CHAPITRE XVII
§ I. Les fructidoriens menacés par les anarchistes. -;- Mort de Dupbot. — .. Invasion de Rome. — Captivité de Pie VI. — Élections de l'an YI. — Scissions. — Nouveau coup d'État. — Loi du 22 floréal annulant toutes les élections désagréables aux fructidoriens.
. § II. Concile constitutionnel de 1797. — Lettre des constitutionnels an
~" pape. — Elle n'obtient aucune réponse. — Quelques députés tentent iontilement d'adoucir la persécution.
§ III. Aussitôt après le 18 fructidor, le directoire fait du système déca4lairs un culte officiel et persécuteur. — Circulaire du ministre de rintérieur sur les décades. — Arrêtés rigoureux. — On veut forcer les prétret à transférer le dimanche au décadi. — Vives réclamations de Grégoire aux cinq cents. — Vexations infligées aux prêtres et aux chrétiens des deux cultes.— Arrêté tyrannique du directoire, du li floréal. —Obitacles à la vente du poisson. — Guerre déclarée au maigre.
§ IV. Lutte de Clément, intrus de Versailles, avec les autorités. — Elles prétendent qu'il viole la constitution en se disant évéque. — Le ministre François de Neufchâteau est de cet avis. — Clément propose inutilement de célébrer à la fois le dimanche et le décadi. — Discussion aux cinq cents. — On y prétend que fermer boutique le dimanche, c'est faire un acte extérieur du culte. — Lois des 17 thermidor et 13 finictidor an VI. — Les fêtes décadaires sont célébrées dans les églises de manière à vexer les chrétiens. — Menaces violentes contre les prêtres pour les forcer à transférer le dimanche au décadi. — Persécution dans toute la France, et prêtres déportés, au sujet du culte décadaire.
§ V. Le directoire est sur le point de déporter Lecoz pour avoir écrit en faveur du dimanche. — Il veut contraindre à chômer le décadi, et à travailler le dimanche. — Message du directoire pour établir dans
^ toutes les communes le culte décadaire.
Le coup d'État de fructidor excita violemment les passions révolutionnaires, et, au début, les modérés relatifs du parti fructidorien jugèrent opportun de les satisfaire. La question financière fut immédiatement tranchée^ par la fameuse banqueroute du tiers consolidé (9 vendémiaire an YI). Plusieurs membres des cinq cents réclamèrent le bannis-
LA PERSÉCUTION DÉCADAIRIS. 661
sèment de tous les ex-nobles, et de ceux qui s'étaient fait passer pour tels : leurs biens ne devaient pas être confisqués, seulement, on leur en donnerait la valeur en marchandises françaises, qu'ils seraient bien obligés de vendre à l'étranger pour y vivre. On faisait naturellement exception en faveur des nobles qui avaient adhéré à la révolution. Cependant Barras et ses amis se montrèrent fort hostiles à ce projet. Aussi la discussion fut-elle très orageuse! Il fallut le transformer complètement : les nobles ne furent plus condamnés à l'exil, mais considérés comme étrangers, et obligés, pour devenir citoyens, de subir les épreuves de la naturalisation (i). Pendant cette discussion, les partisans du projet, au milieu de déclamations dignes des jacobins et des cordeliers, laissèrent échapper cet aveu, qu'ils redoutaient extrêmement l'influence électorale des nobles, et que cette proscription était proposée en vue des élections prochaines. Après neuf années de révolution, après avoir fait subir à la noblesse de si épouvantables proscriptions, ils la représentaient encore comme un danger sérieux pour leur république!
Les deux conseils ne se composaient plus que de députés qui avaient fait ou accepté le 18 fructidor. Des élections devaient avoir lieu en germinal an VI, et les fructidoriens ne les voyaient pas arriver sans inquiétude. Aussi tous leurs efforts tendaient à intimider les électeurs, et faire nommer leurs partisans (2). Mais ils étaient bien décidés d'avance, en cas de non-réussite, à ne point se soumettre au jugement
(1) Loi du 9 frimaire. Boulay de la Meurthe, le futur sénateur et coxAe de Tempire, présenta un contre-projet encore plus ridicule qu'odieux. Tout Français réclamant son inscription sur le registre civique devait signer une déclaration qui débutait ainsi : « Comme homme et comme républicain, je déteste également, et la superstition insolente qui prétend à des distinctions de naissance, et la superstition lâche et honteuse qui y croit et les supporte... » Les ex-nobles devaient ainsi abdiquer leur noblesse, comme certains prêtres sous la Terreur avaient abdiqué leur sacerdoce. Quelques orateurs de sang-froid démontrèrent que cette apostasie était très ridicule, et pourrait même servir de brevet de noblesse à ceux qui la refuseraient. (Débats et Décrets ^ frimaire an VI.)
(2) Le directoire usa largement de la loi de fructidor contre les journaux, soit modérés, soit révolutionnaires indépendants. Le 27 frimaire, il supprima en même temps dix-sept journaux ; d'autres furent supprimés dans la suite.
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du pays, et à compléter l'œuvre du 18 fructidor par un nouveau coup d'État. Bien que la nécessité de préparer les élections de Tan Yl eût retardé la désorganisation du parti fructidorien, la situation du directoire devint bientôt très difficile. Certains complices l'avaient déjà abandonné. II avait réalisé un coup d'État avec Tappui moral des violents, et l'appui matériel de l'armée ; il redoutait déjà d'être débordé et renversé par les violents, et les généraux se montraient de plus en plus dédaigneux et exigeants à son égards Il avait été obligé de faire au vainqueur d'Italie une réception triomphale (21 frimaire an YI) : tout le monde, à Paris, se pressait autour de Bonaparte, qui, sans jamais se compromettre, laissait parfaitement deviner ce qu'il pensait des directeurs et de leur politique. Sans doute, il avait vu leur coup d'État avec satisfaction, parce qu'il empêchait une restauration royale, mais il n'en avait pas moins le plus profond mépris pour la république fructidorienne ; seulement, il ne croyait pas que le moment fût arrivé de la renverser pour établir sa dictature. Le directoire avait donc de ce côté un peu de répit ; il en profita pour préparer son nouveau coup d'État et détrôner le pape.
A Rome, ses agents no cessaient d'exciter les révolutionnaires, et de travailler presque ouvertement au renversement du saint-siège. Le général Duphot se mêla à un mouvement révolutionnaire, et fut tué avec quelques insurgés par une décharge des soldats du pape. Le gouvernement publia les diatribes les plus dégoûtantes contre Pie YI, et fit marcher bien vite une armée contre Rome, au risque de blesser les puissances étrangères et de provoquer leur intervention. Berthier occupa Rome le 22 pluviôse (10 février 1798) et y proclama une république ridicule (1). Pie VI
(1) M. Thiers, qui pourtant voit en beau tous les actes révolutionnaires de cette époque, n*a pris guère au sérieux cette proclamation. Le futur prince de Tempire invoqua au Capitole les mânes « de Caton, de Pompée, de Brutus, de Cicéron, des Hortensius ». On invoquait Caton au nom de prétendus libérateurs qui allaient commettre les plus odieuses dilapidations ! « Malheureusement (dit M. Thiers, tome IX, p. 386), des excès, non contre les personnes, mais contre les propriétés, souiUèrent rentrée des Français. » La responsabilité doit en retomber sur Masséna, qui remplaça immédiatement Berthier. « Ce héros... fut accusé d'avoir donné le premier exemple, il fut bientôt imité. On se mit à déjpoulUer
fut immédiatement enlevé, et enfermé dans un couvent de Toscane. Les philosophes s'unirent fraternellement aux jacobins pour célébrer cette glorieuse victoire de la révolution sur le fanatisme et la superstition.
Vers la môme époque, les armées de cette révolution française qui avait fait tant de phrases sur THelvétie et sur Guillaume Tell, bouleversaient la Suisse, et imposaient par les armes une constitution nouvelle à ces petits cantons qui, depuis des siècles, jouissaient d'une véritable liberté et d'une véritable démocratie ; ils luttèrent courageusement pour conserver leur république à eux, mais furent écrasés par le nombre (1).
Le directoire, malgré les satisfactions qu'il donnait au parti violent, tant au dedans qu'au dehors, par la persécuticHi religieuse, et par la captivité du pape, se vit bientôt obligé d'entrer en lutte avec lui. Il avait anéanti la presse modérée, répandu la terreur dans toute la France; les conservateurs, découragés, semblaient avoir renoncé à la lutte électorale. Mais, en réalité, la dissolution du parti modéré profitait moins au directoire qu'à ces anarchistes, ces babouvistes qui voulaient le supplanter! En outre, de nombreux fructidoriens, mécontents sans doute de leur part
les palais, les couvents, les riches collections. Des juifs à la suite de Tarmée achetaient à vil prix les magnifiques objets que leur livraient les déprédateurs. Le gaspillage fut révoltant. » Les grands coupables furent les officiers supérieurs ; Tarmée « n'avait pas reçu de solde depuis cinq mois.,. Les soldats et les officiers subalternes étaient dans le plus horrible dénuement. » Ils flétrirent énergiquement la conduite de leur général.
(i) Carnot,dans sa réponse à Bailleul, a flétri éloquemment la conduite du directoire enver| les petits cantons : « Ce n*était plus l'oligarchie bernoise, ce n'étaient plus ceux contre lesquels il s'élevait un si grand nombre de griefs ; c'est-à-dire ceux qui avaient trente millions en réserve et un magnifique arsenal ; c'étaient les pauvres enfants de Guillaume Tell, démocrates pauvres, sans rapports presque avec leurs voisins. N'importe, on ▼eut révolutionner; en conséquence, la liberté qui les rend heureux depuis cinq cents ans, cette liberté qui faisait autrefois l'envie des Français, A'est pas celle qu'il leur faut ; c'est la constitution qu'on leur présente ou la mort! Ils ne veulent pas de cette constitution, qu'ils trouvent moins démocratique que la leur ; on les tue, car il est clair qu'il n'y a que l'intrigue et le fanatisme qui puissent les détourner de recevoir ce gage de leur nouvelle félicité. Les tuer est le plus sûr moyen pour qu'ils cessent de croire aux intrigants et aux prêtres I » (P, 75.)
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dans là curée, s'étaient joints à ces violents ; et tout semblait présager la défaite du directoire.
Pour influencer les électeurs, il eut recours à ses éternelles déclamations sur la coalition des royalistes et des anarchistes ; mais il était décidé à ne pas laisser siéger les députés élus par les opposants. Dans sa proclamation du 9 germinal, il déclara très franchement aux électeurs que leurs choix seraient cassés, s'ils ne tombaient pas sur ses amis. Il espérait ainsi décourager ses adversaires, et faire passer ses partisans sans ôtre obligé de recourir à un nouveau coup d'État. Selon lui, « l'étranger, changeant de masque et non d'objet. » après avoir, en Tan V, fait élire « des royalistes déboutés, » veut, en l'an YI, faire nommer « des hommes universellement exécrés, dont le nom seul effraye également les citoyens paisibles et les patriotes les plus prononcés,... des personnages honteusement fameux dans nos annales révolutionnaires », mais le gouvernement veille :
<( Si le corps législatif a su, le i8 fructidor, chasser de son sein les traîtres qui y siégeaient depuis quatre mois, il saura bien oussî écarter ceux qu'on voudrait y faire entrer : c'est dans ses mains qu'est déposé le pouvoir de juger les opérations des assemblées électorales; ce pouvoir, il doit l'exercer en floréal prochain, et croyez que sa justice , son attachement à la constitution, son dévouement à la république, sauront marquer du sceau de la réprobation les choix que la violence, l'intrigue, la cabale et l'influence des conspirateurs auraient dictés. » (Débats et Déci^ets, germinal an VI, p. lis.)
Rien n'est plus clair, et cependant le directoire semble craindre qu'on ne se méprenne sur ses intentions et sur celles de la majorité actuelle des conseils; il déclare, en outre, que « fort du concours des républicains fidèles et purs qui siègent au corps législatif » ,
« Il prend à la face du ciel et devant la nation entière, l'enga* gement solennel de purger le sol de la république de tous les brigands de quelque parti qu'ils soient, de quelques masques qu'ils se soient couverts et quelque part qu'ils se trouvent. »
Cette proclamation devait être affichée dans toutes les communes, « et principalement à la porte des édifices destinés pour la tenue des assemblées primaires et électorales de l'an VI ». Les électeurs étaient bien prévenus ; cependant»
beaucoup de révolutionnaires hostiles au directoire furent élus.
Des scissions eurent lieu dans un grand nombre de départements. Une fraction de rassemblée électorale, se prétendant opprimée, à tort ou à raison, se séparait des autres électeurs, se retirait dans un autre local, et se regardant comme la véritable assemblée électorale, procédait aux élections, et envoyait ses procès-verbaux aux conseils. A Paris, il y eut deux assemblées électorales : celle des violents, dits patriotes, se tint à l'Oratoire ; elle comptait plus de six cents membres ; les prétendus modérés, au nombre de 228, se tinrent à Tlnstitut, et leurs choix furent seuls validés. Dans beaucoup de scissions, les assemblées les plus nombreuses appartenaient au parti violent, qui s*intitulait patriote, car les conservateurs s'étaient, depuis le 18 fructidor, retirés de la lutte, et les révolutionnaires prétendus modérés, restés seuls en face des patriotes, leur étaient généralement très inférieurs en nombre. Il semblait que le parti le plus simple à prendre à Tégard des scissions, était d'adopter les choix des assemblées qui contenaient incontestablement la majorité des électeurs ; mais les patriotes auraient ainsi obtenu la majorité! Si Ton n'adoptait pas ce système, il semblait tout naturel d'annuler les opérations électorales; mais les assemblées scissionnaires qui ne contenaient que la minorité des électeurs étaient, en général, composées de partisans du directoire : leurs choix furent donc validés.
Le directoire et sa bande osèrent demander le droit de réviser les élections, sous prétexte d'éloigner les babouvistes (1)
(l) Dans un message du 13 floréal, en réponse à un autre qui lui avait été envoyé par ses aftldés des cinq cents, le directoire rend compte de la conspiration : « Par anarchistes, le directoire exécutif entend ces hommes couverts de crimes, entachés de sang et engraissés de rapines, ennemis nés des lois qu*ils n'ont pas faites, et de tout gouvernement où ils ne gouvernent pas, préchant la liberté et pratiquant le despotisme, parlant de fraternité en égorgeant leurs frères, et se targuant de désintéressement en se partageant leurs dépouilles, tyrans esclaves, adulateurs serviles du dominateur adroit qui les subjugue, capables, en un mot, de tous les excès, de toutes les bassesses, et de tous les crimes ! » {Débats et DécretSy floréal an VI, p. 158.) Le portrait est fort ressemblant : on voit que ses auteurs ont vécu longtemps dans la plus étroite intimité avec ces anarchistes !
et de déjouer la grande conspiration anarchiste. Les cinq cents chargèrent une commission de cinq membres de faire un rapport sur la conspiration dénoncée par le directoire. Ce rapport fut présenté, le 18 floréal, par Bailleul. Ce fougueux apologiste du coup d*État de fructidor proposa d'en faire un nouveau contre les élections de Tan VI, en modifiant seulement le procédé. Le corps législatif devait réviser toutes les élections, agir, en un mot, comme si le droit électoral était en lui, comme si les collèges électoraux n'avaient pu faire qu'une simple présentation. Après une longue et orageuse discussion, le conseil adopta le projet de la commission, et la résolution fut ratifiée parles anciens, le 22 floréal (1).
En conséquence, le corps législatif choisit entre les scissions, nomma députés ceux qui avaient été élus par les assemblées favorables au directoire, et qui représentaient généralement la minorité. Lorsqu'il n'y avait pas eu de scission, il épurait la liste, admettait ceux qui lui plaisaient, invalidait celui-ci comme royaliste, celui-là comme jacobin.
