnel. Pénétrez vous bien, citoyens, qu'il y eut des hommes qui la regardèrent comme un événement important pour l'humanité ; soyez bien convaincus qu'elle devint pour eux une religion nouvelle a laquelle ils surent par un abandon absolu sacrifier les convenances, les biens, le repos et la vie... Frapper un ami de la liberté, c'est tendre la main aux rois... Vous jugez la liberté : elle fut féconde en martyrs et en vengeurs de leur mémoire. Elle expire, la liberté, quand on étouffe les passions généreuses, quand on présente aux hommes qu'elle enflamme les têtes sanglantes de ceux qui se dévouèrent pour elle... Les accusateurs ont prétendu que nos arguments fussentils vrais, les jurés, ne pourraient pas s'arrêter aux motifs qui ont pu déterminer les accusés, ni voir dans leurs intentions autre chose que l'intention de renverser la constitution de 1795. Si on admet cette étrange prétention, il n'y a plus en France ni institution de jurés, ni patrie. D'abord ce n'est pas sur le renversement de la constitution actuelle, mais sur celui de l'autorité légitime, qu'il faudrait porter l'attention des jurés; car pourraient-ils déclarer coupable celui qui tout en agissant contre le gouvernement actuel aurait fermement cru agir en faveur de la véritable loi ? À quoi se réduirait alors ce sentiment intérieur du bien ou du mal qui rend si précieuse pour les âmes pures, l'institution 'des jurés? A quoi se réduirait le soin que la loi a pris de concilier par les questions sur l'intention et sur l'excuse les contradictions si fréquentes entre les préceptes de la loi naturelle et ceux des lois positives ? À quoi se réduirait la loi suprême de l'intérêt du peuple qui ordonne à ses mandataires de «compter pour principale circonstance dans le cœur des accusés l'amour de la patrie et le dévouement pour elle? »

Quelques jurés se joignirent aux accusés pour demander que les questions sur Pin te n lion fussent posées selon la formule prescrite par la loi ; ce fut en vain. La haute cour persistant dans son système, restreignit ces questions à ces termes : l'accusé a-t-il conspiré ou provoqué dans l'intention de conspirer ou de provoquer? » Ainsi fut interdit tout examen concernant la moralité.

Il y avait seize jurés; quatre suffisaient pour absoudre; trois seulemeut furent constamment favorables aux accusés, Gauthier Biauzat que nous nommons, parce que nous savons qu'il a cessé de vivre, était au nombre de ceux-ci ; il demeura fidèle au peuple et il ne tint pas à lui que personne ne fût condamné.

Cependant toutes les questions relatives à la conspiration furent résolues négativement Mais il fut malheureusement reconnu par treize jurés qu'il y avait eu des provocations verbales et écrites au rétablissement de Ja constitution de 1793, et que Babeuf, Darthé, Buonarroti, Germain, Gazin, Moroy, Blondeau, Menessier et Bouin y avaient participé ; les deux premiers sans circonstances atténuantes, tous les autres avec ces circonstances.

Dès l'aurore du 7 prairial de l'an V, Je roulement des tambours, le bruit de l'artillerie et le mouvement extraordinaire des troupes firent pressentirent aux habitants de Vendôme le triste dénouement du drame dont ils avaient été spectateurs.

Tout annonçait aux sept accusés ci-dessus qui étaient présents, leur fin prochaine ; ils. parurent pour la dernière fois devant le tribunal qu'entourait un morne silence; un peuple nombreux et inquiet remplissait la salle dont toutes les avenues étaient gardées avec un grand appareil militaire.

À la déclaration fatale, prononcée d'une voix émue par le chef du jury, succéda de la part des accusateurs Ja demande de la mort de deux accusés et de la déportation de tous les autres.

Une dernière tentative fut faite : un de ceux-ci aidé d'un défenseur somma le tribunal de prononcer Tac-

quitteaient général sur le motif que la k» dti 27 germinal dé Tan IV, dontïes accusateurs nationaux venaient de requérir l'application, étant prohibitive de la liberté de la presse, avait cessé d'être en vigueur, en vertu d'un article de la constitution portant que toute loi de ce genre n'aurait d'effet qne pendant un an au plus.

Lé tribunal n'y fît aucune attention; il dit à Babeuf et à Darthé : Mourez, et aux sept autres : Allez traîner une vie malheureuse loin de la patrie dans des climats brûlants et meurtriers.

