‹ Histoire de la conspiration pour l'égalité dite de Babeuf: suive du procèsChapitre 7 sur 9 · IS · texte numérisé non relu

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pas plus prudent de les arrêter aux frontières, de préserver Je pays des ravages d'une invasion et de donner à la nation le temps de courir aux armes? Aussi le comité pensait-il que, dans l'état où se trouvait alors l'Europe et jusqu'à ce que la raison et -la liberté eussent fait de nouveaux progrès, il serait nécessaire de tenir la jeunesse française constamment campée ou cantonnée sur la lisière de la République.

Avant d'entamer le chapitre de l'éducation militaire, il est bon de jeter un coup d'oeil sur la formation , sur la force et sur les mouvements de l'armée nationale.

Nous avons vu qu'elle devait se composer de tous les Français en état de porter les armes. Les lois eussent déterminé l'âge auquel cette capacité est présumée commencer et finir.

Tous les citoyens, distribués en corps de force égale, sont prêts à marcher à la voix de la patrie en péri). Il y a dans la vie militaire un temps exclusivement consacré à l'obéissance ; les chefs sont nommés pour un temps par le peuple (1). Quelques membres du comité insut recteur pensaient qu'il serait utile d'appeler des magistrats civils aux fonctions supérieures de l'armée ; nous reviendrons sur cette opinion en parlant du gouvernement.

En temps de paix, l'institution militaire tendrait à préparer les citoyens aux fatigues et aux manœuvres de la guerre, à fortifier le physique et le moral des hom-

(t) La perpétuité des grades militaires est, si je ne me trompe» un des plus grands fléaux de la liberté publique, et c'est par elle qu'un certain despotisme s'éiève sur la ruine des lois'. Les officiers, jadis bons citoyens se voyant placés à Jamais au-dessus dn •impie soldat, séparent insensiblement leurs intérêts de ceux du peuple; se créent de nouveaux besoins; se font, des services

Su'its rendirent è la patrie, des litres pour s'emparer des disnciions, des trésors et de la puissar.ee; 'ne portent plus les ar-

rir de leurs droit*.

mes, I ouvrir au peuple un vaste champ d'imuteratfcts

et d'émulation.

De fréquentes assemblées se seraient formées t

Pour l'inscription des nouveaux défenseurs;

Pour élire et proclamer les chefs ;

Pour exécuter les évolutions militaires ;

Pour assister aux exercices de la course, de l'équitation, de la natation, etc.;

Pour former les grands campements ;

Pour distribuer les prix et les triomphes décernés au lèle et à la valeur.

Jusqu'ici les fonctions militaires remplissent agréablement une partie du vide que laissent dans la vie humaine les occupations nécessaires dont elle9 ne dérangent ni la distribution ni l'harmonie ; mais, la guerre arrivant, elles passent au rang des travaux essentiels au maintien de la société, dont les besoins sont alors considérablement augmentés.

C'est à l'autorité, chargée de l'administration suprême, qu'il appartient d'appeler les citoyens à la défense commune, et de désigner, d'après les règles établies par la loi, ceux qui doivent marcher lorsque le concours de tous n'est pas nécessaire.

Les rôles, les armes, les habillements et l'instruction militaire étant toujours en bon état sur tous les points de la République, la levée du peuple entier n'offre pas plus de difficulté que la marche d'un régiment. Quelle est la nation qui peut opposer à ses ennemis une force si redoutable?

Cependant, si le peuple prend en totalité ou en partie les armes, et s'éloigne de ses foyers, les travaux productifs étant suspendus ou diminués, il y aura faute des choses qu'on a l'habitude de consommer, à moins qu'une sage administration ne trouve, dans le cours ordinaire de la société, des préservatifs contre les accidents imprévus.

Ces accidents ne se bornent pas aux ravages de la guerre et à la suspension des travaux; il en est que la prudence humaine ne peut ni prévoir, ni empêcher j

telles sont les inondations, la sécheresse, la grêle et la stérilité dont de fréquentes révolutions frappent la terre fécondée par la main de l'homme. Faute de bonnes institutions sociales, des contrées florissantes sont trop souvent dépeuplées par de semblables événements ; et, ce qui est beaucoup plus affligeant pour toute âme honnête, c'est que la disette fait périr de misère la classe laborieuse, non par le défaut réel des subsistances, mais parce que les ouvriers, qui sont alors moins recherchés, ne peuvent pas atteindre le haut prix auquel les riches élèvent les denrées, que seuls ils ont pu entasser dans les années d'abondance.

Chez un peuple équitablement institué, les biens et les maux doivent être également partagés entre tous ses membres. La rareté des choses nécessaires doit, quand elle a lieu, s'y faire sentir également partout; mais, avant d'en venir aux privations; on doit épuiser toutes les précautions que la fertilité ordinaire du sol et l'activité des habitants rendent praticables.

Le travail de tous les citoyens valides produirait sans doute beaucoup au delà des besoins publics, puisque, dans Tordre uui régit actuellement la société, il y a tant d'oisifs, et tant de choses utiles converties en super/lui tés. Pour obvier aux accidents imprévus, il ne faut donc que recueillir et conserver le surabondant des années fertiles, presque entièrement dissipé aujourd'hui en usages frivoles qui, en flattant l'orgueil, la vanité et des goûts dépravés, nous rendent méchants et malheureux.

De la connaissance facile de la quantité des productions et des besoins, l'administration suprême déduit les dispositions nécesssaires pour assurer partout l'approvisionnement actuel, et pour pourvoir aux besoins imprévus de l'avenir.

Rien n'est aujourd'hui plus rare que l'exactitude des dénombrements, parce que chacun, se croyant d'autant plus à l'abri de l'adversité, qu'il entasse davantage, s'efforce, par de fausses déclarations, de soustraire son bien aux charges publiques. Mais là où la propriété unique de la patrie remplace les propriétés particulières,

personne ne pouvant être tranquille sur l'avenir qu'autant que la République est riche et peut administrer et distribuer avec équité les fruits du travail commun, la même inquiétude qui porte aujourd'hui les hommes à ne songer qu'à eux, les invite à se rapprocher, à se confondre, à s'entr'aider et à se communiquer, sans fraude, leurs besoins et leurs ressources. Que Ton pèse, disait le comité insurrecteur, toutes les circonstances, et on verra que les bienfaits de l'état social sont presque anéantis par l'introduction de la propriété individuelle, et que ce ne sera que lorsqu'elle aura disparu, que chacun sentira combien il est intéressé au bien-être de tous ses coassociés.

La science de l'administration que le froissement de tant d'intérêts contraires rend si épineuse, se réduit, par la communauté des biens, à un calcul qui n'est pas au dessus de nos plus ineptes marchands.

C'était au moyen de grands réservoirs, remplis dans les temps d'abondance, que la République eût pourvu aux accidents imprévus; au moindre danger extérieur, les subsistances nécessaires au peuple armé en eussent été extraites, pour être transportées aux lieux de ses rassemblements.

Dans l'ordre actuel, lorsqu'on veut se préparer à la guerre, la plus grande difficulté n'est pas dans la direction à donner aux mouvements des hommes armés, mais dans leur réunion et dans leur entretien.

Si l'on parvient à vaincre jusqu'à un certain point les résistances qu'opposent la mollesse et l'égolsme, il reste encore beaucoup à faire pour recueillir l'argent qu'on ne donne qu'à regret, et pour assurer les provisions de toute espèce, ou par des achats directs, que le renchérissement subit et les pilleries inévitables des employés rendent fort onéreux, ou à l'aide des entrepreneurs dont rien ne peut assouvir l'insatiable et adroite cupidité.

Quelquefois la crainte d'un joug étranger, ranimant, au moins pour quelque temps, l'amour de la patrie, favorise la levée des contributions extraordinaires; mais

ce n'en qu'en portant un coup funeste à l'agriculture et à l'industrie, et en faisant une foule de mécontents, qu'on se procure les moyens de repousser l'agression étrangère.

Dans le système politique de nos conjurés, toutes ces difficultés disparaissent; les approvisionnements sont tous faits, et les corps armés peuvent à chaque moment se mettre en route pour les frontières, sans qu'il soit nécessaire de retrancher aux citoyens la moindre partie de leur entretien habituel ; leur nombre demeurant le même, la consommation n'augmente pas, quel que soit le lieu où elle s'opère.

Cependant, s'il fallait réitérer les campagnes, la masse du travail nécessaire et le nombre des consommateurs ne diminuant pas, tandis qu'une partie des citoyens se livre à des occupations non productives, il y aurait à la tin, dans les approvisionnements, un déficit qui pourrait devenir une cause de malheurs et de désordres.

Alors une nouvelle application des principes de l'égalité fournit de nouvelles ressources ; les citoyens qui font la guerre portant un fardeau auquel il est impossible de rien ajouter, il est juste que, par une nouvelle répartition de la charge commune, il s'opère un accroissement dans le travail de ceux qui ne prennent pas les armes. Une demi-heure ou une heure de travail de plus par jour serait le maximum de la charge que ferait peser sur le peuple la guerre la plus malheureuse. Que Ton nous montre, s'écriaient quelquefois les conjurés, un ordre social où de si grands effets soient produits par des moyens plus simples et plus faciles à être mis en action 1

De la facilité avec laquelle un peuple ainsi institué pourrait développer ses forces, on aurait tort de conclure qu'il serait toujours disposé a inquiéter ses voisins; il est au contraire à présumer qu'il s'imposerait lui-même des règles, soit pour prévenir la précipitation et l'injustice dans les déclarations de guerre, soit pour diriger la conduite des guerriers pendant les hostilités.

Probablement un tel peuple ne ferait la guerre que pour repousser l'invasion ou pour soutenir un voisin injustement opprimé; content des richesses d'un sol fécond, et n'ayant dans son sein ni gueux, ni fripons» comment pourrait-il être tenté d'aller disputer à ses voisins des productions dont il ne saurait que faire ? Agricole, simple, heureux et attaché à ses mœurs et à ses lois, l'amour du pillage lui serait aussi étranger que la passion des conquêtes, et ses institutions commerciales ne l'exposeraient jamais à épouser les querelles de ses marchands, espèce d'hommes qui lui serait inconnue.

On pensait, au comité insurrecteur, que la loi devait défendre toute guerre offensive, et obliger l'armée à attendre sur le territoire de la République les attaques de l'ennemi ; on y voulait que, pour préserver la nation de la corruption que les dépouilles des vainqueurs traînent à leur suite, tout butin individuel fût interdit, et que* tout soldat fût obligé de rapporter au dépôt public, tout ce qui pourrait tomber sous sa main.