Il s'agissait non seulement de remplacer le tiers qui sortait régulièrement, mais aussi tous les députés invalidés ou déportés par le coup d'État de fructidor, en tout (435 députés, dont 297 pour les cinq cents, et 138 pour les anciens. La loi du 22 floréal avait donc une portée immense. En même temps, les électeurs avaient nommé des hauts jurés, des magistrats : le corps législatif annula un grand nombre de ces élections, et le directoire fut investi du droit de remplacer les fonctionnaires invalidés : on voit que le décret du 22 floréal continuait la dictature conférée au directoire par celui du 19 fructidor. Néanmoins, le parti opposé au gouvernement se grossit de quelques élus qu'on n'osa point invalider.
Ainsi, les organisateurs du coup d'État de fructidor se maintinrent au pouvoir par un nouvel attentat. Il suffisait de se placer au point de vue exclusif de la constitution de l'an III pour les proclamer des usurpateurs et des tyrans !
(i) Dans la discussion, Jean Debry rappela que les conseils avaient compté sur la vérification des pouvoirs pour « obtenir des nominations républicaines et conservatrices ». (Débats et Décrets, floréal an VI, p. 281.)
Le clergé constitutionnel crut un instant que les fructidoriens lui seraient favorables, en haine de l'église catholique ; mais il lui fut impossible de conserver longtemps cette illusion. Les révolutionnaires avaient depuis longtemps abandonné ce schisme, et voulaient établir un nouveau culte exclusivement républicain et obligatoire pour tous les Français. L'église constitutionnelle n'était donc pour eux qu'un embarras.
Ses pontifes venaient de faire un grand effort pour arrêter sa désorganisation. Un concile constitutionnel avait été réuni le 15 août 1797 (28 thermidor an V); il comptait trente et un évoques, onze procureurs d'évêques absents et cinquante-neuf prêtres. Lecoz en fut président, Royer promoteur. Le concile accorda aux prêtres, pour délibérer, à peu près les mômes droits qu'aux évêques. Ces derniers étaient obligés de faire d'immenses concessions à leur clergé pour conserver un semblant d'autorité. Le concile, dirigé par les évêques réunis, réalisa à peu près ce que leurs prétendues encycliques avaient annoncé (1).
Les constitutionnels, suivaotietrr habitude, se firent à euxmêmes de grands compliments, vantèrent les persécutions qu'ils avaient éprouvées, et s'étudièrent à flatter le pouvoir.
Dans leur première session, qui eut lieu le jour de l'Assomption, ils décrétèrent des prières solennelles pour la conservation de la religion catholique et la prospérité de la république. Us se constituèrent, firent la profession de foi du concile de Trente, et décidèrent qu'il serait écrit au pape pour le prévenir de l'ouverture du concile.
Dans la seconde , qui eut lieu le 8 septembre, ils s'empressent de prêter le serment de haine que les fructidoriens viennent d'inventer. Ils déclarent que tout catholique français doit aux lois de la république une soumission sincère et véritable, et que l'église gallicane (c'est ainsi qu'ils
(1) Nous résumons les travaux de ce prétendu concile, d'après le compte rendu fait par Tun de ses membres, Flavigny, évéque constitutionnel de la Haute-Saône.
osent se qualifier), « n'admet au rang de ses pasteurs que ceux qui auront manifesté leur fidélité à la république, et qui auront donné la garantie prescrite par les lois ». Ils invitent les églises des pays réunis à se rendre au concile.
La troisième session (24 septembre) est plus importante. Ils y prirent un décret, dit de pacification, qui est un plan de fusion des deux églises catholique et constitutionnelle. Ils reconnaissent d'abord la primauté d'honneur et de juridiction du pape, seulement ils ne veulent, pas plus qu'en 1791, accepter les conséquences nécessaires de cette reconnaissance. Tous leurs actes, toutes leurs déclarations le démontrent. Ils décident, en effet, que l'élection doit être la base fondamentale de l'église, parce que c'est elle qui les a faits évoques , et que leur unique souci est de resler évoques, mais ce n'est plus du tout l'élection réglée par la constitution civile.
Pour éteindre toute division, ils décident que tous les pasteurs et prêtres non apostats doivent être admis dans l'église, « quelle qu'ait été leur opinion sur les questions qui ont divisé l'église de France » . Dans les diocèses où il n'existe qu'un seul évoque, dans les paroisses où il n'existe qu'un seul curé, il sera reconnu comme seul pasteur par toute l'église, qu'il soit catholique ou constitutionnel. Pour les évôchés et les cures occupés à la fois par un catholique et un constitutionnel, celui qui a été nommé avant 1791 sera le pasteur légitime, et l'autre lai succédera de plein droit. Ainsi donc, si ce plan de réunion avait été accueilli, les évêques constitutionnels conservaient tous leur dignité, les uns devenaient immédiatement évoques légitimes, les autres seraient placés dans les sièges vacants, ou deviendraient coadjuteurs, avec future succession, des évoques catholiques qui avaient survécu à la persécution. Il en était de même des curés, et il était dit qu'on placerait ceux qui auraient cédé leurs paroisses. Ces gens-là étaient devenus schismatiques pour avoir des places ; leur unique préoccupation, à travers toutes ces vicissitudes politiques et religieuses, avait été de conserver un épiscopat indignement volé.
Quelques personnes ont vu, dans ce plan de réunion, une preuve de désintéressement. Avec un peu d'attention, elles auraient reconnu que c'était une simple comédie. En effet.
que décidait Tarticle î2 de la première session? Que les pasteurs de cette église, soi-disant gallicane, devaient être tous assermentés. Or, les évêques catholiques refusaient tous les serments anciens ; si quelques-uns faisaient une différence pour ceux de vendémiaire et de fructidor, TÉtat refusait de les leur laisser prêter, parce qu'ils avaient refusé celui de la constitution civile. Par conséquent, cette offre, de la part d'une fraction des intrus de devenir les coadjuteurs des réfractaires, était absolument dérisoire, et faite uniquement pour jeter de la poudre aux yeux des naïfs et des distraits.
D'ailleurs, ils avaient toujours déclaré que les évoques, assimilés par les lois de persécution aux émigrés, étaient incapables d'exercer leurs fonctions et canoniquement déchus. Comment pouvaient-ils sérieusement énoncer un pareil plan de réunion?
Tout cela n'était donc qu'une vaine parade ! 11 est curieux, du reste, de voir ces évêques s'obstiner à conserver les circonscriptions de la constitution civile pour flatter les révolutionnaires, qui, pourtant, ne paraissaient plus guère y tenir. Ils déclarent qu'on fera ce qu'on pourra pour les évêques supprimés, et que les conservés déclareront, dans les trois mois, au métropolitain, s'ils acceptent. Cette dernière disposition prouve leur mauvaise foi, car c'était imposer aux catholiques de reconnaître la refonte des diocèses imposée par la constitution civile : d'ailleurs, les fructidoriens auraient empêché de force cette réunion.
Les constitutionnels avaient donc, en réalité, présenté un plan de conciliation tout à fait impraticable, qui devait être sûrement repoussé par les catholiques, et entravé par le directoire, si, par impossible, les catholiques l'avaient accepté. Us avaient craint seulement d'être blâmés, si, dans une réunion aussi solennelle, leur parti ne faisait pas une offre quelconquejde pacification. 11 est à croire qu'ils voulurent, par cette déclaration, notifier au saint-siège et au clergé français leur maximum de prétentions. Cependant leur plan de pacification, malgré l'absurdité de certaines conditions, montre qu'ils avaient bien baissé de ton depuis 1791, et qu'ils comprenaient la nécessité d'une réunion, même d'une soumission plus ou moins déguisée. Seule-
ment, par orgueil, ils ne voulaient pas reconnaître qu'ils avaient failli, et, avant tout, ils voulaient garder la crosse et la mitre.
La quatrième session eut lieu le â9 octobre. Us ordonnent de pourvoir à des sièges vacants; si, dans deux mois, Téleclion n'est pas consommée, le métropolitain, d'accord avec les suffragants, nommera l'évêque. C'est une grande dérogation à la constitution civile. En cas de mort d'un évoque, il sera tenu une réunion préparatoire de prêtres, qui dressera une liste de sujets; ensuite, chaque paroisse, après un jeûne solennel, votera, prôtres et fidèles, sans être obligée de prendre un nom dans la liste donnée par les prêtres. Il faut que l'élu ait les deux tiers des votants. Pour l'élection des curés, révoque ou le presbytère présente trois sujets, les fidèles choisiront l'un d'eux. Le troisième décret fit jeter des cris de rage aux révolutionnaires, car son article 3 est ainsi conçu : <( La religion impose aux fidèles l'obligation de fournir aux besoins do leurs pasteurs, aux dépenses du culte, et aux frais communs du diocèse. » Certains jureurs furent déportés pour avoir prêché cette doctrine si évidente.
Dans les sessions suivantes, les constitutionnels s'étudièrent à flatter les révolutionnaires, afin de détourner la pe^ sécution qu'ils redoutaient. Cependant, dans la 5°' (5 novembre), ils osèrent déclarer que la persécution de 1793 et 1794 avait surpassé toutes les autres « par son universalité, son atrocité et sa perfidie ». Mais ils s'en attribuaient l'honneur. Ils eurent soin de déclarer que les bénéfices vaquaient par émigration, déportation indéfinie, et aussi par mariage. Il en résulte que leur fameux plan de conciliation était impraticable, et le prétendu sacrifice de leurs sièges une comédie ! Le 3° décret ordonne des prières pour la république, sa conservation, sa prospérité. Le 5" prescrit d'élever chrétiennement la jeunesse.
Dans la 6°'® session (12 novembre), ils prirent une décision très grave sur la question brûlante du mariage civil et du mariage religieux, et proposèrent une sorte de transaction aux révolutionnaires, en proclamant ; 1° que Téglise gallicane ne reconnaît pour mariages légitimes que ceux contractés suivant les lois civiles; S*" que la validité du mariage est indépendante de la bénédiction nuptiale. Cependant, le concile
proclama la nécessité de cette bénédiction, la perpétuité et l'indissolubilité du mariage, et défendit de marier les divorcés, les prêtres, les religieux et les religieuses. Il imposa deux publications au prône. Mais comme Téglise constitutionnelle exigeait encore la bénédiction nuptiale, qui impatientait et exaspérait les révolutionnaires, ceux-ci ne se laissèrent pas amadouer par ses belles déclarations; ils exigeaient la suppression complète du mariage religieux, et la reconnaissance, sans conditions, du divorce et du mariage des prêtres.
Pour flatter certains philosophes, le concile introduisit la langue française dans la liturgie, tout en conservant le latin dans les formules sacramcntales. Cette innovation fut très blâmée par beaucoup de constitutionnels, qui refusèrent formellement de Tadopter. Quelques-uns, au contraire, lui donnèrent une très grande extension.
Les constitutionnels établirent des évôchés dans les colonies : Saint-Domingue en eut quatre !
Dans un de ses derniers décrets, le concile se déclara « profondément affligé de la dépravation générale des mœurs, qui n'est pas moins funeste à la république qu'à la religion ». Comme déclaration finale, les constitutionnels renouvelèrent, une fois de plus, le mensonge impudent qu'ils avaient déjà si souvent répété : «Le respect dont nous sommes pénétrés pour le chef de l'église, nous ordonne de regarder comme apocryphes les brefs qui, sous la date des années 1790-1791-1792, ont circulé sous son nom.» Ils font encore un autre mensonge, en prétendant que le bref du 5 août 1796 a été envoyé officiellement au directoire, redisent leurs injures habituelles contre les brefs, et demandent un concile œcuménique.
Des acclamations terminèrent ce prétendu concile ; ils eurent soin d'en faire une « à notre saint-père le pape Pie VI : Que Dieu conserve le pape Pie VI, successeur de saint Pierre, au siège duquel nous sommes inviolablement attachés. Amen. » Puisqu'ils se prétendaient, contre toute évidence, acceptés au moins implicitement par Pie VI, ils devaient lui témoigner leur respect!
Le 11 novembre ('21 brumaire), dernier jour du concile, les intrus écrivirent au pape. Dans cette lettre, signée :
672 CONSTITUTION CrVlLE DU GLRR6É.
« Lecoz, président, Ponsignon, secrétaire,» ils se posent audacieusement en représentants de Téglise de France, et rendent compte au pape d'une partie des travaux du concile. Ils lui rappellent qu'ils lui ont déjà écrit, sans obtenir aucune réponse, et que, malgré ce pénible silence, ils ont cru devoir se réunir pour travailler au bien de Téglise. Ils ont choisi pour évoques des prêtres très dévoués au saint-siège, qui doivent bientôt écrire au pape, pour se mettre en communion avec lui après leur consécration (1).
On peut se demander dans quel but ils ont envoyé à Pie VI cette lettre, qui, malgré son style cafard, constatait leur persistance dans le schisme constitutionnel. Il semble à première vue qu'elle devait uniquement servir à leur attirer une confirmation fort désagréable des brefs qui avaient condamné déjà la constitution civile et ses adhérents. Mais ils se trouvaient un peu pris à leur propre piège. Puisqu'ils se prétendaient acceptés par le pape, pour rester fidèles à CCS anciennes traditions qu'ils ne cessaient d'invoquer, ils étaient bien obligés d'entrer en communication avec lui. Pie VI avait conclu un traité de paix avec le directoire, comme souverain italien; il ne leur était plus interdit de communiquer avec lui. Tenir un concile sans lui en faire part, c'était reconnaître qu'ils mentaient depuis six ans, en déclarant qu'ils n'étaient pas en schisme avec le saintsiége. Ils étaient donc à peu près forcés de lui écrire, mais ils avaient des raisons particulières d'espérer que cette démarche ne leur attirerait pas un aff'ront mérité. Il est fort possible que le directoire, très désireux de chercher au souverain pontife une mauvaise querelle, afin d'envahir ses Etats et de le faire prisonnier, ait déclaré en secret aux constitutionnels, que si le pape, dans sa réponse, rappelait les brefs, il verrait dans cette condamnation une grave insulte à la révolution et en tirerait vengeance. Ils espéraient que le pape, prévenu de ces dispositions par leurs propres soins, serait fort eff'rayé, et leur ferait une réponse insignifiante, où il ne serait pas question des brefs; et ils comptaient exploiter son silence 4.ans une occasion aussi solennelle, pour proclamer partout leur fausseté.
(1) Catholicse et romanœ religioni studiosissimi Pétri sucessoii et sedi apostolicœ, addictissimi.
Mais la cour de Rome devina le piège, et le pape ne fit aucune réponse à cette lettre. C'était le parti à la fois le plus sûr et le plus avantageux, car il ne fournissait au directoire aucun prétexte d'invasion, et sauvegardait parfaitement Torthodoxie. En effet, ce dédaigneux silence du pape montrait que, pour lui, la question était tranchée depuis longtemps, qu'il ne reconnaissait aucun droit aux évêques constitutionnels, et ne voulait pas entendre parler d'eux. Ce fut l'impression générale, et les intrus en furent profondément humiliés et irrités.
Ils écrivirent alors une autre lettre, audacieuse et violente. Ils se déclarent les seuls représentants de l'église gallicane, et exigent une réponse. Il faut que le pape dé-, mente ses brefs qui ont tant fait couler de sang. Ils finissent en déclarant qu'ils en appellent à un futur concile œcuménique, qu'il était impossible de convoquer dans l'état de l'Europe, et dont ils n'auraient jamais accepté 1^ décisions, à moins qu'il ne leur eût été possible de le fructidoriser.
Lesmèmes constitutionnels, pour se faire bien venir des révolutionnaires, après fructidor, racontaient impudemment que Garnot et le pape (!!!) avaient ofi'ert le cardinalat à plusiqttfSH'entre eux pour les détacher de la république!