A l'instant un grand tumulte se fait entendre ; Babeuf et Darfhé se frappent ; on crie de toute part on tés assassine ; Buonarroti proteste et en appelé au peuple * les spectateurs font un mouvement que cent bayonnettes tournées contre eux répriment aussitôt ; les gendarmes saisissent les déportés, les menacent de leurs sabres et lés entraînent avec leurs compagnons mourants hors de là vue du public

Mais la faiblesse de leurs poignards qui se cassèrent nèr permit pas aux deux condamnés à mort de s'Oter ta vie. Ils passèrent une nuit cruelle ck»ns les souffrances que leur causaient les blessures qu'ils s'étaient faites ; le fer érait resté enfoncé près du cosur dans celle de Babœiif.

Leur courage ne se démentit point* et forts dé leur conscience ils marchèrent au supplice comme à uâ triomphe. Près de recevoir le coup fatal, Babeuf parla de son amour pour le peuple auquel il recommanda sa famille. '

Un deuil général couvrit Vendôme tm moment où perdirent la vie ces généreux défenseurs de régalité; leufs corps mutilés que des barbares avaient fait jeter ft la voirie, furent pieusement ensevelis par les cultivateurs des environs.

Après la déclaration du jury Babeuf avait écrit a sa fetome et à ses enfants cette lettre touchante :

« Bon soir, mes amis. Je suis prêt à m'enveloppér datts la ttoït étèrdèlle. J'exprime mieux à l'ami auquel j'adresse tes deux lettres que vous aurea vues* je lai

exprime mieux ma situation pour vous que je ne peux le faire â tous mêmes. Il me semble que je né sens riett pour trop sentir» Je remets votre sort dans ses maïnà. Hélas ! je ne sais si vous le trouverez en position de pouvoir faire ce que je demandé de lui: je ne sais comment vous pourrez arriver jnsqu'à jui. Votre amont pouf moi vous a conduits ici à travers tous les obstacles de notre misère ; vous vous y êtes soutenus au milieu dés peines et des privations ; votre constante sensibilité vous a fait sutvre tous les instants de cette* longue et cruelle procédure, dont vous avez, comme moi, bu le calice amef ; mais j'ignore comment vous allez faire pour rejoindre le lieu d'où vous êtes partis ; j'ignore comment ma mémoire sera appréciée, quoique je croie m 'être conduit de la manière la plus irréprochable ; j'ignore enfin ce que vont devenir tous les ré- 1 publicains, leurs familles, et jusqu'à leurs enfants 5 la mamelle , au milieu des fureurs royales, que la contrerévolution va amener : ô mes amis ? que ces réflexions sont déchirantes dans mes derniers instants !... Mourir pour la patrie, quitter une famille, des enfants, une épouse chérie, seraient plus supportables, si je ne voyais pas au bout la liberté perdue, et! tout te qui appartient aux sincères républicains enveloppé dans la plUfr horrible proscription. Abl mes tendres enfants, que déviendrez-vous ? Je ne puis ici me défendre de là plue vive sensibilité.. Ne croyez pas que j'éprouve du regret de m 'être sacrifié pour la plus belle des causes : quand même tous mes efforts seraient inutiles pour elle, j'ai rempli ma tâche.,. »

« Si, contre mon attente, vous pouviez survivre à l'orage terible qui gronde maintenant sur la République et suf tout ce qui lui fut attaché ; si vous pouviez vous retrouver dans une situation tranquille, et trouver quelques amis qui vous aidassent à triompher de votre mauvaise fortune , je vous recommanderais de vivre bien unis ensemble; je recommanderais 5 ma femme de tàcher dé conduire ses enfants avec beaucoup de douceur, et je recommanderais à mes enfants de mériter les boutée dé

leur mère, en la respectant et lui étant toujours soumis. Il appartient à Ja famille d'un martyr de la liberté de donner l'exempte de toutes les vertus, pour attirer l'estime et rattachement de tous les gens de bien. Je désirerais que ma femme fit tout ce qui lui serait possible pour donner de l'éducation à ses enfants, en engageant tous ses amis à l'aider dans tout ce qui leur serait également possible pour cet objet. J'invite Emile à se prêter a ce vœu d'un père, que je crois bien aimé, et dont il fut tant aimé; je l'invite à s'y prêter sans perdre de temps et le plus tôt qu'il pourra. »

« Mes amis, j'espère que vous vous souviendrez de moi* et que vous en parlerez souvent. J'espère que vous croirez que je vous ai tous beaucoup aimés. Je ne concevais pas d'autre manière de vous rendre heureux que par le bonheur commun. J'ai échoué ; je me suis sacrifié ; c'est aussi pour vous que je meurs.

« Parlez beaucoup de moi à Camille ; dites-lui mille et mile fois que je le portais tendrement dans mon cœur.

« Dites-en autant à Gaïus, quand il sera capable de l'entendre.