Cependant, on ne se dissimulait pas que la meilleure sûreté contre la licence militaire résulterait du mépris des trésors des peuples esclaves, que l'éducation commune graverait dans tous les cœurs. Sous la tente, au milieu des combats, le soldat citoyen n'eût eu d'autre passion que l'amour de l'égalité et de la patrie, ni d'autre guide que ses lois.

A l'amour de leur république, les conjurés joignaient celui de l'humanité, au bonheur de laquelle' se rapportaient au fond tous leurs projets. Si leurs vœux avaient été accomplis, il n'eût pas tenu à eux que le même esprit d'égalité et de justice qui devait régner entre les citoyens, ne dirigeât la conduite de la République envers les étrangers ; ils désiraient que le peuple français, se considérant comme un membre de la grande société humaine, contribuât par sa sagesse et par son exemple, à assurer la paix universelle, et à faire respecter en tout lieu les droits que la nature a accordés à tous les

hommes.

Les occupations qui ont pour objet l'administra lion et la défense de l'Etat ne sont pas moins essentielles que telles qui contribuent à satisfaire les besoins des hommes, parce que, sans elles, Tordre intérieur ne saurait être maintenu et les dangers extérieurs ne pourraient être prévenus. Elles sont en outre des devoirs pour tous, parce que, s'il en était autrement, elles cesseraient bientôt d'avoir uniquement pour objet l'intérêt public.

Celles dont je vais parler en diffèrent, en ce que non moins nécessaires pour la conservation de la liberté et pour le bonheur de la société, elles sont d'autant plus fécondes en bons résultats, qu'au lieu d'être commandées, elles sont volontaires et recherchées, qu'elles font du plaisir une source de vertu, et qu'elles fortiûent le sentiment et l'amour de l'égalité.

Le comité désirait que, da.ns la République, les citoyens fissent en commun tout ce qu'ils avaient à faire. La présence, disait- il, d'un public nombreux et incorruptible, réprime les impulsions secrètes de Fégoïsme, rend plus sensible le besoin de s'entr'aider, et entretient dans le cœur de chacun le désir d'obtenir l'approbation générale par l'exactitude à s'acquitter de ses devoirs.

S'agit-il de délassements ? il est très conforme à l'esprit d'égalité qu'on n'aime à goûter de plaisir que lorsqu'il est partagé. Aussi les peuples libres ont-ils de fréquentes assemblées, et les esclaves n'en ont point. Le bonheur est plus ou moins dans l'état, à mesure qu'on y préfère davantage les amusements publics, ou que l'on aime mieux s'enfermer, et se rendre insensible aux souffrances et à l'ennui de la multitude.

Sous la main d'un législateur sage, les événements de la nature, de la vie et de la société deviennent autant d'occasions d'instruire et d'amuser. Par les uns, il appelle l'attention dés citoyens sur les œuvres de la divinité et sur les merveilles de l'ordre social ; par d'autres, il célèbre les vertus des grands hommes et leur suscite des imitateurs : tantôt il enflamme le courage, tantôt il réchauffe l'amour de l'égalité; et, en occupant sans cesse les âmes d'objets sublimes, il les présent

des appétits et des passions vicieuses qui les énervent et les pervertissent.

Le comité insurrecteur distinguait, si je ne me trompe, quatre classes d'assemblées du peuple. Il rangeait dans la première, celles qui avaient pour objets l'exercice de la souveraineté, les jugements et l'administration; j'en ai dit un mot et j'en parlerai encore en rendant compte de la forme de gouvernement. Celles de la seconde classe étaient relatives à l'ordre militaire dont j'ai fait mention. A la troisième appartenaient les assemblées exclusivement destinées à l'instruction ; j'en parlerai en traitant de l'éducation et du développement des facultés intellectuelles. Par celles de la quatrième enfin, le comité se proposait d'entretenir et de fortifier dans les cœurs des Français l'amour de la vertu. Je vais essayer de peindre brièvement l'idée qu'il s'en était formée.

Il commença par jeter les yeux sur les événements les plus remarquables de la vie civile, et jugea qu'il était conforme à l'esprit de ses institutions, d'en faire les sujets d'autant de fêtes populaires. L'union des sexes, la présentation des nouveau-nés, L'entrée des enfants dans les maisons d'éducation, le départ des jeunes gens pour les frontières, leur retour et leur admission au rang des citoyens, eussent pu donner lieu à des solennités publiques, célébrées sur tous les points de la France.

En cas de guerre, le départ des guerriers, leur retour, les honneurs à rendre aux défenseurs de la patrie morts dans tes combats, et les triomphes à décerner aux plus vaillants, eussent été les occasions d'autres fêtes, propres à élever les âmes et à conserver l'esprit martial.

^autres assemblées étaient destinées par le plan du comité, à entretenir le désir de l'approbation et la crainte do blâme publics. A des époques marquées, on y aurait exercé une espèce de censure sur la conduite des citoyens et principalement sur celle des magistrats : on a vu que l'agrément du peuple eût été nécessaire pour l'inscription des jeunes gens sur le registre civique ; il

en eût été de même pour les honneurs à décerner aux vieillards, et pour accorder aux morts une mémoire glorieuse.

D'après les vues du comité, les vieillards auraient joué un grand rôle dans le gouvernement de la République, soit en éclairant les délibérations, soit en veillant à la conservation des mœurs, soit enfin en dirigeant l'éducation de la jeunesse. Distingués par un costume particulier et par une place marquée dans les assemblées publiques, ils avaient en corps l'initiative de l'avis sur toutes les propositions faites au peuple ; d'importantes fonctions et la principale influence sur la censure leur étaient réservées; et, récompensant en eux, par un respect filial plein de déférence, une vie sans reproche, on préservait les délibérations publiques de la légèreté et de la précipitation d'un âge moins mûr.

Nos conjurés désiraient aussi instituer des jugements, auxquels tous les magistrats sortant de charge eussent été soumis ; nul n'eût pu être appelé à une nouvelle magistrature, qu'autant que sa précédente gestion eût été approuvée.

Et afin qu'il restât toujours quelque chose à désirer ou à craindre au citoyen le plus couvert de gloire, on imaginait de naturaliser en France une coutume de l'ancienne Egypte, par laquelle la vie des morts était soumise à un jugement qui leur accordait ou leur refusait les honneurs de la sépulture.

Des lieux embellis par la nature et par l'art, devaient être consacrés à recevoir les dépouilles mortelles des bons citoyens. Des monuments érigés par le peuple aux plus dignes, et l'inscription des noms et des vertus de tous, auraient transmis à la postérité un vaste champ d'instruction et de patriotisme, et les vieillards, à qui la garde de ces enceintes sacrées eût été confiée, auraient, par leur exemple, invité la nation entière à rendre un utile hommage à la mémoire des hommes de bien.

Des fêtes allaient être consacrées à célébrer les événements mémorables qui avaient le plus contribué à

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établir et à affermir i*égaHté. En mettant sous les yeux du peuple les causes qui les firent naître, les circonstances dont ils furent accompagnés, et le bien ou le mal qui en fut la suite, on lui eût fait faire un cours d'histoire nationale, de morale et de politique, et il eût appris à connaître les écueils contre lesquels pouvait se briser, faute de sagesse, le vaisseau de la république.

On voulait aussi que quelques-uns de ces événements fussent mis en action, et dès lors quel parti le législateur n'eût- il pas pu tirer de la poésie, de la musique, de la danse et de la peinture, pour graver profondément dans les cœurs les sentiments qu'il visait à inspirer; à l'aide des récompenses décernées par l'opinion, il eût mis en honneur le courage, l'agilité, la tempérance, la modestie, l'amour du travail, et toutes les qualités physiques et morales qui sont les ornements et les appuis de Fégalité et de la liberté.

Il semblait au comité que les amusements que le peuple entier ne partage pas, doivent être retranchés d'un Etat bien institué, de crainte, disait-il, que l'imagination débairassée de la surveillance d'un juge sévère, n'enfantât bientôt des vices monstrueux, si contraires au bonheur de tous.

Toutes ces institutions, et les mœurs républicaines qu'elles devaient créer et conserver, eussent trouvé un dernier et important appui dans les idées religieuses dont les lois et l'éducation allaient jeter les semences dans tous les esprits. La République française, ne reconnaissant aucune révélation, n'eût adopté aucun cul le particulier; mais elle eût fait de l'égalité le seul dogme agréable à la divinité, dont les bienfaits eussent été proclamés par des solennités populaires, et elle eût fortement gravé dans le cœur des bons citoyens l'espérance d'une heureuse immortalité.

Ce qui paraissait au comité insurrecteur le plus difficile dans l'ordre social qu'il voulait établir, c'était le maintien de ce lien secret qui tient étroitement unies toutes les parties de la République, et fait que chacune d'elles, loin de se regarder comme un tout séparé, in-

dépendant et indifférent au sort des autre», sent que sa prospérité dépend de la leur, et que ce n'est que patune volonté et par une action commune qu'elle peut la conserver et l'accroître.

Il y à dans tout pays un peu étendu, des lieux fertiles où la terre fournit un abondant superflu, et d'autres où elle suffit à peine aux besoins des habitants. L'intérêt qui, dans le système de la communauté, lierait ceux-ci à ceux-là, est sensible ; mais comment empêcher que les communes favorisées par la nature, ne regardent comme onérense leur association à celles qui ne le sont pas , et ne prétendent demeurer, par une violation de la loi de l'égalité, en possession d'une existence plus commode ?

Peut-être l'instituteur d'un peuple nouveau verrait, dans la possibilité de ce désordre , un motif pour étendre ou pour resserrer son territoire : on le préviendrait probablement en variant les productions, de manière que chaque commune eût quelque chose à attendre des autres ; mais c'est principalement par la réciprocité des bienfaits, et par la connaissance des avantages de Tordre social, que le lien dont il s'agit. peut être rendu indissoluble. Lorsque l'habitant du midi de la République connaîtra combien lui sont utiles ceux qui demeurent au nord, par les jouissances qu'ils lui procurent, par l'importance du terrain qu'ils défendent, et par les sentiments fraternels qu'engendre en eux la conformité des mœurs et des lois, il sentira son âme s'agrandir, il ad» mirera le mécanisme social par lequel tant de millions d'hommes conspirent à le rendre heureux, et il se convaincra que, dans l'intérêt même de cette égalité qu'il chérit, U estitécessaire que, franchissant les limites de sa commune, elle comprenne toute l'étendue de la République (1).