Milles persécuteurs n'en voulaient pas seulement à Torthodoxie, les constitutionnels gardaient encore trop de catholicisme pour être complètement épargnés; les chrétiens devaient être tous plus ou moins molestés jusqu'à la chute du directoire. Une fois seulement, certains députés, convaincu's que les rigueurs de la loi de fructidor ne serviraient qu'à troubler inutilement le pays sans anéantir le catholicisme, essayèrent d*enrayer la persécution. Un accès de prêtrophobie d'un de leurs collègues leur fournit l'occasion de plaider la cause de la modération. Le 8 brumaire an VI, aux cinq cents, Barailon déclama avec fureur contre les prêtres qui n'avaient pas prêté le serment du 19 fructidor, en disant, conformément à la loi de vendémiaire, qu'ils renonçaient à exercer leur ministère; il les déclara « plus coupables que ceux qui avaient refusé de reconnaître la constitution civile du clergé, constitution si absurde dans notre système, qu'il n'est pas un de nous qui
ne la repoussât aujourd'hui, si elle nous était présentée ». Mais il en retenait soigneusement la proscription en masse du clergé ! Il demanda qu'une commission fût nommée pour décider du sort de ces prôtres, et que les instituteurs publics ou particuliers fussent en outre astreints au serment. Philippe Delleville lui répondit qu'il ne fallait faire ni des médecins malgré eux, ni des ministres du culte malgré eux, et qu'on ne pouvait empêcher ces derniers de renoncer à leurs fonctions. Boulay de la Meurthe fit observer que la loi du 7 vendémiaire exigeait le serment des prêtres qui voulaient exercer, mais que celle du 19 fructidor semblait l'exiger de tous^ et demanda qu'une commission spéciale fût chargée de faire concorder ces deux lois. Cette proposition fut adoptée.
Le ii frimaire, Ghollet présenta, au nom de cette commission, un rapport qui excita une vive surprise : elle avail en effet élargi la question, et proposait une refonte des lois de persécution. Tous les instituteurs de morale, de législation, etc., devaient être assujettis au serment de haine du 19 fructidor. Tous les ministres d'un culte quelconque étaient compris dans cette disposition, sous le nom de professeurs de morale. Ceux qui refuseraient ce serment devaient quitter la France dans le mois, et s*ils rentraient ils seraient déportés au delà des mers. Ceux qui enseigneraient sans avoir prêté serment seraient condamnés à une amende de 500 livres, et au bannissement en cas de récidive. Mais par compensation, les lois antérieures, qui reconnai.ssaient des ministres du culte, et exigeaient d'eux des serments en cette qualité, étaient rapportées. L'article 16 du projet les abrogeait complètement pour les prêtres qui n'avaient pas quitté le territoire, ou y étaient rentrés en vertu d'arrêtés des comités, ou des commissaires de la convention. Les lois concernant les émigrés, ceux qui s'étaient déportés eux-mêmes, ceux dont la déportation avaient été réellement effectuée, étaient maintenues.
Le système consistant h ne tenir compte que des déportations effectuées n'était pas nouveau. Le projet maintenait celles qui avaient été déjà faites en vertu de la loi du 19 fructidor, mais cette loi se trouvait abrogée pour Tav^nir, aussi bien que les anciennes, à la grande colère des prètro-
phobes, qui firent repousser cette disposition par la question préalable. Malgré cet échec, la commission fit encore un effort pour adoucir la législation. Le 22 nivôse, elle demanda que le défaut de serment à la constitution civile ne pût être opposé aux ecclésiastiques qui viendraient prêter le nouveau serment, s'ils n'avaient pas été déportés en fait, et s'ils avaient déjà prêté, soit le serment de liberté, égalité, soit celui de vendémiaire. Alors ils ne pourraient plus être poursuivis en vertu des anciennes lois. En outre, le droit de déportation d'après la loi de fructidor était maintenu. Cette proposition fut jugée encore trop favorable et repoussée par la question préalable. L'apostat Gay Vernon réclama avec fureur le maintien des lois de persécution : « Là, dit-il, réside le palladium de la liberté! » Les modérés relatifs se le tinrent pour dit.
L'établissement en France du culte décadaire fut certainement une des principales préoccupations des fructidoriens. Ils s'étaient mis en tète de l'imposer à tous les chrétiens, catholiques ou constitutionnels, soit par intimidation, soit par lassitude. Pour arriver à ce résultat, ils ne cessaient de leur infliger des vexations de toute espèce, de désoler leur patience.
Le directoire appliqua avec la plus grande rigueur toutes les lois révolutionnaires qui favorisaient la décade et le culte décadaire, et leur donna même dans la pratique une extension tout à fait imprévue. On Ht aussi de nouvelles lois pour contraindre les citoyens à prendre une part plus ou moins directe à ces fêtes et à ces cérémonies. Le directoire fit pour les décades une multitude d'arrêtés généraux plus vexatoires les uns que les autres, et les administrations s'empressèrent de renchérir encore sur eux par des arrêtés particuliers. Le chômage du décadi redevint obligatoire comme un acte de patriotisme, et celui du dimanche fut de nouveau interdit comme un acte de paresse, et d'opposition à la république. La loi du 19 fructidor fut employée contre les prêtres des deux cultes qui osaient rappeler aux
676 CONSTITUTION aVILE DU GLKRGÉ.
fidèles robligation de chômer le dimanche ; le directoire voulut môme obliger les constitutionnels à renoncer publiquement au dimanche, et pour les y contraindre, il employa tantôt les exhortations, tantôt les menaces, tantôt les mesures de rigueur, telles que les fermetures d'églises et les arrêtés de déportation. Il voulait les obliger à transférer le dimanche au décadi, afin d'englober, de perdre pour ainsi dire la messe constitutionnelle , la seule réellement tolérée, au milieu des cérémonies de la Sécade, et delà faire ainsi négliger et oublier par les populations. Il n'avait pas, à regard des laïques, les mêmes moyens d'action, ou plutôt de vengeance que contre les prêtres ; la loi des suspects n'existant plus, il ne pouvait procéder contre eux comme les proconsuls de la convention ; mais, pour les forcer de s'associer d'une manière quelconque à la célébration du décadi, il recourut à tous les moyens, aux menaces, à l'intimidation, surtout aux tracasseries administratives. Il ne pouvait plus jeter les récalcitrants en prison, ni les taxer arbitrairement ; il entreprit de les léser dans leurs intérêts, dans leur travail quotidien. Toutes les personnes qui avaient besoin d'une permission administrative, pour étaler, vendre ; qui, pour un motif quelconque, étaient assujetties aux règlements de police, se virent imposer impitoyablement l'observation du décadi et l'inobservation du dinianche, sous peine d'être privées de leur industrie, et réduites à la misère. Les administrateurs, les agents du directoire, pour faire observer le décadi, reprirent contre les chrétiens des deux cultes ces tracasseries, ces vexations qu'ils avaient jadis prodiguées aux catholiques pour les faire aller à la messe constitutionnelle.
Après le 18 fructidor, les décades, qui étaient fort abandonnées, furent célébrées avec plus de pompe que jamais; les autorités s'étudièrent, dans chaque département, à leur composer un programme très compliqué et souvent très grotesque. Le deuxième jour complémentaire de l'an V, le ministre de la police reprochait aux administrateurs de Lot-et- Garonne de ne pas assez persécuter les catholiques et de leur laisser célébrer leurs offices avec pompe, tandis que les décades étaient négligées. Le 1 3 vendémiaire an VI, l'adminis* tration du Nord destituait les administrateurs civile des
hospices de Lille, comme trop favorables aux prêtres et aux religieuses, et leur reprochait surtout de n'avoir pas fait chômer les fêtes civiques et les décadis dans ces hospices (1). Le système décadaire était étroitement lié à la persécution religieuse. Le 19 brumaire an VI, le ministre de l'intérieur, Letourneur, adressait une longue circulaire à toutes les administrations centrales et municipales, pour leur enjoindre de faire observer strictement le décadi. Il reconnaît que les lois qui l'imposent sont tombées « dans une espèce de désuétude », et que le calendrier républicain « n'est presque plus en ce moment que celui des fonctionnaires » ; il reprend tous les arguments révolutionnaires en faveur du décadi et contre le dimanche, et trace le programme d'une persécution sournoise :
i( Il serait à désirer que les ministres de tous les cultes s'accordassent à transporter au décadi leurs fêtes, leurs cérémonies religieuses les plus importantes. C'est un spectacle scandaleux^ dans les villes surtout, de voir à certains jours tels ateliers de travail déserts ou fermés, tandis que d'autres sont ouverts ; ne vaudraitil pas mieux que les jours de travail et de repos fussent les mêmes pour tous les Français? » (Débats et Décrets^ frimaire an VI, p. 25.)
Pour le moment, il fait semblant de laisser les religions libres. Il reconnaît qu'aucune loi n'autorise encore à fermer de force les boutiques le décadi ; mais, en attendant le vote des conseils, il ordonne de suspendre toutes les permissions, de ne laisser ni vendre, ni étaler dans les rues, de <c fermer les lieux destinés aux changes et aux matières commerciales », de faire vaquer les tribunaux et les fonctionnaires. « Je n'ai pas besoin de prévenir que tout magistrat, tout fonctionnaire public, tout employé par le gouvernement, doit non seulement se conformer à cette règle, mais y assujettir aussi sa famille. » Les instituteurs et leurs élèves sont aussi tenus aux décades, « ils doivent toujours être présents aux cérémonies ordonnées pour les célébrer». Les administrateurs doivent attirer la jeunesse à ces fêtes, obliger les théâtres à jouer les décadis, et à n'y représenter « que des pièces dignes d'un peuple républicain ». Le ministre les invite, à mots couverts^ à persécuter les partisans du dimanche : il fut parfaitement compris.
(!) Archivet, F, VII, 7302 et 7305.
Les directeurs et les prôtrophobes, qui voulaient imposer brutalement le décadi aux consciences chrétiennes, n^étaient point poussés par les passions populaires, car les masses révolutionnaires ne paraissent point avoir tenu beaucoup au décadi. Ils voulaient simplement satisfaire leur propre intolérance, et se donner le plaisir de créer un culte nouveau. En effet, dans tous leurs discours, dans tous leurs actes, ils constatent que le décadi n'est nullement populaire, et qu'il faut de grands efforts pour le faire célébrer. Aussi, réclamèrent-ils bien vite une loi énergique en sa faveur. Le 3 frimaire, aux cinq cents, Duhot demanda une loi coercitive forçant tous les citoyens à le célébrer :
« En vain dirait-on qu'une loi sur cet objet gôucrait la liberté des cultes. Ce n'est point aux législateurs à étudier les diverses religiorts. C'esfy au contraire, aux ministres des cultes à étudier les lois civiles pour s'y conformer, » (Débats et Décrets, frimaire an VI, p. 58.)
Avons-nous besoin de démontrer que cette théorie, sous une forme hypocrite, donne à l'État le droit de blesser, de violenter les consciences? Sur la demande de Duhot, le conseil vota que la commission des institutions républicaines serait chargée de s'occuper de cette question.
En attendant, le bureau de police de Paris montrait le plus grand zèle pour le décadi. Le 5 frimaire, il prit en sa faveur un arrêté qui, après des considérants en style révolutionnaire, défendait, les jours de décadi, d'exposer en vente, dans les rues ou les marchés, des marchandises autres que les comestibles. Aucun marchand ne pouvait exposer aucune montre ni étalage faisant saillie sur la voie publique. Il était interdit aux ouvriers de travailler sur la voie publique. Les marchands contrevenants devaient être punis par le retrait de leurs permissions d'étaler, sans préjudice de l'amende encourue conformément à l'article 605 de la loi du 3 brumaire an IV. Ce retrait de la permission pouvait être une véritable cause de ruine pour un grand nombre de petits marchands. Cet arrôté fut exécuté avec beaucoup de rigueur; il y eut des protestations, surtout de la part des bouquetières qui avaient été expulsées de leurs places; elles furent appuyées par les révolutionnaires anacréontiques V qui voulaient absolument, les jours de fêtes, orner de fleurs
leurs habits d'incroyables. Le bureau de police accueillit gracieusement leurs réclamations, et adressa, le 12 frimaire, aux commissaires de police une circulaire très étudiée et très fleurie, pour les inviter à laisser les bouquetières ex§^ cer leur commerce les jours de décadi (1). ^-^'^
Le 25 frimaire, Duhot soutint que sa proposition sur les décadis ne pouvait être tyrannique, puisqu'elle était dans l'intérêt général, et qu'il fallait absolument détruire les institutions des prêtres et des papes. Son projet était pourtant un peu plus modéré que l'arrêté du bureau de police de Paris, du 5 frimaire. Les ouvriers qui violeraient le décadi en travaillant pour leur propre compte, subiraient une amende de 10 décimes à 3 francs ; ceux qui les auraient employés seraient condamnés à en payer une de 2 à 10 francs pour chaque ouvrier employé. La même amende devait être appliquée aux marchands pris en contravention.
Félix Faulconfit observer que ce projet rencontrerait une vraie hostilité chez les paysans. Il osa même constater que la majorité de la population pratiquait cette même religion qui ordonnait formellement le chômage du dimanche, et qu'il ne serait pas possible de faire observer le décadi. 11 rappela qu'avant thermidor, tous ceux qui se refusaient au décadi étaient traités comme suspects, et cependant on n'avait pu contraindre les paysans à l'observer et à travailler le dimanche ; les terroristes en étaient venus à requérir des habitants des villes, très inexpérimentés dans les travaux de
(1) Evidemment, les membres du bureau ont sué sang et eau pour donner à leur circulaire une galante tournure. Nous ne croyons pas pouvoir priver le lecteur de ce bouquet à Chloris :
u Citoyens, dans quelques-uns de vos arrondissements, les marchandes de fleurs ont été expulsées, décadi dernier, des places qu'elles occupent sur la voie publique. Notre arrêté du 5 de ce mois ne prononce pas d'exception en leur faveur : néanmoins, on a agi à leur égard avec un peu trop de sévérité. Les fleurs exposées aux regards produisent sur l'homme vertueux et sensible les sensations les plus vives : dans les fêtes publiques elles rappellent la beauté de la nature; eltes ornent le front de la sagesse, et le char du héros. Loin de les proscrire le décadi, il serait à désirer qu'eUes fussent semées sous les pas de tous les habitants de cette cité, et que la terre en fût jonchée de toutes parts. Ainsi donc, vous favoriserez le commerce et le débit des fleurs, et vous excepterez les bouquetières de la défense prononcée par notre arrêté contre les étalages mobiles, les jours de décadi et les fêtes nationales. Les administrateurs du bureau central : Lessoré, Cousin, Letellier. » (Débats et Décrets, frimaire an VI^ p. 263.)
la campagne, pour travailler les décadis à la place des paysans (1). On ne pourra jamais faire exécuter les règlements que les agents do Robespierre ne purent appliquer, malgré les mesures vexatoires qui leur étaient familières. Tout en déblatérant contre le fanatisme, il soutint qu*il fallait absolumentle ménager sur ce point, et proposa de célébrer les décades le plus solennellement possible, et d*astreindre au chômage les seuls ouvriers des villes et chefs-lieux de canton ; les paysans y seraient simplement invités.