« Lebois a annoncé qu'il imprimerait à part nos défenses; il faut donner à la mienne le plus de publicité possible. Je recommande à ma femme,à ma bonne amie, de ne remettre à Baudouin, ni à Lebois, ni à d'autres, aucune copie de ma défense, sans en avoir une autre bien correcte par devers elle, afin d'être assurée qne cette défense ne soit jamais perdue. Tu sauras, ma chère amie, que cette défense est précieuse, qu'elle sera toujours chère aux cœurs vertueux et aux amis de leur pays.

« Le seul bien qui te restera de moi ce sera ma réputation. Et je suis sûr que toi et tes enfants, vous vous consolerez beaucoup en en jouissant. Vous aimerez à entendre tous les cœurs sensibles et droits dire, en parlant de votre époux, de votre père :

Il fut parfaitement vertueux.

« Adieu. Je ne tiens plus à Ja terre que par un fil, que le jour de demain rompra. Cela est sûr, je le vois trop.

Il faut ërt faire le sacrifice. Lés méchants sont lés plue forts, je leur cède. Il est au moins doux de mourir avec une conscience aussi pure que là mienne ; tout ce qu'il y a de cruel, de déchirant, c'est de m'arratifer de Vos bfàa, 6 mes tendres amis ! tout ce que f ai de plus cher! ! ! Je m'en arrache; fa violence est faite..; Adieu, adieu, ëdietf, dit railltoris de fois adieu...

....« Encore an mot. Ecrivez à ma mère et à m« sèètirà. Envayei leHr\ par diligence ou autrement, Htâ défense, dès qu'elfe sera imprimée. Dites-leur comment ]é auis mort* et tâche* de leur faire comprendre. à ces bànûés gens, qu'une telle mttTt est glorieuse, loin d'Are déshonorée;..

è Adiètt donc, encore une fois, nies biens chers, mes teiiflrèâf attis. Adieu, pour jamais. Je m'enveloppe dtft* le sein d'ort sommeil tertueux. *

Cinquante si* accusés furent acquittés , dêxe nombre était Vadler ancien membre dé la Contention, à l'égard dutfuél la haute-cour prit une mesure dont il est bôti de rélévérTlhjustice évidente. Ge malheureux vieillard* qui, pdf l'intégrité avec laquelle H avait rempli, avant le fimeste thermidor, les fonction* difficile* de président du comité de sûreté générale, fr'étaftt attiré la hall» aveugle des ennemis de la révolution et de la justice, venait à peine d'échapper à une sanglante proscription, lorsqu'on saisit un nouveau prétexte pour l'y replonger. Quoiqu'il n'eût eu aucune connaissance de la conspiration et qu'aucun soupçon ne s'élevât contre lui, il fut arrêté, traîné à travers mille dangers de Toulouse à Paris, mis en accusation et traduit à Vendôme. Dans le cours des débats, il essaya en vain de justifier sa conduite publique, la parole lui fut ôtée. Cependant force fut de l'acquitter; mais, tout en l'acquittant, on ordonna que sa détention continuerait, attendu, tel fut le motif allégué, qu'il existait un décret de la Convention qui le déportait. Le croira-t-on? Ce décret avait été révoqué et n'existait plus. Et ce fut par une erreur de fait si facile à vérifier que des membres du premier tribunal de la République, auxquels une loi avait attribué le don de

l'infaillibilité, infligèrent arbi trai rement et sans interroger là- dessus la partie intéressée, une peine très grave qui dora longtemps et eût été perpétuelle, si le grand crime du 18 brumaire n'y avait pas mis un terme.

Peu de temps après, les cinq déportés présents furent jetés avec Vadier dans le fort construit sur l'Ile Pelée à l'entrée de la rade de Cherbourg. Us parcoururent cette longue route enchaînés et enfermés dans des cages grillées, tantôt exposés aux injures et aux menaces, tantôt recevant les plus touchantes marques d'affection et de respect. A Falaise, à Gaen et à Valogne, ils coururent d'imminents dangers, mais ils fufent accueillis avec amitié et honorés au Mellereau, a Argentan et àSaint-LÔ. Dans cette dernière ville, le maire à la tête du corps municipal les complimenta et les embrassa en les appelant nos frères m af heureux. Vous avez défendu, ditil, Us droits du peuple* tout bon citoyen vous doit amour et reconnaissance. Par arrêté du conseil général, ils furent logés dans la salle de ses séances où les secours et les consolations leur furent prodigués.

Pendant longtemps les bons habitants de Vendôme montrèrent avec attendrissement aux voyageurs la dernière demeure des martyrs de l'égalité.

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