(!) Le pacte réel ou tacite, sur lequel repose la société, renferme nécessairement la mise en commun de toutes les forces et de toute la puissance des individus; car, autrement, ceux-ci se trouvant, dés le commencement inégalement partagés, il serai tout à I avantage des uns, et an détriment des autres. Il résulte de cette convention fondamentale, que le territoire, quelle que

ftteg n'est plus propre à faire naître et a entretenir Ces sentiments, que Jes communications fréquente» entre les habitants des diverses parties d'un État; elles re* doublent leur zèle en leur prouvant l'empressement de tous à servir la patrie. Aujourd'hui les commerçants font, pour s'enrichir ce que Ton devrait faire pour remplir sa tâche, pour s'instruire et pour devenir meilleur. Mais la passion dont ils sont animés étant étouffée par la proscription de la propriété individuelle, le législateur qui ne veut pas enfermer sa République dans l'enceinte d'une ville 9 doit lui substituer des mobiles innocents et féconds en bons résultats. Le transport des denrées, la transmission des ordres, les fonctions du gouvernement et de la guerre font parcourir le pays à un grand nombre de citoyens : ce n'est pas tout ; aux communications de devoir, il faut en ajouter d'autres, provoquées par l'amour seul des plaisirs . de l'es* prit et du cœur, et il parait qu'on ne saurait mieux les entretenir et les faire rechercher, que par la fréquence et la variété des fêtes publiques.

Chaque commune, chaque département eût eu set fêtes particulières ; d'autres, plus générales, n'eussent été célébrées qu'auprès du gouvernement de la République; d'autres, enfin, eussent embelli alternativement plusieurs points qui auraient eu tour à tour l'honneur de fixer les regards de la nation entière (1).

C'était par de semblables institutions que les membres du comité insurrecteur croyaient qu'on devait fonder solidement la liberté, et qu'en changeant graduelle-

soit son étendue, est tout entier la propriété originaire du peuple

Î[ui l'occupe; or, celui-ci ne pouvant vouloir traiter les uns plus avorablement que les autres, entend nécessairement, quand H exerce complètement se» droits, que la production inégale de travaux soit compensée par une distribution impartiale.

(1) La divinité, les grands phénomènes de la nature, les arts utiles, les vertus, les révolutions politiques, favorables à l'humanité, et les grands hommes qui l'ont servie et honorée, étaient les sujets que ces fêles devaient graver dans l'esprit du peuple, et dont la première idée avait été donnée par le décret de la convention nationale, rendu a la suite du rapport mémorable oV Robespierre sur les idées religieuses.

ment les mœurs, on rendrait les Français heureux, unis, chéris, respectés et invincibles. Cependant les soins des réformateurs eussent été insuffisants s'ils n'avaient pas avisé aux moyens de préserver leur ouvrage des atteintes de la force et de la corruption, et de l'améliorer successivement.

Quelle que soit la sagesse des institutions, elles entraîneront bientôt dans leur chute l'égalité qu'elles ont établie, si le législateur ne leur donne pas un garant plus actif que les efforts de l'égoïsme ; il n'en est pas de plus sûr que la réunion de toutes les forces individuelles en une seule grande force commune , toujours prête à ramener à la règle de l'intérêt général ceux qui s'en écartent : c'est la création du corps politique.

Mais cette force est elle-même dangereuse et nuisible, si elle obéit à une volonté qui sera contraire an bien et a la liberté du peuple, si elle n'en émane pas directement. Il faut donc que la déclaration de la volonté nationale ou la loi soit l'ouvrage du peuple. Aussi était-ce au peuple que le comité insurrecteùr entendait rendre le soin de maintenir, par les actes de sa volonté, le grand principe de l'égalité.

Quoique les institutions primitives soient sagement conçues, elles ne peuvent ni prévoir tous les dangers et tous les besoins futurs de la société, ni se placer dans toutes les circonstances où elle pourra se trouver ; notre République eût donc eu, comme tous les corps politiques, besoin d'une législation successive, et par conséquent d'une puissance législative permanente qui, ainsi que nous venons de le voir, ne pouvait résider que dans le peuple. Après avoir posé les bases de l'économie sociale, propre à maintenir l'égalité, le comité in sur recteur songea à disposer les choses, de manière que le principe de la souveraineté du peuple ne fût jamais violé, c'est-à-dire à faire en sorte que nulle obligation ne pût être imposée au peuple sans son consentement réel, qu'il pût facilement émettre sa volonté, et qu'il portât dans ses délibérations toute la maturité désirable.

Afin d'atteindre ce but, il fallait déterminer les éléments dont le peuple se compose, les formes à suivre pour provoquer l'émission de sa volonté, et en connaître les arrêts, et les précautions à prendre pour forcer les magistrats à s'y soumettre.

Avant de rendre des projets du comité, relativement à l'autorité publique, un compte aussi fidèle que me le permettent le laps du temps et le faible et unique secours de ma mémoire, je dois prévenir qu'ils tendaient tous à assurer l'exécution du dogme fondamental : le •peuple délibère sur les lois, consacré par la constitution de 1793, dont il forme le caractère distinctif ; au surplus, je sois loin de donner ces projets comme des points définitivement arrêtés.

Le peuple, disait le comité, est la totalité des hommes vivant en frères sous la même loi politique ; et, la nature faisant dépendre de l'égalité des droits le bonheur des individus et la tranquillité durable de la société, il ne saurait y avoir, au sein de la nation, un seul individu inégalement partagé, sans qu'il y ait aussitôt une semence de désordre et de dissolution: Conséquemment, tous les habitants qui, parvenus à l'âge où se développent les facultés intellectuelles, consentent à vivre dans le pays et à se soumettre aux décrets du peuple souverain, sont citoyens et membres de la puissance législative.

En parlant des vues du comité insurrecteur sur le commerce extérieur, j'ai dit qu'il comptait en confier la direction à des magistrats. Non-seulement ii opinait, en cela, conséquemment au principe de la communauté des biens, mais il se proposait d'écarter, par le même moyen, la contagion des exemples pernicieux qui pourraient énerver la force des mœurs et l'amour de l'égalité, garants des droits et du bonheur de tous. On aurait donc élevé entre la France et ses voisins des barrières hérissées d'obstacles : cependant elles n'eussent pas été impénétrables ; l'amour de l'humanité les eût ouvertes aux amis malheureux de la liberté, aux bienfaiteurs des nations, attirés par le désir de connaître

lta institutions françaises, et aux hommes las de servage, qui seraient venus avec un cœur pur chercher dans notre République l'égalité et le bonheur.

Rien n'eût été épargné pour éloigner impitoyablement tout introducteur de frivolités et de modes étrangères; les curieux eussent été soumis à de rudes épreuves et à une rigoureuse surveillance , et quant aux aspirants de bonne foi aux droits de cité, la loi eût exigé que l'acte national qui devait les leur conférer fût précédé d'un long et scrupuleux noviciat.

Chez un peuple nombreux, répandu sur un vaste territoire, on ne peut réunir tous les citoyens en une seule assemblée, pour recueillir d'un seul jet la volonté nationale. De là naît la nécessité de régler, d'une manière uniforme et commode , les sections dans lesquelles le peuple entier se distribue, et de trouver un mode prompt et facile d'en comparer les vœux , sans s'exposer à les voir méconnus ou dénaturés. Le comité croyait que ce but serait atteint au moyen des trois établissements suivants :

1° Les assemblées de souveraineté;

2° L'assemblée centrale des législateurs ;

3° Le corps des conservateurs de la volonté nationale.

Les deux premiers sont consacrés par la constitution de 1793; le troisième devait être l'objet d'un supplément que le comité jugeait nécessaire.

Pour former les assemblées de souveraineté, on aurait divisé la République en arrondissements aussi étendus que la commodité des réunions pouvait le permettre. U y aurait eu dans chaque arrondissement :

L'assemblée de souveraineté , composée de tous les citoyens;

Un sénat composé de vieillards nommés par l'assemblée susdite;

Un président et des secrétaires choisis par la même assemblée;

Un amphithéâtre orné et commode pour les assemblées du peuple;

Des archive»;

Des officiers chargés de convoquer le* réunions et 4'v maintenir Tordre.

L'assemblée centrale des législateurs se composait, conformément à la constitution de 1793, de délégués nommés directement par le peuple, avec la donble mission de proposer des lois, et de rendre des décrets pour en assurer l'exécution et pour diriger et surveiller le gouvernement. Par une différence remarquable entre les dispositions de la constitution susdite et les projets du comité insurrecteur, les législateurs eussent été en certains cas responsables de leurs opinions.

Le corps des conservateurs de la volonté nationale était une institution nouvelle destinée à recueillir les actes des assemblées de souveraineté, et à proclamer la volonté du souverain.

On comptait en outre faire de ce corps une espèce de tribunat chargé de veiller à ce que les législateurs, abusant du droit de rendre des décrets, n'empiétassent pas sur la puissance législative.

Je ne me souviens pas qu'on eût pris un parti à regard du nombre des conservateurs et de la durée de leurs fonctions; mais je me rappelle fort bien qu'on était convenu d'engager le peuple à les tirer, par ses suffrages immédiats, du corps des sénateurs.

Ceci posé, on concevait deux manières de former la loi ; elle eût pu prendre naissance, ou dans l'assemblée centrale des législateurs, ou dans chacune des assemblées de souveraineté.

Dans le premier cas, l'assemblée centrale adressait aux assemblées de souveraineté ses projets avec l'exposé de ses motifs. Les résultats des délibérations populaires étaient envoyés aux conservateurs qui proclamaient le vœu de la nation, en publiant les votes de chaque fraction du souverain. Dans le second cas, chaque assemlée de souveraineté pouvait proposer une loi nouvelle ou l'abrogation d'une loi ancienne ; la même proposition étant faite par la majorité de la nation, les conservateurs en donnaient connaissance aux législateurs, qui étaient

tenus de rédiger et de soumettre à l'approbation du peuple la loi par lui demandée.

S'il était arrivé que rassemblée des législateurs eût empiété sur la puissance souveraine, en rendant , sous la forme de décrets des actes législatifs contraires aux lois existantes, l'action des conservateurs serait devenue nécessaire pour provoquer le jugement du peuple. A l'égard de cette action, ii y avait au comité diversité, ou tout au moins incertitude d'opinions ; car si tous reconnaissaient la nécessité d'élever une digue contre la précipitation ou l'ambition d'une assemblée revêtue d'une grande autorité, tous n'étaient pas d'accord sur le pouvoir dont il convenait de revêtir les conservateurs : les uns pensaient que leur intervention devait se borner à un appel fait au peuple ; d'autres croyaient qu'il était utile de les autoriser à suspendre jusqu'à la décision du souverain , l'effet des décrets attaqués.