Quelques prêtres constitutionnels avaient eu la faiblesse de transférer le dimanche au décadi, ou plutôt, de célébrer le décadi comme un dimanche; mais les autres se montrèrent plus habiles et plus fermes. Us avaient accepté les innovations de la constituante, et tenaient à les conserver pour rester à la tète du schisme et satisfaire leur ambition, mais ils refusaient d*aller plus loin, d*autant mieux que cette innovation était complètement impopulaire. Ils avaient toujours eu pour tactique de ne différer en rien des orthodoxes quant à Textérieur, et d'en profiter pour abuser les gens simples et ignorants, qui ne pouvaient pas voir clair dans les questions de juridiction. En adoptant le décadi, ils se seraient distingués nettement des catholiques, et auraient, en outre, scandalisé les populations. Leur conscience et rintérèt bien entendu de leur secte leur défendaient de souscrire à une pareille exigence : Grégoire se fit leur organe aux cinq cents. Il prit la parole après Félix Faulcon et démasqua Thypocrisie des partisans du décadi. 11 flétrit éne^ giquement Todieuse circulaire de Letourneur, du 19 brumaire^ et dénonça au conseil plusieurs arrêtés attentatoires à la liberté de conscience, que des administrations, excitées par cette circulaire, avaient cru pouvoir prendre contre les chrétiens. Ainsi, l'administration centrale de TAUier et Fadministration municipale de Moulins avaient prescrit aux prêtres de célébrer les décadis, et de s'abstenir de toutes fonctions, les dimanches et fêtes « au nom de la paix et de la tranquillité ».
« A la lecture de cet article qui adresse aux prêtres une invitation à laquelle ils ne peuvent pas accéder, ne croirait-on pas
(1) Débats et Décrets, frimaire an VI, p. 458.
que la tranquillité publique tient à ce qu'on ne chôme plus les dimanches I Les véritables perturbateurs sont ceux qui veulent, au mépris de Tacte constitutionnel, détruire la liberté des cultes. Vous serez encore plus convaincus par la lecture de l'article 6.
« Les commissaires du directoire exécutif adresseront, les !•' et i5 de chaque mois, à Tadministration centrale, un tableau contenant les noms de tous les ministres du culte qui ne se conformeront pas à l'invitation ci-dessus. Ils j joindront les notes et les renseignements sur leur incivisme et leur immoralité, et l'administration se réserve, d'après lesdits renseignements, de prendre telle mesure que les circonstances exigeront. »
C'est-à-dire de demander leur déportation au directoire : on comptait bien que les prêtres comprendraient la portée de cet article, et se conformeraient à une pareille invitation I Grégoire s'éleva avec beaucoup de vigueur contre l'intolérance des gouvernants :
* u Les Busiris et les Mézences qui ont désolé la France par des cruautés inconnues dans l'histoire des cannibales, sont comprimés, mais il est tant de manières de tirailler, de persécuter... Quiconque est de bonne foi conviendra qu'il est dans le vœu de certaines gens d'extirper le culte que professe cette majorité; ils sont seulement embarrassés sur le choix des moyens. Revenir à des mesures de sang, on n'ose, car la qualité de persécuteur est si exécrable ! Il faut donc trouver des moyens de persécuter sans en avoir le renom , auquel on n'échappera pas... Un des moyens les plus usités, est d'exaspérer les citoyens par la dérision, le sarcasme, et par une foule de tracasseries. S'ils osent faire entendre un soupir, à l'instant leurs justes plaintes sont traitées comme des cris de rébellion... » (Débats et Décrets ^ frimaire an VI, p. 461.)
Des hommes, qui ont constamment les mots de tolérance et de philosophie à la bouche et sous la plume, qui toléreraient parfaitement les musulmans, les juifs, s'acharnent contre le christianisme professé parla majorité de la nation ! 11 s'éleva aussi contre les actes d'intolérance commis dans les maisons d'éducation et les hospices, et montra qu'en violentant les consciences, les gouvernants faisaient haïr la république. Il protesta vigoureusement contre les épithètes injurieuses qu'on prodiguait habituellement aux chrétiens, même à la tribune :
« Qu'un homme soit juif, anabaptiste, catholique ou quaker, le peuple n'a délégué à aucun de nous la faculté d'insulter à sa
682 CONSTITUTfON CTYILE DU CLKBGÉ.
croyance, de le qualifier sans cesse des épithètes de fanafiqae et de superstitieux, qu'on se garde bien de définir pour en faire l'application arbitraire. Ces diatribes sont d'ailleurs une persécution véritable, car il y a plusieurs manières de pei'sécuter î »
Grégoire demanda que les arrêtés dénoncés par lui fussent envoyés au directoire avec un message; qu'il lui fût demandé compte de la manière dont les autorités maintenaient le libre exercice des cultes; que tout orateur qui se permettrait des sarcasmes ou des injures contre un culte quelconque fût rappelé h l'ordre; et qu'en outre, dans le cas où il adopterait le projet de Duhot, le conseil votât une disposition additionnelle portant qu'il n'était nullement dérogé aux lois consacrant la liberté des cultes. La discussion fut ajournée, mais le discours de Grégoire produisit une vive émotion. Depuis quelque temps, certains révolutionnaires do Paris s'amusaient à troubler l'ordre dans les chapelles, catholiques ou constitutionnelles. Le directoire, ému des accusations d'intolérance portées contre lui par Grégoire, fit prendre, le 28 frimaire, au bureau de police, un arrêté destiné à réprimer ces excès.
Naturellement, Grégoire fut traité de fanatique parles partisans du décadi, mais son discours n'était que le moindre de ses forfaits. Il avait eu l'audace de déclarer nettement à des constitutionnels, intimidés par l'arrêté de rallier, qu'il leur était impossible de transférer le dimanche au décadi, et il les avait empêchés de commettre cette lâcheté. On fit circuler une lettre très énergique qu'il avait écrite à un prêtre jureur de Saint-Pierre de Moulins :
« ... Comme pasteurs, nous devons sans cesse faire aimer la république par nos discours et nos exemples, prêcher aux fidèles l'obligation de défendre la liberté, de payer les contributions, en un mot, d'être soumis aux lois ; mais aussi les lois consacrent la liberté des cultes. Une des conséquences directes, immédiates de cette liberté est la faculté d'employer le dimanche à l'accomplissement des devoirs religieux, et on ne peut pas le transférer au décadi. Bientôt vous recevrez une dissertation imprimée sur cet objet, signée des évoques qui sont en ce moment à Paris, et dont plusieurs sont membres du corps législatif. Vous devez donc, comme la religion vous le prescrit, comme la loi vous y autorise, comme on le fait à Paris et partout, vous devez, dis-je, ces jours de fêtes et de dimanches, célébrer vos offices ordinaires ; t7 n'y a
LA PERSÉCUnON DÉCADAIRE. 683
que des tyrans qui pourraient s'y opposer, et alors vous pouvez, TOUS devez même les dénoncer. Si donc une administration quelconque vous tourmente à cet égard, je vous invite à envoyer au plus tôt, au directoire exécutif et au conseil des cinq cents, la dénonciation contre les persécuteurs. Vous pouvez lire ma lettre à qui vous voulez, et en donner des copies. » {Archives, F, VII, 7357.
L'administration de Moulins se plaignit vivement de cette lettre. Le 28 frimaire, le commissaire de TAllier avait annoncé que presque tous les ministres du culte s'étaient déclarés prêts à se conformer à son arrêté, mais Grégoire leur avait fait honte. Aussi le ministre de la police dénonçait-il sa lettre, le 5 nivôse, au ministre de Tinté rieur. Le 7, l'administration de l'Allier accusa Grégoire d'avoir réveillé le fanatisme. Il maintint son accusation contre elle, et signala aux cinq cents un arrêté identique de l'administration de Cambrai. Sur l'observation de Barailon que la circulaire du 19 brumaire paraissait autoriser de semblables arrêtés, le conseil passa à l'ordre du jour, ce qui équivalait à une approbation.
Le gouvernement continua à imposer le décadi. Un arrêté du directoire, du 17 pluviôse, sur l'inspection des écoles, ordonna aux administrations « pour arrêter ^es progrès des principes funestes (lisez chrétiens), qu'une foule d'institutions privées s'efforcent d'inspirer à leurs élèves, » de constater si les maîtres mettaient entre les mains de leurs élèves, « comme base de la première instruction, les droits de l'homme, la constitution et les livres élémentaires qui ont été adoptés par la convention; si l'on y observe les décadis, si l'on y célèbre les fêtes républicaines, si l'on s'y honore du nom de citoyen (1) »>. Le ministre de l'intérieur, Letourneur, par des circulaires du 9 nivôse et du 21 pluviôse, ordonna aux administrations d'enlever partout aux foires et aux marchés leurs anciennes dénominations, « pour ôter au fanatisme tout moyen de se perpétuer et de s'agiter ».
Très peu de temps après fructidor, le directoire s'était mis à déporter les prêtres qui rappelaient énergiquement aux fidèles la nécessité de sanctifier le dimanche. Ainsi,
(1) Débats et Déct-ets, pluviôse an VI, p. 283.
le 27 brumaire, il déportait le prêtre Antoine Gouet, ayant exercé le culte à Domart, dans le département de la Somme. Il résulte des dénonciations, qui sont aux Archives jointes à l'arrêté, qu'il fut déporté pour avoir tenu divers propos peu respectueux sur les fêtes décadaires, et aussi à cause de la dénonciation réitérée d'une maîtresse de pension mariée seulement à la municipalité. Elle soutenait qu'il avait dit à son sujet « qu'un mariage civil n'est point plus valable aux yeux de la religion, qu'un mariage purement catholique n'est aux yeux du gouvernement ». Dire une chose aussi simple était alors pour le directoire un crime méritant la déportation en Guyane. Qu'on ne disç pas que le concordat a été inutile! Ce prêtre avait prêté le serment de 1792 et celui du directoire ; rien, dans son dossier, n'indique clairement s'il était catholique ou constitutionnel (1).
La persécution décadaire fut, en province, beaucoup plus violente qu'à Paris. Les autorités subalternes, moins en vue que le directoire et les conseils, et obligées par conséquent à moins de ménagements, savaient parfaitement lire entre les lignes des circulaires, et persécutaient ouvertement, sachant très bien qu'aucune plainte ne serait écoutée, et qu'elles recevraient, au contraire, des remercîments et des éloges.
Le 16 frimaire, l'administration du Bas-Rhin ordonnait de chômer le décadi, et adoptait les dispositions rigoureuses de l'arrêté du bureau de police de Paris, du 5 frimaire. Mais en outre :
« ... L'administration... rappelle aux ministres de tous les cultes restés fldèles au gouvernement républicain, que la preitve la plus grande^u'ils puissent donner à ce dernier de l'attachement qu'ils lui ont juré, serait de transférer au décadi leurs fêtes, leurs cérémonies religieuses les plus importantes; qu'elle compte dans cette circonstance encore sur leur zèle, et leur empressement à mériter Testime publique. » (Archives^ F,VI1, 7357.)
L'arrêté insistait sur cette invitation de la manière la plus significative.
En nivôse an VI, le commissaire près le département d'Bure-et-Loir, qui, dans ses comptes rendus précédents,
(1) Archives, h\ VII, 7357.
s'est vanté d'avoir fermé les églises, et essayé à Chartres de contraindre les catholiques à fréquenter les églises constitutionnelles, annonce que :
« Dans beaucoup de cantons, les ministres du culte ont transféré leurs solennités au décadi, mais presque tous continuent à fêter et à faire fêter les dimanches; ainsi^ le but du gouvernement est manqué. Au surplus, les prêtres sont comprimés, mais bien loin d'être convertis. » {Archives, F,VII, 7334.)
Le but du gouvernement n*était point de faire célébrer .les décadis, mais de les substituer aux dimanches. Le commissaire d'Eure-et-Loir avait parfaitement compris ses intentions. Dans son compte rendu de messidor, il déclare que l'esprit public vaut mieux, mais il attribue en partie cette amélioration à la loi du 18 messidor qui autorise les visites domiciliaires, et qui a permis d'arrêter certains prêtres. Les foires et marchés sont réglés d'après la décade; mais, dans les villes, les boutiques restent fermées les cidevant jours de dimanches et fêtes. Malgré les arrestations qui ont été faites, les prêtres refusent pour la plupart de reporter leurs fêtes au décadi, ce qui met le commissaire dans une colère épouvantable. Cependant, à force de visites domiciliaires et de persécutions, il est à peu près arrivé au résultat souhaité, car il écrit, le 1 1 ventôse an VII : « Le culte catholique n'a plus lieu dans la majeure partie de mon arrondissement, et presque tous les prêtres exerçants ont transféré leurs cérémonies au décadi. » Ainsi le culte officiel a forcé beaucoup de prêtres à fuir, et à abandonner leur ministère; les autres ont fléchi presque tous. Dans une grande partie de la France, la persécution décadaire aboutissait à la suppression du culte. Mais ces constitutionnels, qui avaient cédé par peur, se sentaient parfois pris de honte, car notre commissaire écrivait, le 13 floréal :
« Plusieurs ministres du culte catholique, qui avaient déféré aux invitations qui leur avaient été faites de transférer leurs cérémonies aux décadis, recommencent, depuis quelque temps, à faire les cérémonies les jours ci-devant fériés. »
Le 8 prairial, il déclare que l'esprit public « a singulièrement dégénéré », et se plaint des progrès du fanatisme; les prêtres reprennent leurs fonctions après les avoir abandon-
nées, d'autres célèbrent à la fois leurs cérémonies les décades et les dimanches. « Les sectaires n'assistent point à celles de la décade, et se portent en foule aux autres. » Les laïques savent qu'on ne peut pas les déporter d'un trait de plume, et ne s'inquiètent pas de la messe du décadi. Le commissaire est obligé de constater que le sentiment religieux se manifeste avec beaucoup de vigueur dans les campagnes. On ose faire courir le bruit que les lois de persécution seront rapportées. Les populations tiennent fortement à l'ancien calendrier et chôment ses fêtes avec éclat. Quant aux fôtes décadaires, elles sont « comme des jours de deuil » :
« Cette assertion hasardée, que les cérémonies religieuses peuvent se concilier avec les institutions républicaines, est démentie par Texpérience : celles-ciy dans ces circonstances surtout, ne peuvent soutenir la- concurrence des premières. »
Après dix-huit mois de la persécution la plus active, il en est réduit à cet aveu! Et cependant il veut continuer; il faut que la persécution soit la plus forte! Voilà les gens dont le concordat a délivré la France I
Le commissaire du département de TAisne écrivait, le 27 fructidor an V, à ses subordonnés :
c( Les institutions républicaines doivent faire disparaître le colosse hideux des préjugés et les jongleries des prêtres fanatiques. Vous les inviterez, au nom de la raison^ au nom d'un Dieu de paiXy à transférer exclusivement leurs cérémonies aux décadis et aux fêtes nationales. Cette invitation fratetmelle sera la pierre de touche qui fera connaître ceux qui, sincèrement soumb aux lois de la république, veulent son affermissement, et ceux qui, sous des dehors trompeurs, n'attendent que le moment fa vo rai)! e pour Tassassiner. Vous donnerez aux premiers tout Tappui et la protection des lois, vous surveillerez les démarches des autres, et s'ils cherchent à exercer une influence funeste, d'après vos renseignements, je les signalerai à l'œil vigilant du gouvernement. » {Archives^ F, VII, 7387.)
Il se plaint, dans son compte rendu de niv6se, de l'obstination des campagnes ; ses invitations énergiques « n'ont eu, pour ainsi dire, qu'un succès éphémère » :
« Pour mieux éluder les dispositions de cette loi avec l'apparence de la soumission, ils exercent, disentrils, indistinctement
les cérémonies religieuses tous les jours de la décade, mais il est bien entendu, grâce à leurs soins patients, que le troupeau Odèle se réunit les anciens jours fériés, et déserte le temple les décadis et fêtes nationales.