Tout demeura à cet égard dans le vague, hormis la crainte réelle des usurpations de l'assemblée centrale, crainte qui avait aussi enfanté le projet de partager cette assemblée en deux sections, dont une se fût bornée à rédiger les lois, tandis que l'autre, retenue dans ses attributions par les conservateurs, eût , par ses décrets, dirigé et contenu le gouvernement.

On apercevra aisément que la dispersion du pouvoir souverain en un si grand nombre d'assemblées , a un grand avantage sur sa concentration en un corps unique, plus exposé à devenir le jouet des factions et d'une fausse éloquence. L'inconstance et la précipitation reprochées aux démocraties ne sont plus à redouter, dans un système où les délibérations passent par tant de degrés avant d'être converties en lois. Sous ces rapports, cette manière de former la loi est d'autant préférable à toute autre, qu'elle a pour appui la simplicité des mœurs et l'uniformité des intérêts, et que, par l'institution déjà citée des sénats, elle offre une garantie très rassurante contre les erreurs humaines.

La puissance souveraine appartenant de droit naturel au peuple, ii ne peut , sans se détruire, soumettre ses

actes à aucune volonté, ni reconnaître jamais de supérieur. Ses décisions vraiment législatives, sont nécessairement dictées par des intentions droites; mais, étant composé d'hommes , il peut se tromper, et il est de sa prudence et de son intérêt de prendre des précautions pour se garantir des erreurs.

Voilà pourquoi , s'il est contraire aux droits imprescriptibles des peuples de les déposséder du pouvoir sou verain, ou en les condamnant au silence, ou en soumettant à une sanction particulière les actes de leur volonté, il est juste et nécessaire , pour le maintien de ces mêmes droits, de les environner de lumières et de conseils, afin qu'ils ne prononcent que des décisions éclairées et utiles.

Ces soutiens, le comité insurrecteur les chercha dans la nature, et, à l'exemple des anciens législateurs, il les trouva dans l'expérience et dans la prudence de la vieillesse ; il désirait qu'une assemblée de souveraineté ne pût valablement délibérer sans avoir préalablement entendu l'avis de son sénat, dont les fonctions se réduisaient à conseiller, après quoi les sénateurs auraient volé avec les citoyens. On a vu que les conservateurs eussent été tirés des sénats, et il fut question d'en extraire également un conseil d'anciens, chargé uniquement d'éclairer par ses avis l'assemblée centrale des législateurs.

Cependant on ne se dissimulait pas que le temps seul pouvait donner à cette institution son utilité et son efficacité. On sentait que la même force d'habitude qui attacherait un jour les vieillards aux institutions de l'égalité, les attachait alors comme aujourd'hui aux illusions de la monarchie héréditaire, aux erreurs. des religions, aux prestiges de la propriété et aux préceptes d'une morale servile.

Les sénats qu'on voulait établir devaient être les conservateurs de l'égalité et des mœurs démocratiques, et la plupart de nos vieillards ne connaissent ni l'un ni l'autre. D'ailleurs il eût fallu qu'au commencement ces

corps fussent les propagateurs du nouvel ordre dont ils seraient devenus ensuite les gardiens.

Ainsi le comité insurrecteur ne comptait composer d'abord les sénats que des citoyens les plus vertueux, les plus zélés et les plus amis des nouvelles institutions ; pendant un certain temps ils se seraient adjoint les vieillards les plus estimables et les plus agréables au peuple de leurs arrondissements.

11 résulte de tout ce qui précède que, pour le comité insurrecteur, le bonheur et la liberté dépendaient bien plus du maintien de l'égalité et de l'attachement des citoyen* aux institutions qui rétablissent, que de la distribution des pouvoirs publics. Il y avait dans leur république une institution de t'ètat et une constitution de l autorité, et il est, dans Tune et dans l'autre, des points fondamentaux que le peuple lui-même ne peut ni violer ni modiûer, parce qu'on ne saurait y toucher sans dissoudre à l'instant la société ; telles sont, dans la première, Végatité rigoureuse, et dans la seconde, la souveraineté populaire. L'inviolabilité de ces dogmes eût été solennellement reconnue par la loi qui devait autoriser la résistance et l'insurrection, dans le cas où une partie des citoyens tenterait, en les reconnaissant, de s'arroger le droit d'asservir l'autre.

A l'exception de ces points capitaux de droit nature), tout le reste était subordonné à la volonté du peuple qui eût pu modifier et changer à son gré l'autorité par lui établie. Pour rendre hommage à cette doctrine et préserver en même temps la République des dangers que les intrigues et les tumultes auraient pu lui faire courir, on voulait que les assemblées de souveraineté fussent périodiquement appelées à s'expliquer sur la constitution, et que, dans le cas où elles invoqueraient des changements, un petit nombre de sages fussent chargés de proposer régulièrement les réformes demandées; on voulait aussi qu'à des époques marquées, l'état de la nation fût examiné par des commissaires spéciaux qui auraient proposé au peuple des mesures propres à extirper les abus dont fis auraient reconnu l'existence.

Pour apprécier les avantages qu'offrirait une puissance législative ainsi ordonnée, il faut se rappeler, par dessus tout, qu'un peuple, sans propriété et sans les vices et les crimes qu'elle enfante, sans commerce, sans monnaie, sans impôts, sans finances, sans procès civils, et sans indigence, n'éprouverait pas le besoin du grand nombre de lois sous lesquelles gémissent les sociétés civilisées d'Europe,

Avant de terminer ce qui a rapport au pouvoir souverain, je crois utile de remarquer que la direction suprême de l'agriculture et des arts eût été une de ses principales attributions. Les règles générales tracées par les lois eussent été développées par l'assemblée centrale et mises en pratique par l'autorité executive dont nous allons entretenir nos lecteurs.

Si toutes les précautions sont prises afin que la volonté du peuple soit toujours connue, si les mandataires, chargés d'en préparer et d'en proclamer les arrêts, sont dans l'heureuse impuissance d'y substituer la leur, il ne reste qu'à ordonner l'autorité chargée de la faire exécuter, de manière qu'en aucun cas, les magistrats ne puissent contraindre les citoyens à obéir à d'autres volontés qu'à celles des lois et que leur conduite soit une leçon permanente de bonne mœurs et de dévouement à la patrie.

Le magistrat doit être fort de tonte la puissance nationale pour faire respecter la volonté du peuple, mais il ne doit rencontrer que difficultés et obstacles dès que, par erreur ou par prévarication, il est tenté de s'en écarter.

Une telle administration est le résultat du mode de nomination de ses membres, de leur nombre, du partage et de la durée de leurs fonctions, de la surveillance qu'on exerce sur eux, des comptes qu'on en exige, des peines et des récompenses qu'on leur distribue et surtout des mœurs de la nation et de l'attachement éclairé des citoyens à la patrie et à ses lois.

Il semblait au comité insurrecteur qne les dispositions âè la constitution de 1798, relatives ail conseil exécutif,

étaient bonnes quoique insuffisantes. Il applaudissait à l'article qui borne son action à l'exécution des lois et des décrets, et à celui qui le rend responsable de leur inexécution ; il approuvait la séparation que cette constitution consacre, des fonctions administratives du ressort de ce conseil d'avec les judiciaires attribuées aux tribu-, naux, et adhérait à ce qu'elle statue sur le nombre des magistrats suprêmes et sur la durée de leur exercice ; mais il pensait qu'il importait de déterminer un mode pour l'examen de leur conduite, d'assigner une peine à chaque infraction de leurs devoirs, de régler les formes à suivre pour leur distribuer les éloges ou le blâme qu'ils pourraient mériter, et d'instituer des voies promptes et faciles pour poursuivre les mandataires et les magistrats suprêmes accusés d'infidélité envers le peuple.

La sûreté, la défense, et, dans le système du comité, la subsistance même du peuple exigent impérieusement que l'impulsion, donnée par les premiers dépositaires des lois, se propage rapidement et uniformément jusqu'aux extrémités de la République ; il est donc nécessaire que le pays soit enveloppé d'une longue chaîne dont chaque anneau réponde à l'instant à l'ébranlement imprimé au sommet. Ces anneaux sont les magistrats inférieurs, institués pour rappeler sur tous les points du territoire les citoyens à leurs véritables intérêts et pour pourvoir aux besoins du peuple, exprimés par les lois.

Il y a donc, dans la République, une échelle de magistratures descendant, par divers degrés de juridiction du conseil exécutif aux magistrats qui forment le po in de contact entre le souverain et lés sujets.

Une échelle semblable toute judiciaire, remonte de magistrats, chargés de constater et de poursuivre les infractions aux lois, au tribunal suprême dont la tâche est de maintenir partout l'uniformité de la législation.

Des magistrats dirigent les occupations productives et règlent la distribution impartiale des biens qui en dérivent ; d'autres maintiennent l'harmonie entre les ci-

toyens; ceux-ci veillent à la défense de l'État et jettent dans les âmes les semences du courage et de la valeur; ceux-là appesantissent la sévérité des lois sur ceux qui les enfreignent; les uns soutiennent les faibles et éclairent les égarés ; les autres fournissent sans cesse de nouveaux aliments à l'amour de la patrie, par la liberté, par la majesté, par la décence et par l'allégresse qu'ils font régner dans les réunions et dans les fêtes publiques.

Il serait aussi long qu'inutile d'entrer dans tous les détails de cet ordre dont les bases sont posées par la constitution de 1793 ; elle constitue, d'un côté des tribunaux, et de l'autre des administrations intermédiaires et des corps municipaux auxquels on eût subordonné d'autres magistrats chargés de l'économie nationale.

A ces mêmes corps municipaux se rattachait l'Ordre militaire qu'ils étaient chargés de former et de surveiller. On désirait que les places supérieures de l'armée fussent occupées par des magistrats civils, afin, disait-on, que la guerre ne fût jamais faite que dans l'esprit du gouvernement et du peuple, que tout conflit devint impossible, et qu'on eût moins à craindre l'ambition des généraux.

Laissant au lecteur judicieux à suivre toutes les branches de l'autorité qui découlent, comme autant de conséquences, des principes ci-dessus établis, je me bornerai à expliquer par quels moyens on se flattait de pouvoir contenir dans les limites légales un si grand nombre de magistrats.

En effet, jamais nation n'en eut autant ; sans compter que, sous certain rapport, chaque citoyen eût été un magistrat surveillant soi-même et les autres, il est certain que les fonctions publiques eussent été très-multipliées et les magistrats fort nombreux.

L'ensemble des fondions se composant de toute l'action nécessaire pour nourrir, habiller, loger, élever, éclairer, diriger et défendre le peuple, à proprement parler tout citoyen est ou a été fonctionnaire. La différence qu'il y a entre les fonctions auxquelles tous par-

(icipent et celles que les lois attribuent aux magistrats, consiste en ce que celles ci ont uniquement pour objet de diriger et protéger les autres; nous les appelons fonctions publiques.

Cependant ce serait à tort qu'on s'effraierait d'un si grand nombre de magistrats qui, presque tous astreints au travail auquel ils président, n'ont pour toute autorité que l'exemple d'une plus grande activité, ou sont tirés de la classe que l'âge dispense des occupations pénibles; pas un d'entr'eux ne coûte plus à la République que le citoyen le plus obscur.

C'est un grand prodige d'ordre social que le magistrat, chargé d'appliquer les lois d'un grand peuple à une de ses fractions, s'attire, en s'y conformant strictement, l'estime et l'amour de cette fraction, au point qu'il ne puisse lui déplaire qu'en les violant. Si ce prodige peut se réaliser, ce n'est que là où la simplicité des mœurs donne à toutes les parties de l'état le même esprit et les mêmes intérêts, et c'était précisément là le bnt auquel tendaient les efforts du comité insurrecteur.

Dans sa manière de voir, le peuple était le créateur, le surveillant et le soutien de ses magistrats ; voulant lui épargner le regret d'avoir mal placé sa confiance, le comité avait tourné ses regards vers ces lois par lesquelles nul ne peut s'élever, par les suffrages populaires, aux magistratures les plus éminentes, sans avoir fait preuve d'un grand amour de l'égalité et sans avoir exercé graduellement toutes les magistratures inférieures de la même classe. Cette disposition que le comité n'appliquait aucunement à l'exercice de la souveraineté, dans lequel il croyait qu'il fallait laisser au peuple une liberté illimitée, lui paraissait réunir à l'avantage de n'appeler aux fonctions les plus importantes que des hommes d'un âge mûr, celui de mieux conserver l'esprit de la réforme qui au reste ne pouvait attendre un succès complet que de l'abandon de la vanité, de l'orgueil et de l'avarice, et d'un heureux changement dans la morale et dans les mœurs des citoyens.

Ici revient naturellement l'observation qui a été faite en parlant des sénats. J>s hommes âgés, propres un jour à conserver l'égalité établie, sont incapables et dangereux quand il s'agit de l'établir. Il n'appartient de fonder une république véritable qu'aux amis désintéressés de l'humanité et de la patrie, dont la raison et le courage ont devancé la raison et le courage de leurs contemporains. L'esprit de la république assise forme celui des citoyens et des magistrats ; mais au commencement, ce sont les plus sages et les plus ardents instigateurs de la réforme qui seuls peuvent créer celui de la république. Le comité tenait donc fortement à ce que les magistratures, composées d'abord et exclusivement des meilleurs révolutionnaires, ne se renouvelassent, par l'application entière des lois constitutionnelles, que graduellement et proportionnellement aux progrès de la régénération publique.

Quiconque lira jusqu'ici cet écrit, se formera, je l'espère, une idée suffisante des principes politiques de nos conjurés et des moyens par lesquels ils se proposaient de les appliquer à la République française.

Nul, je crois, ne leur fera l'injure de penser qu'ils eussent le fol espoir de les voir mis en pratique d'un seul coup de baguette et par un acte semblable à celui de la création. Ils ne se dissimulaient pas les obstacles qu'ils avaient à vaincre, mais ils étaient convaincus que la réforme qu'ils projetaient était le seul moyen de fonder une république vigoureuse et durable, et ils voyaient dans les progrès de l'esprit public, dans l'activité renaissante des éléments révolutionnaires, dans la réunion des démocrates (1), dans l'extrême mécontentement du peuple et dans le courage des citoyens dévoués, des matériaux suffisants pour commencer et pour consolider successivement la révolution dont fis avaient jeté les fondements.

Parmi les moyens que l'on peut imaginer pour com-

(i) Le» hébertistes et les robespierristes s'étaient ralliés sous les mêmes drapeaux.

battre l'ambition et l'avarice, Inspirer de nouvelles mœurs, et donner à la bonté naturelle au peuple tout l'essor dont elle est susceptible, il en est un qui, quoique lent dans ses effets, est infaillible, si ceux qui réforment l'État savent remployer dans toute son étendue : c'est l'éducation.

L'éducation, remise aux mains des réformateurs, eût complètement changé la face de la nation, en rendant sacrés l'amour de la patrie et les principes de la liberté et de l'égalité. Le grand édifice une fois élevé, c'était encore à l'éducation à l'améliorer, à le fortifier et à le rendre immortel.

C'est donc sous deux points de vue que nous aurons à considérer l'éducation; d'abord comme une institution conservatrice dans les mains de la République fondée; ensuite comme un moyen de régénération dans celles des réformateurs.

Il est un âge pendant lequel nos sentiments et notre intelligence sont modifiés par l'action de tout ce qui nous frappe ; c'est dans cette action que consiste notre éducation ; elle nous fait bons ou méchants, citoyens ou brigands.

La société ne pouvant être libre, heureuse et florissante que par les sentiments et par les forces de ses membres, rien n'est plus clair que le droit qu'elle a de veiller directement sur tout ce qui peut exercer sur leur éducation une influence quelconque; elle, doit le faire parce que son sort futur en dépend.

De la division naturelle de l'espèce naissent deux branches d'éducation ; l'une pour les garçons, l'autre pour les filles. Le but que la société doit se proposer est le même, mais les différences que la nature a mises entre les sexes nous avertissent qu'on ne saurait, sans contrarier ses lois, employer indistinctement les mêmes procédés pour l'un et pour l'autre; il importe d'ailleurs à la vigueur et à la conservation des individus que le développement de l'amour qu'accélère le mélange des sexes, soit retardé} il est donc bon qu'ils soient élevés séparément.

D'après le» vue» du comité insurrecteur l'éducation tfçvait être

Nationale,

Commune,

Egale*

Nationale : c'est-à-dire dirigée par les lois et surveillée par les magistrats. L'éducation devant compléter la réforme, maintenir et affermir la république, celle-ci est le seul juge compétent des mœurs et des connaissances qu'il lui importe de donner à la jeunesse. D'un autre côté, le principal objet de l'éducation doit être de graver profondément dans tous les cœurs les sentiments de fraternité générale, que contrarie et repousse le régime exclusif et égoïste des familles.

Commune : c'est-à-dire administrée simultanément à tous les enfants vivant sous la même discipline. 11 est essentiel que les jeunes gens s'accoutument de bonne heure à ne voir dans tous leurs concitoyens que des frères, à confondre leurs plaisirs et leurs sentiments avec ceux des autres, et à ne trouver de bonheur que dans celui de leurs semblables. Les communautés d'éducation sont les images de la grande communauté nationale, à laquelle tout bon citoyen doit rapporter ses actions et ses jouissances.

Égale : parce que tous sont également les enfants chéris de la patrie ; parce que tous ont les mêmes droits au bonheur que trouble nécessairement l'inégalité; parce que de l'égalité d'éducation doit dériver la plus grande égalité politique.

Pour nous faire une idée des projets du comité insurrecteur à cet égard, représentons-nous une magistrature suprême, composée de vieillards blanchis dans les fonctions les plus importantes de la République, dirigeant, à l'aide des magistrats inférieurs, tous les établissements d'éducation, s'assurant par des inspecteurs, tirés de son sein, de l'exécution des lois et de ses ordres, et ayant auprès d'elle un séminaire d'instituteurs dont elle soigne l'enseignement.

Dans Tordre social conçu par le comité, la patr

s'empare de l'individu naissant pour ne le quitter qu'à la mort. Elle veille sur ses premiers moments, lui assure le lait et les soins de celle qui lui donna le jour, écarte de lui tout ce qui pourrait altérer sa santé et énerver son corps, le garantit des dangers d'une fausse tendresse et le conduit par la main de sa mère à la maison nationale où il va acquérir la vertu et les lumières nécessaires à un vrai citoyen.

On voulait établir dans chaque arrondissement deux maisons d'éducation ; une pour les garçons et l'autre pour les ûlles , les lieux en bel air, la campagne, l'éloignement des villes, le voisinage des rivières eussent été préférés.

L'homme, destiné par la nature au mouvement et à l'aciion, doit nourrir et défendre la patrie ; la femme doit lui donner des citoyens vigoureux ; celle-ci. plus faible que l'homme, sujette aux incommodités de la grossesse, aux douleurs de l'enfantement et aux maux qui en sont souvent les suites, et douée des charmes qui exercent tant d'empire sur l'autre sexe, parait réservée pour des travaux moins rudes et moins bruyants, et semble avoir reçu en partage, de la nature, le don de calmer la violence des passions, d'adoucir les maux de l'humanité et de donner un plus grand prix à la pratique de la vertu. 11 suit de ces différences ineffaçables que l'éducation des deux sexes ne saurait être en tout la même. Parlons d'abord de celle des garçons.

D'après les idées du comité iasurrecteur, l'éducation nationale devait se proposer trois objets :

1° La force et l'agilité du corps ;

2° La bonté et l'énergie du cœur ;

3° Le développement de l'esprit.

La santé et la force des citoyens sont des conditions d'où dépendent essentiellement le bonheur et la sûreté de la République; elles s'acquièrent et se conservent par l'action des organes et par l'éloignement des causes qui troublent les fonctions animales. De là, la nécessité de la fatigue, de l'exercice, de la sobriété et de la tempérance. La jeunesse, espoir de la patrie, doit donc être

exercée aux travaux les plus pénibles de l'agriculture e des arts mécaniques, contracter l'habitude des mouve ments les plus difficiles et vivre dans la plus stricte frugalité. Les manœuvres militaires, la course* l'équitation, la lutte, le pugilat, la danse, la chasse et la natation étaient les jeux et les délassements que le comité insurrecteur préparait à la génération naissante ; il voulait que la paresse et le désœuvrement fussent bannis des msasons nationales d'éducation, et que la mollesse et l'amour des voluptés ne pussent trouver une seule voie pour se glisser dans les cœurs des jeunes Français.