<i La jurisprudence des tribunaux est incertaine et flottante... Ainsi les batteurs en granges, parce qu'ils étaient enfermés, les marécbaux, les taillandiers, les forgerons, les charrons, etc., ont été acquittés par les tribunaux y parce quHls 07it eu V adresse de boucher les jours qu'ils tiraient en vue du public, pour les prendre dans Vïntérieur de leurs cours renfermées, ou d'une autre manière, non en vue du public, »
Ceci montre combien la surveillance des autorités était tracassière et inquisitoriale au sujet du décadi! Le commissaire déclame contre les juges qui ne cherchent pas à appliquer la loi très rigoureusement. Malheureusement, ils n'étaient point partout aussi modérés. Le môme commissaire se plaint aussi des cultivateurs qui travaillent le décadi, en invoquant la permission donnée par la loi lorsqu'il y a urgence, mais qui, le dimanche arrivé, oublient cette prétendue nécessité et se reposent. Les populations étaient profondément hostiles au décadi ; on avait beau chasser les prêtres, elles ne Tacceptaient pas plus aisément. Le commissaire de l'Aisne le constatait avec dépit, le 29 ventôse : « S'il est des communes où le défaut de prêtres les prive des cérémonies du culte, on n'y perd cependant pas l'habitude de prendre '•le repos et les divertissements ordinaires ce jour-là. » Il persécutait aussi les instituteurs qui n'étaien pas jugés assez républicains.
Un officier écrivait de Nantes à Merlin de Douai, alors président du directoire, qu'à Nantes et dans le département de la Loire-Inférieure, les décades n'étaient pas observées, mais qu'au contraire les fêtes et dimanches étaient très régulièrement suivis (1).
Les Parisiens et les campagnards étaient d'accord pbur repousser le décadi. Le commissaire du directoire près le XI* arrondissement de Paris, dans son compte rendu de pluviôse an VI , s'exprime ainsi sur les fêtes décadaires :
« Elles sont assez mal observées. Les dimanches, les fôtes du culte catholique sont chômées, presque comme avant la révolution.
(1) Archives, F, VII, 7428.
Chaque décade offre au inbunal de police municipale un grand nombre de contraventions pour les étalages, que je fais poursuivre avec activité. Combien il sérail instant que, par une loi ou telle autre mesure convenable, on ,fît célébrer d*une manière digne de la grande nation les fêtes et les jours de repos de la république ! >» {Archives, F, VII, 7398.)
Ce vœu fut bientôt réalisé. Le 14 germinal an YI, le direttoire prit un arrêté très important, qui assurait, au moyen d'une multitude de dispositions vexatoires, la stricte exécution du calendrier républicain.
11 commence par déclarer qu'il veut appliquer les lois tyranniques des 16 vendémiîiîre, 14 frimaire an II, et l'instruction du 14 frimaire, aGn d'imposer à la France le calendrier républicain, qu'il proclame « celle des institutions les plus propres à faire oublier jusqu'aux dernières traces du régime royal, nobiliaire, sacerdotal ». Les administrations, les tribunaux devront tenir scrupuleusement leurs séances d'après lui. Les administrations municipales (art. 3) fixeront à des jours déterminés de chaque décade les marchés de leurs arrondissements. Le directoire leur adresse eu outre cette curieuse injonction :
« Elles s'attacheront spécialement à rompre tout rapport des marchés à poissons avec les jours d'abstinence désignés par l'ancien calendrier. »
Celait la guerre déclarée au maigre!/Dans la pratique, cette vexation pouvait devenir très dirfe et pour les acheteurs et pour les vendeurs, car tout marchand qui aurait étalé du poisson à vendre en dehors des jours gras indiqués par les autorités d'après l'arrêté du directoire, devait être poursuivi pour contravention de police, et, ce qui était bien plus grave, privé en outre de sa permission d'étaler, ruiné peut-être I
Les foires ne devaient plus être tenues aux anciennes dates, les jours d'affaires ou de réjouissance ne devaient point coïncider avec ceux de l'ancien régime. Dans les établissements et chantiers dépendant de la république, ordre formel était donné aux chefs et aux préposés, sous peine de révocation, de ne payer que les jours de décade, et de renvoyer les ouvriers qui prendraient congé les jours de di-
manche ou de fêtes de Tancien calendrier. Cet arrêté contenait encore bien d'autres dispositions odieuses et tracassières.
Ainsi les théâtres étaient tenus, sous peine de fermeture, de donner des représentations le décadi, sans pouvoir jouer le dimanche lorsqu'il ne se rencontrait pas avec un jour ordinaire de spectacle. Il en était de même des bals, feux d'artifices, etc. (art. 12-13), car le directoire faisait la guerre aux exercices religieux, au chômage et aux divertissements du dimanche. Toute affiche devait être rédigée d'après le nouveau calendrier, il en était de même des écriteaux annonçant les maisons à louer; en cas de contravention, la police devait déchirer l'affiche et enlever l'écriteau (art. 15). Tout journal dans lequel l'ère ancienne « se trouvera désormais accolée à l'ère nouvelle, même avec l'addition des mots « vieux style », ainsi qu'il a été indécemment pratiqué jusqu'à ce jour (art. 16), sera supprimé ». Cet arrêté donna lieu, comme on le pense bien, aux plus odieuses vexations.
Le directoire craignit pourtant qu'il ne fût pas assez oppressif. Le 24 suivant, Letourneur^ ministre de l'intérieur, envoya aux administrations centrales une circulaire leur disant que le directoire s'était efforcé, dans son arrêté, de prévoir et réprimer toutes les transgressions, mais qu'il avait pu oublier quelques abus. 11 leur recommandait donc de lui signaler toutes les lacunes qui pourraient exister dans l'arrêté du 14, et les conviait à inventer de nouvelles vexations, tout en lui adressant des rapports sur son appli-
..^-<*^1!iech6mage du décadi n'était prescrit que par les lois de la Terreur; il fut ordonné de nouveau par une loi du 13 fructidor an Yl. Mais jamais les conseils n'osèrent ordonner franchement la translation du dimanche au décadi. Néanmoins, le directoire exigeait cette translation comme si elle eût été inscrite dans la loi, et il avait ses raisons pour y tenir. On célébrait à dessein la fête de la décade dans l'église de la commune, à l'heure habituelle de la grand'messe; on avait soin de la faire durer longtemps à force de parades, de prônes civiques, de bulletins lus, etc. Dans les chefs-lieux de canton, on l'allongeait encore en faisant célébrer tous les mariages de la circonscription. Si le prêtre cédait aux
injonctions de Tautorité, et transférait Toffice du dimanche au décadi, il devait le célébrer avant la décade, pour laisser réglise libre, c'est-à-dire beaucoup trop tôt; ou bien après la décade, c'est-à-dire beaucoup trop tard, quand la population était déjà fatiguée de cette parade. Et pour augmenter encore les difficultés, on exigeait une grand'messe, sous prétexte d'honorer le décadi. Le directoire voulait, et il s'en cachait fort peu, que Toflice religieux célébré à des heures incommodes, soit avant, soit après la cérémonie civile, se confondît avec elle, n'en fût bientôt regardé que comme un accessoire inutile, et finît par être négligé, et dans peu d'années tout à fait abandonné par les populations.
Les évoques constitutionnels étaient très tourmentés par le directoire au sujet de cette translation. L'intrus de Versailles, Clément, subit de sérieuses vexations de la part des autorités locales qui voulaient, en outre, lui interdire de se dire évêque, et prétendaient que ce titre était contraire aux lois. Leurs intolérantes prétentions furent soutenues par le pouvoir.
Clément avait, le 30 octobre 1797 (9 brumaire), adressé à ses rares diocésains, une instruction pastorale leur annonçant la clôture du concile constitutionnel et la convocation d'un synode, pour sa réception. Il l'envoya aux autorités de Versailles; il leur fit aussi parvenir une ordonnance qu'il avait prise le !•' novembre, pour prescrire un Te Deum en actions de grâces de la paix qui venait d'être conclue. Il se qualifiait, dans cette pièce : (c Augustin-Jean-Charles, par^la permission divine évêque de Versailles, en union avec le saint-siège apostolique. » Ce mensonge ne figurait pas dans son instruction précédente 1 On ne tint aucun compte de cette démonstration toute civique. Le président de l'administration municipale de Versailles envoya les lettres de Clément au ministre de l'intérieur, et lui demanda comment il devait procéder contre lui, car il croyait que la loi du 7 vendémiaire interdisait aux évêques de correspondre avec les administrations. En outre, il reprochait à
Clément de se déclarer « en bonne union avec une puissance étrangère ». Pourtant la constitution civile avait prescrit formellement cette union! Le 25 nivôse, le ministre lui adressa cette réponse :
u J'ai examiné attentivement plusieurs écrits signés, et distribués dans votre département, par le citoyen Clément, se disant évéque de Vei'saiUes. La publicité donnée à ces sortes d'écrits est une infraction formelle aux lois des 3 ventôse an III et 22 germinal an IV, en ce que Tarticle 7 de la première de ces lois, et l'article l*^' delà seconde, prohibent toute proclamation et convocation publique, tendantes à inviter les citoyens à l'exercice d'un culte.
« La qualification d'évéque publiquement prise par le citoyen Clément, est une violation de la déclaration des droits qui porte : « Nul ne peut, sans une délégation légale, exercer une autorité. »
« Et cette qualification, qui suppose nécessairement une corporation ou association contraire à Tordre public, par la publicité qu'elle donne à ses actes, est également attentatoire à l'article 360 de la constitutiony qui porte. « Il ne peut être formé de corporation, ni d'association contraire à l'ordre public. »
« D'après ces dispositions, je vous charge, citoyen, de dénoncer les écrits dont il s'agit à l'accusateur public, pour en poursuivre l'auteur conformément à l'article 2 de la loi du 22 germinal déjà cité. » {Archives, F,VII, 7345.)
Nous avons déjà montré combien il était odieux et absurde à la fois, de déclarer publique toute convocation àTexercice du culte, et d'interdire le titre d'évêque comme une usurpation surle pouvoir civil. Depuis 1790, toutes les absurdités, toutes les sottises imaginables étaient impudemment opposées aux catholiques comme des arguments irréfutables; mais, depuis quelques années, la révolution opposait des absurdités et des sottises de la mên>e force aux constitutionnels, jadis ses enfants chéris. L'administration de Versailles s'empressa de déférer à Taccusateur public toutes les lettres, tous les actes dans lesquels Clément avait pris le titre d'évêque.
L'intrus de Versailles, toujours remuant, malgré son grand âge, n'avait pas écrit seulement aux autorités locales, mais au ministre. Il l'avait prévenu qu'il allait tenir un synode de cinq à six ecclésiastiques pour communiquer au diocèse les décrets du dernier concile. Le Plat, le fameux adversaire « des opinions ultran^ontanistes » qui empoison-
nent la Belgique, l'avait prévenu qu'un de ses amis, joséphiste comme lui, allait être, par suite d'une méprise, déporté en Guyane, et Clément suppliait le ministre de le relâcher, en lui déclarant que c'était le seul prêtre « capable d'être donné pour évêque aux catholiques de Belgique ». Il écrivit, en outre, à l'administration de Versailles, que dans son synode, il ne voulait prêcher que la soumission aux lois :
« Le citoyen évêque de Versailles, continuant d*user de toute la confiance en la municipalité, et de la loyauté en toute chose, prie la municipalité de prendre connaissance de ce qu'il se propose de faire dans ce synode, qui doit s'assembler demain, et de luiprùcurer la satisfaction d'envoyer à ce synode un commissaire j si elle le juge à propos; il serait témoin des sentiments de civisme qui animent les membres de cette assemblée. »
Il était difûcile de pousser la complaisance plus loin. En outre, pour apaiser les révolutionnaires, l'intrus de Versailles s'abstint de prendre son titre d'évêque dans les lettres qu'il était parfois obligé de leur adresser. Ainsi, le 7 ventôse, il écrivait au commissaire de Palaiseau, pour lui demander que le culte pût être exercé librement dans l'église, et signait: « Clément, chef du culte catholique, » Sa lettre n'en fut pas moins dénoncée au ministre ; toutes ses avances étaient inutiles; on ne voulait plus, à aucun prix, de la hiérarchie constitutionnelle.
Les choses étaient en cet état, lorsque les autorités réclamèrent la translation du dimanche au décadi. Quelques constitutionnels de Versailles fléchirent tout d'abord. Clément leur défendit de continuer; alors l'administration centrale entra dans une violente colère. Clément lui adressa un mémoire pour expliquer son opposition ; il se montra assez ferme sur la question de principe, et proposa néanmoins, comme transaction, de solenniser également le décadi et le dimanche :
« Il n'y a, disait-il, aucune difficulté d'offrir le sacrifice aux jours des décades, sur la demande des fidèles, puisqu'il leur est dû tous les jours. Il ne s'agit que de placer, s'il le faut, cette oblation du sacrifice assez matin pour que les peuples y assistent avant leurs travaux. »
Ces derniers mots jetèi'ent l'administration dans une
exaspération comique. Elle écrivit, le 23 prairial, au ministre, que Clément, en parlant de travaux le jour du décadi, avait trahi son aversion pour les institutions républicaines, et montré que, pour lui, le dimanche était le seul jour de repos : « Un soi-disant évêque de Versailles, dit-elle avec indignation, prétend que les fêtes sont établies par une autorité supérieure, » qu'un concile œcuménique seul pourrait les déplacer. Après avoir bien déblatéré contre cette doctrine, elle étale toutes les illégalités dont Clément, suivant elle, s*est rendu coupable :
u L'article 29 de la déclaration des droits porte que : « Nal ne peut, sans une délégation légale, exercer aucune autorité, ni remplir aucune fonction publique. » Cependant Téyêque Clément exerce une véritable autorité sur les ministres et sur les sectaires du culte catholique,
a L'article 351 de la constitution : « Il n'existe entre les citoyens d'autre supériorité qae celle des fonctionnaires publics. » La supériorité de l'évêque Clément sur les soi-disant catholiques est telle, qu'il peut leur permettre ou leur défendre de se conformer aux institutions républicaines.
« L'article 360 : « Il ne peut être formé d'association contraire à l'ordre public », et il existe dans le département une hiérarchie ecclésiastique dépendante même d'un concile général, et c'est cette hiérarchie qui s'oppose aux institutions républicaines, sans lesquelles il ne peut y avoir d'ordre public. » (Archives, F,VII, 7345.)
La théorie antireligieuse qui fut constamment soutenue par le directoire, contre la hiérarchie ecclésiastique, est parfaitement reproduite dans cette lettre. Ces prétendus défenseurs de la constitution torturent déloyalement son texte, et oublient constamment que chacun des articles qu'ils citent doit se concilier avec celui qui établit la liberté de conscience. C'était, au fond, le système des auteurs de la constitution civile. N'avaient-ils pas soutenu contre les catholiques qu'on ne pouvait, en aucun cas, se dire évêque, sans avoir reçu l'investiture du pouvoir civil ! Mais ils n'avaient jamais soupçonné que ce système pourrait un jour être exploité contre eux l
A la suite de cette dénonciation, François de Neufchâteau, ministre de l'intérieur, écrivit à son collègue de la police, le 30 messidor :
u Je vous transmets ci-joint, mon cher collègue, des pièces des-
quelles il résulte que le citoyen Clémeot, se disant évéque de Versailles, s^oppose à la propagation des institutions républicaines, notamment à la célébration du culte catholique le décadi, jour qu'il ne parait même pas reconnaître comme un jour de repos public. Je vous invite à examiner s'il n'y aurait pas lieu de proposer une mesure de sévérité contre ce prôtre,Qrtit\ dans ses lettres aux autorités constituées, s'intitulant éoéque de Versailles, fait tm acte extérieur du cuite, et dont la conduite parait avoir pour objet de neutraliser les institutions républicaines du gouvernement. » {Archives j ibid.)
Ainsi GléineDt,.eD s^intitulant évoque, dans une lettre, a fait un acte extérieur du culte, absolument comme s'il s'était promené dans les rues de Versailles, mitre en tête, crosse en main, et bénissant les fidèles ! Certes, les prêtrophobes ont, sous prétexte d'interpréter les lois, débité un bien grand nombre d'absurdités, mais celle-là mérite d'être précieusement recueillie! En réalité, François de Neufchâteau invitait le ministre de la police à déporter Clément. L'homme qui, dans l'assemblée législative, avait réclamé avec tant de frénésie la persécution en faveur de l'église constitutionnelle, voulait envoyer ses pontifes en Guyane I Mais, l'intrus de Versailles avait des amis influents, c'était d'ailleurs un schismatique très obstiné, un vrai brandon de discorde, un homme précieux pour les philosophes! Le directoire ne voulut pas pousser les choses trop loin.