On concevait les maisons d'éducation, distribuées en autant d'appartements qu'elles auraient contenu d'âges différents : ici, des salles pour les repas communs ; là, des ateliers où chaque élève se serait exercé à l'art qu'il eût préféré ; d'un côté, de vastes campagnes où l'on eût vu la jeunesse, tantôt livrée aux travaux de l'agriculture et taniôt logée militairement sous la tente ; de l'autre, des gymnases pour les jeux ; ailleurs, des amphithéâtres pour l'enseignement.

Des occupations toujours renaissantes de nos jeunes gens devaient résulter en eux des sentiments analogues aux principes de l'état. On les aurait accoutumés à rapporter à la patrie, maîtresse de tout, les beautés dont ils étaient témoins et à attribuer à ses sainte» lois leur santé,. leur bien-être et leurs plaisirs; vivant constamment ensemble, ils eussent enfin confondu leur bonheur avec celui des autres; et, autant à l'abri de la contagion de l'intérêt et de l'ambition, que convaincus par l'ex* périence et par les récits, de la tendresse de la patrie, le désir de la servir et de mériter son approbation serait devenu le mobile unique de leurs actions.

Tout eût été mis en œuvre pour garantir la jeunesse des idées de supériorité et de préférence. Rien, dans ces lieux d'innocence et de paix, ne pouvant éveiller la soif de l'or et du pouvoir, l'amour brûlant de l'égalité et de la justice s'y serait uni aux premières sensations des jeunes citoyens à qui les vertus, inspirées par Tir

stitution et recommandées au nom d'une si douce patrie, seraient bientôt devenues familières.

Quelques arts sont indispensables pour le bonheur de la société dont Tordre et la conservation exigent que ses membres soient pourvus de plusieurs connaissances.

Lajssera-t-on l'esprit humain vaguer sans guide et sans frein dans les vastes champs de l'imagination ? Laissera-t-on introduire dans la société, sous le prétexte de la polir et de l'améliorer, une infinité de besoins factices, d'inégalités, de disputes, de fausses idées de bonheur? ou imposera t-on des bornes à l'industrie en écartant des maisons d'éducation tout ce qui n'est pas rigoureusement nécessaire au bien-être de la République?

Notre comité, voulant délivrer ses concitoyens de la gêne des superfluités et de l'amour des jouissances qui énervent les hommes, ou n'ont de prix que par les distinctions dont elles sont les signes, avait unanimement arrêté de restreindre, dans les maisons d'éducation, les travaux des arts et métiers aux objets facilement cornmunicables à tous ; il désirait que la prétendue élégance des meubles et des habillements fit place à une rustique simplicité. L'ordre et la propreté, disait-il, sont des besoins de l'esprit et du corps, mais il importe que le principe de l'égalité auquel tout doit céder, fasse disparaître la pompe et la délicatesse qui flattent la sotte vanité des esclaves.

A l'égard des connaissances spéculatives, les membres du comité insurrecteur, avertis par les sages de l'antiquité, instruits par quelques vrais philosophes des temps modernes, et convaincus que rien n'importe moins à une nation que de briller et de faire parler d'elle, voulaient enlever à la fausse science tout prétexte de se dérober aux devoirs communs, toute occasion de flatter l'orgueil, d'égarer la bonne foi et d'offrir aux passions un bonheur individuel autre que celui de la société.

Ils voyaient dans l'abolition de la propriété celle de cette volumineuse jurisprudence, désespoir de ceux qui

i'étudient et de ceux dont elle prétend défendre le» intérêts; ils étaient bien décidés à faire main basse sur tonte espèce de discussion théologique, et sentaient que la cessation des salaires nous eût bientôt guéris de la manie d'étaler Je bel esprit et de faire des livres.

Les connaissances des citoyens, disaient-ils, doivent leur faire aimer l'égalité, la liberté et la patrie, et les mettre en état de la servir et de la défendre. Il faut donc, ajoutaient-ils, que tout Français sache parler, lire et écrire sa langue, parce que, dans une si vaste République, les signes écrits sont les seuls moyens possibles de communication entre ses parties, et parce que les autres connaissances en dérivent ; que la science des nombres soit familière à tous, parce que tous peuvent être appelés à garder et à distribuer les richesses nationales ; que chacun s'habitue à raisonner avec justesse et à s'exprimer avec brièveté et précision ; que personne n'ignore l'histoire et les lois de son pays; l'histoire, qui apprendra à connaître les maux que la République a fait cesser et les biens dont elle est la source ; les lois, par l'étude desquelles chacun sera instruit de ses devoirs et deviendra capable d'exercer les magistratures et d'opiner dans les affaires publiques; que tous connaissent la topographie , l'histoire naturelle et la statistique de la République, aûn qu'ils aient une idée juste de la puissance qui les protège et de la sagesse des institutions qui font concourir toutes les parties d'un si grand corps à la félicité de chaque individu ; que pour embellir les fêtes , tous soient versés dans la danse et dans la musique. .

Telle était à peu près l'éducation que le comité insurrecteur destinait à la jeunesse française ; c'était pour lui un objet de prédilection, parce qu'il la considérait comme le fondement le plus solide de l'égalité sociale et de la République.

Ainsi habitués à la fatigue, exercés à l'agriculture et aux arts nécessaires, pourvus des connaissances utiles, les jeunes gens seraient insensiblement devenus l'espoir et la consolation de tous les citoyens qui eussent

reçu d'eux un grand soulagement dans leurs travaux, et d'agréables et touchantes distractions dans les fêtes publiques.

Plus d'éducation domestique, plus de puissance paternelle ; mais ce que la loi allait enlever d'autorité individuelle aux pères, elle le leur eût rendu au centuple en commun. Les sénats dont il a été fait mention devaient être, dans chaque arrondissement, les surveillai) is des maisons d'éducation ; et sous leur direction, les femmes aussi eussent été appelées à veiller à l'éducation des filles, élevées en commun jusqu'au moment de leur mariage. .

Afin que la cité ne renferme que des hommes robustes et laborieux, on doit assurer une bonne constitution à celles que la nature destine à donner des citoyens à l'État ; il est donc nécessaire d'endurcir leurs corps à la fatigue par le travail et par l'exercice. Le mouvement et l'occupation sont, disaient les conjurés, les grands ressorts de l'éducation républicaine ; ils concourront avec l'absence de la propriété et des distinctions à affaiblir le penchant à la coquetterie et à retarder les élans de l'amour.

Les filles, poursuivaient-ils, seront dressées aux travaux les moins pénibles de l'agriculture et des arts, parce que le travail qui est la dette commune est aussi le frein des passions, le besoin et le charme de la vie domestique ; elles seront pudiques, parce que la pudeur est le gardien de la santé et l'assaisonnement de l'amour; elles aimeront la patrie, parce qu'il importe qu'elles la fassent aimer aux hommes, et elles participeront par conséquent aux études propres à leur faire admirer la sagesse de ses lois ; elles seront exercées au chant des hymmes nationales qui doivent embellir nos fêtes ; enfin elles prendront part, sous les yeux du peuple, aux jeux des garçons, afin que la gaieté et l'innocence président aux premiers mouvements de l'amour et soient les avant-coureurs des unions prochaines.

Il m'est impossible d'entrer dans tous tes détails d'une institution si nouvelle, dont le comité avait à peine

ébauché te plan; il suffit au reste de savoir que le grand but de l'éducation nationale, commune et égale, devait être de former des citoyens vigoureux qui eussent servi avec dévouement la République par l'habitude de bien faire, et pour le plaisir de contribuer au bonheur d'une si aimable patrie.

Dans le système du comité, les jeunes gens passaient des maisons d'éducation aux camps établis près des frontières ; là, toujours prêts à repousser les agressions extérieures, ijs se seraient perfectionnés dans Part militaire ; là, vivant dans une parfaite communauté de travaux et de jouissances, ils auraient acquis par la fatigue, par l'application et par la frugalité, les qualités requises pour obtenir, à leur retour dans leurs foyers, l'exercice des droits de cité.

Du succès des premiers essais de ce genre dépendait, selon les conjurés, celui de leur projet de réforme ; cela seul, disaient-ils, suffira pour affermir l'égalité et achever la révolution, car cela seul prouvera l'existence des mœurs et des opinions républicaines, que la génération actuelle ne saurait adopter qu'imparfaitement.

Afin de mieux conserver l'esprit des nouvelles lois et les principes de la morale publique, on eût ouvert des assemblées d'instruction où il eût été loisible à chaque citoyen d'expliquer au public les préceptes de la morale et de la politique, et de l'entretenir des affaires de la nation. Auprès de ces assemblées, l'autorité eût fait établir des imprimeries et des bibliothèques.

Dans cet ordre de choses, l'imprimerie est le moyen de communication le plus actif et le meilleur rempart contre l'usurpation de la souveraineté du peuple. Elle seule peut mettre tes citoyens d'un vaste état à même de prononcer mûrement sur les projets de loi qui lui sont soumis ; elle seule améliore graduellement l'ordre public; elle seule déjoue les machinations des ambitieux.

Mais la propriété individuelle étant abolie, et tout intérêt pécuniaire étant devenu impossible, il faut aviser aux moyens de retirer de la presse tous les service:

qu'on peut en attendre, sans risquer de voir mettre de nouveau la justice de l'égalité et les droits du peuple en question, ou de livrer la République à d'interminables et funestes discussions.

Au sujet de la liberté de la presse, les articles suivants avaient élé soumis à l'examen du comité insurrecteur :

1° Nul ne peut émettre des opinions directement contraires aux principes sacrés de l'égalité et de la souveraineté du peuple;

2° Tout écrit sur la forme du gouvernement et sur son administration doit être imprimé et envoyé à toutes les bibliothèques, sur la demande d'une assemblée de souveraineté, ou d'un nombre déterminé de citoyens au-dessus de trente-ans ;

3° Aucun écrit touchant une prétendue révélation quelconque ne peut être publié ;

4° Tout écrit est imprimé et distribué, si les conservateurs de la volonté nationale jugent que sa publication peut être utile à la République.

En parlant de l'éducation, nous avons vu que le comité insurrecteur entendait s'opposer à ce que le raffinement des arts et l'étude des sciences introduisissent dans la République des mœurs efféminées, de fausses idées de bonheur, de dangereux exemples et des aiguillons à l'orgueil et à la vanité. On revint sur cet article qui, comme beaucoup d'autres, n'était pas épuisé, lorsque le comité fut forcé de renoncer à son entreprise.