L*arrêté du 14 germinal fut exécuté avec une extrême rigueur dans la plus grande partie de la France. Cependant certaines administrations déclarèrent qu'une loi pouvait seule prescrire des actes aussi graves. Sans doute, l'arrêté visait des lois de l'an II, mais la législation de la Terreur soulevait une telle répugnance, que les partisans du décadi crurent plus habile de faire voter une loi nouvelle par le corps législatif. Rien n'est plus écœurant que les discussions des conseils sur le décadi. Comme l'a très bien dit Grégoire, tous ces orateurs ne songent qu'à persécuter; le renom seul de persécuteur les effraie, et pour s'y soustraire, ils rivalisent d'impudence et d'hypocrisie; quelques-uns cependant, il faut leur rendre justice, affichèrent l'intolérance la plus cynique. Du reste, il résulte de toutes ces discussions, que le pays ne se souciait nullement du système décadaire.
Le 4 germinal, le conseil des cinq cents avait adopté les
deux premiers articles du projet de Duhot. Le 19 messidor, Bonnaire vint, au nom des commissions d'instruction publique et des institutions républicaines réunies, présenter le complément du projet. Il commença par déclarer que « riniluence du fanatisme s'accroît d'une manière sensible », et qu'il fallait adopter sans délai un plan de fôtes décadaires « qui arrêtât la marche rétrograde de l'esprit public ». Il Ht des lamentations comiques sur l'insuccès complet de ces fôtes : « N'est-il pas vrai qu'on déserte nos fôtes nationales, qu'on est venu à bout d'en écarter le peuple? » C'est un vrai Jérémie pleurant sur les ruines des institutions décadaires! Dans certaines localités, on n'a pas exécuté l'arrêté du 14 germinal, en prétendant qu'il renfermait des dispositions législatives; il faut maintenant, par une loi nouvelle, imposer uniformément le décadi à toute la France. Les partisans du dimanche n'ont qu'à bien se tenir : le rapporteur détîlare hautement qu'il faut frapper les fanatiques en môme temps que les émigrés.
La discussion fut commencée le 28. Plusieurs orateurs Orent preuve de la plus grossière intolérance. Ainsi Grandmaison, après 'de violentes diatribes contre les prôtres, déclara qu'on- ne pouvait invoquer contre le décadi la liberté des cultes.
La constitution déclare qu'on ne peut être forcé de contribuer aux dépenses d'un culte ; par conséquent, suivant lui, « la république ne devant salarier aucun culte, ne peut souffrir que les ministres cfun culte mettent à contribution tous les FrançaiSy en défendant aux uns de travailler, et en privant les autres du secours de leurs concitoyens (1) ». Un pareil argument mérite d'ôtre soigneusement conservé! Grandmaison veut que l'on ordonne formellement aux prôtres de transférer le dimanche au décadi. Il veut que la république punisse les ministres des cultes récalcitrants « en formant leurs ateliers et leurs magasins de rel'igiony pendant les jours consacrés au travail». Déjà plusieurs administrations avaient essayé de ce moyen de contrainte, et. bien que le corps législatif n'eût point osé l'adopter officiellement, le directoire devait l'employer très fréquemment et fermer les églises le
(1) Débats et Décrets, messidor an VI, p. 483.
dimanche, pour contraindre le clergé et les fidèles à célébrer le seul décadi.
Thiessé demanda aussi que le décadi fût proclamé jour de repos, et qu'il fût interdit de se reposer en outre le dimanche. Duviquet insista pour que les marchands fussent obligés de tenir leurs boutiques ouvertes le dimanche :
« Ne sait-on pas que la constitation défend tout signe extérieur d*un culte? Or^ la clôture des boutiques n'est-elle pas le signe extérieur d'un culte? »
Ce député n*est pas plus ridicule, après tout, que François de Neufchâteau, accusant Clément d'avoir fait un acte extérieur du culte, en se qualifiant d'évêque dans une lettre I Cette manière de raisonner, ou plutôt de déraisonner, une fois admise, on peut très bien soutenir que faire maigre le vendredi devant des étrangers, c'est faire un acte extérieur du culte! Quelques orateurs répondirent qu'il fallait éviter la contrainte, et que les marchands, lésés par la loi dans leurs intérêts, finiraient par renoncer au repos du dimanche. Hottinger soutint que le gouvernement avait le droit de régulariser l'exercice du culte dans les églises ouvertes en vertu de la loi de prairial^ et que, par conséquent, il était en droit de n'en permettre l'ouverture que les décadis. Lucien Bonaparte, indigné de cette intolérance, s'écria : a A Rome même, ce centre de la superstition, jamais on n'a ordonné de travailler le samedi aux sectateurs d'un culte qui fête ce jour, et nous Français, nous républicains, nous porterions une pareille atteinte à la liberté individuelle! Je demande l'ordre du jour. »
Enfin, une loi votée le 17 thermidor prescrivit le repos du décadi aux fonctionnaires et administrateurs. Les écoles durent donner congé le décadi, et, pendant la décade, le quintidi seulement. Toute école publique ou particulière qui donnerait congé un autre jour que le décadi ou le quintidi, ou un congé supplémentaire en dehors de ces deux jours, devait être fermée (art. 3 et 4). La révolution, avec son hypocrisie habituelle, tolérait officiellement des écoles libres, mais elle avait pour système de leur imposer des obligations qui blessaient à la fois la conscience des maîtres et des parents, afin de se créer des prétextes pour les sup-
LA PERSÉCUTION DÉCADAIRB. 697
primer. Les travaux de toute espèce étaient interdits le décadi; les magasins et les boutiques devaient être fermés. L'administration centrale du département de la Seine fit, au sujet de cette loi, une longue proclamation; elle commençait ainsi : a Le calendrier républicain est une des grandes conceptions qui ont immortalisé la convention nationale. » L'administration déclamait naturellement contre le fanatisme, et, en outre, elle insultait lâchement le pape prisonnier (i). Après avoir vanté les avantages du calendrier républicain, elle adressa des menaces terribles aux obstinés qui ne voulaient pas Tadopter : « Ils se signalent par leur incivisme ; la loi les punit, la police les surveille, et c'est parmi eux que son œil vigilant cherchera cTabord les agents de t Angleterre, »
Cette infamie termine dignement la proclamation! Le repos du décadi était décrété, on s'occupa d'organiser le culte décadaire. Le 5 thermidor, les cinq cents adoptèrent à peu près le projet de la commission sur la célébration du décadi. Il voulait que les mariages n'eussent lieu que le décadi, et au cbef-lieu de canton, afin d'attirer plus de monde à la fête. Aux anciens, plusieurs orateurs donnèrent d'excellentes raisons pour repousser une pareille disposition. A la séance du il fructidor, Moreau de l'Yonne leur fit une réponse splendide :
« On ne doit pas craindre que Tintempérie des saisons et la difficulté des routes deviennent des obstacles aux mariages. Ces accidents nont pas arrêté nos armées, lorsqu'elles couraient à la victoire; arréteront-ils des époux qui volent au-devant du plaisir? » {Débats et Décrets, fructidor an VI, p. 220.)
La résolution fut adoptée le 13 fructidor. Cette absurde disposition fut votée pour deux raisons : d'abord, parce qu'on voulait à tout prix faire venir du monde aux fêtes décadaires, et que la célébration forcée des mariages, outre les mariés, leurs familles et leurs amis, attirerait un grand nombre de badauds. Pour arriver à ce résultat, on frappait d'interdit,
( 1) « Tandis qu'un prêtre sacrilège, qui ne connut d*autre politique que Tassassinat, fuit devant nos légions triomphantes, des Français osent s*avouer hautement pour ses esclaves, et comptent encore leurs travaux, leurs plaisirs et leurs fêtes, sur les anneaux sanglants des chaînes dont il accabla leurs aïeux 1 » (Débats et Décrets^ thermidor an.VI, p. 454.)
au point de vue du mariage, neuf jours sur dix; ou forçait les futurs époux à venir au cheMicu de tous les points du canton, en laissant à la maison leurs parents âgés ou infirmes, et parfois môme, en s'exposant à des dangers sérieux, car les routes n'étaient pas sûres, les brigands nombreux et hardis, et la police à peu près nulle. Tous ces inconvénients, et bien d'autres encore, avaient été inutilement exposés dans les deux conseils, car le législateur ne voulait pas seulement se procurer des figurants obligés pour la fête; en contraignant les catholiques à venir se marier au cheflieu, en pleine réunion décadaire, il espérait les intimider, rendre l'espionnage plus facile, et les empêcher ainsi de se marier à l'église. Après s'être marié civilement dans sa commune, on pouvait jusqu'alors, en prenant des précautions, faire bénir son mariage assez aisément dans un oratoire particulier. La loi du 13 fructidor contraignait les futurs époux à comparaître au chef-lieu du canton, devant la réunion des clubistes, devant les restes du comité de surveillance de la Terreur, à subir leurs propos insolents, leurs menaces même : « La pudeur humiliée et flétrie, disait Grégoire, était forcée de venir entendre les propos lubriques de quelques spectateurs déhontés (1). » Elle les signalait, par avance, à l'espionnage de ces jacobins, qui allaient surveiller soigneusement leurs démarches, leur retour dans leur commune, afin d'épier le moment de leur mariage religieux, de tourmenter le prêtre qui \e bénirait, et de le faire saisir et déporter s'il était poursuivi par les autorités. Le directoire espérait ainsi lasser la patience de certains catholiques, les faire renoncer au mariage religieux, et faciliter la chasse aux prêtres. Heureusement, le succès ne répondit pas à son attente. La loi du 13 fructidor ordonnait la lecture, dans la réunion, des lois et actes de l'autorité ; d'un bulletin décadaire, destiné à faire connaître « les traits de bravoure, les actions propres à inspirer le civisme et la
(1) Le persécuteur Laréveillëre s'est rencontré sur ce point avec Grégoire : « Je n*ai assisté qu'une fois à un mariage dans la commune de Paris, et je n*ai rien vu de ma vie qui m'ait choqué à ce point : Tavenue de la salle était obstruée de mille grossiers personnages, dont»les dégoûtants propos et les gestes CTniques blessaient les hommes les moins délicats. »
vertu », et, en outre, « un article instructif sur ragriculture et les arts mécaniques » ; on procédait ensuite aux mariages, et Ton donnait connaissance des autres actes de l'état civil. Gomme tout cela n'était guère attrayant, on annonçait que le gouvernement prendrait des mesures pour établir des jeux et exercices gymniques. On forçait néanmoins les enfants des écoles particulières, comme ceux des écoles publiques (article 6), à venir de toutes les communes du canton entendre ces belles choses. En revanche, ils pouvaient voir les nouveaux mariés, et savourer les propos rabelaisiens qu'on débitait sur eux !
Le 23 fructidor, une loi nouvelle rendit le système décadaire encore plus vexatoire. Il fut défendu, sous peine d'une amende, de dix francs pour les particuliers, de cinquante francs pour les fonctionnaires publics et les notaires, d'employer dans les actes, « soit publics, soit privés », aucune autre date ou indication que celle du calendrier républicain, ainsi que « d'y rappeler l'ère ancienne avec la nouvelle ».
En cas de récidive, l'amende était du quadruple et le notaire destitué. Si l'on rappelait une date ou indication ancienne, dans les écrits périodiques, dans les afiiches, dans des écriteaux, les auteurs et imprimeurs étaient condamnés à cinquante francs d'amende, et les affiches et écriteaux devaient être enlevés. Défense formelle de tenir les foires et les marchés d'autres jours que ceux nouvellement fixés par les administrations, sous les peines portée^ contre les rassemblements prohibés. Les articles 6 et 7 décident que, dans les communes où se tiennent « des marchés, des étalages particuliers de comestibles ou autres objets à des jours périodiques de l'ère ancienne », ces marchés seront remis à des jours périodiques de la décade , et ils n'auront lieu <c que les jours indiqués, sous la peine d'une amende de trois journées de travail ou au-dessous, ou d'un emprisonnement qui n'excédera pas trois jours ». Ces jourslà, les marchands sont obligés, sous les mêmes peines, de tenir leurs boutiques ouvertes, de vendre le dimanche I
Ces deux articles ont pour but de vexer les chrétiens et de pallier en même temps une maladresse du directoire. Dans son arrêté du 14 germinal, il avait déclaré ouvertement qu'il voulait empêcher la vente du poisson les jours
700 CONSTITUTION CIVILE hV CLERGÉ.
maigres, et soulevé ainsi une vive émotion dans le pays. Les auteurs de la loi du 23 fructidor voulaient arriver au même résultat sans étaler une franchise malencontreuse. Aux anciens, le rapporteur, Lenoir-Laroche, insinua discrètement que les citoyens ne seraient jamais gênés dans leurs achats : « Ce serait môme faire injure au législateur que de croire qu'il peut descendre dans la distinction des aliments qu'on recherche un jour plutôt qu'un autre. » Cependant le directoire y était descendu sans vergogne ; aussi cherchaiton à réparer sa maladresse de forme, par une rédaction habile, et à légaliser ses prohibitions, tout en évitant ce malencontreux mot de poisson. En vertu de l'arrêté du 14 germinal qui subsistait toujours, on avait fixé à des jours gras les marchés à poissons ; le mal était déjà fait, et l'administration ne devait pas interrompre la guerre qu'elle faisait au maigre. Du reste, d'après la loi du 23 fructidor, le marché qui se tenait tous les vendredis était fixé à un jour de la décade : ainsi, le marché à poisson se tenait tous les dix jours, il ne tombait un vendredi que par exception; on ne pouvait vendre de poisson un autre jour, et le tour était joué ! Le rapporteur prétendait que la loi ne s'appliquait qu'aux halles et aux marchés, et qu'on pourrait acheter chez les marchands en boutique. Le directoire savait très bien que le poisson, dans une multitude de localités, ne se vend et ne peut se vendre qu'aux halles, à certains jours, et il y avait là une vexation véritable. Mais les ennemis du maigre comptaient avec raison sur le zèle de 'nombreux agents, qui interpréteraient la loi nouvelle comme interdisant toute vente de poisson en dehors des jours de marchés. Saligny fit cette observation, et constata que dans le département de la Marne l'arrêté du 14 germinal avait été interprété, de cette manière par les autorités. Mais la majorité désirait que la loi nouvelle fût ainsi comprise.
Rien ne fut épargné pour déterminer les prêtres à transférer le dimanche au décadi, ni l'intimidation, ni même la corruption, car on offrit comme récompense à ceux qui étaient pensionnés par l'État, d'accélérer le paiement de leurs pensions, qui d'habitude se faisait fort attendre. C'est Grégoire qui laffirme dans son compte rendu au prétendu concile de 1801. Le directoire dépensa aussi beaucoup
d*argent en brochures, destinées à célébrer le décadi ci à prouver que les prêtres devaient le solenniser à la place du dimanche. <( On dissertait même théologiquement sur le dimanche, dit Grégoire, en prétendant qu'il avait été établi par Constantin ; on conçoit que des érudits de cette espèce eussent pu soutenir que la bataille d'Arbelles a été gagnée en Amérique par le prince Eugène! M (i) Le peuple, sans s*en douter, payait les insultes qu'il recevait. »
Le 20 fructidor, François de Neufchâteau envoya une circulaire pour enjoindre aux autorités la stricte exécution des nouvelles lois sur le décadi et le calendrier républicain.
Après avoir déclamé contre le fanatisme, il leur prescrit de célébrer les décades avec beaucoup de pompe. On doit élever dans Téglise un autel de la patrie, la décorer d'emblèmes civiques, y faire afficher la déclaration des droits, et opérer certains changements qui gêneront singulièrement l'exercice du culte. Il faut faire des lectures publiques, organiser des chœurs, des jeux de toute espèce (2).