Par les progrès des arts, disait-on quelquefois, les travaux indispensables peuvent être adoucis, les communications par terre et par eau peuvent devenir plus faciles, et de nouvelles jouissances peuvent être ajoutées à la masse des jouissances communes.

Que seraient les arts, poursuivait-on, sans les sciences qui en fixent les théories et en éclairent la pratique? Par les sciences, les maladies sont quelquefois guéries ou prévenues ; elles apprennent à l'homme à se connaître, elles le préservent du fanatisme religieux, le

mettent sur ses gardes contre le despotisme, charment ses loisirs et élèvent son âme aux plus hautes vertus.

Mais, considérant les choses sous d'autres aspects, on voyait naître du raffinement des arts le goût des superfluités, le dégoût des mœurs simples, l'amour de la mollesse et des frivolités; on craignait que les hommes qui se voueraient aux sciences ne se fissent insensiblement de leurs connaissances réelles ou supposées des tilres aux distinctions, à la supériorité et à l'exemption des travaux communs, et que l'opinion qu'on aurait de leur savoir, alimentant leur vanité, ne les engageât enfin à de funestes entreprises sur les droits des gens simples et moins instruits, dont ils tromperaient la bonne foi à l'aide d'une hypocrite et dangereuse éloquence. Au poids de ces tristes réflexions se joignait celui de l'opinion de J.-J. Rousseau qui avait dit, d'après l'histoire, que jamais les mœurs n'avaient été réunies à l'éclat des arts et des sciences.

Pendant les discussions qui eurent lieu plusieurs fois sur cette matière, on observa que la plupart des maux qu'on reprochait aux arts et aux sciences, ayant pour cause l'avidité du gain qui engage à s'y livrer, il était probable qu'ils disparaîtraient, et que le nombre des étudiants diminueraient considérablement dès que l'établissement de la communauté aurait anéanti la misère et détruit la possibilité d'assouvir l'avarice. Rien ne fut statué sur les points suivants qui avaient été proposés :

1° Aucune étude ne donne droit à l'exemption des travaux eommuns;

2° Des magistrats seront chargés de conserver et d'accroître le dépôt des connaissances humaines;

3° Les jeunes gens qui auront fait paraître de grandes dispositions seront , à leur sortie des maisons d'éducation, envoyés auprès de ces magistrats pour y poursuivre leurs études.

Tels sont les premier* linéaments de Tordre civil et politique vers lequel étaient dirigés les efforts du comité insurrecteur. On lui a objecté tantôt l'injustice de ses

projets, tantôt l'impossibilité de les mettre à exécution. Quant à l'injustice, nous avons, dans le cours de cet ouvrage, mis nos lecteurs à même d'en juger; pour ce qui regarde l'impossibilité d'exécution, objection bannalede ceux que la moindre réforme contrarie, nous nous bornerons à observer que. quand on s'est formé une idée juste de l'état de la France, pendaut les deux premières années de la République, on demeure convaincu que le dévouement du peuple français à la cause de l'égalité, et sa confiance en ses conducteurs étaient alors si grands qu'il n'y avait aucune institution démocratique qu'il n'eût adoptée avec enthousiasme. Ces heureuses dispositions furent à la vérité affaiblies par l'affreux événement du 9 thermidor (1), mais elles paraissaient encore en grande partie à découvert, lors des travaux du comité insurrecteur et même longtemps après ; d'ailleurs étant naturelles au peuple, elles ne tardent pas à se montrer dès que les causes qui les comprime cessent d'agir. Les obstacles à une réforme radicale ne viennent pas du plus grand nombre; ils sont tous dans la dépravation de ceux qui ont trouvé le secret de rejeter sur d'autres leur part de travail : forcer-les au silence, tout le reste vous applaudira et vous secondera. v

Au demeurant, le comité, je le répète, loin de prétendre nous donner l'égalité de fait , le lendemain de l'insurrection, quoique décidé à ne rien négliger de ce qui pouvait en hâter l'établissement complet, ne se croyait pas en état d'en fixer l'époque. II sentait la nécessité d'une marche graduelle en rapport avec les progrès de l'opinion et avec le succès des premières mesures dont nous allons rendre compte ; n 'eût-il fondé solidement que l'éducation commune, il eût beaucoup fait pour l'humanité.

Les premiers soins des insurgés, après la victoire, eussent été de se concilier l'opinion du peuple, de placer

Ci) Les résultats de cette journée furent (fautant plus funeste* qu ils amenèrent à désespérer du bonheur de la patrie et de l'humanité, beaucoup d'hommes qui s'étaient élevés à toute la hauteur de la rertu.

partout l'autorité en des mains dévouées aux principes de la nouvelle révolution, de ne pas laisser aux ennemis biens connus de l'égalité, le temps d'ourdir les complots auxquels ils n'auraient pas manqué d'avoir recours.

A cet effet, le comité avait arrêté le plan d'une proclamation aux Français, dont un de ses membres écrivait les premières lignes, lorsqu'il fut saisi par les satellites de la tyrannie (1). Parcette proclamation, on devait mettre sous les yeux du peuple le long tissu de crimes, au moyen desquels l'égalité et les droits des citoyens avaient été indignement outragés ; montrer que les causes des maux publics, que la révolution qu'ils avaient amenée n'avait pas encore déracinés, étaient toutes dans l'inégalité et dans les vices qu'elle enfante; proposer à la nation la conduite du peuple de Paris comme le modèle qu'elle devait suivre ; appeler hautement les Français à l'égalité, et prendre solennement l'engagement de la leur assurer, moyennant quelque mois de calme, de courage, de patience et de docilité.

La même proclamation eût érigé en principe de législation le décret du peuple parisien en insurrection, et eût consacré la constitution de 1793 comme le dernier terme du nouveau régime politique ; sauf quelque supplément et l'établissement préalable des institutions, sans lesquelles la constitution la plus populaire sera toujours un corps sans âme, en butte à la fureur des factions.

Voici quelques-unes des dispositions dont cette proclamation devait être suivie :

Dissolution immédiate de toutes les autorités civiles et judiciaires et mise hors la loi de tout individu qui eût osé en exercer les fonctions ;

Rétablissement subit des commissions executives des administrations de département et de district, des municipalités, des comités révolutionnaires, des justices de paix et des tribunaux criminels, tels qu'ils étaient avant le 9 thermidor de l'an II :

(1) Voici ces lignes: « Le comité insurrecteur du salut public.

Le peuple a vaincu, la tyrannie n'est plus, tous êtes libres •

Ici l'écrivain fût arrêté et saisi.

— in -

Ordre à tout citoyen, exerçant à cette époque des fonctions quelconques dans les autorités ci-dessus, de les reprendre à l'instant, sauf le cas d'empêchement légitime ;

Exclusion de tout emploi public, sous peine de mort, de tout individu connu pour avoir augmenté sa fortune dans l'exercice d'une fonction publique quelconque ;

Publication de l'acte insurrecteur dans toute la République ;

Application à toute la République des art. 1, 2, 18 et 19, dudit acte ;

Apposition des scellés sur toutes les caisses nationales ;

Abolition de tout impôt direct et des patentes, à compter du 1 er vendémiaire an IV, en faveur des citoyens qui, exerçant eux-mêmes les travaux de l'agriculture et des arts de première nécessité, n'avaient que le simple nécessaire pour eux et pour leur famille;

Répartition progressive sur les riches de la totalité des contributions directes précédemment frappées ;

Recouvrement de ces contributions en nature ;

Paiement en nature des baux des biens nationaux ;

Établissement de magasins publics dans chaque commune et de grands magasins militaires à 20 lieues des frontières couvertes par les armées;

Invitation à tous les citoyens de donner à la patrie des effets d'habillement pour ses défenseurs;

Ordre aux municipalités dé veiller à ce qu'aucune partie du territoire ne restât inculte ;

Déchéance au profit du peuple des propriétaires qui négligeraient de cultiver leurs terres selon l'usage du pays;

Suspension de la vente des biens nationaux ;

Aboi il ion immédiate de tout traitement en argent dans Piniérieur de Ja République;

Fourniture du nécessaire en nature aux agents publics dont les besoins seraient prouvés i

Semblable fourniture aux familles indigentes des dé-

Censeurs de la patrie et à tous les vieillards ou infirme* pauvres;

Exhortation aux riches de céder de bonne grâce à la voix impérieuse de la justice» d'épargner à la patrie des déchirements et à eux-mêmes une longue suite de maux, et de se réduire au simple nécessaire par un généreux abandon de leur superflu au peuple ;

Oubli de tout fait ou opinion contraire à l'égalité, à l'égard de ceux qui , dans un délai déterminé, eussent prouvé, d'une manière non équivoque, un retour siucère à la vérité et à la patrie ;

Réintégration dans les maisons d'arrêt, sous peine d'être mis hors la loi, de tous ceux qui étaient détenus le 8 thermidor de Pan II, à moins qu'ils n'eussent cédé à l'exhortation de se réduire au nécessaire en faveur du peuple ;

Révocation de tous les décrets rendus depuis le 9 thermidor en faveur des émigrés ou accusés d'émigration, des conspirateurs ou leurs héritiers ;

Arrestation de tout individu connu pour avoir exécuté ou provoqué, depuis le 9 thermidor, l'assassinat des républicains.

Ce n'était là que le commencement des grandes réformes que méditait le comité insurrecteur ; ce n'était que le passage forcé de l'autorité publique en des mains populaires.

Ce comité comptant conserver après l'insurrection, une utile influence dans les délibérations, s'était occupé d'un plan d'opérations immédiates et préparatoires de la législation définitive à laquelle il désirait arriver; je vais en donner une légère idée.

On eût envoyé, sans délai, dans les départements et aux armées, de* commissaires généraux, pris hors de la nouvelle convention, revêtus d'amples pouvoirs, chargés de vaincre loutes les résistances par la force des républicains; autorisés à employer à propos la sévérité et l'indulgence; armés du pouvoir de destituer, d'envoyer en jugement, de récompenser; astreints à déclarer, avant d'entrer en fonctions, IVtat de leur fortune et rosis

La République décerne des récompenses aux actions d'éclat;

Tous les citoyens sont exercés au maniement des armes et aux évolutions militaires.

Le décret sur l'éducation était destiné à mettre surle-champ à exécution le plan dont nous avons parlé. En effet il n'y avait point de ménagement à garder envers l'enfance qui, n'ayant pas d'habitudes formées, était prête à contracter toutes celles qu'on voulait lui donner.

Toute la difficulté se réduisait à cet égard à vaincre la répugnance de quelques familles et à trouver un nombre suffisant d'hommes capables de diriger les maisons d'éducation dans l'esprit de la réforme.