Le deuxième jour complémentaire, Tadministration centrale de la Seine déclara que les citoyens ne pouvaient revendiquer Texercice exclusif du culte dans les églises, et ordonna la célébration du décadi, dans les douze églises désignées par la loi du 30 prairial an III; pour les cantons ruraux, dans celle du chef-lieu :
« Art. 3. Les décadis, à huit heures et demie précises da matin, Texercice de tout culte cessera dans les édifices désignés aux deux précédents articles. Il ne pourra reprendre qu'après que les administrations municipales auront exécuté tout ce qui est prescrit parla loi du i3 fructidor, pourvu, toutefois, qu'il ne soit pas plus de six heures du soir en hiver et de huit heures en été. « {Débats et Décrets, vendémiaire an Vil, p. 118.)
Cet article montre clairement que la translation du [dimanche au décadi était réclamée dans Tintention bien ar-
(1) Chacun son tour ! Ces brochures étaient certainement odieuses et ftbsurdes, mais elles ne Tétaient pas plus que celles dont la France avait été inondée en 1790 et 17D1 en faveur de la constitution civile : la liberté de conscience, les principes de la religion, avaient été alors outragés^ foulés aux pieds au profit de Grégoire et des constitutionnels : en 1798, les mêmes hommes les foulent encore aux pieds, pour imposer le culte décadaire, et les constitutionnels s*en étonnent !
(2) Débats et Décrets, vendémiaire an VII, p. 346. ^
rêtée de rendre le culte impossible. Le matin, tout doit être fini à huit heures et demie, et la cérémonie décadaire sera très longue ; en outre, passé six ou huit heures du soir, réglise doit être fermée; on ne pourra donc pas faire un sermon ou un office du soir, pour compenser la brièveté forcée de l'office du matin. II est certain que dans les pays où les autorités prenaient les clefs de Téglise et la tenaient fermée les dimanches et même les autres jours, pour ne laisser célébrer l'office que le décadi, on était arrivé aussi près que possible de Tabolition du culte. Gomme les oratoires loués étaient supprimés, et les chrétiens réduits aux anciennes églises, il leur était impossible d'échapper à cette vexation.
Les sectateurs des différents cultes étaient tenus de faire enlever tous leurs signes quelconques pour la décade, ou de faire voiler ceux qui ne pouvaient être transportés. Défense à aucun ministre du culte, sous les peines portées par la loi de vendémiaire, de paraître en costume religieux pendant la cérémonie de la décade. Le 24 vendémiaire an YII, l'administration de la Seine donna un nom républicain à chacune des douze églises affectées à la décade (1).
Un arrêté du 18 nivôse suivant acheva la réglementation des fêtes décadaires. On devait disposer dans les temples des fauteuils, des gradins d'une certaine manière, « les fauteuils et les bureaux seront de forme antique ». On veut toujours du romain d'après les tableaux de David! La cérémonie doit commencer à onze heures ; mais les chrétiens sont obligés, à Paris et probablement dans bien d'autres localités, d'avoir fini leurs offices à huit heures et demie.
Le tableau de la déclaration des droits et des devoirs sera attaché à un faisceau colossal; « il sera érigé à la loi un autel triangulaire ». Les objets portatifs nécessaires à la célébration des fêtes, seront déposés « dans l'une des salles
(1) Notre-Dame est consacrée à TËtre suprême; Téglise Saint-Roch au Géuie^ parce qu'elle contient les tombeaux de Corneille et de « Deshoulières, la plus célèbre des femmes qui aient cultivé la poésie française »; Saint-Kustacbe, à TAg^riculture, à cause du voisinage de la haUe aux grains; Saint-Nicolas des Champs, à THymen. «Le sixième arrondissement est un des plus peuplés : il renferme la division des Gravilliers, qui est une de celles qui ont fourni le plus de défenseurs à la patrie. » I.o reste dans le même goût. {Débais et Décret»^ brumaire an VII, p. 41.)
dépendantes du temple », les officiers municipaux en auronl toujours la clef; c'est un prétexte pour s'emparer de la sacristie. Les bustes des hommes célèbres seront placés dans le temple, mais il faut que ces hommes célèbres soient acceptés comme tels par l'administration centrale; on craint de voir reparaître les bustes de Marat et de Chalier, et leur culte ; aussi les hymnes qu'on chantera doivent être approuvés par la même autorité. A onze heures très précises, les orgues se font entendre, le président donne ensuite lecture des lois et actes de l'autorité publique. Les élèves des écoles sont là rangés; « le président interrogera à son choix quelques-uns des élèves présents, sur les articles de laconstUulionet des lois quils ont appjns pendant la décade »,
Après ce catéchisme politique, laïque et obligatoire, qui n'est guère qu'un prétexte à invectives contre la religion et ses dogmes, on chante. « Le morceau de musique terminé, » le président donne lecture <( du bulletin décadaire des affaires générales de la république » ; on chante encore. Puis on procède aux actes de l'état civil. On proclame, au son de la trompette, les noms des militaires du département morts dans les combats, et cette proclamation est suivie de fanfares. S'il y a des sauveteurs à récompenser, on leur offre une couronne civique. Enfin, on procède aux mariages, « les orchestres ou l'orgue préluderont à cette cérémonie, par des accords doux et harmonieux, » on marie à l'autel de la loi. Le président fait aux mariés une allocution ; « la fête se termine par une symphonie d'un mouvement vif et rapide^ et propre à inspirer aux citoyens des sentiments généreux et fraternels, » Gomment ces braves présidents des administrations cantonales s'y prendront-ils pour bien choisir des airs capables d'inspirer de pareils sentiments?
Dans les cantons ruraux, si les chemins sont par trop difficiles, si le temps est trop mauvais, l'instituteur devra conduire les enfants dans le temple de la commune, pour que l'adjoint municipal les interroge sur ce qu'ils ont appris de la constitution et des lois pendant la semaine. Il en sera dressé procès-verbal. On tient beaucoup à ce catéchisme. N'est-il pas destiné, par les fructidoriens, à remplacer le catéchisme chrétien, comme le décadi doit remplacer le dimanche! Les enfants des écoles privées étaient condamnés
70i CONSTITUTION CIVILE DU CLERGÉ.
aussi à entendre insulter leurs croyances, et traiter leurs parents d*imbéciles et de fanatiques (i).
Les comptes rendus de commissaires du directoire qui existent aux archives prouvent que dans toute la France on persécutait le clergé et les fidèles pour obtenir la translation du dimanche au décadi.
Ainsi, le commissaire de risère,dans son compte rendu de messidor an YI, après avoir loué les prêtres constitutionnels de leur républicanisme, leur reproche de ne pas accepter le décadi ; on chôme le dimanche, et Ton ne sMnquièle pas du décadi, même dans les grandes communes, même au chef-lieu I » Les fêtes décadaires ne sont jours de repos que pour les fonctionnaires publics. » Tous les élèves vont aux écoles tenues par des prêtres ou par des religieuses; elles étaient pour la plupart fermées le dimanche, et ouvertes le décadi : aussi l'autorité s'est empressée de les faire fermer. Le 5 fructidor, il se plaint encore des prêtres constitutionnels qui, dans les campagnes, repoussent le décadi; ils croient que son acceptation serait exploitée contre eux. Le commissaire est pour les moyens violents; il soutient qu'on n'arrivera jamais à rien, si l'on ne contraint les citoyens à travailler le dimanche. Le 7 vendémiaire an YII, il constate que deux prêtres constitutionnels seulement ont accepté la translation du dimanche au décadi : l'un d'eux a publié une brochure dans ce sens, mais :
« Le prétendu évêque constitutionnel de ce département (Raymond), homme aussi entiché de sa dignité qu'aucun évêque de l'ancien régime^ convoqua, dans le courant de fructidor dernier, une espèce de synode, dans lequel il se proposait de discuter dans une église et en présence du public, Fouvrage ci-dessus mentionné. Tout était arrangé pour conspuer Touvrage et Tauteur. L'administration centrale, informée de ces menées, invita Tévèque à se rendre dans son sein, et lui enjoignit de ne point traiter publiquement ces matières, ce qui fut exécuté. Il parait, des réponses
(i) Débats et Décrets^ pluviôse an VII, p. 20. On espérait ainsi anéantir renseignement libre. Avant les dernières lois, Letourneur avait, le 17 ven* tôse, envoyé une circulaire dans laquelle il traitait ces écoles « de repaires du fanatisme royal et superstitieux ». Le ministre de la police, Duval, en exécution des lois nouvelles, ordonna, par une autre^ circulaire, du 6 nivôse an VII, de fermer toutes les écoles publiques ou particulières qui n'observeraient pas le décadi.
que cet individu fît à Tadministration, que ni lui ni ses confrères ne seraient éloignés de la translation du jour de repos aux décadi s, mais qu'ils étaient certains que cette innovation ferait déserter kur culte, et jetterait tous leurs sectateurs dans les bras des réfractairestrop puissants. » {Archives j F,VII, 7309.)
.Voilà où en était la liberté de la chaire sous le directoire, même pour ceux qui prêtaient tous ses serments ! Le même commissaire écrit en même temps qu'on fait une chasse active aux réfractaires. Quatre vont être expédiés à Tîle de Ré, six sont en prison; d'autres sont dénoncés; aie zèle de leurs sicaires est d'ailleurs si actif et si entendu, qu'il est impossible de les prendre en délit. »
Le 9 brumaire an VII, l'administration de Selles-sur-Cher dénonçait les curés de six communes pour avoir rendu inutiles les efforts des autorités, qui voulaient remplacer l'ancien calendrier par le. nouveau, « faire célébrer les fêtes décadaires et nationales». Ces prêtres étaient assermentés; l'un d'eux, qui était particulièrement dénoncé pour avoir, malgré le règlement, prolongé l'office, un jour de décade, au delà de dix heures, fut condamné à la déportation, bien qu'il se fût vanté d'être constitutionnel et acquéreur de •biens nationaux (i).
Un commissaire du département de la Drôme écrivait avec indignation, le 14 fructidor an VI, que les ministres du culte « se décorant publiquement de la qualité de constitutionnels, se sont permis de dire publiquement que les dimanches et fêtes sont plus anciens que les décadis » (2).
Le commissaire de la Haute-Garonne écrit, le 6 vendémiaire an VII, que les décadis commencent à être observés, parce qu'il a fait arrêter des prêtres : « Déjà un grand nombre de ces êtres odieux ont été envoyés à la citadelle de Ré, j'espère que peu à peu la race s'en perdra (3). »
Les prêtres constitutionnels qui se soumettaient au décadi n'étaient pas même sûrs à ce prix d'échapper à la persécution, s'ils avaient la prétention d'exercer sérieusement leur ministère sur tout autre point. Ainsi, un arrêté du directoire, du 24 floréal an VI, déporte Bénard, curé deBlénod(Meurthe), à cause de troubles survenus dans sa commune pendant la
(1) Ârchivei, F, VII, 7452. - (2) Ibid,, 7685. - (3) /«d., 7394. T. IV. 45
fête décadaire. Ce prêtre soutint qu'il était parfaitement innocent de ces troubles, et qu'ils avaient été occasionnés par rinsolence ignoble de trois jeunes républicains, qui avaient baptisé un chien dans les fonts baptismaux de l'église, et avaient été condamnés par le tribunal de Toul pour trouble apporté à l'exercice du culte : il eut beau faire valoir qu'il était un prêtre civique, et qu'il avait transféré le dimanche au décadi ; on ne lui en tint aucun compte. Président do l'administration de son canton, il avait été destitué trois mois auparavant, comme trop zélé pour la religion (1). Les laïques furent, comme on le pense bien, plus tracassés que jamais à 1 occasion du chômage, depuis l'arrêté du i i germinal. En voici un exemple tiré d'une lettre du commissaire de Manosque, du 1®»^ prairial an VI :
(( Le citoyen Carie, commandant actuel de la place de Manosque, a employé les mesures les plus rigoureuses pour faire observer scrupuleusement la décade d'hier. Dès le matin, il Ot distribuer des cartouches à ses soldats, il leur donna Tordre de parcourir en patrouilles les divers quartiers du terroir, pour arrêter et traduire en prison les cultivateurs qui seraient trouvés travaillant, et même de faire feu sur ceux qui fuiraient à rapproche des militaires. En effet, un grand nombre de citoyens, hommes, , femmes, furent emprisonnés, et il fut fait feu par la troupe sur quelques cultivateurs qui voulurent fuir : cependant, tous les individus arrêtés furent mis en liberté le même soir. » (Archives^ F,V11, 7308.)
Le commissaire près l'administration de l'Yonne écrit à Paris que l'exécution de l'arrêté du 14 germinal a causé plusieurs soulèvements, et que le sang a coulé. Dans un compte rendu de thermidor an VI, il annonce que les décadis sont à présent presque généralement fêtés, car ceux qui s'y refusent sont cités à la police et punis. Il se plaint beaucoup de l'état de l'instruction publique, qui est entre les mains d'anciens maîtres « encroûtés de fanatisme » ; comme il a interdit l'enseignement à plusieurs d'entre eux, on manque d'instituteurs. Il annonce, en outre, que les propriétés sont partout ravagées, mais on voit que sa principale préoccupation est de combattre le fanatisme et d'imposer le décadi. « La police des cultes s'exerce avec sévérité, on n'en-
(1) Archives, F, VII, 7428.
tend plus le son des cloches... » Le changement des fêtes patronales, des foires, a rencontré « une opposition qui tenait de la révolte » . La répression a été très violente :
« Partout les mêmes propos, dans les mêmes termes, se faisaient entendre : « Ce sont des arrêtés du directoire, du département, des administrations, ce ne sont pas des lois; nous ne le voulons pas. Où est donc la liberté, si nous ne pouvons pas danser quand nous voulons! Si noas ne sommes pas libres, il faut abattre Tarbre de la liberté ; nous n'en avons plus que faire 1 Dans plusieurs endroits, il y a eu des rixes, des fonctionnaires publics ont été injuriés, les actes de Tautorité méprisés, la force armée re poussée avec effusion de sang.
c< Presque tous les ministres répugnent à transférer leurs cérémonies aux jours décadaires ; ils sont, là-dessus, d'une obstination sans pareille. La plupart, pour n'y être pas contraints, quittent leurs fonctions et rentrent dans leurs familles. » {ArchiveSf F,VII, 7428.)
Il espère pourtant qu'à la fin le peuple s'amusera au décadi, et abandonnera le dimanche, « et il n'y aura plus alors qu'un seul culte, celui de l'étemelle raison » .
Cependant, le commissaire de l'Yonne, dans un autre compte rendu, constate que les populations ne s'habituent point au décadi, et se plaint amèrement des juges de paix, qu'il ne trouve pas assez rigoureux (1). Cependant le décadi a fait des progrès. Les peines qui ont été prononcées contre ceux qui refusaient d'obéir ont fini par convertir les plus incrédules. La tranquillité a été rétablie par « la cessation du ministère ecclésiastique de presque tous les prêtres de ce département, effrayés ou convertis par l'exemple de ceux de leurs confrères qui n'ont pas bravé impunément les lois », c'est-à-dire qui ont été déportés ! Ainsi, cette persécution finissait par entraîner la cessation forcée du culte (S). C'était du reste ce
(1) Le tribunal de cassation mainteDait pourtant la stricte application des lois sur le décadi. Ainsi, le ministre de la police lui fit déférer un jugement du tribunal de police du canton de Port-d*Envaux, du !«' brumaire an VU, qui avait relaxé un maréchal ferrant de la plainte formée contre lui par le commissaire du pouvoir exécutif, pour avoir travaillé de son métier, à boutique ouverte, le 10 vendémiaire précédent. Le jugement fut cassé, parce que le maréchal avait travaillé le décadi, sans demander k Tadministration Tautorisation prescrite par Tarticle 10 de la loi du 17 thermidor an VI.
(2) A la fin de Tan VII on lisait, dans les Annales reUyieusei^ tome Vl*
que voulait le directoire! Partout les administrations rivalisaient de zèle, mais leurs arrêtés montrent combien les populations tenaient au dimanche.
Écrire contre le décadi était un crime sous les fructidoriens. Le directoire pensa sérieusement h déporter Lecoz, pour avoir publié une brochure contre le décadi obligatoire, et pourtant Lecoz pouvait alors être regardé, tout autant que Grégoire, comme le principal personnage de Téglise constitutionnelle. 11 avait fait imprimer à Fougères, en frimaire an YII, un écrit contre la translation du dimanche au décadi. Avec une grande modération dans la forme, il s'élevait contre cette manière de persécuter, et prouvait que loin d'être prescrite par aucune loi, elle était à la fois contraire à la déclaration des droits, à la constitution et à plusieurs lois qui défendaient d'attenter à la liberté des cultes. 11 fit valoir aussi, avec beaucoup de netteté, les arguments religieux, et déclara qu'en se soumettant à cette translation, on commettait une sorte d'apostasie. Cette protestation, bien que très mesurée, irrita vivement les autorités locales, et excita en haut lieu les plus violentes colères. Les autorités de Fougères firent saisir, chez le libraire, les exemplaires de la brochure qu'il possédait encore, et voulurent s'emparer de la planche. Merlin de Douai, alors directeur, se montra très hostile à Lecoz, et invita Duval, ministre de la police, à le poursuivre. Duval lui répondit, le 24 nivôse :
« Dans tout autre département, ce prêtre, qui a la prétention de s'arroger le titre et les fonctions de chef d'une corporation abolie par la constitutiony mériterait bien qu'on lui appliquât la disposition de rarlicle 24 de la loi du 19 fructidor an V, mais j*ai pensé qu'il était prudent de prendre des informations sur cet individu, et sur les inconvénients d'une mesure de rigueur contre lai dans les circonstances actuelles. » {ArchiveSy F,Vn, 7313.)
Duval ordonna en conséquence, à ses commis, de deman-
p. 194 : « Dans l'Yonne, il n'y a pas une seule église ouverte, excepté deux pour les théophilanthropes de Sens et d'Auxerre. Prêtres soumis, comme insoumis, tous ont été poursuivis e( mis en fuite et déportai. »
der aux autorités d'Ille-et- Vilaine si Lecoz jouissait réellement d'une certaine influence dans ce département. Une note du 27 nivôse montre bien quelle était sa pensée :
« Minute, 1'® division, 2« bureau, n® 4998, B, 4.
« D'après l'examen de la fameuse lettre de Lecofi se prétendant évêque d'IUe-et- Vilaine ; d'après ses tournées dans son prétendu diocèse, on ue peut douter de son fanatisme. Il trouble réellement l'harmonie sociale et la tranquillité publique, en agitant les esprits,
c( 11 ne s'agit pas d'examiner si, dans les actes spirituels, il peut ou ne peut pas prendre la qualité d'évéque, mais si cet individu, dans des actes extérieurs, dans une correspondance, peut prendre cette qualité sans contrevenir à la constitution? On ne le pense pas.
« Au fait, Lecoz est-il dans le cas de l'article 24 de la loi du i9 fructidor an V ? Pas de doute à cet égard!
« Mais eu égard à la fermentation des esprits et à la situation politique du département d'Ule-et-Vilaine, n'y a-t-il aucun inconvénient d'appliquer actuellement à ce personnage marquant dans la multitude crédule et superstitieuse, une mesure de rigueur ? Voilà une question sur laquelle il convient de consulter le commissaire central, en .lui écrivant relativement aux officiers municipaux du canton de Corps-Nuds. » [Archives, ibid.)
On verra plus loin quelle était cette affaire. Ainsi donc, on ne veut plus d'évôque constitutionnel; prendre ce titre, c'est commettre un délit, c'est troubler l'hai^^monie sociale/ La révolution ne peut tolérer que le presbytérianisme, corrigé par le droit de déportation arbitraire. On fait maintenant un crime à Lecoz de se dire évêque et de parcourir son diocèse, comme, en 1791, on en faisait un à M^ de Girac, le légitime pasteur de Rennes, de se dire évoque malgré l'intrusion de Lecoz ! Et quels sont les hommes qui traitent l'intrus aussi mal que l'évêque légitime? Ce sont les mêmes, Merlin de Douai, François de Neufchâteau, etc., qui ont jadis montré tant de zèle pour l'établissement des intrus, traité de conspirateurs et de traîtres les laïques qui ne voulaient pas aller à leur messe, et fait déporter en masse les évêques et les prêtres qui ne voulaient pas leur céder la place. Rien de plus singulier, au premier abord; mais, au fond, rien de plus naturel !
Le commissaire dllle-et- Vilaine écrivit que Lecoz était un excellent républicain, qu'il avait des amis partout, et que sa déportation produirait le plus fâcheux effet. Néanmoins,
Duval n'en voulut d'abord tenir aucun compte, et ordonna à SCS bureaux de lui préparer, pour le directoire, un mémoire très hostile à Lecoz (1). Mais, à la Qn, les arguments des autorités locales produisirent sur lui une certaine impression, et il se contenta de déclamer vivement contre Lecoz, sans demander formellement sa déportation. Cet acte d'accusation est ainsi rédigé (2) :
(( Citoyens directeurs, radministration municipale de Dol a transmis à mon prédécesseur une lettre écrite au* citoyen ToHon, officier de santé en cette commune, par le citoyen Lecoz, se disant évoque du département d'ille-et- Vilaine.
« Ce prêtre, après avoir reproché au citoyen Tollon de s'opposer au rétablissement du culte catholique, affirme que ceux des Français qui obéissent le mieux aux lois, sont ceux qui n*ont point abjuré les principes religieux. II prétend prouver que la religion chrétienne est seule capable de comprimer les passions et d'arrêter dans ce moment « la lave d'immoralité qui menace de couvrir tout le sol de la république ».
« Il soutient que l'histoire a recueilli, dans tous les temps, les noms des persécuteurs en chef des chrétiens et ceux de leurs principaux agents, et les a présentés au mépris et à l'indignation des générations futures, et que la liste de ceux qui se déclarent aujourd'hui les ennemis du Christ et de sa doctrine est déjà formée.
« Il termine par faire des vœux pour que le citoyen Tollon ne figure point dans les annales de ropprobre et du crime,
« Mon prédécesseur a pensé que le moment n'était pas encore venu de prendre des mesures de rigueur envers ce prêtre, parce que c'eût été un triomphe éclatant pour les prêtres réfractaires qui étaient encore dans les départements de l'Ouest.
« L'affaire en était là, lorsque votre collègue Merlin a renvoyé à mon examen une autre lettre du prêtre Lecoz à l'agent municipal de la commune de Vern, pour lui faire part du grand désir qu'avaient les habitants de cette commune d'avoir parmi eux un ministre du culte qui pût leur annoncer les vérités évangéliques, et pour l'inviter à imiter en cela la conduite des officiers municipaux de Corps-Nuds qui l'avaient aidé à opérer le bien (3).
(1) Sur la lettre du commissaire d'IUe-et- Vilaine on voit cette mention: « Accuser réception, et déposer un rapport au directoire exécutif contre ce prêtre fanatique et perturbateur, 28 pluviôse an VI. Duval.» (Archivez, F, VII, 7313.)
(2) Il est intitulé : » Rapport du ministre de la police au directoire exécutif sur le prêtre Lecoz, se disant évéque d'IUe-et- Vilaine, et sur ses écrits qui respirent le fanatisme le plus outré. » (Archivett ibid.)
(3) Cette administration fut bien vite destituée.
« D'après cette lettre et les renseignements précédemment transmis sur ledit Lecoz, j'ai demandé à votre commissaire près le département d'IUe-et-Vilaine, son avis sur la possibilité d'appliquer à ce prêtre les dispositions de la loi du 19 fructidor, sans compromettre la tranquillités de ce département.
« Ce commissaire vient de me transmettre un écrit signé : « Lecoz », intitulé : Observations sur la célébration du dimanche, et dont plusieurs passages sont propres à altérer et même à éloigner la confiance que doivent avoir les administrés dans les fonctionnaires publics. Je me bornerai à vous citer le suivant :
« Ils se trompent donc, ceux qui nous invitent à renoncer à ce '< jour sacré (le dimanche), et d'en transférer les cérémonies relia gieuses aux dér.adis. Cette translation n'est point en notre pou- « voir, elle serait une sorte d'apostasie, et quelques ministres du t( culte, fussent-ils coupables d'une pareille défection, leur doulouu reux exemple ne serait point suivi par les fidèles I Ils se trom- « pent aussi grièvement, ces administrateurs et ces commissaires c( qui voudraient empêcher la célébration du dimanche, ou forcer « de la transférer au décadi ; en cela ils vont tout à la fois contre « les droits de Thomme, contre la constitution et contre les lois M positives. »
« Votre commissaire, en me transmettant cet écrit, m'annonce qu'il en a dénoncé l'imprimeur à son collègue près le tribunal correctionnel de Rennes.
u Quant à l'application de la loi du 19 fructidor à ce fanatique, votre commissaire pense que cette mesure serait intempestive et même dangereuse, parce que Lecoz est parvenu à se concilier, par sa conduite, sa charité et son assiduité à remplir les devoirs de son culte, l'estime et la considération des patriotes, môme les plus zélés, mais qui tiennent à leur ancienne religion.
« Il observe que la déportation pourrait faire un objet de division entre les républicains prononcés, et serait un triomphe éclatant pour l'aristocratie.
« Dans cette circonstance, je ne puis, citoyens directeurs, qu^en référer à vous sur le parti à prendre à l'égard du prêtre Lecoz.
« P.-S. Je reçois à l'instant, de votre commissaire près le département d'Ille-et-Vilaine, extrait d'une lettre écrite par le citoyen JLecoz à un imprimeur de Fougères, datée de Rennes le 21 nivôse an VII (10 septembre 1799).
u n annonce à cet imprimeur, auquel il donne la qualification de Monsieur, qu'il a un nouvel ouvrage tout prêt à mettre sous presse, et deux fois plus étendu que le premier, ayant pour titre : Avis pastoi'al sur l'état de la religion (1).
(1) Le 23 pluviôse, ce commissaire écrivit au ministre de la police, qu il se promettait bien de saisir ce nouvel ouvrage de Lecoz.
712 CONSTITUXION CrVILE DU CLERGÉ.
« Il déclare qu^il veut le maintien de la religion et la réanion de tous les catholiques, et qu'il est prêt à sacrifier à ces deux objets, même sa vie ! »
Le directoire était, comme son ministre de la police, partagé entre le désir de déporter Lecoz pour crime de lèsedécadi, et la crainte de mécontenter les nombreux amis que cet habile intrigant s'était faits dans le parti révolutionnaire. Il craignait aussi de fournir un sujet de triomphe aux catholiques, en déportant pour un pareil motif le principal soutien de Téglise constitutionnelle. Après avoir hésité quelque temps, il se résigna, de fort mauvaise grâce, à ne point expédier Lecoz en Guyane, et s'en dédommagea sur do simples prêtres, qui n'avaient point de protecteurs puissants.
Tous les évoques constitutionnels ne montraient pas la môme fermeté que Lecoz. Ainsi Prudhomme, l'intrus du Mans, offrit, comme Clément, de célébrer à la fois le dimanche et le décadi, mais l'administration ne tint aucun compte de cette proposition.
Malgré les efforts des autorités, le décadi était fastidieux. En France, une cérémonie commandée par le pouvoir peut, au moins pendant quelque temps, être impunément absurde, odieuse, oppressive même, mais si elle ennuie, elle est immédiatement condamnée ! Le directoire fut forcé bien vile de reconnaître que le culte décadaire était repoussé par le sentiment populaire; il en conclut, suivant l'habitude des révolutionnaires, qu'il fallait adopter des mesures encore plus rigoureuses pour imposer le décadi au pays qui le repoussait. Le 19 germinal an VII, il adressa un message aux cinq cents, pour les inviter à installer le culte décadaire dans toutes les églises, et à le faire pénétrer de force dans les moindres hameaux.
Le message déclare d'abord que cette sublime institution des réunions décadaires, qui a pour but a de substituer à des préjugés destructeurs la religion de la morale et le culte de la loi» , rencontre des obstacles : « le fanatisme, cet éternel ennemi de la liberté des peuples, près d'expirer, la combat encore; » on oppose surtout au décadi une force d'inertie : «L'habitude tyrannise le genre humain.» Il cherche, en dehors du sentiment religieux, les motifs de l'impopularité de la
décade. II insinue que le souvenir des fêtes de la Raison lui est défavorable, qu'en outre, « Tidée de fête, rappelant celle d'abondance et de paix, » les populations qui souffrent se sont peu souciées des fêtes décadaires, mais il finit cependant par reconnaître que le fanatisme est la principale cause de leur insuccès, et demande au conseil de voter des lois de persécution. D'abord, la décade ne doit plus être célébrée à chaque chef-lieu de canton, mais dans chaque commune; il faut obtenir « un effet général au lieu d'un effet partiel ». Dans chaque village, la révolution doit opposer le culte décadaire au culte chrétien, comme neuf ans auparavant elle opposait la constitution civile à l'église catholique. On n'accourt pas aux fêtes décadaires : il faut qu'elles viennent chercher dans leurs communes les gens qui les évitent. « Le temple décadaire est loin, mais le temple catholique est là. » Il faut étendre l'institution du décadi^ placer u le remède à côté du mal, » et opposer « le culte universel de la loi à celui des antiques superstitions ».Le directoire parle de consacrer dans chaque commune un temple au culte décadaire : il affecte de faire fi des églises actuelles ; mais il tient à s'en emparer pour la célébration des décades :
« Ainsi, le culte de la loi et de la morale que voas avez tooIu fonder en établissant les réunions décadaires, propagé sur tous les points de la république, s élèverait simultanément sur les débris de la superstition y qu'il écraserait par ses moyens et sur son autel même. » {Débats et Décrets, germinal an Vil, p. 314.)
Le directoire a renoncé aux réticences hypocrites. Il déclare ouvertement la guerre à la religion ; il veut partout écraser l'infâme. Notez bien que cette infâme, ce n'est plus l'église catholique, mais l'église constitutionnelle!
Le directoire propose en outre de substituer des fêtes communales et champêtres aux fêtes patronales. Mais comme les administrations sont trop surchargées d'affaires pour donner aux préparatifs du culte décadaire « le temps et les soins qu'ils exigeraient », il faut les autoriser :
c< A choisir des chorèges ou ordonnateurs des fêtes nationales, non salariés, qu*elles chargeraient de tous les détails d*exécution contenus dans les instructions précises du directoire. »
C'est un culte complet qu'il s'agit d'installer dans toutes
les communes ! Le directoire ne se fie pas aux fonctionnaires de village, il y aura dans chaque commune un chorège^ bon républicain, chargé officiellement d'appliquer le rituel prescrit par le directoire, mais dont la fonction principale sera de combattre le prêtre, d'espionner les chrétiens, et de les faire venir à la décade par intimidation. Le curé décadaire sera, pour les chrétiens des deux cultes, ce que le curé constitutionnel, en 1791 et 1792, était pour les catholiques. On ne lui promet pas de traitement, car on n'a môme pas assez d'argent pour payer exactement les fonctionnaires, mais cette place de confiance servira de marchepied pour s'élever à des emplois plus lucratifs I Heureusement, tout ce qui venait du directoire était alors mal accueilli par les conseils. Les directeurs qui avaient inventé ce nouveau plan de persécution furent culbutés quelques semaines après par le coup d'État du 30 prairial, et la question des fêtes décadaires fut négligée par les conseils. La persécution décadaire, avec son cortège de vexations inutiles, dura jusqu'au consulat.