On espérait venir à bout du premier obstacle par l'influence des républicains, par l'enthousiasme qu'allait réveiller la propagation des principes de l'égalité, par le soulagement immédia t que cette mesure allait apporter à la classe indigente et par l'évidence des avantages qu'elle allait assurer aux enfants.

Quant au bon esprit, à la moralité et à la capacité de ceux à qui on allait confier la direction des maisons d'éducation, on comptait s'en assurer à l'aide du sémi- . naire normal où l'on devait employer à les former le temps nécessaire pour faire agréer au peuple le nouveau système et pour disposer les lieux où la jeunesse allait être réunie.

Obtenons, disait lecomité insurrecteur, que les jeunes gens et les soldats s'affectionnent aux mœurs de l'égalité, et le plus important sera fait : car, dans quelques années, ces jeunes gens et ces soldats composeront presque la totalité de la nation : cependant, afin de ne pas rendre inutiles les bonnes dispositions que leur aura données l'éducation nationale, ne souffrons pas qu'en entrant dans la société, ils y trouvent un ordre qui en contrarie les effets ; que la destruction de l'esprit de propriété commence dès ce moment et marche de front avec les progrès de la jeunesse et de l'armée dans les doctrines et dans les mœurs de l'égalité. C'est à quoi le comité destinait le décret économique.

Ce décret embrassait tontes les parties de l'adminis-

t ration publique; l'agriculture, les arts, le commerce, la navigation, les finances et les travaux publics étaient de son ressort et allaient en recevoir une nouvelle vie.

On sait que rétablissement de la grande et parfaite communauté nationale était le dernier but des travaux du comité. Cependant il se serait bien gardé d'en faire l'objet d'un ordre le lendemain de son triomphe, et de contraindre les opposants à y prendre part ; toute violence individuelle, tout changement non ordonné par les lois eût été interdit et puni. Le comité pensait que le législateur devait se conduire de manière à déterminer le peuple entier à proscrire la propriété par besoin et par intérêt.

Mais comment amener tant d'hommes dépravés par l'oisiveté, par les jouissances factices et par la vanité, à désirer un état de simplicité auquel ils avaient opposé une si vive résistance ? en établissant par les lois, répondait le comité, un ordre public dans lequel les riches, tout en gardant leurs biens, ne trouvent plus ni abondance, ni plaisirs, ni considération. Faisons, ajoutait-il, en sorte que tous les hommes laborieux jouissent, moyennant un travail très-modéré et sans recevoir de salaire, d'une honnête et inaltérable aisance, et le bandeau tombera bientôt des yeux des citoyens égarés par les préjugés et par la routine; alors il arrivera que les propriétaires des biens ou des signes, forcés d'offrir une main-d'œuvre supérieure à l'entretien commode et gratuit assuré par la République, et de dépenser la plus grande partie de leurs-- revenus en frais de culture et de préparations et en impôts, ne pouvant plus se procurer ni un plaisir ni un service, accablés sous le poids des taxes progressives, éloignés des affaires, privés de toute influence, méprisés, ne formant plus dans l'état qu'une classe suspecte d'étrangers, ou émigreront en abandonnant leurs biens, ou se hâteront de sceller de leur propre adhésion l'établissement pacifique et universel de la communauté.

Appelons à nous, ajoutait le comité insurrecteur, les petits propriétaires, les marchands peu fortunés, le p

journaliers, les laboureurs, les artisans, tous lés malheureux que nos vicieuses institutions condamnent à une vie surchargée de fatigue, de privations et de peines ; qu'ils renaissent à l'humanité; que la patrie assure im médiatement à tous ceux qui lui Consacreront franchement leurs facultés et leurs travaux une existence commode, à l'abri des revers, et débarrassée des craintes et des soucis qui ne sont pas moins les effets de la propriété que de la misère ; créons dès Ce moment une grande communauté nationale, dotons la d'un immense territoire, incorporons-y tous les immeubles sur lesquels la nation ou les communes ont des droits à exercer; Conférons à ceux qui lui feront un abandon absolu dé leurs personnes et de leurs biens le droit imprescriptible à tout ce qui constitue un bonheur que tous peuvent partager ; veillons à ce que ce bonheur soit réel et prompt; empêchons que les beaux-esprits ne viennent le trou bler par des sophismes et des exagérations ; forçons toutes les branches de l'autorité à marcher dans le sens de l'égalité; recevons dans le sein de la patrie tous ceux .qui s'y jetteront avec sincérité; tarissons toules les sources d'où l'orgueil pourrait encore tirer de quoi étaler, aux yeux du peuple, un faste trompeur; rendons l'or plus onéreux que le sable et les pierres ; frappons hardiment les premiers coups et laissons au désir naturel du bonheur et à la sagesse, aidée par l'enthousiasme public, à achever successivement une si sublime entreprise.

Cette opération préparatoire étant une fois consommée, la nation n'eût existé que dans les participants à la communauté ; mais tout portait le comité insurrecteur à penser qu'elle ne tarderait pas à se confondre avec la nation entière, par la rentrée successive des défenseurs de la patrie, par l'incorporation des biens des non participants décédés et par l'heureux changement d'opinion qui eût été infailliblement la suite d'une semblable réforme. Le jour fût bientôt arrivé où l'obligation et la contrainte eussent pti succéder sans danger aux exhortations, à l'exemple, et â la force de là nécessité ;

dès- lors le mot propriétaire n'eût pas tardé à devenir barbare pour les Français.

En parlant des assemblées du peuple, nous avons fait . mention des fêtes nationales et des principes sur lesquels le comité comptait les instituer. Le même esprit régnait dan» lé projet révolutionnaire qu'il discuta peu de temps avant sa dissolution. Ges (êtes eussent été nombreuses et variées ; cbaque jour de repos eût eu la sienne* Dans l'opinion du comité, il importait souverainement, a la cause de l'égalité de tenir sans cesse les citoyens en haleine* de les attacher à la patrie en leur faisant aimer ses cérémonies, ses jeux et ses amusements* d'écartqr l'ennui de tous les moments de loisir et d'entretenir par de fréquentes communications les sentiments de fraternité entre totltés les parties de la République.

De raffermissement de éës institutions et surtout de celles que le décret économique allait créer* dépendait, selon M manière de voir du comité, l'accomplissement de la révolution et l'exercice complet delà souveraineté populaire; c'est-à-dire que le jour où le peuple eût joui paisiblement de l'égalité, eût été celui où il aurait pu exercer, dans toute sa plénitude, le droit de délibérer sur les lois, consacré par la constitution de 1793.

Jusque-là le pouvoir souverain ne devait être rendu au peuple que graduellement et en raison du progrès des mœurs. L'autorité des sénats tempérant par différentes combinaisons, pendant la durée de la réforme, l'influence du grand nombre, l'eût préservé des troubles et des dangers auxquels les anciennes habitudes et les pièges des méchants l'eussent infailliblement exposé.

Une foulé de détails se sont effacé» de ma mémoire; elle n'a conservé le souvenir que des traits les plus saillants et une idée bien nette de la progression successive et simultanée des institutions et de la constitution. On sentira facilement que le comité insur recteur lui-même ne pouvait ni prévoir toutes les mesures que les cireonttânees auraient ptt rendre nécessaires, ni déterminer d'avarice répôqtté etl là tfiehe du réformateur eût M finie.

Qui eût pu calculer toute la résistance des passions effrayées? Qui eût pu prédire jusqu'à quel point les ennemis extérieurs de la république auraient multiplié leurs efforts contre la nouvelle réforme, qui, sans doute, leur eût été plus odieuse que toutes les précédentes? ces calculs et ces prévoyances étaient subordonnés à la célérité avec laquelle l'opinion démocratique eût repris son ancien ascendant.

On peut seulement assurer, d'après la façon de penser bien connue des conspirateurs, que les hostilités extérieures n'auraient été prolongées d'un jour ni par l'ambition de conquérir ou de dominer, ni par la jalousie de commerce.

Arrestation, Procès et Condamnation des Conjurés.

Tant d'efforts auquels on ne refusera pas le mérite de quelque vertu , fuient rendus vains par la trahison de Grisel ; aidés par les rusés de ce perfide, les oppresseurs de la France firent arrêter , le matin du 21 floréal de Tan IV, la plupart des chefs de la conspiration. Babeuf et Bnonarroti furent saisis au milieu de quelques . papiers, dans la chambre où ils avaient passé la nuit à méditer et à préparer l'insurrection et la réforme ; Darthé, Germain, Didier, Drouet et plusieurs autres le furent , en même temps, chez Dufour où ils étaient assemblés pour fixer le jour du mouvement populaire. L'armée de l'intérieur sous les armes protégeait l'expédition contre la démocratie, et le peuple parisien, à qui Ton fit croire qu'on venait d'arrêter des voleurs, fut spectateur immobile de l'emprisonnement des conjurés, dont il essaya inutilement, quelque temps après, de briser les fers.

L'emprisonnement des conspirateurs et le récit de la conspiration produisirent des sentiments différents; affliction et stupeur chez les opprimés, frémissement d'horreur et joie féroce chez les classes élevées, qui poussèrent des hurlements de mort contre les bahowistes. De nombreux papiers saisis auprès de Babeuf firent entre*

— ftOI —

voir à l'aristocratie le moyen d'anéantir le parti qu'elle redoutait.

En peu d'instants les cachots de l'Abbaye se remplirent de prévenus, qui y furent traînés à travers les marques du plus vif intérêt que leur prodiguaient le peuple et les soldats. La foule encombra pendant plusieurs jours les rues adjacentes à celte prison ; mais bientôt les détenus furent séparés, et ceux qui parurent les plus compromis furent mis au secret dans les tours du Temple. Ils s'attendaient généralement à périr sous les coups d'une commission militaire ; Drouet les en préserva.

Par la constitution de l'an III, un député ne pouvait être jugé que sur une accusation du corps législatif et par une haute cour de justice dont les jurés étaient au choix des assemblées électorales des départements. Il fallait plusieurs mois pour former ce tribunal extraordinaire qui ne pouvait siéger près de la commune où résidait le gouvernement.

Drouet prévenu était député, et on fut forcé de surseoir au jugement des autres jusqu'à ce qu'on sût si, étant accusé, il n'entraînerait pas à son tribunal ceux dont il paraissait être complice.

Deux jours après son emprisonnement, Babeuf adressa au Directoire exécutif la lettre suivante :

Paris, 23 floréal an IV de la République.

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